‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 10 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Tivoli.

Ah! le beau jardin que ce Tivoli ! En mettant le pied dans son enceinte , il me semble entrer dans un de ces se'jours enchante's , si bien de'peints dans les Mille et une Nuits. La musique , les illuminations , les jeux de toute espèce , le feu d'artifice , tout se réunit pour éblouir les yeux et flatter les sens. Quel dommage lorsqu'une figure commune et une tournure de harangère nent gâter ce tableau et me rappeler que je suis dans un jardin public , où , avec une mise de'cente et trois livres douze sous, chacun peut entrer !

Je n'ai fait encore que quelques pas, et

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j'ai déjà vu bien des choses. Que ces allées sont belles ! comme ces guirlandes de feu étonnent la vue ! Là on se presse, on se regarde , on examine les toilettes , on cherche ses connaissances ; c'est le boulevard de Gand de Tivoli. Allons plus avant : la lumière devient plus rare ; quelques lampions placés de loin en loin , vous guident sans vous trahir. Ici les couples sont disséminés ; on ne va plus pour se faire voir , quelquesuns mêmes paraissent se cacher et rechercher l'ombre et le mystère. Heureux bosquets ! . . . vous avez protégé l'amour et le plaisir ; que de baisers donnés et reçus à la faveur de votre épais feuillage!... Ah! si vous pouviez parler !...

Mais je crois qu'on parle près de moi ; je me suis, sans y songer, enfoncé sous ces bosquets solitaires où je n'ai rien à espérer, puisque je suis seul ! En tournant un buisson , j'aperçois quelque chose de blanc sur le gazon... C'est un monsieur et une dame, qui causent sans douted'affaires très-importantes et très-secrètes , car je crois qu'ils se

parlent à l'oreille... ]Mais ma pre'sence les a de'rangës ; la dame a poussé un petit cri en repoussant son monsieur; éloignons-nous Lien vite!... quel plaisir peut-on trouver à troubler celui des autres?

Allons rejoindre le monde , quittons ces bosquets où j'ai presque de l'humeur de me promener seul. Me voici de nouveau au grand jour. J'entends le roulement des chars ; je suis près des montagnes où se font ramasser la grande dame et la petite ouvrière , la marchande de modes et la modeste lingère , la femme entretenue et la jeune pensionnaire. Quelle jouissance toutes ces dames paraissent trouver à dégringoler ! Cependant la pression de l'air dérange leur coiflure , détache leur chapeau , fait voltiger leurs boucles de cheveux ; mais on sacrifie tout cela au bonheur d'aller pendant vingt secondes aussi vite que le vent ; le plaisir se peint sur tous ces visages que les chars emportent ; quelques Anglais seuls conservent encore leur gravité en se faisant ramasser.

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Je suis seul; je ue de'gringolerai point. Je sens que pour trouver du charme à cet exercice, il faut être assis près d'une femme qui nous plaise ; on peut alors passer son bras autour d*une taille éle'ganle, se serrer contre des formes agre'ables : on peut en roulant , risquer bien des choses , car on est certain de ne pas être repousse'... et celle qui roule est toujours tellement e'tourdie par la rapidité' de sa course , qu'elle n'a pas le temps de se fâcher.

Tous les plaisirs tournent au profit de l'amour. Quel est celui qui n'est pas doublé par la présence de ce qu'on aime? A la danse, sur les montagnes, sous les bosquets, il faut être deux pour être heureux : sans une femme comment se livrer aux plus douces sensations , aux plus tendres e'panchem eus? Ce n'est que par elles que l'on connaît son cœur.

Mais éloignons ces idées que ce jardin fait naître malgré moi. Traversons ces carrés ; la musique m'appelle : c'est un chanteur... Ah! ne nous arrêtons pas là ;

Tivoli cesserait d'être un se'jour enchante'.

Que vois-je là-bas? Des fauteuils qui tournent en se balançant dans Tair et en balottant des dames place'es dessus : c'est une balançoire russe. Pourquoi tous ces messieurs se portent-ils du même côté, et le nez en l'air , regardent-ils en ricanant tourner les sie'ges?... Ah ! je m'aperçois que le vent relève le'gèrement le bas des robes de ces dames... on distingue la jambe, quelquefois même le genou... Voilà un jeu qui amuse autant les spectateurs que les acteurs.

Ces dames , à ce qu'il paraît , ne s'aperçoivent pas de ce qui captive l'attention de ces messieurs et n'entendent point les plaisanteries indécentes que se permettent la plupart des curieux : car elles continuent à voltiger dans les airs en riant comme de petites folles. Mais le tourneur s'arrête ; il faut descendre. Je reste pour voir ces dames de plus près... Eh! mon dieu, messieurs , il ne fallait pas vous donner le torticolis pour apercevoir le bas d'une jambe ! . . . Au-

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tant que j'en puis juger, vous pourrez sans beaucoup de peine en voir bien davantage.

Je quitte la balançoire russe pour le spectacle de Bobèche; une foule immense est devant le tbëâtre. Je cherche en vain une chaise pour voir comme les autres, impossible d'en trouver une de libre.

Il faut donc rester debout ; je me faufile entre les e'ius ; et si je ne vois pas Bobèche, je vois du moins quelque chose : je remarque le plaisir que semblent goûter tous ces jeunes gens debout comme moi : ils ne doivent cependant rien voir ; mais ils sont avec des dames montées sur des chaises, et ils les soutiennent de crainte d'accident. Leurs bras entourent le bas de la robe ; on s'appuie sur leur épaule : jeconçoisquetout cela doit avoir un agrément. Ah ! mon

dieu! voilà une dame qui va tomber !

Pourquoi personne ne la soutenait-il?.... C'est une maman. Cependant une jeune personne, bien coiÛe'e, bien bouclée et qui serait jolie , si sa mise n'était pas ridicule

pour un jardin public , s'empresse de venir auprès de la vieille dame.

«c Attends, maman, lui dit- elle, je vais )> mettre ma chaise derrière la tienne ; et :» par ce moyen tu pourras t'appuyer sur î» moi ; je te soutiendrai ! »

La maman consent à cet arrangement , et la jeune personne remonte sur sa chaise qu'elle pose derrière celle de sa mère ; mais je m'aperçois qu'on la soutient aussi : un grand blondin ne la perd pas de vue. Il se place contre elle ; il la regarde... il fait de petits signes... La demoiselle ne regarde que Bobèche ; et tout en expliquant le spectacle à sa mère , elle sort de son gant un petit billet qu'elle laisse tomber dans la main du jeune homme, et tout cela sans trouble, sans affectation , sans interrompre sa conversation; en ve'rite' nos demoiselles mettent une grâce charmante à tout ce qu'elles font; le monde marche vers la perfection.

Le grand blondin roule le billet dans sa main; il a grande envie de le lire de suite ; mais il n'ose. Je m'amuse de son impatience;

je veux voir ce qu'il fera... Mais un vieux couple arrive , traînant ses chaises après soi ; la dame se place positivement devant moi ; elle appuie presque ses fesses sur mon visage ; et son e'poux achève de m'ôter le peu de vue qui me reste en se mettant auprès de sa moitié.

Il n'y a pas moyen d'y tenir; pour demeurer ainsi au niveau de tous ces appas qui sont grimpe's autour de moi, je sens qu'il faut trouver quelque chose qui nous intéresse. Je ne me soucie pas du tout de rester derrière l'énorme circonférence qu'on approche de mon visage ; j'ai déjà trop de la sentir. Je me tire, non sans peiue, des chaises, des jambes, des robes qui m'entourent ; me voilà dehors ; respirons un peu ; il fait bon prendre l'air , lorsque l'on vient de voir Bobèche , même en plein vent.

Je suis une belle allée de tilleuls qui touche au grand carré de verdure dans lequel on s'exerce au casse-cou , à la bascule , à la balançoire , à l'oiseau égyptien et à mille autres choses, dont les plus jolies sont celles

qu'on ne voit pas. J'entends la voix des dames que le filet emporte , et qui supplient leurs cavaliers de ne point aller si fort , tandis que ceux-ci, pour montrer de la force et de la vigueur , poussent tant qu'ils peuvent des reins et des genoux , au risque de faire perdre connaissance à celles qui ont consenti à se balancer avec eux C'est une nouvelle manière d'être aimable. Mais on pleure là-bas... C'est un petit garçon de douze à treize ans qui a voulu oller sur la bascule avec un grand dadais de dix-buit ans au moins : à peine ce dernier s'est-il laisse retomber avec la poutre qui sert de clieval, que le petit a ressenti à l'autre bout une secousse violente qui l'a fait sauter par-dessus la petite barre de fer après laquelle se tiennent les joueurs : le pauvre enfant est tombe' ; heureusement c'est sur le gazon , et il ne s'est pas blesse ; mais il s'éloigne clopin-clopant , tandis que le grand nigaud est tout fier du tapecu qu'il lui adonné. C'est un bien joli jeu que la bascule ; mais je conseille à ceux qui I. lîî

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veulent s'y livrer de faire matelasser le terrain , car je sais , par expe'rience , que les chutes y sont fréquentes et dangereuses.

INIais quelle détonation !... cela m'a arrêté maigre' moi... Suis-je près d'une boîte d'artifice?... iSon, c'est l'oiseau égyptien qui vient de partir. Comme celui qui a atteint ie but semble fier !... Il est vrai qu'il n'avait encore lâché l'oiseau que onze fois. Un gros monsieur s'empare du fil de fer... Je le reconnais : c'estRaymond. J'aurais été étonné de ne point le rencontrer : cet homme-là est partout.

«: Je parie , dit-il d'un air goguenard à i> celui qui vient de jouer , et en ayant soin i> d'élever la voix pour attirer l'attention , )» je parie, mon cher (tout le monde est 5) de sa connaissance) , que je fais partir la 1) détente en trois coups. — Je gage que i> non... Cela n'est pas aussi aisé que vous ;) semblez le croire. — Aisé!... aisé !... si cela 1» était aisé, il n'y aurait pas démérite... •-) J'ai un coup d'ceil parfait. Enfin je vous » parie une glace... — Que vous l'attraperez

i» en trois fois. — Oui , je suis même certain » que je n'aurai pas besoin de m'essayer à 1) trois fois. — Je gage que non. — C'est >» entendu. Vous allez voir. »

Je m'arrête , bien certain pour mon compte que mon voisin fera quelque sottise. L'homme charge' du jeu e'tait alors occupe à recharger la boîte de fer à laquelle est adaptée la de'tente. « Otez-vous! » lui crie Raymond , impatient de faire voir son adresse, et e'ievant l'oiseau aussi haut que ses bras le lui permettent.

La boîte est referme'e. L'homme s'e'loigne; Raymond lâche son oiseau avec une telle précision que le morceau de fer , après avoir fait plusieurs zigzags, va frapper à six pouces du but. Mon voisin ne se de'courage pas ; il renvoie l'oiseau aussi malheureusement : « Il n'y a point d'e'quilibre , » s'ëcrie-t-il ; le fîl de fer va de travers, ce M n'est pas ma faute. — • Voilà votre dernier 3» coup. — Oh ! ce sera le bon ! . .. »

Cette fois Raymond vise pendant trois minutes au moins ; enfin l'oiseau traverse

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l'espace... il fournit sa carrière ; mais le coup ne part point. <t J'ai gagne' ! j'ai ga- » gné!... s'e'crie l'antagoniste de Raymond: )> vous me devez une glace... — Oh ! vous » avez gagne' ! c'est selon ! Je suis sûr que » le bec de l'oiseau a touche' la détente, et, H si eUe n'a point parti , c'est que la poudre 3) est mouillée. — Mauvaise défaite! vous 3> avez perdu , vous me devez une glace !... :> — Eh bien ! je veux ma revanche. — Oh ! » c'est trop juste, j'y consens. Cela fera » deux glaces au lieu d'une. — C'est ce que :> nous allons voir. Dites-donc, l'homme ! 5» allez donc retoucher à la détente : je suis » sûr qu'il y a quelque chose de dérangé 3) qui a empêché le coup de partir. »

Pour faire plaisir au joueur, le maître du jeu retourne ouvrir la boîte et l'examine. Pendant ce temps , mon voisin a repris l'oiseau , et , piqué d'avoir perdu son premier pari, il mesure, considère le bec de fer, cherche à donner un équilibre parfait à l'oiseau , le prend bien délicatement par les deux ailes. « Je vois ce que c'est... je

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rt vois ce que c'est, dit-il avec assurance : » si j'avais regarde' comme cela tout à î> l'heure, je n'aurais pas manque' un coup. » Il faut tenir l'oiseau bien le'gèrement du 51 bout du doigt , et puis le lâcher bien î» e'galement. »

En disant cela , M. Raymond laisse échapper l'oiseau qui va frapper à la tête le malheureux occupé à regarder si la de'tente e'tait bien dispose'e. Le pauvre homme est blesse' grièvement ; il tombe en poussant des cris horribles : tout le monde vole vers lui , et M. Raymond profite du de'sordre pour s'esquiver. Il se fraie un passage dans la foule , en repoussant des bras et des coudes tout ce qui est devant lui : il saute par-dessus les chaises, marche comme un fou à travers les groupes assis sur le gazon ; il s'embarrasse dans les jambes d'une petitemaîtresse, qui causait nonchalamment sur l'herbe avec un jeune officier ; il tombe lourdement sur elle , et avec son ventre écrase une gorge , qui heureusement n'était que de gaze. La dame crie, pour faire croire

que c'est son sein que l'on a aplati; l'officier se lève , furieux de ce qu'on ait fait disparaître des appas qu'il croyait véritables ; il se saisit d'une chaise, et poursuit Raymond qui est déjà loin , car la peur lui donne des ailes.

Je m'amuse à suivre mon voisin , qui a perdu son chapeau dans la bagarre. Je le vois courant toujours , et faisant à chaque instant des bévues : il se jette contre une balançoire, se cogne contre des chevaux de bois , renverse deux demoiselles qui walsaient dans un petit carré isolé , fait tomber toutes les caisses d'arbustes qui se trouvent sur son passage ; enfin pour se dérober aux regards de ceux qui le poursuivent , il se précipite dans la grande allée, espérant s'y perdre dans la foule ; mais là, en passant sous une guirlande de verres de couleurs , qui n'était pas assez remontée et pendait un peu bas sur les côtés , M. Rayiiiond , qui veut passer devant tout le monde, s'accroche dans l'illumination : la corde casse , et tous les petits verres do

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couleurs tombent sur les promeneurs qui se voient en un instant couverts de taches. Les dames poussent des cris dëchirans à l'aspect de leurs toques , de leurs plumes , de leurs robes trempe'es d'huile à quinquets; les jeunes gens ne sont pas moins furieux: leurs habits, leurs gilets, leurs jabots, tout est perdu , abîmé ; et cela re'pand une odeur détestable. Raymond se voit de nouveau l'objet de la colère générale ; le pauvre diable , encore tout essoufflé , est obligé de reprendre la fuite : il saute par-dessus une charmille pour sortir plus vite de l'allée ; il ne sait plus où donner de la tête ; il entre dans l'enceinte destinée au feu d'artifice , malgré les cvis d'un invalide , qui lui dit qu'on ne passe pas là. Il marche à travers les fusées , les boîtes , les bombes , les artichauts , les chandelles romaines ; l'invalide appelle les gendarmes pour que l'on arrête un homme qui brise tout et paraît vouloir empêcher la représentation pyrotechnique que l'on prépare. La garde arrive; Raymond n'a que le temps de se jeter dans un

transparent qu'il crève avec sa tète comme le cerf de Franconi : il disparaît enfin. Tout se calme ; on tâclie de re'parer le mal que mon voisin a commis , et je reviens vers le centre des jeux en riant des infortunes de Raymond , qui m'ont déjà vengé de sa petite espièglerie du matin.

Ma foi, me dis-je eu prenant le chemin de la danse , quand je ne serais venu à Tivoli que pour être te'moin des prouesses de Piaymond , ce serait déjà suffisant pour ma soire'e. Mais je suis en bonheur ; peutêtre le sort me reserve-t-il d'autres rencontres.

Je m'arrête près du théâtre d'un escamoteur : la foule est aussi considérable que devant Bobèche; mais ici du moins il y a un peu plus d'ordre; la plupart des spectateurs sont assis , et je parviens , quoiqu'au dernier rang , à apercevoir quelque chose : on fait tirer des cartes . on escamote des anneaux , on change en fleurs un verre de vin. Tout cela enchante la compagnie , qui veut bien ne point reconnaître les

compères , et ne pas voir les apprêts que ne'cessitent les tours faits sans préparation,

i' C'est un sorcier ! dit un petit monsieur )) en ouvrant de grands yeux et en regar- )» dant bêtement autour de lui. Ma foi , je î> n'y conçois rien , et toi , ma femme? — î> Oh ! moi , je veux voir par moi-même , » répond la moitié' du petit monsieur ; et elle fait signe à l'escamoteur qu'elle veut tirer une carte. Celui-ci s'approche en baragouinant de l'itahen, de l'allemand et de l'anglais ; ce qui fait un jargon tout-à-fait incompréhensible , qui achève de charmer la société.

La dame tire un huit de pique , qu'elle remet dans le jeu en mêlant les cartes; mais notre sorcier est certain de deviner la carte , parce qu'il n'y a que des huit de pique dans le jeu qu'il a présenté; et tout en étourdissant son monde , il glisse sa main derrière le petit monsieur qui , lorsqu'on est occupé d'un autre tour , est tout à coup prié de se lever , et reste ébahi en apercevant sous sa culotte la carte que son épouse a tirée...

Je m'éloigne du théâtre des sortilèges ; mais en fouillant dans ma poche, je n'y trouve plus mon mouchoir... Ce tour-là vaut hien ceux de l'escamoteur ; il a été fait très-adroitement : heureusement que j'avais rentré mon cachet.

Me voici devant l'enceinte consacrée à la danse. Mais il n'est plus du bon ton de danser dans les jardins publics ; ce n'est qu'aux fêtes de village que nos élégantes de Paris consentent à faire, en plein air, un balancé et une queue du chat. Ici les marchandes, les petites bourgeoises, les grisettes osent seules se livrer au plaisir de la danse ; elles ne connaissent point la gêne , le bon ton ; elles veulent s'amuser , et elles sont si contentes en dansant ! le plaisir se peint sur leur visage : elles sautent de si bon cœur !... Je vois sur la physionomie de ces belles demoiselles qui regardent danser, que le bon ton est quelquefois bien maussade ; mais on s'en venge en critiquant ceux qui le bravent. On raille , on se moque des autres 5 on dit des méchancetés ; la bien-

séance et le bon ton ne défendent jamais cela. On tourne en ridicule ce qu'on ne peut pas faire ; on persifle ce que l'on aime en secret : c'est partout la fable du renard et des raisins.

Mais les spectateurs se portent vers un autre quadrille : la foule grossit ; les danseurs sont entoure's d'un triple rang de curieux. 11 faut qu'il y ait là quelques jolis minois, ou une tournure bien ridicule. Je m'approche ; je parviens à me faire jour... Je regarde la danseuse , une figure insignifiante , une mise ordinaire ; ce ne peut être l'objet de l'empressement ge'ne'ral. •= Elle i) est vraiment gentille. — Ah ! tu vas voir )) comme elle a de la grâce en dansant , i> disent deux jeunes gens à côte de moi. Mes yeux parcourent alors l'e'tendue du quadrille et s'arrêtent bientôt sur une jeune personne coiffée d'un petit bonnet , sur lequel est un bouquet de roses.

J'admire les traits piquans de la jeune fille : ses yeux sont animés par la danse , le plaisir fait plus fréquemment palpiter

son sein, et le murmure flatteur qui retentit autour d'elle colore ses joues d'un \if incarnat. Quelle femme est insensible à la louange? En a\ez-vous rencontre', lecteur? Si cela est , je vous engage à les mettre sur vos tablettes.

Mais en examinant la jolie danseuse , un souvenir subit me frappe : ces traits , cette taille, ce bouquet de roses , et ce projet de venir à Tivoli... Plus de doutes, c'est mademoiselle Caroline ; c'est ma petite fleuriste d'hier. Etourdi que je suis ! je l'avais oubliée ! et je me promenais dans ce jardin sans la chercher! Ah puisque le hasard me la fait retrouver , sachons en profiter ; et , en de'pit du bon ton , tâchons de danser avec elle, afin de pouvoir lui parler.

Cependant si des personnes qui me connaissent me voyaient danser à Tivoli!...

Mais je brave les critiques , les railleries des jeunes gens , le persiflage des dames ; et en regardant les traits se'ducteurs de Caroline, je me dis avec Rousseau : «t II faut être ;. heureux ! c'est le premier besoin de

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» l'homme!... -> Or, pour devenir heureux , il faut d'abord que je danse avec Carohne.

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