CHAPITRE XXI
Arrivée à Liverpool. — Voyage à Saint-Miguel. — Punta del Gada. — Singulières coutumes antiques, — Villa-Franca. — L’Ilheo. — Les bains de Furnas. — Les sources chaudes. — Départ de Samt-Migüel.
+. — L'entrée dans le Tage. — Lisbonne. — Arrivéé en Angleterre. — Épilogue.
Grâce à l’aimable intercession du respectable M. Curtis, la ligne américaine de MM. Collins et Cie m’accorda un libre passage de New-York à Liverpool (3200 milles).
A cet égard, je trouvai les Américains infiniment plus galants et plus généreux que les Anglais, qui ne m’accordèrent aucune carte de faveur, pour un long ou court trajet, ni sur leurs voiliers ni sur leurs vapeurs. Je me fais un devoir et un plaisir d'offrir aux Américains l’expression de ma profonde reconnaissance. C’est grâce à leur assistance et à la générosité non moins gracieuse des Hollandais qu’il m’a été possible de donner à mes voyages plus d’extension que je n’aurais pu d’abord l’espérer.
Après une rapide traversée de dix jours et demi, nous arrivâmes heureusement à Liverpool. Le capitaine Nye eut la complaisance extrême de me conduire lui-même à l'hôtel Adelphi, où l’on ne me permit pas de payer ma dépense, et de.m’accompagner, le lendemain, de cet hôtel jusqu’au chemin de fer. C’est encore un de ces hommes dont je me séparai avec. autant de peine que d’un ancien ami.
ALondres, je fus reçue cordialement par M. Waterhouse, un des directeurs du musée Britannique, et je demeurai quelques semaines au milieu de son aimable famille, où
AUTOUR DU MONDE. 615 je me reposai des accë de fièvre qui m’avaient de nouveau assaillie‘ pendan versée. Mais mon voyage n'était pas encore terminé de retourner dans ma patrie, je voulais faire une visite À un-de mes fils qui demeurait à Saint-Miguel, une des Açores.
Pendant longtemps, j je ne trouvai aucune occasion, jusqu’à ce qu'enfin je fusse accueillie par un de ces petits schooners qui partent des ports d’Ang tous les ans, au nombre d'environ deux cents, pour Saint-Miguel, où ils vont chercher | oranges. Ces bateaux ne sont, il est vrai, nullem sposés pour recevoir des voyageurs, et le capitaine, M. Leivington, me dit lui-même qu’il ne pouvait pas m’offrir ] Kr > commodité, mais qu’il me céderait , si je le voulais n petit réduit dans lequel „ le ‘cuisinier, Que faire ? ae aller bahn à Saint-Miguel, j je me mis au-dessus de tous ces désagré ments, et je me décidai à entreprendre le voyage projeté: Il dura malheureusement vingt jours, et pendant ce long espace de temps, je ne pus pas même me déshabiller une . seule fois; j'en étais empêchée par l’exiguïité de l’espace dans eque j'étais enfermée. Ajoutez à cela le roulis affreux
je le froid et la temipéte forçaient de ée. Aussi je crus que je n’arriverais
e me plains pas de tout cela, car je m’y
; ai yance; mais Ce que je ne puis laisser
passer SF ri c'est la conduite du propriétaire ou
d'un des propriétaires du vaisseau Royal-Blue-Jacket,
M. Chessel, de Bristol. Sa ‘grossièreté et sa vilénie dépas-
mn réellement toutes les bornes. J'avais arrêté le prix N 2 CA
1. Je pris de nouveau du brandy avec du piment, et la fièvre ne reparut plus.
du trajet avec le capitaine et M. Burnett, l’armateur ou agent comptable de M. Chessel, à raison de trois livres, la nourriture non comprise. Le jour du départ, étant venue à bord avec mon bagage, le capitaine me dit, à ce qu’il me semblait avec quelque embarras, de me rendre encore une fois à l'office de l’agent. J'y allai aussitôt et j'y trouvai M. Chessel qui, m’apostrophant d’un-ton bourru, me déclara que je ne pouvais pas faire la traversée à moins de cinq livres sterling, non compris la nourriture. J’eus beau lui dire que le prix avait déjà été fixé à trois livres; sans se piquer de l'honnêteté la plus vulgaire, il ajouta avec la même urbanité que cela ne faisait rien, que je payerais les cinq livres sterling, ou bien que je n’avais qu’à reprendre mes bagages. Je n'aurais eu qu'à aller trouver le juge, et on m'aurait rendu justice; mais le vaisseau était prêt à partir. Le temps pressait; je fus donc forcée de subir patiemment cette impudente escroquerie. Je n'avais apporté que les trois livres sterling dont j'étais convenue, et je les donnai en disant que je remettrais le reste au capitaine. Mais : le noble M. Chessel me prit sans doute pour une personne d'aussi bonne foi que lui. Il ne crut pas à ma parole, et vint lui-même à bord recevoir les deux livres qui me restaient à payer. Mes voyages m'ont mise en contact avec beaucoup de monde; mais, heureusement pour moi, je n’ai pas rencontré beaucoup de gens de cette espèce.
Le 31 décembre, nous fümes en vue de la charmante île de Miguel‘.
Je me flattais déjà de l'espoir de célébrer la Saint-Sylvestre avec mon fils, que je n'avais pas vu depuis six ans; mais les vents, toujours contraires, nous obligèrent de
1. Le groupe des Açores se compose de neuf îles, dont Saint-Miguel est la plus grande. Les Açores font partie de l'Afrique. Elles
furent découvertes, en 1446, par les Portugais, qui en ont pris possession.
croiser çà et là et même de prendre le large à la tombée de la nuit.
Le 1* janvier, bien que les vents fussent encore violents, nous parvinmes à nous approcher ‘de la capitale, Punta del Gada. Déjà nous voyions la chaloupe du médecin sortir du port et s’avancer vers nous à force de rames; nous pensions que rien ne s’opposerait plus à notre débarquement. Mais quelle douloureuse surprise mous attendait ! On-nous annonça qu'à cause du choléra, qui avait déjà depuis longtemps cessé de sévir en Angleterre, nous aurions à faire plusieurs j jours de quarantaine.
On se figure sans peine notre désappointement. Mais, heureusement pour nous, le médecin revint dès le lendemain 2 janvier pour nous dire que la quarantaine était levée et que nous étions libres.
J'appris plus tard que, le jour même de notre arrivée (1er janvier), et peu de temps‘auparavant, un vaisseau de Lisbonne était venu porter au bureau sanitaire la nouvelle officielle que la quarantaine avait été levée. A dix heures du matin, me disait-on, toutes les lettres et tous les journaux avaient été distribués, et par conséquent les ordrés officiels devaient être connus. Je ne sais pas si c’est par . négligence que le médecin n’a pas ouvert les dépêches, ou bien si, par une autre raison quelconque, il en a caché sciemment le contenu ; mais ce que je sais, c’est que chaque visite d’un vaisseau lui rapporte quatre à cinq écus, et que de cette manière il a trouvé moyen de faire deux visites, l’une pour dénoncer au vaisseau la quarantaine, et l’autre pour lui apprendre qu’elle venait d’être levée. Que ce soit par négligence ou par cupidité qu’il ait agi ainsi, toujours est-il que ce procédé est également impardonnable, surtout dans un endroit où il n’y a pas de rade sûre, et où pendant l’hiver des tempêtes subites et prolongées empêchent souvent des semaines entières d'aborder. Mais ce qui me surprit dans cette affaire, ce fut que per-
sonne, pas même le consul anglais, ne crut devoir demander au médecin compte de sa conduite. .
L'île Saint-Miguel est très-jolie : elle est Pa de
fraiche verdure et jetées, çà et là dar ravissant. Du premier coup d'œil
d’origine volcanique; ce qui le pre tion des montagnes et la couleur.
places de cendres et de lave, Mai tere fumant, et il faut croire qu
qu’elle est devenue comme de la pierre, et pr partout elle est recouverte d’une couche de terr épaisse pour qu'il y pousse de superbes bois d’orangers et les plus beaux blés du monde.
L'île a dix-huit leguas de long, trois ou quatre de large, et une population de 90 C00 âmes. Le commerce de Saint- Miguel est plus considérable que ne deyrait le faire pré-
sumer le re d’étendue du
moyenne 800 oranges, ce qui ne 1 total énorme de plus de 100 millions. Cha » depuis le mois de novembre jusqu’à he Emm, il arrive à pré m4
vaisseau est envoyé à Hambourg , et on ee une ou tout au plus deux cargaisons pour les Etats-Unis.
L’article le plus important ensuite est le mais, et on exporte aussi beaucoup d’espèces de grains et de fèves. En général, près de 450 vaisseaux viennent mouiller à cette île, et la valeur de l'exportation annuelle est de 500 contos de reis ou 900 000 livres sterling.