DEUXIÈME PARTIE
Mélite a René.
Damper.
Mon Cher Frère,
H m’est impossible d’attendre ta première lettre. A peine revenue dans cette vieille maison qui semble porter ton deuil, tant elle paraît sévère et triste, je me suis assise devant ton bureau d’écolier, ce pauvre petit bureau tout imbibé d’encre, pour te griffonner quelque chose.
Notre chère tante qui pensait à toi dans son coin m’a dit, en me voyant m’asseoir là : <t Oui, écris-lui. » Et nous avions encore dans les yeux, l’une et l’autre, les larmes de notre adieu !
Mais je ne viens pas te confier nos attendris-
iOS
sements, encore moins te les faire partager. Il * ne faut pas que tu croies que pendant que tu prends ton courage à deux mains pour te créer une carrière, celles qui t’aiment passeront leur temps à geindre lâchement. Non, mon cher René, il n’en sera pas ainsi. J’admire ton énergie, ta persévérance, et si j’étais un homme, j’agirais comme tu as agi. Je quitterais mon pays, puisque mon pays ne m’offre aucune position en rapport avec mes goûts et mes aptitudes ; je quitterais ma famille, puisque cette pauvre famille n’a, hélas! qu’un cœur pour m’aimer, et pleine de foi dans le secours que Dieu ne refuse jamais aux hommes de bonne volonté, aguerrie contre la souffrance que je connais de vieille date, je m’élancerais comme toi dans le champ de la vie pour y tracer mon sillon.
Me voilà devenue bien vaillante, en vérité, et tu souris dans ta moustache. Que veux-tu ! tes paroles résonnent encore à mes oreilles, et,
( en parlant ainsi, je ne suis que l’écho de tes propres pensées. A force de vivre ensemble, de causer ensemble on en arrive à formuler les idées qui ont germé dans le cerveau des autres et à se les approprier.
Désormais je serai réduite à mon propre fond, me voici obligée de penser seule ! Je crains un peu de ne plus penser du tout. Les allures de mon esprit en ce moment me représentent les premiers pas que l’enfant fait hors de ses lisières. Comme il hésite ! comme il tremble !
comme il avance en chancelant et avec des airs éperdus ! Il faudra donc que tu m’encourages à marcher, mon cher René, à marcher sans toi.
Ah ! pourquoi ceux qui s’aiment si bien ne peuvent-ils pas toujours rester unis par les habitudes de la vie, comme ils le sont par le cœur, l’esprit et l’àme ? Un peu de fortune en plus, un établissement industriel quelconque à Damper et nous ne nous quittions jamais !
Si peu que cela ! mettant entre nous tant d’espace et changeant tellement notre mode d’existence ! Résignons-nous et espérons surtout, n’est-ce pas, mon frère ?
J’attends ta première lettre avec une impatience bien peu raisonnable, car enfin tu n’auras pas l’ombre d’une nouvelle à nous annoncer.
Mais qu'importe, on bâtit, on bâtit si vite en imagination. Ce qui me fera supporter ton exil, ce sera la pensée de te savoir 'occupé selon tes
goûts, livré au genre d’affaires qui te passionnent. Je cherche à me représenter ton centre d’action, .à te voir devenu quelqu’un. Je n’aime pas à te savoir sur une grande route, traîné par les chevaux d’une diligence, ou par le souffle ardent d’une locomotive, regardant, d’un œil triste, un paysage qui ne ressemble pas à celui sur lequel nos yeux se sont ouverts pour la première fois.
Je n’ai pas besoin de te recommander de nous écrire ce qui t’arrivera d’heureux, mais tu sais que, personnellement, je veux davantage. Tu sais que je veux être tenue au courant de tout. Les déceptions d’avenir font souffrir, mais bien autrement que les déceptions du cœur, celles-ci ne se racontent pas, celles-là se racontent et c’est déjà un grand soulagement.
Surtout rappelle-toi, cher René, la promesse solennelle que tu m’as faite dimanche dernier dans notre halte, sous le grand chêne creux de notre forêt. Tu t’es engagé à ne pas resterà souffrir à Paris. On ne souffre bien que près de ceux qu’on aime, on n’est bien soigné que par ceux qu’on aime. Si Paris ne te donne pas ce que tu vas y chercher: l’indépendance par le travail,
abandonne le sans hésiter, reviens-nous, reviensnous à temps. J’ai tant compati au sort cruel de ces malheureux poètes, de ces jeunes savants, de ces pauvres artistes méconnus qui couraient y chercher la fortune, la gloire et qui rencontraient la hideuse misère, le sombre désespoir, quelquefois la dépravation. Mon frère, tu n’auras jamais, n’est-ce pas, le triste courage d’user tes forces et ton cœur dans la lutte que tu entreprends. Si l’industrie ne t’ouvre pas ses portes, si ton obscurité pose un obstacle insurmontable devant toi, ne te roidis pas inutilement contre l’impossible, reviens simplement vers nous, vers notre saine pauvreté, et une fois réconforté, retrempé, tu auras toute permission de prendre de nouveau ton vol, d’interroger de nouveau ce sphinx qui a nom : la Destinée.
Cela entendu, je te souhaite, mon cher René, tous les succès possibles. Tu nous reviendras millionnaire... peut-être, mais j’en suis sûre, aimant, croyant et heureux de retrouver ta vieille tante et ta petite sœur.
Mélite»
René a Mélitb
Paris.
J’ai à peine quitté Dümper, ma chère Mélite, et voici que tu me chantes déjà une sorte de joli chant de retour qui pourrait bien aggraver la nostalgie si j’avais eu le temps de tomber malade d’une maladie quelconque. Ta bonne petite lettre qui commence comme une fanfare guerrière, liait par une sorte de ranz des vaches des plus
émouvants. N’aie pas peur, je tiendrai les pro-
messes que je t’ai faites tant de fois et tout dernièrement sous le vieux chêne qui nous prêtait son ombre. Seulement, rappelle-toi que, là comme ailleurs, j’ai entendu plutôt le langage de ton cœur que celui de ta raison, et que tout en te promettant de ne pas rester à Paris, espérant contre toute espérance, je t’ai déclaré que je voulais réussir. Il faut que je réussisse. Puisque j’ai pu, dans un moment héroïque et douloureux, briser tous les liens qui me rete-
naient sur le pauvre sol aim.' où j’ai toujours vécu, ‘puisque j’ai pu quitter Damper parce que vivre notaire à Damper me semblait une sorte de suicide moral, puisque j’ai accepté d’être à charge pendant un an à deux femmes dévouées, dont l’une sèvre sa vieillesse de douceurs et l’autre sa jeunesse de plaisirs pour nourrir ce grand garçon qui devrait les nourrir, rien au monde ne me fera retourner en arrière. Donc pas d’amollissement, chère sœur, et reprenons ensemble le ton vaillant de la première page de ta lettre. J’ai une bonne santé, une foi et une tête de Breton. Avec cela on va loin, on résiste à tout, on pulvérise tous les obstacles et on devient maître, après Dieu, de sa destinée.
Mon voyage s’est fait rapidement. Je n’ai fait qu’une halte à la gare du Mans, et j’ai pensé qu’un voyage de ce genre t’intéresserait vivement. La salle d’attente seule est tout une étude. Voici une grande affiche, deux mots s’y trouvent: Saint-Nazaire — Vera-Cruz. Il n’y a plus de distances. Dans un autre coin un magasin de nouveautés a eu l’heureuse idée d’encadrer un miroir au milieu de sa réclame, toutes les femmes
la lisent. Malgré ta généreuse recommandation
je me suis logé dans les troisièmes, et sur ces bancs de bois, au bruit des chants avinés des conscrits, mes compatriotes, j’ai fait de beaux rêves dorés. Oui, ma sœur, des rêves. Dans mon cerveau de mécanicien il y a vraiment place pour tout. L’imagination et ses mirages, la poésie et ses enivrements éphémères ne veulent pas en déloger et y font bon ménage avec les formules algébriques. J’ai été arraché à mes idées particulières par l’entrée d’un petit abbé qui sentait son Ereton d’une lieue. Je retrouvai le type parfait de nos meilleurs prêtres, ce je ne sais quoi de simple, de vigoureux, de patient qui est la physionomie même de l’homme des champs, après que le souffle divin a passé sur son âme pure, naïve et forte. Une commère, par ses questions indiscrètes, nous a rapprochés. Elle le questionnait brutalement, à brùle-pourpoint, et il lui répondait avec une simplicité d’enfant. Cela m’impatientait un peu. J’ai jeté dans la conversation quelques mots que son intelligence a immédiatement ramassés et j’ai opéré une diversion.
La questionneuse s’est mise à manger du saucisson et nous a laissés tranquilles. Nous avons
causé de la Bretagne que nous quittions, causé de Paris qui nous était également inconnu. Grâce à lui je n’ai pas eu le temps de faire sur le paysage les réflexions mélancoliques que tu m’as prêtées. Mais je n’ai pu échapper aussi complètement aux parleurs des wagons. Ils parlaient si haut, ces bonnes gens ! Et le pivot de leur conversation était toujours le moi, le moi haïssable. Moi, je suis de l’Anjou, moi, je ne voyage que pour mes affaires, moi, je n’aime que le Petit Journal , moi, j’ai visité la Normandie, moi, ’ai fait la campagne d’Italie. Moi !
Que de fois je suis resté la tête à la portière uniquement pour échapper à tout ce verbiage.
Alors, par le seul aspect de tout ce qui m’entourait, je m’apercevais que j’étais déjà bien loin de vous. En Bretagne les ponts sont formés de granit, plus loin le bois se joint à la pierre, plus loin encore de légères colonnettes de fonte remplacent les piles majestueuses. C’est joli mais cela ne nous ressemble pas.
Un train nous a passé, un parfum est venu jusqu’à nous, et notre œil a entrevu des monceaux de pommes éclatantes. Il n’y avait plus d’arbres dans les champs, mais des arbustes
verts qui montraient çà et làleurs touffessombrcs entre lesquelles s’élançaient les troncs blancs et élancés des bouleaux. Et puis la nuit est venue, nous nous sommes endormis et réveillés à Paris. Me voici donc à Paris, ma sœur, dans ce Paris tant rêvé. Mais ce n’estplus en rêveur, en artiste, que j’y arrive.
Je n’ai qu’un désir ; qu’un travail utile et eo.nforme à mes aptitudes remplisse ma vie et la consume s’il le faut. Arraché à cette existence atrophiée de Damper, sorti de ce bureau malsain où je végétais parmi ce papier timbré comme un pauvre oiseau dans une cage de plomb, détaché par un douloureux effort de ma volonté, d’un rêve, de bonheur irréalisable, je me sens libre, je sens que je m’appartiens et je marcherai courageusement en avant. Mais en attendant que mon chemin soit tracé je me trouve un peu dans la position de la sentinelle perdue de Protais. Tu as remarqué cette simple gravure accrochée contre la tapisserie de ma chambre, auprès de ce cachet enfumé de ma première communion, que je t’ai vu glisser parmi mes gilets. Au milieu du désert aride, debout entre l’océan de sable et le ciel implacable, un
jeune soldat, qui n’est point un troupier vulgaire, mais qui dans la pensée du peintre compte certainement parmi les maréchaux de l’avenir, interroge l’horizon. La crosse de son fusil touche le sol et il croise les mains sur cette arme, en ce moment inutile, par un geste qui serait plein de découragement s’il n’était pas aussi parfaitement calme. La note mélancolique de l’attente, de l’inconnu, de la solitude, est admirablement rendue ; ni en deçà ni au delà, une note juste. Le regard, l’attitude, le paysage ont une harmonie pénétrante qui fixe à jamais cette image dans la mémoire.
Mon regard aussi interroge l’espace, ma chère Mélite, mais ce n’est point sur les horizons illimités du désert qu’il se promène, c’est sur l’océan de plâtre, de tuiles et de pierres qui s’appelle Paris. Je suis logé tout près de Saint- Sulpice, j’ai l’église, un géant, devant les yeux. Donc vivez en paix me sachant dans ce saint voisinage. Qui donc pourrait oublier, renier, désespérer avec une église devant les yeux?
Demain j’ouvre la malle faite par ta main soigneuse, je mets tout ce que j’ai de plus beau et je commence mes visites. Adieu, fais une caresse
à Tack en lui montrant ma carnassière pour qu’il sache bien de qui lui vient cette caresse, embrasse pour moi notre bonne tante, rappelle-moi au souvenir de tout Damper et crois-moi ton bien dévoué frère et ami.
René.
Meute a René.
Damper,
Ta lettre, mon frère, nous a donné un de ces bonheurs intimes qui réconcilient avec la vie, avec ses dures exigences et ses inévitables amertumes. C'est qu’il s’en exhalait pour nous un parfum de sincérité qui a relevé notre courage, grandi notre force, fait refleurir nos espérances.
Comme c’était la première, une relique par
conséquent, je l’ai généreusement abandonnée à tante Marie qui l’a pieusement placée entre les feuillets usés de son formulaire comme une image. Te voilà à jamais encadré dans ces pages saintes comme tu l’es dans son cœur plus saint encore.
J’ai fait de très-bonne grâce ce sacrifice. Tu connais notre tante, elle ne me demandera plus que deux choses : René se porte-t-il bien? Est-il content? Ses investigations n’iront jamais plus loin. Tu n’auras donc jamais à atténuer l’effet d’aucune confidence dans la crainte de l’inquiéter et de l’attrister.
Comme je relisais, pour la troisième fois peutêtre, ce papier dont je voulais retenir le contenu, deux grands yeux brillants ont paru à la porte. C’était Tack qui n’osait pas entrer, qui restait là remuant sa grande queue noire et me regardant comme pour me dire : pardon ! Je l’ai appelé, ta carnassière n’était pas là mais j’ai employé un autre moyen. J’ai pris les deux pattes du pauvre chien, je les ai posées sur mes genoux, je l’ai regardé entre les deux yeux et j’ai crié : René. Il a frémi, il m’a regardé avec des yeux pleins d’angoisse et il s’est mis à hurler si lamentable-
ment que ma tante est accourue. Mes caresses l’ont un peu calmé, il s’est placé en arrêt dans un coin et il est resté là toute la journée en proie à une inquiétude visible et prêtant l’oreille à tous les bruits comme quelqu’un qui attend.
Tout le monde à Damper s’inquiète de ce que tu vas devenir. Les uns hochent la tête avec un sourire qui me dit : ce pauvre papillon a donc aussi senti le désir d’aller se brûler les ailes ; d’autres, mieux avisés, déclarent franchement que tu as bien fait d’aller chercher fortune ailleurs.
Unanimement depuis le vieux rémouleur boiteux du coin de la rue jusqu’à M. le maire de Damper, on désire que tu réussisses.
Il est bon, n’est-ce pas, mon cher René, de se sentir aimé ainsi ? Voilà l’agrément de notre chez nous. On se connaît, on s’aime et on n’oublie pas les absents. Nous avons eu la visite de mon oncle Jérôme. Quand il a appris ton départ, il a quitté son cher presbytère pour venir passer une journée avec nous.
Nous avons parlé de toi et encore de toi ; et aussi de cet autre Dampérois, Charles Després, qui nous a aussi quittés. Les vieux de Damper
commencent à trouver la jeunesse bien fiévreuse, et d’une curiosité et d’une ambition tout à fait précoces. Charles Després a sur toi l’avantage d’avoir les poches encore pleines de l’argent de son héritage. Est-ce bien un avantage? J’ai ouï dire que cet avantage pouvait bien devenir un danger. Du reste, je suis pour mon compte si parfaitement habituée à me passer d’argent que j’ai quelque peine à reconnaître l’importance qu’on lui donne. Je puis cependant te l’avouer, mon cher René, la veille de ton départ mon fier dédain a été un peu ébranlé. Que de désirs me sont montés à la tête devant ta malle ouverte! Que de regrets ! Tous les récits merveilleux qui ont bercé notre enfance me revenaient à la mémoire. J’aurais voulu puiser dans les tas d’or que remuait Ali-Baba dans la fameuse grotte des Quarante-Yoleurs , j’aurais voulu posséder la baguette magique qui changeait les cailloux en pierres précieuses. En faisant glisser dans les encoignures ces pommes roses de pigeonnet que tu aimes et nos plus belles avelines, je me rappelais les cadeaux faits par je ne sais quelle bonne fée au prince Titi, ces noisettes à surprise qui recélaient des perles et des diamants dont il
ornait sa jabotière de dentelle. Comme j’ai cueilli de mes propres mains sur notre berceau de noisetiers celles que tu découvriras dans les profondeurs de ta malle, je ne puis me bercer de l’idée que du petit fruit parfumé tu pourras te faire d’étincelants boutons de manchettes. Que pense mon cher Parisien de toutes les folies que lui débite en ce moment son humble petite sœur? Il en rit et c’est ce que je veux. Je veux amener un sourire sur cette sérieuse figure que les soucis d’avenir ont trop vieillie déjà, je veux éclairer ce front déjà ridé. Surtout, mon frère, ne te préoccupe pas de moi. Je t’ai donné avec tant de bonheur le peu que j’avais et je vis de si peu ! Vraiment je ne pouvais placer plus heureusement la petite somme que m’a ménagée l’économie de notre tante. Ce n’était point assez pour une dot et cela te permet d’essayer de réaliser tes projets, ce qui me fait toucher, en contentement de cœur, des intérêts que personne autre que toi ne peut me payer. Ne reviens plus là-dessus si tu tiens à m’être agréable. Tu n’as plus un mot à dire sur ce sujet.
J’ai emprunté à madame Després, qui, moins heureuse que nous, n’a pas encore reçu des
nouvelles de son Christophe Colomb, un grand album de tous les monuments de Paris et nous avons immédiatement cherché Saint-Sulpice. Et pendant que tu admires cette majestueuse façade et ces grandes tours inégales, tu ne te doutes guère que nous les admirons avec toi. Comme j’ai souvent entendu parler de la chapelle de la Sainte-Vierge, je l’ai cherchée et en ai rencontré le dessin. Mon cher René, c’est là que je te donne rendez-vous pour ces longs souvenirs qui seront nos rencontres d’âme. Quand tu t’agenouilleras le soir dans ce coin recueilli du grand temple, figure-toi que tu m’as à tes côtés tout comme dans notre pauvre église de Damper pendant la sainte halte de nos promenades d’été. Cher frère, adieu. Je t’embrasse de cœur pour je ne sais combien de personnes et bien tendrement pour notre compte.
Ta sœur bien affectionnée ,
Mélite.
RENÉ A MÉLITE
Paris.
Sois contente, ma sœur, tu m’as fait sourire. Faut-il ajouter, tu m’as ému ? Non, car tu y verrais une allusion à cet acte généreux qu’il ne faut plus te rappeler. Du reste nous sommes bien pétris de la même pâte et c’est bien le même sang qui coule dans nos veines. Si j’ai été bien heureux le jour où tu m’as dit : ton avenir est mon avenir, tu n’as pas assez d’or pour quitter Damper, je t’apporte le peu que j’en ai, je suis mille fois plus touché de cette tendresse fraternelle qui me suit pour ainsi dire pas à pas et devant laquelle il n’y a ni espace ni temps. J’ai toujours aimé ton intelligence vive, compréhensive, ma chère Mélite, mais combien j’aime mieux ton cœur. Sais-tu que tu rappelles la noisette du prince Titi qui ouverte laisse voir
une perle? Reste à Damper, petite sœur, reste bonne surtout; la bonté, vois-tu, c’est un baume répandu sur tous les cœurs souffrants, sur toutes les intelligences mécontentes , sur tous les caractères aigris. Notre vie, ma sœur, a été sévère, mais vraiment rien n’allége un fardeau comme de le porter à deux, et c’est ce que nous avons eu le bon esprit de faire. Un moment j’ai dédaigné ma vaillante petite aide ; les spéculations hardies de mon esprit m’ont absorbé et aussi mes projets d’avenir. Je croyais que tu les aurais ardemment combattus, je voyais en toi une sorte d’adversaire et dans ma sotte fierté virile je me concentrais en moi-même.
Et au lieu de l’affectueuse résistance que je redoutais je n’ai trouvé qu’un dévouement sans bornes. Sois donc désormais, ma chère Mélite, associée à toutes mes pensées, à tous mes rêves, à tous mes plans, et qu’il soit bien entendu que tu partages ma bonne ou ma mauvaise fortune.
Pour qu’elle devienne bonne je crois m’aperce-' voir qu’il me faudra moins de force active que de force patiente. Attendre , ma sœur , être patient ! que c’est difficile à vingt-cinq ans, qu’il faut ronger son frein ! Mais, parlons de Paris.
Son immensité donne une espèce de vertige d’un nouveau genre. On s’y trouve perdu, englouti. Ailleurs on est quelqu’un, ici on n’est rien. Le sentiment que j’éprouve en arpentant ces rues, ces boulevards, c’est le sentiment profond de l’inutilité de ma présence. Paris n’a absolument besoin de persoime, il n’a pas besoin de moi. Qu’est-ce qu’un être de plus parmi cette fourmilière d’êtres de tout format, de tout aspect, de toute nature ? Et ce sentiment d’où naîtrait je ne sais quelle tristesse et quel découragement intime, est devenu beaucoup plus intense quand je me suis approché de ceux en qui j’espérais trouver des protecteurs. J’en ai rencontré deux avant-hier, deux hommes affairés qui m’ont à peine regardé et qui n’ont pas eu probablement le temps de me jeter une parole d’encouragement. J'en ai vu deux autres hier qui ne m’ont pas laissé un plus consolant souvenir. C’est comme cela ici, il parait, je m'y ferai. Pour ces visites je n’avais pas manqué, suivant ta recommandation, de revêtir ce que j’ai de plus brillant dans ma garde-robe. Seulement, ma sœur, ce qui est brillant à Damper est parfaitement rococo à Paris. Un gavroche que
MOX SILLOJf.
j'ai un peu rudement coudoyé en passant m’a appelé : grande ganache provinciale. J’ai ri, mais je commençais à remarquer que mon chapeau avait des ondulations étranges et mon paletot des flottaisons peu gracieuses.
Or , j’aimerais mieux me présenter aux Parisiens en paysan de Damper, en bragou braz, en veste ronde, en gilet brodé et en chapeau rond, que d’avoir, par le fait de l’inélégance de mes habits, l’air d’un monsieur endimanché. Malheureusement pour arriver à prendre l’aspect banal d’un de ces hommes dont l’éternel type se reproduit partout à mes côtés, j’ai été obligé de puiser dans ma bourse. De tout temps j’avais entendu dire qu’à Paris il fallait s’habiller, puis vivre. C’est presque vrai et ce paradoxe donne parfaitement l’idée de l’importance qu’on attache ici à l’extérieur. J’ai donc sacrifié à la mode, et quand le hasard me jette mon image aux yeux par le moyen d’une devanture brillante de magasin, je me demande si tu me reconnaîtrais tant j’hésite à me reconnaître. Je vais être ces jours-ci à l’affût pour tâcher de rencontrer une seconde fois M. l’ingénieur Brastard. Malgré son bonjour rapide et parfaitement indiffé-
rent j’ai cru rencontrer chez lui, outre une intelligence d’élite, une bienveillance dont tous les visages parisiens ne portent pas l’encourageant cachet. M. de Raurond est un vieil épicurien qui ne sait plus que chercher des inspirations pour bien assaisonner ses sauces ; M. Talrot est une autre variété d’égoïste. Il m’a bien reçu et je suis sorti de chez lui tout découragé, tant il s’était cruellement raillé de mes pauvres espérances. J’ai eu pendant le reste du jour devant les yeux ce malin vieillard habillé de sa robe de chambre d’orléans gris à manches à poignets, coiffé de son bonnet grec brodé de jaune avec son nez crochu, ses joues saillantes enduites d’une légère couche de vermillon, sa bouche qui fait trou entre ces joues enluminées, son sourire aiguisé, sarcastique. Ce vieux-là doit passer ce qui lui reste de vie à se moquer des autres. Je ne le reverrai pas. A quoi bon ? Rira bien, je l’espère, qui rira le dernier.
En sortant de chez lui j’ai été presque coudoyé par Charles Després. A Damper la vie de Charles et la mienne ne se ressemblaient guère, bien que nous fussions clercs dans la même étude ; à Paris elle se ressemble moins encore.
Il a l’air de sortir tout frais de l’asphalte, on dirait qu’il n’a jamais foulé que cela. C’était la physionomie la plus parisienne du groupe doré qui passait. Je me suis éloigné de lui tout rêveur, pensant à sa mère. Comment de ce vieux nid construit avec tant de simplicité et d’amour un pareil oiseau a-t-il pu naître et s’envoler ? Tout en ce monde accable cette pauvre raison dont nous sommes si engoués ; c’est en son nom que Charles commet la plus insigne folie. Ah ! j’aurais rêvé de posséder une mère comme madame Després, et je suis allé souvent chez elle pour le seul plaisir de la regarder. À la dernière fête des Rois qu’elle était charmante avec son bonnet vaporeux de tulle placé sur ses cheveux blancs, orné d’une rose qui dépassait la ruche de tulle ; on en voit quelquefois qui fleurissent ainsi dans la neige. J’aime à me la représenter, à me rappeler ses traits amincis, effilés, son œil si large et si doux, dont la bonté est la flamme et le rayon, son sourire aimable qui donne à cette figure pensive, nerveuse, maladive, je ne sais quelle vie toute de sentiment. Quelle poésie dans cet intérieur dont elle est l’ame ! Qu’il est touchant de la voir entourée de ses fils si grands
et si forts, qu’il est touchant de les voir incliner leur tête puissante devant elle, qu’il est touchant de la voir poser ses mains d’ivoire sur ces chevelures dorées et embrasser longuement, tendrement, ces hommes comme de petits enfants.
Et c’est à cette mère que Charles Després échappe, c’est cet intérieur qu’il fuit ! Je doute que les plaisirs qui l’attirent ici lui rendent jamais en bonheur ce qu’il a quitté.
Évidemment nous vivrons parfaitement étrangers l’un à l’autre. Il ne me cherchera pas et je le fuirai. Nos rôles sont si différents. Que ferait cet homme de plaisir du travailleur austère et du triste compagnon qui est moi?
Tu peux annoncer à sa mère qu’il se porte bien, mais il a dû le lui annoncer sans doute.
Je suis rentré dans ma mansarde pour t’écrire, ma chère Mélite. J’en avais assez du bruit, de la foule. Malgré moi, ces jours-ci, le souffle glacé de l’indifférence parisienne me pénètre l’âme et j’éprouve involontairement quelques frissons. Cette petite fièvre, chère sœur, n’entame pas mon courage, j’ai le cœur un peu triste, mais la tête est haute et le domine. Dans la vie nous ressemblons bien un peu au
nageur. Plongés jusqu’au cou dans un océan de difficultés, de soucis, d’inquiétudes, nous avançons péniblement et nous luttons entre tous les courants; mais notre corps seul est englouti, nos bras divisent vigoureusement l’eau et nous avançons la tête libre et tournée vers le ciel.
Prie pour que ma traversée soit bonne, chère Mélite, embrasse pour moi notre bonne tante et n’oublie pas que dans un ciel chargé, orageux, je te cherche toujours, douce et blanche petite étoile. Écris souvent à
Ton frère et ami
René.
P. S. — Les noisettes, je dois te le dire, n’ont été touchées par aucune baguette magique et ne contiennent pas la plus petite pierre précieuse, mais en croquant leur fruit savoureux comme ma pensée s’envole vers ma sœur perle, ou, si tu l’aimes mieux, vers ma perle de sœur.
MÉLITE A RENÉ
Damper.
Mon cher René,
Ta lettre vaut un chaud remercîment et je te l'adresse du fond de mon cœur. Allons, les deux orphelins se remettent à marcher dans la vie bras dessus, bras dessous, ils arriveront à un port quelconque, et si les ports humains restent fermés, il leur restera le port suprême où entrent toujours à pleines voiles les cœurs purs et les volontés droites.
Écris-moi comme cela , cela me fait vivre avec toi, ce qui me distrait, car il n’est pas toujours amusant de vivre avec soi-même. Or, notre bonne tante est si sourde qu’il n’y a pas de conversation possible entre nous. Et je n’ai pas, tu le sais bien, d’autre société que la sienne.
11 y a bien madame Després, mais il y a tant de monde chez les Després que ma timide personne s’y présente le moins souvent possible. Comme toi , j’aime beaucoup madame Després et je trouve que son intérieur forme un tableau charmant, mais je ne puis m’empêcher de me sentir mal à l’aise quand j’entends ces pas retentissants, ces voix éclatantes d’hommes et que je me vois entourée, moi chétive, de tous ccs grands garçons si rieurs, si gais, si bruyants.
Depuis le départ de M. Charles, il y a une forte ombre de tristesse sur le front calme de madame Després. La pauvre femme n’a pas en son fils la confiance que nous avons en notre René, et où il n’y a pas de sécurité, il ne peut y avoir de paix.
Je suis toute surprise du mépris que t’a inspiré ta toilette des dimanches. J’ai brossé avec tant de complaisance ce pauvre chapeau et ce malheureux paletot, et, s’il faut le dire, je te trouvais si bien dessous. C’était, il paraît, une illusion, et je t’engage fortement à ne pas reculer devant un sacrifice nécessaire. Je te trouvais le plus beau des Dampérois après Charles Després qui a toujours été notre type d’élégant ; mais à
Paris il faut être Parisien et ne pas avoir trop l’air de sortir de son village. Pauvre village dédaigné, comme on l’aime pourtant ! Je sens bien que tu y songes, et que c’est bien ton éloignement qui t’a causé le petit accès de découragement qui passe comme un nuage léger sur ta dernière lettre. Je ne m’en afflige ni ne m’en étonne. A un certain âge, il est dur, il est douloureux de quitter son pays. On a déjà appris à redouter les changements, les séparations, à se défier de l’inconnu. Mille fantômes se lèvent à la fois devant le cœur éperdu et lui font chérir les liens prêts à se briser.
Quand ma lettre t’arrivera, cette tristesse ne sera plus qu’un souvenir, mon cher René.
Attendre est certainement bien ennuyeux ; trouver de l’indifférence, de l’égoïsme, de l’ironie, là où l’on a rêvé de rencontrer une bienveillance pleine d’encouragement, est très-dur aussi, mais il faut passer par ces déceptions et les supporter le plus gaiement possible.
Tu as Paris à visiter, d’ailleurs, parle-moi donc de Paris que je ne connais qu’en peinture et en récits.
L’hiver est venu, tout s’enlaidit au dehors,
MOX SILLOX.
ma chèvre Djali ne trouve plus rien à brouter dans le préau et s’amuse à regarder les nuages de l’air philosophique que tu lui connais, nos poules grelottent sous le hangar. Au dedans on se recoquille aussi. Tante Marie a transporté son rouet auprès de la cheminée, ce qui est signe de froid, Tack est accroupi près d’elle et passe son temps à essayer de happer sans trop se déranger le fil qui s’agite devant son museau. En voilà pour tout l’hiver de ce tableau tranquille, quelque peu flamand.
Tes lettres seront nos événements, je parle même pour Tack. Ce jour-là il entend sans cesse prononcer ton nom, et certainement il pense à toi, tant sa pauvre figure de chien revêt une expression pensive et sentimentale.
Ne nous les fajs pas trop attendre, mon cher frère. Le jeûne, je t’en préviens, ne ferait que redoubler notre appétit, et tu ne voudrais pas nous infliger cette abstinence. Quand on vit éloigné de ceux qu’on aime, il faut bien remédier comme on peut au déplaisir de ne pas se voir. Je te désire tous les courages, et je t’aime de tout mon cœur.
Mélite.
RENÉ A MÊLITE.
Paris.
A quoi pense René? Évidemment, ma chère’ Mélite, voilà la question que tes lèvres et celles de tante Marie ont dix fois formulée, et que Tack a peut-être formulée aussi dans son bon cœur d’animal. J’ai été un peu paresseux, ma sœur, c’est vrai, mais je l’ai été sciemment. J’entrevoyais l’aurore d’une bonne nouvelle à t’annoncer, et quand on se parle intimement, comment dissimuler une préoccupation?
C’est impossible, et j’ai, sans balancer, prolongé à dessein mon silence. Mon espérance ne s’est pas pleinement réalisée. On marche si vite dans les sentiers de l’imagination qu’il est difficile de ne pas se heurter à la déception, quand, au sortir de ces fantastiques chemins, on reprend pied dans la vie réelle.
Cependant, il me semble que je suis hors de mon épouvantable solitude depuis qu’une main cordiale a serré ma main. Il me semble que le but que je poursuisest sorti du vague, de l'indéfini de mes spéculations personnelles, qu’il va prendre une forme arrêtée et que je ne marcherai plus au hasard dans ces ténèbres qui allaient s’épaississant de manière à étouffer une à une toutes les illusions caressées depuis si longtemps, hélas !
Mais pourquoi me perdre dans ces raisonnements, quand ton intérêt est excité, que ta curiosité de fille d’Eve est bien éveillée. Il vaut mieux te raconter simplement mon entrée dans la maison de M. l’ingénieur Brastard. Tu le sais, j’ai toujours compté sur cet homme distingué, né natif de Damper, comme dit notre chanson, parmi mes appuis parisiens, ces frêles appuis que la seule pression de ma rude main bretonne a tait ployer, et depuis notre première rencontre, je m’entretenais dans l’espoir d’arriver à être, sinon protégé par lui, au moins quelque peu connu. Je me suis donc présenté chez lui de nouveau. Il sortait. J’ai été obligé de décliner mon nom. Il avait déjà oublié ma figure. Ceci
scandalise ma petite sœur qui trouve son frère tout à fait digne d’être remarqué, mais il passe tant et tant de figures dans la lanterne magique parisienne, qu’il n’y a pas de quoi se formaliser, je t’assure.
Je ressemblerais au beau Tristan des ballades que personne ici n’y ferai! longtemps attention.
Donc, il m’avait oublié, mais il s’en est excusé avec beaucoup d’amabilité. Seulement, comme il était pressé, il ne pouvait me recevoir et il m’a quitté en me jetant cette invitation : Venez mardi soir, nous causerons. Son ton, son regard étaient encourageants, cette simple marque de bienveillance m’a donné un coup de fouet, et j’ai secoué bien vite l’engourdissement moral qui me gagnait un peu.
J’ai moins flâné, plus travaillé, et hier, vêtu à tout hasard de mes plus beaux habits, je me suis dirigé vers le n 8 156 de la rue Saint-Honoré. Bien m’en avait pris d’avoir mis mes souliers fins, ma cravate parisienne, et de m’être ganté de frais, car j’ai été introduit, non pas dans un cabinet d’affaires, mais dans un charmant salon tout bleu où se trouvaient les trois filles de M. Brastard, trois gazelles, trois femmes char-
mantes. Leur beauté n’est pas du tout régulière, mais elle est délicate, touchante en quelque sorte. Elles ont des traits allongés et fms, une peau d’une blancheur transparente, des yeux longs et largement cernés, des cous de cygne qui semblaient fléchir sous le poids de leur triple collier noir, des cheveux de soie dont toutes les petites boucles, très-avancées sur un front très-pur, formaient une sorte de diadème naturel d’un joli effet. Elles se ressemblent étrangement par la taille et les traits, mais la couleur d’yeux est dissemblable. Mademoiselle Claire a des yeux d’un bleu d’azur sous de larges paupières frangées, mademoiselle Gabrielle a les yeux d’un brun clair, mademoiselle Berthe a les yeux d’un noir bleu.
Elles se sont montrées fort gracieuses pour le sauvage de Damper qui leur était présenté. Malgré tout le brouhaha intérieur, je ne me suis pas montré trop gauche et tu m’as bien inspiré. Ceci t’étonne, ma chère Mélitc, mais tu es devenue tout naturellement un sujet de conversation entre les trois poétiques habitantes du salon bleu et moi. Je t’ai dû quelques phrases heureuses qui m’ont valu trois jolis regards et trois
jolis sourires. Je dois te l’avouer, si je n’avais en ce moment sur le cœur une triple cuirasse d’airain, j’en aurais pu laisser s’accrocher une partie à ces tentures couleur d’azur. Mais, Dieu merci! je n’ai rien à craindre de ce côté, je n’ai garde d’amasser de nouveaux charbons ardents sur ma tête, et, secouant le charme, j’ai retrouvé tout mon aplomb, tout mon sang-froid, quand il m’a fallu prendre part à la conversation qui s’est tenue entre hommes dans un coin du salon. *
Par le plus heureux des hasards, les sujets qui intéressent mes plans d’avenir sont venus sur le tapis. Cela m’a permis de présenter quelques observations qui ont été très-courtoisement ' mais assez vivement combattues.
J’ai osé défendre mon opinion, et après une discussion animée, les hommes spéciaux m’ont donné raison. M. Brastard, qui ne s’était pas mêlé à cette lutte d’idées, n’en a pas perdu une phrase. Je l’ai surpris plusieurs fois m’examinant à la dérobée. Ce n'était plus l’indifférence du premier jour, et j’en étais intérieurement enchanté. Le reste de la soirée, ses manières ont été extrêmement cordiales, et,
comme je prenais congé de lui, il m’a frappé légèrement sur l’épaule.
« Nous nous reverrons, jeune homme, m’at-il dit avec un bon sourire, allons, courage, piochez, piochez, et n’oubliez pas nos mardis. »
Je suis parti sur cette simple parole qui, par l’accent avec lequel elle était prononcée, est tout une promesse. Tu le vois, ma chère Mélite, je ne vis encore que d’espoir, mais au moins je puis me permettre d’en vivre maintenant. Par sa position, M. Brastard peut certainement me rendre d’immenses services, et je l’ai senti, il me protégera.
Ce récit t’apporte peut-ctre une déception, ma sœur. Que veux-tu, je ne vole pas, je marche. Il n’y a certes pas encore de quoi chanter victoire, tu ne peux encore songer à inspirer à Tack un hurlement triomphal, mais je crois que, raisonnablement, nous pouvons nous réjouir ensemble du résultat de cette soirée. M. Brastard est un homme trop sérieux pour se laisser aller à donner à un pauvre garçon sans expérience et sans fortune un encouragement tacite à poursuivre un but qu’il lui serait impossible
d’atteindre, et quand je développais mes projets,
il m’approuvait très-eloquemment du regard.
Oh! je le sens, l’ancre a mordu là, etmonbateau ne sera plus ballotté par tous les vents contraires. Or, je puis bien dire à Paris la prière du pêcheur breton en mer :
a Mon Dieu, protégez ma barque, elle est si petite et la mer est si grande. »
Ce qu’il y a de certain, c’est que ma confiance, qui se mourait, renaît, comme le phénix, de ses cendres.
Je suis sorti du salon bleu le cœur au large, et je suis revenu chez moi sans me presser, admirant un ciel magnifiquement constellé ou suivant de l’œil, sur la surface terne et agitée de la Seine, les lignes brillantes des becs de gaz dont la réverbération allume dans l’eau une série de feux du plus magnifique effet. Il ne manquait à cette, belle nuit que la majesté suprême du silence, mais ce formidable Paris a un défaut capital, il ne se tait jamais. Endormi ici, il veille là. La mort, cette grande silencieuse, a beau faucher, abattre, la vie machinale surabonde toujours. Ce qui frappe, ce qui fatigue, ce qui plaît, ce qui use dans Paris, c’est cela, la surabondance du mouvement, l’excès de vie. Quand,
dans ces rues presque trop encombrées de vivants, j’ôte mon chapeau devant un corbillard noir qui passe, emportant un être sans vie, je suis blessé du contraste. La mort, dans Paris, étonne comme quelque chose d’anormal. C’est comme la faiblesse et la maladie.
Cette foule, ce flot qui roule, n’est pas faite
pour les faibles et les souffrants. On voudrait en
écarter le vieillard, la femme maladive, l’enfant
débile, le malheureux infirme! Mais eux aussi
aiment le vertige, ils s’y complaisent. Ma sœur, tu vis au milieu des visages doucement pétrifiés, ou simplement contents, ou franchement joyeux de Damper, tu ne te figures pas ce que c’est que l’aspect général des physionomies dans Paris.
Un mot le rend : fièvre, fièvre partout et toujours. Chaque machine humaine semble recevoir je ne sais quelle impulsion qui en fait marcher les mille ressorts. Chez les heureux, chez les forts, chez les jeunes, chez lesétrangers, elle se dissimule, et quand elle se montre, elle ne déplaît pas, car elle s’appelle inexpérience, délire, joie, curiosité, vie. Chez les autres, ah ! chez les autres, à l’extrémité de l’échelle du bonheur, elle est navrante !
MON SILLOX.
C’est que personne ici ne marche à son pas, tout le monde court. Mais pour courir, il ne faut pas que l’haleine manque. Et elle manque à beaucoup, hélas! Le mouvement, le bruit, l’agitation réveillent en eux la vie, les galvanisent, mais que cette vie factice est douloureuse ! Que d’hommes hâves, aux yeux sombres, à la barbe sale, au paletot troué! Que de femmes aux traits flétris, au regard ardent, à la robe souillée ! Hier j’ai fait deux rencontres qui m’ont donné beaucoup à penser. Une jeune fille sale, déguenillée, s’était arretée devant un mur chargé d’affiches; elle avait ramassé quelque part un chiffon de papier et elle comparait les lettres qui s’y trouvaient avec celles de l’affiche. Pauvre! pauvre jeune fille, elle était sans doute allée au théâtre, elle avait pris la fièvre parisienne et elle désirait ardemment apprendre ce mystérieux langage imprimé qui frappait partout ses yeux.
L’autre était moins jeune. Elle se glissait tête nue et grelottante le long des murs humides, se parlant tout haut, gesticulant avec force. Hélas! cette pauvre imagination battait la campagne, échauffée par cette vie parisienne qui allume des convoitises de tout genre chez les plus déshéri-
tés. Les élégants petits crevés et les dames absurdes qui arpentent les grands boulevards ne sont pas beaucoup plus divertissants à regarder longtemps et, dans mes courses de hasard, je finis toujours' par regagner un jardin ou un square. De là on entend le bruit des voitures, mais, du moins, elles ne roulent pas sur vos épaules. Aujourd’hui j’ai relu ta lettre à l’ombre du branchage noir des marronniers desTuileries. Je ne sais quel pâle soleil se jouait dans la gerbe vaporeuse qui s’élevait du bassin pour le plus grand charme des yeux. Ta lettre lue, j’ai arpenté pendant une heure l’allée que j’appellerais volontiers l’allée des Désespérés, d’après les statues qui en sont les muettesmaiséloquentessentinelles. Je ne sais si c’est le hasard qui en a décidé ainsi, mais cette allée me semble vouée à tout ce que les statuaires ont reproduit de plus poignant en fait de douleur humaine. Ugolin et ses enfants dévorés par la faim, le Laocoon se tordant sous la hideuse étreinte des serpents, Spartacus, l’esclave farouche qui rêve la liberté, Prométhée enchaîné et rageant sur son rocher, Philopœmen, aux traits crispés, arrachant le javelot de sa plaie béante, Daphné, qui sent mon-
ter l’écorce fatale du laurier et dont le beau vi sage douloureux levé vers le ciel s’empreint d’une indescriptible angoisse. Ce rendez-vous a quelque chose de solennel quand le jardin commence à devenir un peu désert. Autrement, on est distrait par les mille incidents ordinaires. Tantôt, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en apercevant, arrêtée devant un de ces beaux désespérés, une blonde petite fille aux joues roses et bien pleines. Elle mangeait à belles dents sa brioche en regardant d’un œil bleu très-compatissant le sombre Ugolin, qui enfonce dans sa bouche crispée par les tortures de la faim ses poings musculeux. J’ai cru deviner qu’elle aurait bien partagé sa brioche avec le malheureux en • fant de marbre dont la figure est si hâve et qui embrasse avec un désespoir si vrai les genoux de son père. Plus loin, des garçonnets faisaient la nique à*Spartacus, une ronde folle entourait le Laocoon, de gros hommes lisaient bien paisiblement leur journal, sans être troubléspar les gémissements de Daphné, etles bonnescaquetaient joyeusement entre elles. Et les désespérés qui passaient, il y a toujours des désespérés dans une pareille foule, n’honoraient pas même d’un
regard leurs ancêtres inanimés. Je garderaicette allée pour les bons jours, ma chère Mélite, pour les jours où, plein de confiance, je trouveraique mon horizon s’éclaire, pourles jours où je recevrai une longue et bonne lettre de toi. Ah! j’aimerais à te promener dans ce Paris splendide, à découvrir une à une devant tes yeux ignorants mais intelligents toutes ses beautés. Ici les laideurs se voilent, les souffrances se cachent, les tristesses se dérobent, mais, comme tout bonheur, toute beauté, toute splendeur resplendit. Notre refrain à nous, c’est d’espérer, n’est-ce pas? Espérons, espérons, même un voyage de Paris.
Toutefois, je te prie de ne pas bâtir de trop hauts châteaux en Espagne sur la soirée passée dans le salon bleu. C’est long à bâtir un avenir, un solide avenir, le terrain, pour moi, va commencer à se déblayer quelque peu, voilà tout encore. Adieu, ma chère, ma bonne, ma dévouée petite sœur, il y a dans ce Paris immense où tant de têtes pensent, où tant de cœurs flattent, quelqu’un qui t’aime de toute son âme.
René.
P. S. — Comment s’arrangent Tack et ta chère Djali?
MÉLITE A RENÉ
Damper.
A la bonne heure, mon cher frère, j’ai eu dans ta dernière lettre de quoi charmer toute mon après-midi de dimanche. Tu ne te formes probablement pas une idée de la façon dont se passe cette grande affaire : la lecture d’une de tes lettres. D’abord mes yeux parcourent le précieux papier avec une rapidité électrique. Il faut que je m’assure que tu es bien portant et que je sache si l’Empereur n’a pas fait de toi son ministre des travaux publics.
Une fois édifiée là-dessus, je vais m’asseoir tout près de Tante Marie, qui attend impatiemment, j’appelle Tack et je lisà haute voix la partie personnelle et descriptive de ton épître, au grand étonnement de mes auditeurs. Et de deux. Mais ce jour-là, j’ai ce carré de papier dans ma poche, il y erre parmi mes clefs et mes outils de
couseuse, et, au premier moment inoccupé, je l’y retrouve. Alors recommence la lecture, lecture intime, lecture sentie cette fois. Il me semble quenous causons, seulement je te laisse toujours la parole.
Le récit de ta soirée dans le salon bleu m’a très-vivement intéressée. Comment, mon frère, tu as osé parler de moi à tes élégantes Parisiennes? Ah! je t’assure que ma chétive petite personne aurait été bien mal à l’aise dans ce cercle. Ce qui me rend heureuse, c’estde te voir prendre l’aplomb qui convient à un homme de ton âge, et, pourquoi n’ajoulerais-je pas de ta valeur? La timidité est notre lot, à nous autres femmes. Je t’avouerai même que la jeune fille hardie de cette hardiesse choquante, qui détruit toute modestie et toute réelle distinction, m’est, profondément antipathique. Je voudrais acquérir l’aisance gracieuse que j’ai parfois rencontrée chez nos femmes du monde, mais j’aime mieux ma sauvagerie un peu rustique que ces airs cavaliers et tapageurs dont certaines jeunes filles ont le mauvais goût de se parer, que leur extérieur s’y prête ou non. Et je suis sûre que tu es de mon avis.