‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 9 sur 26 · TROUSQUIX · texte numérisé non relu

TROUSQUIX

:> Remarquez la beauté du ciel et des » eaux ; remarquez ces palais , ces colonnes

> et ces temples bâtis par les Romains ; î> voyez ces statues superbes, dont il ne reste

RAYMO!SD. 113

)» que quelques morceaux Voyez ce

3) cirque dans lequel on jouait au combat )> du taureau, pour exercer la jeunesse à î) être Jbrt... {A sa femme. ) Je suis sûr que î) t'as été promener avec Grugeon.... Plus T> loin voyez ces fameux partiates qui se j> battent à coups de poings comme des » Anglais, qui se luttent les uns sur les » autres.... qui jouent au jeu de Siam avec î» une grande roulette.... (A sa femme.) Il » t'aura proposé un canon dans un cabinet )) particulier... Ce beau jeune homme que » vous voyez à droite , c'est Alcibiade avec 5> son précepteur Socrate , qui lui apprend » des choses qu'il ne savait pas.... »

Tout en écoutant, je vois le rideau s'agiter davantage , j'entends la jeune fille qui dit à demi-voix : *c Ah ! que c'est bête !.. » ah! que c'est bête!... je vous dis que je )» ne veux pas!...

Le père Trousquin fait signe à sa femme de th-er la ficelle, et il reprend son discours.

« Ceci, messieurs, mesdames, est tiré > de la mythologie 5 c'est le magnifique

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M jugement du grand Salomon , dit le Sage,

)• qui s'apprête à faire couper un enfant

» en deux , ni plus ni moins qu'un pâté...

)) Voyez la consternation de ce petit , qui

:> attend son sort, les jambes en l'air ;

■-» voyez la joie de c'te marâtre , qui regarde

'> tout çà d'un œil sèche , comme si on allait

3) lui donner la moitié' d'un lapin ; mais

>» voyez la douleur de la vraie mère, qui

» veut e'carter le tranclielard qui menace

;> déjà le nombril de l'innocent.

LA JEUNE FILLE ( SOUS Ic ndeClll ).

-t Ail! le mécliant!.,. ah î le méchant!,. 5) il va toujours... ah ! que c'est bête !

M. TROUSQULV.

)) Rassurez-vous, on ne lui coupera rien ; 1) la nature va parler. (^ sajcinme.) Donne- 5) moi ma soupe; j'ai faim.... Le grand )» Salomon qui regarde les deux mères » avec des yeux d'Argus , se dit en lui- -> même — [A sa femme.) Pourquoi donc

RAYMOND. lia

» qu'elle est toujours à l'ognon?... Cet en- 5» fant ne peut avoir deux mères ; si c'était » deux pères, encore passe!., çà peut se )> voir.... ( ^ sa femme.) Tu ne m'en fais 3) jamais d'autre... Or il y a ici anguille sous î) roclie. La tendresse de la vraie mère se 3> déclare par un déluge de larmes ; mais î> c'te marâtre de mère qui reste tranquille » comme Baptiste.... [A sa femme. ) Et elle )» sent le brûle encore!... N'a pas des en- » trailles maternelles ; là dessus adjugé... 5) Tire la ficelle.

;> Ceci , messieurs , mesdames , vous re- » pre'sente pre'sentement le roi David se 3) battant avec le ge'ant Goliath , la terreur » des Philistins. ( A sa femme. ) Regarde 3» donc si c'est çà... Voyez avec quelle vi- )) gueur David lance un caillou qui étend 3) le géant sur la poussière...

MADAME TKOusQuiiN ( regardant pav-dcs SUS la lanteiTie ).

3> Çà n'est pas çà... tu leur montres à c'te :> heure la bataille de Mareugo.

M. TROUSQUIN.

» Nous disons donc , messieurs , mes- ;> dames , que vous voyez la célèbre bataille :> de Marengo , gagne'e par les troupes » françaises.... [A sa femme.) Tu me mets ;> toujours des carottes à foison.

MADAME TROUSOUIX.

î» Tiens ! faut-il pas te choisir tes lé- 3> gumes? Tu deviens ben difficile. Com- ;> bien que t'as fait aujourd'hui ?

M. TROUSQUIN.

)> Dix-huit sous... Remarquez ces canon- )> niers et ces cuirassiers. Voyez comme les î) sabres vont leur train, tandis que les :> balles se choquent et que les boulets •) mettent tout à feu et à sang. Voyez les » hussards , les dragons , les trompettes et » les tambours ; entendez-vous les cris des i> morts et des mourans , les plaintes des

)• blesses et des vaincus? Voyez , sur la » droite, ce jeune soldat qui défend son » drapeau avec ses dents , parce qu'on lui » a déjà coupé les deux bras ; et sur la » gauche , cet officier qui a trois chevaux 3) tue's sur lui, et qui oublie qu'il e'touffe » pour coucher en joue un ge'ne'ral en- » nemi. Voyez la poussière , la flamme , » la fume'e , le carnage et la mort qui em- )» bellissent le tableau. Voyez , l'action » est superbe.... le combat s'anime ; on s'ëî» chauffe.... )>

Ici l'explication est interrompue par une catastrophe inattendue : la jeune fille et le soldat , qui prenaient sans doute une grande part à la bataille, car j'entendais à chaque instant les exclamations de la demoiselle et les demi-mots énergiques de son compagnon , non contens de faire remuer le rideau qui les cachait, se jettent avec violence sur la lanterne magique , dans le plus bel endroit du récit de la bataille de Marengo ; mais la secouse est si brusque que le théâtre ambulant n'y résiste pas ; il

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tombe en arrière et les spectateurs tombent par-dessus , tandis que le directeur de rétablissement est renverse avec son écuelle, et que madame Trousquin est entraîne'e par les ficelles qu'elle tient de chaque main.

Seul, je suis debout au milieu du de'sastre , car mon gros arbre m'a pre'servé de toute atteinte. Mais quel tableau grotesque s'offre alors à ma vue ! Salomon et le grand Kin-Kin-li-King sont couche's pêlemêle avec les jardins du Luxembourg et d'Athènes; le soleil est sans e'clat , la lune est couverte d'huile , la comète n'a plus de queue. Le père Trousquin se de'bat sous la lanterne brisée , tenant encore en main le manche de son écuelle; la demoiselle est tombée si singulièrement qu'elle met en évidence un objet qui ferait honte à la lune la mieux conditionnée d'une lanterne magique.

La tête du jeune soldat se trouve précisément dans l'écuelle du père Trousquin ; les carottes et les ognons lui couvrent le

visage : il semble pris de manière à ne plus pouvoir se tirer du tre'buchet.

Quant à la mère Trousquin , elle est tombe'eavec grâce; sesfîcelles l'ont soutenue, et le rideau de la lanterne cache ce qui pourrait faire rougir sa pudeur.

Cependant, comme les moins blesses sont ceux qui crient le plus, madame Trousquin pousse des cris assourdissans , son mari fait entendre des jurons effrayans et la jeune demoiselle jette des gèmissemens plaintifs. Le soldat seul ne crie pas ; je crois qu'il trouve à son goût la soupe et les le'gumes.

Au bruit, aux cris, auxjuremens, tous les promeneurs accourent près de la lanterne casse'e , et je suis , en un instant , entoure' d'une foule de gens qui sortent de je ne sais où , car la minute d'auparavant je n'apercevais personne dans les Champs- Elyse'es.

On me coupe la retraite : je ne puis plus sortir du groupe 5 mais je ne suis pas fâché de voir comment cela va se terminer.

Après avoir bien crié , bien juré , on ta-

che de se tirer d'embarras. Le soldat par- ■vient à ravoir sa figure ; la jeune fille se relève et rabaisse ses jupons ; la mèreTrousquin se débarrasse de ses ficelles; on relève la lanterne magique , et le père Trousquin est sur pied.

Le militaire cherche à emmener sa connaissance : mais il n'y a pas moyen d'éviter le propriétaire de la lanterne . qui veut qu'on lui paie le dégât.

c ^les verres sont cassés, dit le père Trous- H quin au soldat; vous m'avez fait des taches î> dans le soleil et dans la lune : vous avez î) brisé mou jugement de Salomon et mon •-> palais chinois : vous avez gâté mes vues )» de la Grèce : il faut me paver tout cela.

:. — Va te promener . dit le militaire , :> en réparant le mieux qu'il peut le désor- :- dre de sa toilette . je ne te paierai rien du îN tout. Je me moque de tes Chinois et de 5) ton Salomon ; ton soleil et ta lune ressemn blent comme deux gouttes d'eau à des î) veilleuses d'un sou . et quand à ta graisse, )• tun'asqu'àla remettre dans tesquinquets.

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» — Vous avez brise ma lanterne ; vous î» me la paierez. — C'est toi qui es un vieil )) ivrogne : si ta lanterne n'est pas solide, » çà n'est pas ma faute. — Vous vous êtes i> jelëdessus pendant la bataille de Marengo. » — C'est toi en faisant le canon , qui l'auy> ras renverse'e. — Vous m'avez fait cas- )• ser mon e'cuelle. — Tu es cause que j'ai M de'chirë ma culotte. — D'ailleurs ma len- )» terne est un spectacle honnête et moral , M et je n'entends pas qu'on s'en serve )♦ pour... — Ah! n'achève pas, ou je te coupe « la langue. )»

Le soldat porte la main à son sabre ; la foule fait aussitôt un mouveoient re'trograde ; la demoiselle retient le bras de son ami , et la mère Trousquin fait reculer son mari , en prenant l'escabeau pour bouclier.

Chaque parti se mesurait des yeux sans bouger depuis quelques minutes. Le militaire ne faisait point mine de payer , et le père Trousquin ne semblait pas d'humeur à le laisser s'e'loigner sans être de'dommagë de ses pertes. Je jugeai alors qu'il n'y avait I. lï

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qu'un seul moyen pour arranger l'affaire sans effusion Je sang. L'aventure de la lanterne magique m'avait amuse' ; elle avait totalement dissipe' ma mauvaise humeur ; il était donc bien juste que je servisse de me'diateur dans la querelle.

Seul , j'e'tais resté près des combattans ; car les curieux se tenaient à une distance respectueuse du sabre et de l'escabeau. Je fouille À mon gousset j'en tire deux pièces de cent sous, que je jette sur le spectacle endommagé.

«; Tenez ^ dis-je au maître de la lanterne 5» magique , voilà de quoi remettre à neuf » vos palais et vos étoiles : prenez ; mais une î» autre fois, croyez- moi, ne fermez plus « aussi hermétiquement votre rideau sur les î) spectateurs. Les théâtres d'en fans sont )» maintenant visités par des gens de tout » âge; demandez plutôt à Séraphin, qui :i reçoit chez lui des petites - maîtresses , )» grâce à l'obscurité qui règne dans la salle n pendant les feux arabesques. »

Le père Trousquin ouvre de grands

yeux ; sa femme saute sur les deux e'cus, et on laisse le soldat s'éloigner avec sa connaissance, ce qu'il ne fait pas sans m'avoir salue fort respectueusement.

Je m'éloigne aussi , et je gagne la rue de Rivoli. Je regarde à ma montre : il n'est que neuf heures , et je n'ai jamais aime' à me coucher de bon ne heure, surtout quand je suis en train de m'amuser. Or, comme la scène de la lanterne m'a mis en goût, je veux entretenir d'aussi belles dispositions.

Comment m'amuser ? A Paris il y a mille moyens , me direz-vous ; mais en fait de plaisir , il ne faut jamais trop s'en promettre , si Ton veut en avoir un peu. Dans une grande réunion si vous trouvez six personnes aimables , vous en rencontrerez vingt qui vous ennuieront ; en petit comité' , vos amis peuvent avoir des affaires qui les attristent ; les dames , des migraines ou des vapeurs ; et l'on passe souvent des instans fort maussades, là où l'on se promettait beaucoup d'amusement. Le plus sage est donc de ne compter sur rien.

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Mais je me souviens qu'il y a une grande fête à Tivoli. Il est neuf heures , prenons un cabriolet , j'arriverai justement au plus beau moment de la soirée.

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