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CHAPITRE IV

Le concert d'amateur

Il y a dans Paris des reunions pour tous les goûts, pour toutes les conditions, pour tous les e'tats, pour toutes les opinions, enfin pour toutes les classes.

Un jeune homme, avec de la tournure et du savoir-vivre , peut aller partout ; rien n'est si facile que de se glisser dans les grandes réunions , dans ces fêtes brillantes et dans ces bals tellement à la mode , que l'on s'y foule sans s'y voir. Là , le maître et la maîtresse du logis ne savent point le nom delà moitié des hommes-qui composent leur société'. Il est d'usage, dans le grand monde, de présenter qui l'on veut sans en demander

la permission. Le nouveau venu va saluer l'amphytrion et sa femme ; on échange les mots convenus en se souriant d'une manière fort aimable : puis tout est fini, et vous pouvez jouer , danser et vous rafraîchir sans faire désormais attention au maître de ]a maison.

Il n'est pas aussi facile d'être reçu dans ce qu'on appelle les réunions h: urgeoises. Là , le maître du logis, un peu plus exigeant que le marquis ou le banquier de la chausse'e d'Antin , aime à connaître les personnes qui viennent chez lui. Lorsqu'un jeune homme lui en présente un autre, il s'informe de son nom , de son état , de sa conduite ; il en est même qui poussent le ridicule jusqu'à faire froide mine aux jeunes gens dont les manières trop lestes ne leur cpnviennentpoint. Mais cette extrême sévérité de mœurs ne se trouve qu'au Marais ou au fond du faubourg Saint- Germain.

Entre le grand monde et la bourgeoisie, entre l'étiquette et la licence , on trouve de

ces cercles agréables où régnent une aima- Lie liberté' , une gaieté' franche , une douce intimité ; c'est, en gênerai, chez les artistes que l'on rencontre tout cela. Les arts se tiennent par la main ; les vrais talens ne sont point jaloux les uns des autres ; ils s'estiment, se recherchent et s'appre'cient : voilà pourquoi on tix)uve chez eux de l'esprit sans me'chancete', des plaisanteries sans aigreur , des rivalités sans envie , du me'rite sans morgue , et de la fortune sans pre'tention.

Viennent ensuite les re'unions bizarres qui se composent avec toutes les autres. Ceux chez qui elles se tiennent ne savent pas recevoir le monde; mais ils veulent cependant en avoir beaucoup , parce que c'est le bon genre de donner des soirées , et que personne aujourd'hui ne veut être audessous de son voisin.

Moi, j'ai pour habitude de n'aller qu'où je suis invité personnellement; je n'aime pas à me faire présenter ; à moins que ce ne soit dans ces cohues , où l'on se rend

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comme on irait au spectacle , et où je puis ne pas retourner sans être taxé d'impolitesse , parce qu'on ne m'y aura point remarque'.

La socie'të de monsieur et madame Vau* vert peut se ranger dans le dernier rang des réunions dont je viens de parler. Le maître du logis se figure qu'il est musicien , et de sa vie il n'a pu battre une mesure en trois temps , ni observer une demi-pause ou un soupir , quoiqu'il emploie pour cela ses pieds, sa tête et ses mains. Cependant il fait quelques batteries sur la guitare, et quand il a pu accompagner une petite romance sans rencontrer une pause ou un soupir sur son chemin, il est le plus heureux des hommes.

Ajoutez à cela une passion permanente pour le beau sexe, auquel il fait une cour assidue en dépit de sa femme ; un nez toujours plein de tabac , une mise sale et des jabots, une haleine forte et des yeux en coulisses , une taille moyenne et un corps qui tremble toujours : vous aurez une idée

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de M. Vauvert , très-bon enfant , malgré ses petits défauts , et dont le plus grand tort est de ne pas être sage et rangé à quarante-cinq ans. La gaieté est de tout âge ; mais le libertinage . c'est bien différent :

s il est un temps pour la folie , Il en est un pour la raison ;

et j'espère bien à quarante ans être aussi sage que je le suis peu maintenant. Mais \enons à madame Vauvert.

Elle a dû être bien ; le mal c'est qu'elle veut l'être encore. Son teint est toujours frais et vermeil , même quand elle est malade , ce qui fait dire aux mauvaises langues qu'elle le fait elle-même : aucun usage de la société; mais en revanche beaucoup de curiosité et un talent extraordinaire pour brouiller tout le monde , en ayant l'air de ne jamais dire du mal de personne; de plus un penchant très-prononcé pour les jolis garçons et le chocolat.

La maison de madame Vauvert est cependant amusante , parce qu'd n'y règne

aucune gêne, que chacun y fait ce qu'il veut ; qu'on y rencontre une foule d'originaux , et qu'à chaque soirée on est certain d'y voir de nouveaux visages. La plupart de ceux que l'on y pre'sente ne font que passer comme dans une lanterne magique; ceux qui ne veulent que rire y retournent; je suis de ce nombre : aussi Vauvert m'appelle-t-il son cher ami, tandis que madame son e'pouse me fait un petit sourire tout-àfait gracieux.

Comme M. Vauvert n'est qu'un simple employé, il ne loge pas au premier; mais les jours de soirée il fait placer des petits bouts de chandelles le long de son escalier, afin que les artistes et les amateurs ne se cassent point le nez avant d'arriver au troisième au-dessus de l'entresol. Il n'a point de domestique ; mais il a un neveu de quatorze à quinze ans , petit clerc de notaire , espiègle et sournois , que le cher oncle tâche de rendre utile les jours de re'unions ; ce qui de'plaît au jeune homme qui , ces soirs-là , rentre par malice plus tard de chez II. 5

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son notaire, afin de ne pas être aux ordres de son oncle et de sa tante.

Il est près de dix heures lorsque j'arrive chez M. ^ auvert ; ce n'est qu'à cette heurelà que la société' est rassemble'e : les petits bourgeois qui \eulent singer les seigneurs, croient qu'il est du bon genre d'arriver très-tard. Les amateurs ou chanteurs aiment à se faire attendre , et de cette manière je pense qu'on finira par ne se re'unir que le lendemain matin.

Je sonne. C'est madame Vauvert qui vient m'ouvrir , d'où je conclus que le petit neveu n'est pas encore rentre'.

« Ah ! vous voilà , mon petit Dorsan ; )) vous êtes bien gentil d'être venu : nous •-> aurons beaucoup de monde ce soir. — î> Com ment , vous aurez ?. . . Est-ce que ceux )> que vous attendez ne sont pas encore î) arrives?...' — Il y en a en retard... mais » il est encore de bonne heure... — Pas » trop. — Nous avons une grande demoi- )> selle du Conservatoire qui a une voix » superbe... — Diable!... — Et une dame

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M qui joue de la basse. — Ali ! mon dieu ! 1) mais c'est comme cliez Nicolet ici : tou- )> jours de plus fort en plus fort. — • Ah ! » qu'il est drôle!... hi ! hi ! hi ! hi !...— Et 5» qu'a-t-on déjà fait en musique? — Rien )) encore... — Comment rien! et il est dix 5) heures : qu'attendez - vous donc pour 5> faire commencer votre concert ? — Le » petit Martin n'est pas encore arrive' pour n accompagner au piano. — Est-ce que sa

1) sœur n'est pas là? — Si ; mais elle ne 3> veut pas jouer ce soir. Elle est malade ; î> elle a ses maux de nerfs. — Ah ! c'est trop 1» juste! Mais où donc est votre mari? —

2) Il est aile' chercher une partie de basse 51 et emprunter une quinte pour que l'on » puisse faire un quatuor. — Il me semble » qu'il aurait dû s'y'pi'endre un peu plus )) tôt pour avoir tout cela. — Bah ! depuis :> dîner il ne fait que courir , ce pauvre n homme ! Il a fallu aller chercher madame » Rosemonde et sa fille, puis prendre une )) basse chez le luthier , puis faire apporter )> la harpe de mademoiselle Luquet , puis

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» aUer s'assurer si M. Crachini pourra » venir... enfin çà n'en finit pas!... — Je )• conçois que voilà de l'occupation... — Et 5) ce polisson de Friquet qui ne revient )) pas... j'espère que son oncle lui donnera )) une bonne danse ce soir. Mais entrez 5» donc , mon petit, d

Notre conversation avait lieu dans un petit couloir qui conduisait d'un côte à la salle à manger , qui servait de chambre à coucher et de vestiaire , et de l'autre au salon. Je pe'nètre dans celte dernière pièce où sont rassemble's les habitue's et les nouveaux venus. Chacun se demandait ce que faisaient le maître et la maîtresse de la maison , que l'on n'apercevait point ; chacun criait après eux et s'informait pourquoi on ne commençait pas quelque chose ; mais parmi les chanteuses aucune ne voulait chanter la première, et les exécutans ne paraissaient pas mieux dispose's.

«! Il me paraît que cela ira mal ce soir,» me dit en se dandinant et en souriant avec malice , un petit monsieur , grêle,

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dont Je nez est caclié par la protubérance de ses joues, et dont on cherche en vain les yeux sous les verres de ses besicles. u Bientôt dix heures , on ne fait rien ; vous i> conviendrez que c'est se moquer du 5) monde î... Ce pauvre Vauvert qui passe ;» sa soire'e à courir après les instrumens et î» les partitions !... c'est trop drôle !... il n'y 3> pas dans Paris deux maisons comme celle- ;) ci. — C'est pour cela qu'elle est pre'cieuse. )» Mais est-ce que vous ne chanterez pas ce 1) soir ?.. — Si fait; j'ai apporte' mon morceau ■> de Jean de Paris : C'est la princesse de » Navarre... — lime semble que vous nous 5» l'avez chante' à la dernière réunion. — » C'est vrai 5 mais je n'ai pas eu le temps )» d'en apprendre un autre ; et d'ailleurs >' c'est si beau !... C'est la princesse de Na- )) ^arre que je uous annon... on... once I... î) Hein! que c'est joli !. . — Oui , quand :» Martin le chante, c'est un air délicieux. 3> Aurons-nous beaucoup de chant ce soir ? î» — Oh! nous allons rire. Raymond doit -î chanter l'air de Joconde ; cette grande II. 5.

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» demoiselle cliantera le morceau obligé 5) de Montano et Stéphanie ; la petite du » Conservatoire a aussi apporte' un air , et i> M. Cracliini va nous assommer avec quel-

)> ques romances et puis Chamonin et

I) son ami doivent risquer ce soir un duo

;> des bouffes. J'espère qu'en voilà!

)> Pourvu que Gripaille ne prenne pas sa ->) guitare pour s'accompagner , car alors î) nous serions perdus...;)

Comme le petit joufflu achevait, Gripaille s'approcha de lui, et celui-ci ne manqua pas de lui dire ; «t Eh bien I mon » cher Gripaille , est-ce que nous n'aurons ;> pas le plaisir de vous entendre?... Allons, 1) prenez donc la guitare ; ces dames lan- » guissent après vos accords. )>

Gripaille , qui se croit le premier guitariste de Paris , répond en roulant un œil séducteur sur les dames qui nous entourent : (c Que diable voulez-vous que je vous i) chante! je ne sais rien !... Je suis en- ;> rhume ; et puis la guitare de Vauvert est )> si mauvaise ! une véritable pocle à

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» marrons! il n'y a pas moyen de jouer » dessus.

» — Avec votre talent on tire parti de tout, » dit une petite vieille en se renversant sur » sa chaise et en joignant les mains avec )• extase, tandis que ses yeux laissent e'chap- > perdes larmes de plaisir. Ah! Gripaille!... :> ah! mon ami!... ah! dieu!... que vous

j) me faites passer d'heureux momens !

3» La musique me fait un effet !... mais un )) effet!., vous ne vous en faites pas d'idée!.. )i j'ai les nerfs tellement sensibles! je m'aî) bandonne si bien à la mélodie ! .. Dieu ! .. » la mélodie !... Prends ta guitare , enchan- )) teur, prends-la et fais-moi rêver!... Tu )) me rappelles un beau voyageur qui, dans î) ma jeunesse, en pinçait sous mes fenê- » très !... »

Nous nous éloignons, le monsieur joufflu et moi , pour ne point rire au nez de la petite dame , dont Gripaille aura bien de la peine à se débarrasser. La vieillesse est certainement fort respectable ; mais il est difficile de garder son sérieux devant ces

vieilles folles qui lombeut en pâmoison pendant une romance ou un adagio.

Je vois le vieux monsieur , qui fait ordinairement la partie de basse , regarder sa montre et murmurer entre ses dents :

<t C'est bien de'sagreable !... il faut que je 1 sois rentre à onze heures , et le temps se :> passe à ne rien faire. . . moi , qui suis ici deî> puis sept heures ! .. Ils se moquent de moi ;. en me disant que l'on commencera de i> bonne heure , et que nous serons comî> plets pour faire un quatuor ; mais on ne ;> m'y prendra plus. :>

Enfin M. Vauvert revient , haletant , respirant à peine, trempe de sueur, et pliant sous le poids d'une quinte et de plusieurs cahiers de musique.

« Me voilà î me voilà ! dit-il en entrant » dans le salon d'un air effare' : j'ai eu bien 1) de la peine à rassembler les parties; mais 3) enfin j'en suis venu à bout. — Tu te seras n amuse en route, dit madame Vauvert , en » se pinçant leslèvres. — Oui, parbleu! c'est 5> cela ; jeme suis amuse!., je suis en nage!..

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