‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 49 sur 67 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Départ de la Nouvelle-Orléans. — Napoléon. — Voyage sur l’Arkansas. — Little-Rock. — Société sur les vapeurs. — Le sans-facon des Américains. + Émancipation des enfants. — Le fort Smith. — Les Indiens Cherokee. — Saint-Louis. — Highland. — Les Farmers. — Les lacs de Pépin et de Sainte-Croix.

Le 23 juin, je quittai la Nouvelle-Orléans sur le magnifique vapeur Belfast, qui remontait le Mississipi. Le capitaine Taylor, à qui mon nom était connu par les rapports des journaux, me fit la galanterie de ne pas accepter le prix de mon passage.

L’arrangement intérieur de ce vapeur était magnifique : le parquet était couvert de beaux et riches tapis; de grandes glaces ornaient les murs, et dans les salons on voyait des meubles de velours et un superbe piano. La pourriture se composait de quatre repas extrêmement copieux, où figuraient des pâtisseries, des glaces et autres bonnes choses. La salle à manger, les chambres à coucher, les lits ne laissaient rien à désirer sous le rapport du luxe et de la commodité. En outre, le prix du trajet était modique : on ne payait de la Nouvelle-Orléans jusqu’à Saint-Louis (1200 lieues marines), que vingt-cinq dollars pour remonter le fleuve, et vingt seulement pour le descendre. Et encore les Américains trouvent-ils ce prix exorbitant.

Je ne fis que la moitié de la route jusqu’à la petite ville de Napoléon, pour. me rendre de là par l’Arkansas, qui se jette dans le Mississipi, au fort Smith.

En route, on s'arrêta souvent à des villes et des bour-

gades dont la plus considérable est Bäton-Rouge, qui a environ 30 000 habitants. Quoique cette ville soit beaucoup plus petite que la Nouvelle-Orléans, on la considère comme la capitale de la Louisianne, par ce qu’elle est beaucoup plus au centre du pays. L'édifice où est le siége du gouvernement ressemble à ‘un palais et est orné d’un beau portail à colonnes. Il est placé sur une petite colline, autour de laquelle la ville s'élève en amphithéâtre.

La ville de Vicksbourg, qui ne semble pas être beaucoup plus grande que Bâton-Rouge, est assise sur des collines peu élevées. .

Le 26 juin au soir, j'arrivai à Napoleon.

J'avais fait, depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'à Napoléon, environ 700 milles, sans rencontrer sur cette longue étendue une seule vue qui m’eüt enchantée, ou qui tout au moins m’eût paru tant soit peu intéressante. | |

Sans doute, lefleuve est grandiose, il coule majestueusement au milieu des plus belles forêts vierges; mais on se lasse bien vite de cette monotonie constante de ses rives, et on est content de faire le trajet sur un vapeur qui vous emporte rapidement. Pendant les cent premiers milles à partir de la Nouvelle-Orléans, on ne rencontre que de grandes plantations de sucre, de maïs, de coton, dans de vastes plaines bornées au fond par des bois. Plus on avance, plus les grandes plantations se font rares, deviennent ' petites, et plus élle font place à de vastes forêts. Cellesci sont, il est vrai, belles et touffues, mais on n'y trouve pas d'arbres à tiges gigantesques. A Bäton-Rouge, on découvre les-premières collines, hautes d'environ 4=,50 à 6 mötres, mais qui bientôt se fondent dans la plaine. A Vicksbourg, elles se montrent de nouveau pendant quelque temps et peuvent avoir quelques mètres de plus.

Pour le planteur, ces paysages doivent certainement avoirungrand charme, car il les contemple à un tout autre

point de vue que le touriste ; aussi ces contrées immenses ont-elles pour son esprit calculateur un attrait puissant, car-elles ne cessent de remplir son âme des plus riches espérances.

. La seule curiosité du pays pourrait bien être les indi.gènes; mais depuis que les blancs sont venus s’y établir, on n’en découvre presque plus de trace. Il n’y a plus de wigwam dans les sombres bois; on ne voit plus paraître d’Indien armé d’un arc et de flèches, avec le couteau à scalper au côté. Le peu de naturels du pays que l’on apergoit de loin en loin dans quelques petites villes et bourgades.me font l’effet de plantes exotiques; déjà parés des guenilles de l’Europe, il ne leur reste presque plus rien du caractère national qui les distingue des autres peuples.

Bien que le trajet ne fût que de trois jours, il arriva cependant deux malheurs à bord. Un homme mourut du choléra, et un nègre affranchi, qui servait à table, tua un de ses camarades à la suite d'une querelle. Voici ce qui avait provoqué cette querelle. Celui qui devait se rendre coupable d'un homicide dormait tout près de la cloche du vaisseau ; son compagnon, pour s'amuser, lui attacha les pieds à la cloche et lui cria ensuite qu'il était temps de mettre le couvert. Le dormeur se leva en sursaut et mit la cloche en branle, ce qui lui valut naturellement une forte réprimande de la part du pilote. Furieux contre son pauvre camarade, il se saisit d’un morceau de bois et lui en asséna sur la tête deux ou trois coups si violents qu’il lui eut bientôt fendu le crâne. Deux heures plus tard, le malheureux était mort.

. Les voyageurs parlèrent de ce forfait avec une indifférence révoltante. Des enfants de huit à dix ans allèrent examiner la victime, et revinrent gaiement de ce lugubre spectacle raconter ce qu'ils avaient vu, comme s’ils avaient assisté à quelque scène divertissante. On sait qu’en Amérique on n’attache pas un grand prix à la vie d’un homme;

mais il n’en est pas moins triste de voir dans les enfants le sentiment de l’humanité émoussé de si bonne heure.

La petite ville de Napoléon, sortie depuis peu seulement du sein des forêts, en est encore entièrement entourée. Je n'y restai qu’un jour, et m’embarquai ensuite sur le petit vapeur Thomas P. Ray pour aller à Little-Rock, la principale ville de l’État d’Arkansas. Le trajet est de 300 milles ; nous le fimes en quarante-deux heures.

Sur l’Arkansas, comme sur la plupart des affluents du Mississipi, on ne peut se servir que de petits bateaux, parce qu’en été les fleuves n’ont que fort peu d’eau, et que même les plus petits vapeurs sont forcés d’interrompre leurs voyages pendant quelques mois.

Passer tout d’un coup d’un aussi grand vapeur sur un aussi petit bateau, c'est la différence du jour à la nuit. De plus, il n’y avait pas beaucoup d'ordre sur le Thomas P. Ray. Ainsi, il n’y avait pas de petites cabines séparées; mais les messieurs couchaient dans une cabine commune, les femmes également dans une autre. Indépendamment de moi, il n’y avait à bord qu’une dame avec deux enfants. Mais qu’on se figure ma surprise, quand le soir.le mari de cette dame entra dans notre cabine pour s’y coucher. Il faisait une chaleur de 108 degrés Fahrenheit, et je fus forcée de fermer les rideaux épais autour de mon lit. Le matin, j’eus aussi beaucoup de peine à m’habiller.derrière les rideaux, et ensuite à m’approcher du lavabo, où je ne pus, comme on pense, me laver que les sous et le bout des doigts. Il est vrai que les dames de

e pays n’y regardent pas de si près que chez nous'. pareim onie était également poussée trös-loin sur ce

Pl s tard, quand je voyageais sur l'Ohio, j’entendis, un matin, e appeler, dans le salon des dames, un monsieur à qui elle n'était alliée d’aucune façon, car elle l'appelait mister (monsieur), et lui Pappelait miss (mademoiselle). Elle le pria de lui lacer sa robe, quoiqu'il y eût là une domestique et beaucoup de dames qui auraient pu lui rendre le même service.

vapeur. A l’eau douce qu’on nous donna à boire à table on ne joignit qu'un tout petit morceau de glace, tandis que, sur les grands vapeurs, on avait de l’eau glacée à toute heure du jour. Le café et le thé se prenaient sans lait; et cependant on débarqua plusieurs fois dans la journée, et le lait est si bon marché que l’on en a tout une bouteille pour un cent. Le dîner se composa, le premier jour, de poulets rôtis avec des pommes de terre; le second jour, nous n’eûmes qu’un peu de jambon avecdes pommes de terre; et notez que les prix étaient plus élevés que sur les magnifiques vapeurs qui sillonnent le Mississipi.

Les deux rives de l’Arkansas sont bordées par des bois épais qui semblent encore s'étendre sur la plus grande partie du pays. Le fleuve lui-même est tellement rempli de troncs d’arbres qui sortent de l’eau ou bien qui sont presque à la surface, qu'il faut les plus grandes précautions du monde pour passer. La nuit, on ne navigue dans ces parages qu’avec les hautes marées et quand il fait beau clair de lune.

Little-Rock compte 3000 habitants, et ressemble plutôt à un joli village entouré de bois qu’à une petite ville. Les maisons, placées. à de grandes distances l’une de l’autre, se trouvent presque toutes au milieu de jardins et de bosquets. La plus grande curiosité que j’y trouvai fut un talent musical, Marie Schaar, jeune fille de six ans, dont les parents étaient Allemands. Elle n'avait eu que cinq mois de leçons de piano, qui encore n'étaient pas des meilleures, ‘et elle jouait déjà très-bien et avec une précision remarquable. Elle répétait toute mélodie qu’elle avait entendue trois ou quatre fois. Elle touchait parfaitement de l'accordéon, quoiqu’on ne le lui eût jamais montré. Il est fächeux que, dans cette petite ville, un talent précoce aussi rare risque de ne pas trouver les moyens de se développer.

Il me fallut attendre jusqu’au 1° juillet le vapeur élé-

gant nommé Colonel Drennen, qui faisait le trajet de Little- Rock au fort Smith (800 milles), Sur ce vapeur, il y avait plus d’ordre, et la nourriture était bonne etsuffisante.

Le voyage sur l’Arkansas me plut infiniment mieux que celui du Mississipi. L’Arkansas ne peut, il est vrai, entrer en comparaison, comme fleuve, avec le Mississipi ; car il a si peu d'eau que les vapeurs s’engravent souvent sur des bancs de sable et ne peuvent plus qu'avec grand'peine être remis à flot. Mais on jouit ici d’une grande . variété des vues les plus étendues, grâce à de nombreuses

chaînes de collines et de montagnes qui ne s'élèvent pas très-haut, mais qui reposent l’œil agréablement, tandis que, sur le.Mississipi, la monotonie de ses rives fait éprouver un ennui mortel. Tout autour de l’Arkansas, la nature est agreste et sauvage. De quelque côté qu'on se tourne, on découvre des bois; de temps à autre on aperçoit quelque petit champ de maïs, placé là en éclaireur, comme avant-poste d'une plus riche culture. De misérables cabanes en bois sont à moitié cachées sous les arbres; rarement on découvre un de leurs habitants. De basses collines apparaissent et sont bientôt suivies de plus hautes montagnes ; 7 à 8 milles au delà de Little-Rock, on voit un maguifique groupe de rochers que les Américains

“appellent à tort Big Rock (grand rocher), car ils n’ont pas plus de 9 à 12 mètres de haut.

‚Les. Dardanelles! sont encore plus belles : des rochers d'environ 12 à 15 mètres de haut sont rangés, des deux côtés du fleuve, comme des soldats gigantesques. Tous les voyageurs, furent enchantés de cette grande merveille de la nature, et ils assurèrent qu’il ne pouvait y avoir rien -de plus beau dans tout l’univers. Au fond, on aperçoit la montagne Magazine, haute de 150 mètres, la plus élevée

1. Les Américains ont P’habitude de désigner des cantons, des montagnes, des villes et des villages par les noms de pays, de montagnes, de villes et même de personnes des temps anciens ou modernes.

de tous les alentours ; elle se distingue de toutes les autres montagnes par un long col étroit et plat.

Dans ces contrées, où l’on passe rarement devant une petite ville ou un petit village, où tout offre encore l’image d'une nature sauvage, où l’on n’entend même pas le bruit de la cognée qui abat les arbres, j’&prouvai une impression particulière et imposante à voir le vapeur, ce grand chef-d'œuvre de l'industrie humaine, fendre fièrement et avec fracas les eaux écumantes. Quand ses roues à aubes s’arrötaient, un silence mortel régnait tout autour.

Quoique les bois soient partout épais et d’un grand luxe de végétation, et que les champs de maïs, peu nombreux d’ailleurs, portent de beaux fruits, on prétend cependant qu’Arkansas ne saurait être mis au nombre des Etats fertiles, et c’est pour cela qu’on y trouve si peu de colons. Un jour, quand l’Amérique aura, comme l’Europe, le triste destin d'être trop peuplée, les émigrants pourront bien aussi se diriger du côté d’Arkansas. Aujourd’hui on n’a pas besoin d’être si économe des terres, puisqu'il n’y a pas encore assez de bras pour cultiver le sol le plus fécond.

La compagnie que j'avais rencontrée jusqu'ici sur les vapeurs ne semblait pas être des plus éclairées. On se moquait partout de moi quand j'allais dans la forêt faire la chasse aux insectes, pendant qu’on était à charger du bois. Peu se faisaient une idée de ce que c’était qu'un musée. . Toute la journée on ne faisait que bavarder, et tout ce qu’on avait économisé de paroles dans les hôtels se dépensait ici. On était très-curieux de connaître mes affaires et mesrelations de famille ; on me demandait quelle était ma religion, quelles étaient les personnes qui me donnaient de l'argent pour voyager, et pourquoi je faisais de si grands voyagés. En outre, tout ce monde était d’un sansfaçon incroyable. Quand je lisais un livre, on me le retirait des mains, sans m'en demander la permission, pour

voir letitre, ou bien les images si l’ouvrage en contenait. Pendant que je lisais, ou bien que j'étais dans la galerie, on ne seg£nait pas pour aller dans ma cabine et pour prendre mes insectes à la main ; on ne se contentait pas de regarder, mais on abimait même beaucoup de choses. C’étaient les enfants qui étaient les plus insupportables : ils criaient à tue-tête et faisaient un tapage infernal quand les parents ne passaient pas par tous leurs caprices et ne se prötaient pas à toutes leurs fantaisies. Je netrouve riende plus mauvais que de commencer par refuser aux enfants ce qu’ils désirent, et de finir par le leur aeeorder quand ils le demandent en pleurant et en criant.'Une fois qu’on a dit à un enfant qui ou bien non, il faut s’en tenir là; l'enfant ne sera pas longtemps à comprendre que ses cris et ses méchancetés ne lui servent à rien.

Un autre défaut de l’éducation américaine est d’inculquer de trop bonne heure aux enfants les manières et les habitudes des grandes personnes. Dans beaucoup de pays de l’Europe, les enfants restent trop longtemps enfants, ce qui ne vaut rien non plus, mais ce qui vaut cependant mieux que de les priver tout à fait de l'âge heureux de l’enfance. En Amérique, une petite fille de huit ans veut déjà faire la dame, un garçon de dix ans affecte le genre et les manières d’un jeune homme. Dans les Etats du Sud, une fille se marie dans sa douzième année, et un garçon qui a le même âge entre dans les affaires; il y a même des États du Sud où la loi permet de marier les filles de douze ans qui se sont échappées de la maison paternelle; l'enfant n’a qu’à dire ou affirmer par serment qu’elle a douze ans, pour que le prêtre la marie aussitôt. Ces mariages, qui sont assez fréquents, sont appelés run away matches. Une conséquence naturelle de cette émancipation précoce des enfants est que, non-seulement l’éducation et l'instruction de la jeunesse se trouvent négligées, mais les jeunes filles perdent trop tôt la candeur et l'ingé-

nuité de leur äge; et, quand elles sont devenues femmes, il leur manque ordinairement la modestie et la réserve, qui sont le plus bel ornement de notre sexe.

Il n’y a peut-être pas de pays au monde où l'on trouve plus d'établissements d’instruction privée ou publique que dans les États-Unis; cependant, jusqu'ici, je n’ai pas rencontré beaucoup de demoiselles ou dames qui eussent reçu une instruction bien solide : car savoir chanter, jouer un peu du piano, ou répéter quelques mots de français, ce n’est pas avoir des connaissances bien étendues. Le plus grand nombre se eantente d’une teinture superficielle de toutes choses ; maïs on y sait joindre un aplomb vraiment républicain pour là faire valoir dans l’occasion : aussi étais-je toujours saisie d’effroi quand je voyais un piano sur le bateau. Jeunes et vieux s’y mettaient hardiment; la musique, et Dieu sait laquelle, accompagnée de . ce que l’on voulait bien appeler du chant, ne cessait pas de toute la journée. Ils n'étaient pas non plus très-forts en géographie. Quand ils me demandaient, ce‘qui arriva bien plus de cent fois de quel pays j'étais venue aux Etats- Unis, où j'étais née, et que je leur répondais que je venais du Pérou, et que j'étais née à Vienne, ils ne savaient ni où était le Pérou ni où se trouvait la ville de Vienne. A part leur propre pays, ils connaissent bien peu du reste du monde. Ils savent que Paris et Londres sont en Europe; ils ont peut-être quelques notions générales sur l’Allemagne, et, depuis la guerre des Russes avec les Turcs, ils ont aussi entendu parler de Saint-Pétersbourg et de Constantinople: Dans toutes les écoles, des plus basses jusqu'aux plus hautes classes, où j’assistai aux examens de géographie, je n’entendis faire que des questions sur les États-Unis; on aurait dit qu’il n'y avait pas d’autres pays au monde.

‘Je fus d’abord très-surprise de ce savoir superficiel, surtout quand les parents m’assurèrent qu’il y avait déjà

quatre ans que leurs enfants allaient à l’école. Plus tard, je me rendis bien compte de cet état de choses. La plupart des parents, n'étant pas eux-mêmes instruits, croient avoir assez fait pour l'éducation de leurs enfants quand ils les envoient à l’école. Les mères appartenant à la classe aisée de la société ont peu de goût pour les soins de la maison et de la famille ; elles passent la plus grande partie de la journée à se balancer dans le rocking-chair (chaise à balançoire), à lire une nouvelle ou bien à faire une promenade, et à visitér les magasins, où elles restent des heures entières à contempler les belles choses étalées de-

“ vant elles. Elles n’ont ni le temps ni l'envie de s'occuper de: l'éducation des enfants et de veiller à leurs études et à Jeurs progrès. A l’école, les enfants ne sont pas non plus bien stimulés et bien poussés au travail : car, quand l’élève se plaint à ses parents de l’école ou de son maître, c’est toujours l’enfant qui a raison, et, quand il demande à changer d’école, on fait sa volonté. En considération de cette conduite des parents, les maîtres sont forcés de ne pas user de trop de sévérité envers les enfants et de les traiter non comme des élèves, mais comme de grandes” personnes, qu'il est de leur intérêt de ména-: ger : s’ils ne le faisaient pas, leurs écoles seraient bientôt desertes.:

Quand j’eus vu et observé tout cela, je nefus plus étonnée de l'instruction superficielle des enfants ; au contraire, je fus surprise de voir qu’ils en savaient encore autant.

Arrivée au fort Smith, je ne trouvai plus aucune occasion de continuer la route par eau : l’eau du fleuve était déjà trop basse. Je louai un cheval pour. me rendre au fori Gibson, éloigné de 80 milles, et dans le voisinage duquel demeurent les Indiens Cherokee; mais, la nuit, ayant été encore prise par un accès de ma fièvre opiniâtre de Sumatra, il me fallut renoncer au voyage.

Les Indiens Cherokee se distinguent de tous les autres

par leur beauté et leur instruction. Établis dans des bourgs et de petites villes, ils ont une forme de gouvernement constitutionnel, de bonnes &coles, et envoient souventleurs ‘ enfants dans des maisons de commerce américaines. Ils publient même un journal. Leur chef est marié avec une fille blanche de bonne famille. Une union avec un Indien n’est pas considérée comme un déshonneur.

Au fort Smith, je rencontrai beaucoup de ces Indiens venus pour affaires de commerce ou pour leur plaisir. Plusieurs prenaient leurs repas dans l'hôtel où j'étais descendue. Ils parlaient anglais et se conduisaient très-convenablement; ils se servaient de couteaux et de fourchettes pour manger; seulement ils prenaient quelquefois des morceaux dans le plat et les portaient aussitôt à la bouche. Ils étaient généralement bien de figure et d’une physionomie agréable. S'ils avaient eu le teint plus clair, on les aurait presque tous pu prendre pour des Européens; mais leur teint n’était pas joli : il était ou bien basané, ou bien d’un brun clair sale. Les hommes comme les femmes portent des vêtements à l’européenne; plusieurs des hommes avaient par-dessus leurs habits une espèce de blouse courte et large à grands collets richement ornés et rabattus; j'en vis un avec un mouchoir roulé autour de la tête. Les hommes étaient tous mieux que les femmes.

Pendant mon séjour au fort Smith, on célébra, le 4 juillet, l’anniversaire de la déclaration de l’indépendance. A cette occasion il fut donné un bal de nègres, auxquels assistèrerit des hommes libres ainsi que des esclaves. Tous étaient habillés à l’européenne : les hommes étaient en noir avec des cravates et des gilets blancs; les femmes et les les filles portaient des robes de tulle et d’autres jolies étoffes blanches; ellesravaient aussi des chaînes d’or et desbijoux, ainsi que des rubans et des fleurs dans les cheveux. Le salon était bien orné, et bien éclairé. Les rafraîchissements étaient servis avec profusion. 11 était excessivement co-

mique de voir toutes ces figures noires et ces visages de couleur avec une toilette à l’européenne.

Enfin, débarrassée de ma vilaine fièvre, je retournai au bout de quelques jours à Napoléon, où je m’embarquai sur le superbe vapeur Crescent-City. Le capitaine John refusa également d’accepter le prix de mon passage.

Les rives du Mississipi demeurèrent constamment d’une monotonie désespérante. Les plaines étaient couvertes de forêts épaisses et immenses. Nulle part une jolie perspective ne venait reposer l’œil fatigué du voyageur ; on n’apercevait aucune plantation considérable, et on ne*voyait que de misérables chaumières devant lesquelles on avait entassé du bois pour le vendre aux vapeurs qui passaient.

Au-dessus de la petite ville de Memphis, les rives du Mississipi s’elevaient perpendiculairement en murs de sable à une hauteur de 15 mètres. Cet endroit passe pour une des parties les plus intéressantes du fleuve. Le bon capitaine John m’appela à la galerie pour contempler cette merveille de la nature. Les voyageurs ne cessèrent de pousser des exclamations et des cris d'enthousiasme. Mais, à quelques centaines de pas plus loin , la nature, épuisée d’un aussi grand effort, retombe dans son uniformité.

A Jeddo (300 milles au-dessous de Saint-Louis, par conséquent 1000 milles de l'embouchure du fleuve), petite ville avec un grand beau collége catholique, une église gothique du même culte et plusieurs maisons considérables en briques, on jouit pour la première fois de quelques vues plus jolies. Coupé en plusieurs bras par de charmants îlots, le fleuve forme çà et là comme des lacs, et de petites chaînes de collines apparaissent au fond dé la scène. Ceux qui n’ont jamais rien vu que les parties du Mississipi inférieur peuvent bien trouver ces sites ravissants, mais on ne saurait les comparer aux bords enchanteurs du Danube.

Près de la petite ville du Caire (à 280 milles au-dessous de Saint-Louis ), l'Ohio se jette dans le Mississipi. Son eau est pure et d’une belle couleur verdâtre. A une certaine distance de l'embouchure, on peut observer la lutte entre les eaux des deux fleuves. D'abord il n’y a que quelques flots isolés du sombre Mississipi, mêlés aux eaux limpides de l'Ohio, puis ils deviennent plus nombreux et plus pressés, et finissent par absorber toute la limpidité du-fleuve. Le mauvais principe l’emporte ici, comme il fait partout.dans la vie dece monde.

La petite ville du Caire est située sur une langue de terre entre les deux fleuves. Toutes ces petites villes ou bourgades se ressemblent. Toutes portent le cachet de la hâte et de la précipitation avec laquelle elles ont été fondées: Elles se composent la plupart de maisonnettes éparses, construites en planches petites et étroites, avec des chambres comme des cellules. Les minces cloisons ne garantissent pas, en hiver, du froid, ni, en été, de la chaleur brûlante, Mais l'Américain veut s'établir à tel ou tel endroit, et avec cette volonté il ne construit que ce qui lui est rigoureusement nécessaire. À mesure que ses besoins augmentent, il agrandit peu à peu ses constructions. Quelquefois aussi il ne trouve plus que la place qu’il a choisie réponde à ses désirs et à ses espérances, ou bien son esprit spéculateur le porte ailleurs; il quitte tout à coup son habitation, même quand il y réussirait, pour aller s'établir dans un autre endroit. Les Américains appellent cela io move. Je trouvai sur le vapeur plusieurs de ces familles mouvantes ou nomades, qui m’avouèrent ellesmêmes qu’elles ne quittaient leurs établissements que parce qu’elles y avaient déjà demeuré depuis plusieurs années.

Le 14 juillet, nous touchâmes à la ville de Saint-Louis,

1. Dans les États-Unis, la chaleur est bien plus forte en été et le

froid bien plus sensible en hiver que dans les autres pays placés sous les mêmes degrés de latitude.

qu'on ne découvre que quelques milles avant d’y arriver, parce que le fleuve forme toujours de grandes courbes. L'aspect de cette masse de maisons uniformes adossée contre une petite hauteur le long du fleuve n'offre rien de bien remarquable. Dans les grandes villes d'Amérique on rencontre sans doute de beaux édifices et beaucoup d’églises; mais on ne les aperçoit qu’autant qu’on est dans la ruemême. Il n’y a que très-peu de coupoles et de hautes tours. Les environs de Saint-Louis sont sablonneux, il n’y ade bois qu’à plusieurs milles. Le pays lui-même est plat.

Je descendis chez M. Charles Boyce, juge à Louisiane. J'avais fait la connaissance de ce monsieur et de sa famille à la Nouvelle-Orléans, et c’est là qu'apprenant que je devais me rendre à Saint-Louis, il avait eu la bonté de m’inviter à venir demeurer chez lui.

La ville de Saint-Louis compte environ 120 000 habitants, ce qui est une population fort considérable , quand on songe à son accroissement rapide, et qu’il y a dix ou quinze ans, elle avait à peine quelques milliers d’ämes. Parmi les édifices, comme dans toutes les villes d’Am6rique, les banques, les hôtels, la douane, sont les plus importants. Parmi les constructions privées, il y en a aussi qui méritent d’être remarquées. C’est ainsi que, dans la quatrième rue, il y a une maison toute bâtie en marbre blanc que l’on tire d’une marbrière voisine de la ville.

L'église catholique est simple, mais très-jolie. Ce fut elle que j’allai voir la première, car j'avais lu à ce sujet, dans le Directory of Saint-Louis, de l’an 1854, la notice suivante : 2

« La cathédrale de Saint-Louis n’a pas de rivale dans les États-Unis pour sa magnificence, pour la valeur et l’élé-

1. Dans les villes d'Amérique, beaucoup de rues sont désignées simplement par des numéros. :

gance de ses vases sacrés, de ses tableaux, et il ya certainement peu d’eglises en Europe où l’on voie des objets plus précieux. Elle a des tableaux de Rubens, de Raphaël, du Guide, de Paul Veronèse et une quantité d’autres des maîtres modernes de l’école italienne. »

D'après cette description, j’esperais voir une superbe galerie de tableaux et d’autres chefs-d’œuvre de l’art ; mais, à ma grande surprise, je ne trouvai rien de toutes ces richesses, si ce n’est quatre tableaux à l'huile, dont un seulement pouvait être ancien. Je sais que beaucoup de voyageurs ont l'habitude de mettre plus de poésie que de vérité dans leurs descriptions ; mais je n’ai cependant jamais trouvé le mensonge poussé à ce point. x

La prison est construite en pierres massives. L’interieur renferme une grande salle autour de laquelle courent deux étages de cellules. Ces cellules sont pour deux personnes; on n’y trouve rien, pas même un méchant grabat : une peau de vache en tient lieu. Le prisonnier, tant qu’il n’est pas condamné, peut, avec sa bourse, se procurer tous les agréments possibles : ce@ui ne lui est plus permis une fois que l'arrêt est prononcé. Cependant, j'ai vu parmi les condamnés les uns traités plus confortablement que les autres; ce qui me fait penser que par malheur la clef d’or est dans les Etats libres aussi puissante que partout ailleurs dans le monde.

La nourriture de la prison n’aurait pas été mauvaise, si la manière de préparer les mets et de les distribuer n’eût été malpropre et inconvenante : on leur donnait à manger comme à des chiens. Un grand baquet dans lequel on avait tout mélangé était apporté dans la salle: un nègre d'une saleté dégoûtante portait devant chaque cellule, ou avec une cuiller, ou bien avec la main, quelques morceaux, et les jetait dans un vaisseau qu'il faisait ensuite passer au prisonnier par une petite ouverture dans la porte.

L'air de la salle était très-corrompu; quand on arrivait

aux cellules, il fallait se mettre le mouchoir sous le nez. Les exécutions ou pendaisons ont lieu dans la cour de la prison.

Je visitai plusieurs écoles et autres établissements pour des enfants qu’on ramasse dans les rues, pour de pauvres vieilles gens, pour des femmes et filles repenties, etc. Toutes ces maisons étaient organisées d'une manière convenable et parfaite. A cet égard, on peut dire que dans les Etats-Unis ont fait énormément pour les pauvres. Il y a beaucoup de sociétés de femmes qui inspectent et surveillent les établissements de charité avec le plus grand soin. Sous ce point de vue on ne saurait assez louer l'humanité et la philanthropie des femmes américaines.

La raffinerie de sucre de M. Belcher mérite d'être vue; c’est la plus grande dans les États de l’ouest. On transforme toutes les semaines jnsqu’à six cents tonnes‘ de sirop (mélasse) en sucre raffiné. M. Belcher occupe environ sept cents personnes, ainsi que cent quarante chevaux et mulets. Je vis dans cette raffinerie un des puits artésiens les plus profonds creusés jusqu'à ce jour : il avait 660 mètres de profondeur. On était bien arrivé à une source d'eau très-abondante; mais elle contenait tant de soufre qu’on ne pouvait pas s’en servir : aussi continuet-on toujours à creuser le puits. La halle du marché est grande et jolie, mais elle est bien inférieure a celle de la Nouvelle-Orléans.

Le cimetière Belle-Fontaine est un des plus beaux que j'aie jamais vus. Il est composé d’un superbe parc naturel de quelques centaines d’acres, où l’art n’a eu rien autre chose à faire qu’à arracher les broussailles, à éclaircir un peu le bois et à cultiver le gazon. Dans ce cimetière on ne vend que des sépultures de famille à des

prix très-élevés. Celles-ci sont entourées de grilles légères .

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