‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

» vous mêlez plus de mes affaires ou nous » nous fâcherons très-sërieusement!... Vous « avez bien assez d'autres occupations dans 5t la maison en écoutant les caquets des cui- )t sinières , en épiant la conduite des femî> mes , en espionnant les petites filles et en )» vous immisçant dans les querelles de mé- 5> nage , sans venir encore vous inquiéter H de ma conduite. — Mon voisin... je vous n assure que l'on m'a noirci dans votre es- )> prit... Je suis incapable... J'aime à plain santer , voilà tout ; mais jamais je ne ferai » de caquets. D'abord je ne suis pas bavard. >♦ Si je l'étais je pourrais vous dire que la ;) dame du premier a deux amans; que son » mari entretient une maîtresse en ville ; y. que M. Gérard , du second , a de mau- » vaises affaires, et que j'ai vu des assigna- » lions pour lui chez la portière ; que n madame Bertin donne des soirées pour i> trouver des maris à ses filles ; que sa cuin sinière fait danser l'anse du panier ; que )) celle du fond de la cour a un amant à )» qui elle porte des bouillons ; que le petit

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» employé Gerville fait des dettes et ne re'- )) pond point quand ses cre'anciers viennent )) sonner chez lui , et mille autres choses!... 3) Mais tout cela ne me regarde pas. J'ai )> bien assez de mes propres affaires , sans » m'inquiéter de celles des autres. J'ai pris 3» ce carton , croyant vous obliger et pour » avoir l'occasion de vous être bon à quel- 3» que chose : cela vous fâche ; c'est fini. 3) De'sormais j'enverrai les personnes vous 3) parler , même quand vous n'y serez pas. » Je vous salue > mon voisin. — Ah! en- 3> core un mot , s'il vous plaît : comment 3) e'tait la jeune fille qui portait ce carton? 3» — Mais bien... c'est-à-dire gentille... — 3> Quelle taille? — Moyenne...- — Brune?...

3» — Oui... brune ou châtaine — Les

3» yeux noirs? — Oui c'est-à-dire gris

3» fonce'... — Ah! c'est elle!... — Qui, elle?... 3) — Cela ne vous regarde pas , M. Raymond. 3) — C'est juste : je vous demandais cela

3) par inadvertance Adieu donc xA.h !

3» viendrez-vous ce soir chez madame Vau- 3) vert? 11 y a grande soire'e , concert et

Mo\ voisi:« peut-être bal... Je crois qu'il y aura beaucoup de monde. Je cbanlerai l'air de Joconde. M. Yauvert m'a prévenu qu'il aura une jeune personne qui est de la première force sur la guitare , et un » monsieur qui chante l'italien comme un )» bouffon. — Voilà qui est séduisant. — Je

> crois que madame Bertin ira avec ses de-

' moiselles La cadette étudie un mor-

:> ceau qu'elle doit jouer sur le piano. Mais

> le temps se passe, et j'ai mille courses à

> faire. Au revoir , mon voisin : j'ai promis

> à Vauvert de lui amener une basse et une ) quinte pour compléter son quatuor. Je

> cours prévenir mes amateurs. )>

Il est parti enfin : ce maudit homme est cause que je n"ai pas vu Caroline ; car c'est elle, je n'en doute pas. qui m'a apporté le carton. Que vais-je faire maintenant? retourner au magasin... que dirai-je?. .. je n'en sais rien... Mais je ne veux pas avoir inutilement rempli ma chambre de fleurs artificielles, je retourne rue Sainte- Appoline.

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Le maître n'y est point : tant mieux. Je crie, je me plains de ce qu'on ne m'a pas envoyé' mes fleurs. Une demoiselle se lève et assure qu'elle vient de les déposer chez moi. Ce n'est pas Cai'oline ; ce n'est donc pas elle qui est venue. Je me calme , je rejette la faute sur mon voisin ; la dame qui remplace le maître, gronde la demoiselle. Je rachète des guirlandes que , soi-disant j'avais oublie de prendre, et je demande qu'on les apporte avec moi. Cette fois c'est Caroline que l'on choisit pour m'accompagner! Je vais donc enfin lui parler librement et me trouver seul avec elle... Un moment ! je n'y suis pas encore ; ne nous flattons pas d'avance : on se trompe si souvent!

Mademoiselle Caroline marche les yeux baisse's : je me tiens à une distance respectueuse ; mais à quelques pas de son magasin je la fais monter dans un fiacre qui nous conduit chez moi. La jeune personne he'site d'abord pour entrer dans la voiture ; mais je la presse... elle se décide : et là , il faut

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bien qu'elle entende tout ce que l'amour me fait dire , si l'on peut appeler amour les folies qui depuis la veille m'ont occupé.

Mais les obstacles donnent du prix à la moindre fantaisie , et d'un simple caprice font quelquefois un sentiment profond. Les difficultés que j'avais éprouvées pour entretenir Caroline me firent trouver un grand cliarme à être avec elle ; mes discours en eurent plus de feu, plus d'éloquence !... et il en faut si peu pour convaincre une jeune fille dont le cœur est déjà à demi vaincu.

Tout me fait donc espérer le plus heureux succès. Cependant la voiture s'arrête, nous descendons , et mademoiselle Caroline me donne mon carton sans vouloir monter chez moi. Eu vain je la supplie , en vain je jure et m'engage à être sage, rienjne peut vaincre l'obstination de la fleuriste ; tout ce que je puis obtenir , c'est un rendez-vous sur le boulevard pour le lendemain soir.

Elle est partie, je rentre seul, et je ne puis m'empêcher de songer à la diflérence

qui existe entre la conduite de mademoiselle Caroline et celle de Nicette. La nuit, me connaissant à peine , la petite Louquetière m'a elle-même demande' à venir cliez moi , et au milieu de la journe'e , ayant un motif pour s'y rendre , la fleuriste craint de m'y accompagner. Que dois-je en conclure? que l'une connaît mieux le danger que l'autre... Non , Nicette le connaissait ; mais elle n'y songeait pas ; elle se fiait à moi. Que Caroline est plus sage que Nicette? plus, cela n'est pas possible; je crains le contraire, et la difîerence qui existe dans leurs bouquets pourrait bien exister aussi dans leur vertu.

Attendons le rendez-vous. J'irai ce soir chez M. Vauvert , non pas pour y entendre Raymond chanter l'air de Joconde , mais parce qu'il s'y trouve habituellement une re'union d'originaux qui m'amusent , sans compter le maître et la maîtresse de la maison qui valent bien un chapitre particulier.

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