Messieurs , vous pouvez commencer le » quatuor
» — Commençons, » dit M. Pattier ( c'est le joueur de basse). <c Nous n'avons guère de n temps à nous; mais m'apportez-vous ma « partie?... — Oui... oui... la voilà sur le )) pupitre. — Allons, messieurs, accordons- » nous. »
Les amateurs , qui forment le quatuor , tâchent de s'accorder. Pendant ce temps on se place, on s'assied, quand on peut trouver une chaise vacante. Les dames bâillent déjà : l'annonce seule d'un quatuor leur donne des vapeurs; pour se distraire, elles causent avec les hommes qui se tiennent derrière leurs chaises. On chuchote , on rit , on se moque de tout le monde , et principalement des exëcutans ; et le moment où l'on fait de la musique est toujours celui où les auditeurs font le plus de bruit. Enfin les intrépides sont d'accord et se placent devant leur pupitre. De'jà la vieille basse a mis son petit rond de papier vert autour de sa chandelle, afin que la lu-
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mière ne lui fasse pas mal aux yeux. La quinte a ses lunettes , le second violon met à son archet une once de colophane , et le premier violon arrange sa cravate de manière à ce que son instrument ne froisse point son col.
Tous ces préliminaires termine's (pendant lesquels Vauvert tâche de re'tablir le calme dans l'assemblée , en lâchant des chut prolonge's ) , le premier violon lève son archet en l'air, et frappe du pied en regardant ses collègues, u Y sommes-nous? dit-il enfin ■) d'un air de'terminë. — Oh ! il y a deux n heures que j'y suis , répond M. Pattier î> en levant les épaules avec humeur. — Un î) instant , messieurs , dit le second violon; )) ma chanterelle a baissé... c'est une corde î> neuve ; il faut que je la remonte. i»
La quinte profite de ce moment pour étudier un passage qui lui paraît difficile , et la basse prend une prise de tabac pour se consoler. <; J'y suis, dit enfin le second ;> violon. — C'est bien heureux : attention, » s'il vous plaît. Nous jouerons l'a/Zc^ro très-
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). modërënient et V adagio un peu plus vite : 5» cela fera un meilleur effet. — Comme )> vous voudrez : d'ailleurs vous battrez la :» mesure, n
Le signal est donné ; le premier violon part et les autres après , suivant leur habitude. Quoique faisant peu attention au quatuor , il me semble que c'est encore plus mauvais qu'à l'ordinaire. — <; Les n coquins ont jure' de nous e'corcber tout )» vifs, ;> me dit un de mes voisins.
Le premier violon s'arrête en s'e'criant : « Cela ne va pas, cela ne va pas. — Il me 1) semble que cela allait assez bien , pour- » tant , dit la quinte. — Non , non , il y a » quelque chose qui ne fait pas bien. — )» Où cela?... — Ah ! où?... je ne sais pas » pre'cisëment... — Moi je n'ai pas manqué y une note , dit le second violon. — Ni moi. >. — Ni moi. — Allons , messieurs , il faut » recommencer. — Recommençons ; mais 1» surtout battez bien la mesure. — Il me » semble cependant'que je la bats assez fort, j» — Ah ! certes , dit madame Vauvert , et
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» la personne qui loge au-dessous de nous a î» dit qu'elle s'en plaindrait au proprie- 3» taire. ;>
On recommence ; cela ne va pas mieux , et cependant le premier violon se démène comme un posse'de' ; la socie'të se met à rire , les joueurs s'arrêtent.
*■ De'cide'ment ,- cela ne va pas , dit M. )> Longuet (le violon conducteur). Il y a )» sans doute des fautes... voyons la partie ;> de basse... qu'est-ce à dire!... vous jouez 5» en si bémol et nous en ré... Parbleu! je ;» ne m'étonne pas... — Je joue ce que vous » avez dit, répond le vieux Pattier rouge )> de colère, le premier quatuor du premier )> cahier... - — C'est vrai... comment diable )) se fait-il?., voyons donc le titre... Que )) vois-je? quatuor de Mozart! et nous ;) jouons un quatuor de Pleyel !... Ah ! ah! î> en voilà une bonne!... i>
Tout le monde rit de l'aventure. M. Pattier seul est furieux de la méprise dont Vauvert est l'auteur, et qui empêchera que le quatuor ne soit exécutai. Il court au mai-
tre de la maison, qui vient de s'asseoir dans un petit coin du salon à côté d'une jeune Lrunette à laquelle il fait des yeux intention ne's.
« Comment î M. Vauvert, vous me dites » que vous apportez la partie qui nous » manque , et c'est une basse de Mozart que » vous me donnez, quand nous jouons du » Pleyel ! . . . — Il m'a semblé vous entendre » parler de Mozart... — Il vous a semble!.. 1) on ne fait pas de pareilles méprises. — » Eh bien ! mais, je vais aller la changer... » — Non, non, c'est inutile... bientôt onze 5» heures... joli moment pour aller cher- » cher de la musique... Je me souviendrai n de ce tour-là. »
Le père Pattier s'éloigne en marronant : on n'y fait pas attention. Madame Vauvert gronde son mari de sa bévue , et la société se félicite d'être exemptée du quatuor, pendant que la quinte , qui n'en veut pas démordre , s'obstine à étudier les passages et les traits brillans de sa partie.
Mon voisin Raymond venait d'arriver , II' 6
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tenant sous le bras son morceau favori. Je remarquais plusieurs figures nouvelles , et je cherchais madame Bertin et ses filles . qui venaient rarement chez M. Vauvert , dont la socie'tétrès-mëlangëe convenait peu à des demoiselles bien e'ieve'es, lorsque j'entendis un murmure confus m 'annoncer l'arrive'e d'un nouveau personnage.
Je porte mes regards vers l'entre'e du salon. Lue grande dame fort e'ie'gante est introduite par \auverl:, qui lui donne la main , et dont la mise sale , le nez plein de tabac et l'air embarrassé, contrastent avec la grâce, l'élégance et les manières delà dame , qu'il cherche à placer dans son salon où les chaises sont aussi rares qu'à Tivoli.
J'en aperçois cependant une contre la cheminée, et sur laquelle est endormi un gros chat. Je jette le chat à terre et j'offre la chaise à la nouvelle venue , qui l'accepte en me remerciant. Je l'examine alors davantage ; je reconnais la dame que j'ai vue l'avant-veille au spectacle , et dont j'ai vai-
neraent essayé de suivre la voiture. Je suis Lientôt convaincu que c'est elle, en apercevant, debout, à l'entre'e du salon, le monsieur qui l'accompagnait et que je reconnais aussi.
De'cidëment, ma soire'e de samedi fera époque dans ma vie , puisque le hasard me fait retrouver toutes les personnes que j'ai remarquées alors. Je suis l'ami de Nicette ; je veux être le bon ami de Caroline , et quant à cette dame , dont je ne sais pas le nom , il y a tout à parier que nous ferons plus ample connaissance.
Mon voisin Raymond , qui ne perd pas de temps lorsqu'il croit se faire applaudir, s'est déjà approche' du piano et cherche des yeux quelqu'un qui puisse lui accompagner son air. Mais M. Gripaille , qui voit qu'on ne s'occupe point de lui , et que personne ne le prie de chanter, court prendre la guitare , va s'asseoir au milieu du salon et se dispose à commencer.
Le chant est toujours ce qui flatte le plus dans un concert , et surtout dans un con-
cert d'amateurs , où ceux qui jouent de quelque instrument sont rarement assez forts ou assez musiciens pour faire plaisir. Un quatuor n'amuse que ceux qui l'exécutent ; une sonate sur le piano fait bailler ; les airs variés pour la harpe sont toujours trop longs de moitié, et les morceaux pour la guitare ne peuvent produire de l'effet après les autres instrumens. Ce n'est donc que pour le chant que les auditeurs veulent bien faire silence : une jolie voix ne fatigue jamais l'attention ni les oreilles.
Mais Gripaille n'a pas une jolie voix ; bien au contraire : c'est un mélange continuel de faussets, de criaillemens et de transitions du bas en haut , le tout accompagné d'un bourdonnement que son pouce fait sur le gros mi de la guitare , pendant qu'il secoue la tête pour se donner de la grâce.
Cependant ses airs sont quelquefois agréables , les paroles amusantes , et cela peut plaire un moment. Mais il nous chante sans cesse les mêmes morceaux , nous les
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savons par cœur , et quand il tient la guitare , il n'y a plus moyen de la lui faire quitter : après une romance vient un rondo, après le rondo une petite folie, après la folie une autre romance, et ainsi de suite.
Je ne m'ennuie point, parce que je cause avec cette nouvelle dame, qui paraît fort ëtonne'e de tout ce qu'elle voit, et fort aise de me trouver là ; car elle m'a reconnu et j'ai vu que ma pre'sence ne lui e'tait pas de'sagre'able.
Mais j'entends derrière moi mon voisin Raymond et le monsieur aux besicles se dépiter de ce que Gripaille ne cesse point de chanter, u C'est affreux !.... c'est assom- )> mant!.. c'est endormant!... dit Rayj> mond, — Oh ! quand une fois il tient sa )) guitare, nous sommes perdus!., il n'y j» a que pour lui à chanter. — Et il voudrait )> encore qu'on ne fît point de bruit , qu'on » ne parlât point... Tenez, voyez-vous ; il ;• regarde avec colère de notre côte', parce )> que nous causons. — Je m'en moque !... ir. 6.
î) c'est par trop fort... des airs qu'il nous a 5» chantes vingt fois ! — Il dit qu'ils sont de î» lui. 11 ment : je les ai vus grave's sous un 3) autre nom. — Ali î mon dieu! je crois ) qu'il en commence un autre!... On de- :> vrait interdire à cet homme-là l'entre'e -•• d'un salon. — Ma foi ! oui : appelons î) Vauvert pour qu'il le fasse taire. — Il ;> n'osera pas... — Attendez il faut conduire » une demoiselle au piano : cela le forcera 5> peut-être à ce'der la place. ;>
Ces messieurs courent après Vauvert, qui ne sait plus où donner de la tête, ni comment prier son ami Gripaille de ne plus amuser la socie'te'. Enfin une grande et grosse demoiselle consent à chanter ; le jeune Martin est arrive pour l'accompagner : on les conduit au piano. Cependant Gripaille feint de ne point s'apercevoir de ce qui se passe , et il prélude à sa sixième folie; mais le bruit que l'on fait dans le vestiaire , où se rassemble une partie des jeunes gens qui ne trouvent pas de place dans le salon , force le guitariste à aban-
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donner la partie : il se lève de fort mauvaise humeur, maigre' les petits applaudissemens oblige's, et, faute de mieux, va s'asseoir devant la petite vieille qui a été' en pâmoison , en extase, aux cieux, pendant tout le tems qu'il a chante'.
«c Viens , dit elle à Gripaille , dès qu'il • est près d'elle , viens que je t'embrasse !.. ■) Tu m'as ravie... enleve'e !.. c'est le mot!... )• je t'en dois le prix. )>
Le pauvre guitariste est obligé de passer ])ar-là ; il embrasse d'assez bonne grâce : les admirateurs sont rares ; il faut les payer fort cher.
Mon voisin m'aperçoit ; il vient à moi en me tendant la main ; mais il s'arrête devant ma dame inconnue, à laquelle il fait un grand salut. Ce diable de Raymond connaît tout le monde. Ecoutons un peu : «Que vois-je?.. madame de Marsan!., î) par quel hasard!... en vérité c'est un î) bonheur auquel je ne m'attendais pas!., î) qui donc nous a procuré cette douce sur- .) prise? — M. de Marsan voit quelquefois
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)> M. Vauvert dans les bureaux du minis- » tère ; celui-ci l'engage depuis long-temps 5) à venir à ses concerts, et nous nous som- 51 mes décide's aujourd'hui ; mais j'avoue ■> (dit-elle en se tournant vers moi) que je )) ne m'attendais pas à tout ce que je vois. •> — Nous tâcherons, madame, de vous ;> procurer assez d'agre'ment pour que vous ;> ne regrettiez pas votre soirée. :>
Et là-dessus mon voisin court près du piano , sans doute pour retenir la place après la grande demoiselle , mais le petit joufflu l'a pre'venu , et je prévois que nous ne pourrons pas esquiver la princesse de Navarre.
Pendant que la demoiselle chante Tair de Montana et Stéphanie , force de ce'der ma chaise à une jeune personne qui cherchait en vain une place, je vais prendre l'air dans l'antichambre, où se réfugie un grand nombre de jeunes gens que les cris aigus de la chanteuse ont fait fuir du salon. En ce moment on sonne ; Vauvert ouvre , et le petit Friquet paraît. Je m'attends à
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une scène entre l'oncle et le neveu , et je reste pour l'entendre.
u D'où venez-vous, polisson? dit Vauvert ). en tâchant de se donner un air imposant. „ — Mon oncle.... mais je viens.... je viens n de mon étude.... — De votre étude, à )) onze heures du soir!.... — Oui, mon 1» oncle. — Vous ne pensez pas nous faire n accroire cela , j'espère! — Pourquoi donc ficela, mon oncle? — Parce que je sais ). que vous en sortez à neuf heures tous ). les soirs. — Mon oncle, le maître clerc » m'avait donné des commissions à faire ; » c'est cela qui m'a retarde. — Des commis- ). sions!.... je sais comment vous les faites; » j'ai de vos nouvelles, drôle que vous » êtes. — D'abord, mon oncle, je ne suis ;. point un drôle. — Votre maître clerc m'a 5» ditqu'avant-hier matin , pendant qu'on :) attendait à l'étude un acte très-pressé, )> qu'on vous avait envoyé porter à signer, » il vous avait trouvé assis tranquillement » sous le pont des Arts péchant à la ligne !... n — Moi! mon oncle, moi!.... ah! par
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» exemple quel mensonge!... — Il ose le î> nier encore !.... quand j'ai les preuves du » fait. — Les preuves et où çà ? — Où cela! » tenez, M. Friquet, voilà un paquet î» d'asticots que j'ai trouvé dans la poche -> de votre redingote... hein!.... que direz- ;» vous à cela? — Mon oncle.... cela ne > prouve rien... ce n'est pas pour moi que n j'avais acheté cet asticot. — Et pour qui? n — C'est pour mon frère, qui veut aller ;> pécher dimanche au canal de l'Ourcq. ;> — Vous êtes le plus insigne menteur que :> je connaisse. Je gage que vous avez i> acheté une contre-marque et que vous ;> venez de voir la fin d'un mélodrame. — • ;> Mon oncle, vous savez bien que je n'ai î) pas d'argent. — Oh ! vous n'en manquez :> jamais pour le spectacle ou les gourman- » dises!... Allons, monsieur, versez à boire • dans des verres et allez en offrir à ces )) dames.
» — C'est cela, dit le petit neveu en s'éloi- )> gnantavec humeu : à peine arrivé , il faut ;> faire le domestique de mon oncle ; ils n'ont
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» qu'à prendre un nègre.... Et puis, dès » le matin', ma tante m'envoie chercher du » mou pour son chat, et son lait, etsa braise.. » — Je crois que tu raisonnes, dit nia- » dame Vauverten s'approchant deFriquet » et en lui pinçant le bras : tiens, voilà » pour t'apprendre à grogner. — Ah ! ma 5) tante ! que c'est bête de me pincer comme » çà !... je suis sûr que j'en aui^i la marque » huit jours. — Tant mieux !
)) — Dieu! qu'elle est me'chante! )> dit tout bas Friquet ; et pour se consoler, je le vois tirer de sa poche une part de galette qu'il avale en trois bouche'es.
Mais les cris ont cesse' ; la grande demoiselle ne chante plus. Le petit joufflu l'a remplace'e ; il met de l'entêtement à chanter son air de Jean de Paris : il faut en passer par-là. Mais pendant qu'il tâche de filer des sons, et qu'il tousse à chaque ritournelle , pour faire croire qu'il est enrhume, je vois les autres chanteurs se regarder entre eux , se faire des signes , bâiller , se pincer les lèvres. En ve'ritë , les amateurs
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sont plus mëchaus que les artistes ; et ceux qui ont grand besoin d'indulgence pour eux-mêmes, sont toujours prêts à de'chi-ïer les autres. On croit cacher sa médiocrité en faisant remarquer le peu de moyens de son voisin; l'amour-propre qui nous aveugle sur nos défauts nous fait rechercher avec avidité' ceux d'autrui, comme si on y
gagnait quelque chose! quelle sottise!
Parce que monsieur un tel chante faux , cela vous donnera-t-il de la voix? parce que celui-ci joue mal du violon , en toucherezvous mieux du piano? parce que cet autre est laid , mal bâti et ridicule , en serezvous plus beau , mieux fait et plus aimable? Non , non , sans doute ; mais il est toujours agréable de voir des gens dont on peut se moquer , et que l'on croit plus mal partages que nous par la nature. Rappelezvous que Pioquelaure courut avec joie se jeter au cou d'un homme qui lui sembla encore plus laid que lui. — Eh ! monsieur, quelle dilTe'rence! Roquelaure faisait ahne'gation d'amour-propre ; il savait ce qu'il
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était ; mais à sa place , vous vous seriez moqué de celui qu'il embrassa , et , vous tournant vers une glace , vous vous seriez , je gage , trouvé beau.
La princesse de Na^^arre est chantée. Le petit joufflu fait sa tournée dans le salon pour tâcher de recueillir des éloges même de ceux qu'il a traités tout à l'heure d'iguorans en musique , parce qu'enfin çà fait toujours plaisir. Partout on lui dit qu'il a très-bien chanté ; cela doit être : nous sommes policés , ce qui veut dire que nous ne devons pas être francs. Moi seul , je me permets de lui dire qu'il paraissait enrhumé : il devient rouge comme un coq ; je ne vois plus son nez.
«c C'est vrai, me répond-il enfin, je suis » très-enrhumé ; cela me gênait beaucoup. î» — Pourquoi donc avez-vous chanté? — » Ah!... on m'en a tant prié!... »
Et jeluiaivudisputerla place à Raymond.
Que les hommes sont drôles ! Mais , chut ! mon voisin va chanter ; cela mérite attention... Non pas 5 deux messieurs l'ont enn. 7
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core devance : ils cliaiitent , je crois, un duo italien ; je dis je crois , car il est difficile de comprendre quelque chose au ve'ritable gâchis qu'ils font devant le piano : l'un remue la tête pour marquer la mesure , de la même manière qu'un ours se dandine derrière les barreaux de sa loge ; l'autre , qui a sans doute la vue très-basse , a le nez collé sur la musique. Le jeune homme qui tient le piano cherche en vain à les faire aller ensemble ; impossible. « — Vous êtes 'A en retard , dit l'un. — C'est que j'ai saute )» une ligue. — Partez donc... — Vous allez » trop vite... vous me pressez... Je ne l'ai » jamais vu!.... et chanter de l'italien à -^ livre ouvert , c'est diablement difficile, r» Je suis sûr que ce monsieur étudie sa partie depuis quinze jours. Maigre' leurs efforts , ils sont obligés de laisser le duo à moitié.
t; Nous le chanterons la première fois , î) dit M. Chamonin ; nous serons plus sûrs » de nous ; cela demande à être étudié : ce •-» Rossini est très-chromatique.
)> — C'est vrai, dit Vauvert en se bourrant » le nez de tabac , dont une partie reste » sur son jabot. C'est dommage que vous » ne l'ayez pas fini , car il me paraît bien » joli.— Nous irons encore l'entendre aux )) bouffons.
)> — Ils devraient y rester, dit à demi-voix 3> Gripaille enchante de leur mésaventure. » — Moi, je n'aimepasl'italien, dit madame 5» Vauvert : je n'entends que des tchi et )) des tcha^ çà ne m'amuse pas du tout. )» — Ah! madame, quel blasphème!... ne » pas aimer du Rossini !
j> — Qu'est-ce que c'est que Rossini, mon » oncle? demande le petit clerc, qui s'est 5> faufilé dans le salon : il me semble que » j'ai déjà vu ce nom-là dans dom Qui- )• chotte. — L'imbécille! qui prend Rossi- » nante pour Rossini ! Va rincer des verres, n nigaud, et ne te mêle plus à la converi> sation. î>
Enfin mon voisin est au piano , et déjà il ouvre une bouche effrayante pour nous dire ^i^'i7 a long-temps parcouru le monde,...
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Mais dans ce moment , on entend les accords d'une basse , et Vauvert vient placer un pupitre au milieu du salon.
«I Qu'est-ce que vous faites donc? dit 3» Raymond en s'interrompant ; vous voyez :> bien que je chante. — Madame de Wit- » cheritche va jouer son solo de basse. — )» Tout à l'heure ; je vous dis que je chante : î» madame Witcheritche jouera après. — » Non, elle veut jouer maintenant, parce » qu'il se fait tard. ;>
Et sans faire attention aux murmures de Raymond , qui , de colère , renverse le chandelier sur la table d'harmonie , Vauvert arrange son pupitre , puis va chercher la virtuose allemande que je n'avais pas encore remarque'e.
C'est une fort belle femme , blonde et un peu fade , comme la plupart des Allemandes , mais bien faite et gracieuse; elle tient sa basse entre ses jambes avec une aisance e'tonnante , et ne paraît nullement intimidée ; elle joue avec facilite' , avec goût, et je vois à la figure allongée des amateurs
du quatuor, qu'ils ne s'attendaient pas à rencontrer, dans une dame , un talent auprès duquel le leur ne peut plus briller.
J'entends à mes oreilles une Yoix qui re'pète sans cesse : « Pon , pon , pien... tou- )) cliir légèrement... ferme Target... lesde- » ment sur le drait... )>
Je me retourne, et vois une vilaine figure qui regarde alternativement la virtuose et la socie'të en faisant des grimaces pour signes d'approbation, et roulant des yeux qui me rappellent ceuxdeBrunet dans le de'sespoir de Jocrisse. Le porteur de cette singulière physionomie est un grand hooime en habit vert râpe', d'une tournure commune, et que des manières à pre'tention rendent encore plus ridicule.
«c Quel est ce personnage? dis-je à un )) de mes voisins. — C'est le mari de cette 3) dame qui joue de la basse. — Quoi ! une :> figure aussi disgraciée s'approche de cette )) jolie tête ! . . . quel dommage ! il me semble » voir un satyre à côté d'une Hébé. — La » dame paraît cependant chérir son mari. n. 7.
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)> — On voit bien que c'est une étrangère! » Et que fait ce mari? — Rien ; c'est un )> baron. — C'est un baron!., je ne m'en ;» serais jamais doute ; il a plutôt l'air d'un » cordonnier. Mais en Allemagne tout le » monde est baron , comme en Russie tous ;) les soldats ont des croix ; cela ne tire pas )» à conse'quence. »
M. le baron de Witcheritche , qui tout en roulant ses yeux s'était sans doute aperçu que je le regardais , vient à moi dès que sa femme a fini , et me sourit pour entamer la conversation. J'ai remarqué que les Allemands sourient beaucoup en parlant.
C'est dommage que l'on ne puisse pas rire au nez des gens , car M. le baron de Witcheritche a une figure bien plaisante , surtout lorsqu'il fait l'agréable. Voyons ce qu'il me veut.
<t Che cage que monsir est aussi amadeur î) sur les basses... Monsir est très-fort beau- 5) coup beut-être? — Moi, monsieur !... vous 5» vous trompez ; je nen joue point. — Oh ! -) fous fouloir pas tire ; che tevinais tout de
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)> suite le fondement de la bensëe des ber- 3> sonnes tans les fiquires. — Peste , vous 3» êtes bien heureux , monsieur le baron de ;> Witcheritclie! — Chavais fait l'ëtute du » cœur humain ! che me connaissais bar- :> faitement tans le physsionomique. — » Comment dites-vous , monsieur le baron ? i) — Che tis que je connais moi en phys- )» sionomique. — Je ne comprends pas du :) tout ! — En physsionomique. — Ah ! vous » voulez dire en physionomie... ;>
M. le baron s'éloigne sans me sourire.
Le meilleur moyen de se débarrasser d'un e'tranger, c'est d'avoir l'air de ne le point comprendre.
Mais mon petit dialogue avec M. de Witcheritche m'a fait manquer la romance de M. Crachini : j'en suis fâché; il mêle toujours à ce qu'il chante une pantomime qui en double le mérite. Pandant que d'autres amateurs se font entendre , je cherche des yeux Raymond ; car ne pouvant encore trouver une place auprès de madame de Marsan 5 je ne serais pas fâché d'avoir
80 M0^ voisis
quelques renseigneriiens sur son compte , et mon voisin est l'homme qu'il me faut pour cela.
Il n'est pas dans le salon. Je passe dans la petite pièce ; mon entrée fait finir un cliuchotement fort anime entre Yauvert et une dame blonde qui est depuis une heure dans la salle à manger , occupe'e à chercher son schall parmi une foule de chapeaux , de fichus et de schalls jetés pêlemêle sur le lit des époux.
« Est-ce que vous nous quittez de'jà? dit » Vauvert d'une vois tendre, et regardant 3> derrière lui si sa femme ne vient pas. —
Oui , il est tard ; il faut que je rentre. —
^lon neveu va vous reconduire... Fri-
quet !... Friquet !... >
Friquet arrive et jure entre ses dents d'être obligé de reconduire la dame blonde ; il met deux heures à chercher son chapeau , en criant aux oreilles de la dame que cela l'ennuie de ramener tout le monde et de sortir aussi tard. Son oncle lui tire les oreilles, et moi je vais trouver Piaymond
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qui est allé passer sou humeur à la fenêtre du vestiaire.
«t Vous ne cliantez donc pas , mon voi- )» sin ? — Est-ce qu'il y a moyen de faire » quelque chose ici!. ..je vous le demande!... )• c'est un de'sordre!.,. un fouilli!... on ne )» s'y reconnaît pas!... J'ai dit cent fois à )» Vauvert de faire un programme et de le )» coller sur la glace ; de cette manière tout î> irait par ordre. Mais non!... il ne s'en- )» tend à rien !... il s'amuse à pincer les ge- )) noux et autre chose aux petites filles qu'il » peut trouver dans les coins , au lieu de » s'occuper de son concert. — Il est vrai )> que cela pourrait être mieux ordonné. — )» Nous faire jouer un concerto de basse qui » n'en finit pas!... et pour nous écorcher )) les oreilles!... D'ailleurs, une femme qui 1) joue de la basse , vous direz ce que vous )) voudrez , mais c'est toujours fort ridiî» cule!... cela me fait l'effet d'un homme » qui raccommode des bas , et madame la :> baronne ferait bien mieux de raccommo- ;> der les siens , que de faire des staccati et
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5) des arpèges. — Que dites-vous donc ? une )) baronne raccommoder des bas ! — Ah ! :) laissez-moi donc!... je crois que cela fait î> un joli baron!.... Je l'ai vu l'autre jour ;> sur le boulevard du Temple , achetant )) des pommes à un sou le tas... et il mar- 2> chandait encore!... Il achète pour son :» dîner du boudin à l'aune; et quelqu'un ) qui a e'të chez lui m'a dit qu'on y offrait -> pour rafraîchissemens des groseilles à ;> maquereaux. Mais ce Vauvert est uni- )> que ! il veut nous faire croire qu'il reçoit » chez lui des princes !... des ambassadeurs 5> peut-être!.... tandis que sa maison est )» l'arche de Noé. — A propos , vous con- )» naissez , à ce qu'il me paraît , madame
;> de Marsan — Madame de Marsan!
:> oui, certainement ! je vais à ses réu-
;> nions. C'est une belle femme , coquette , » comme vous devez le voir ; mais elle a de :> l'esprit , de l'aisance, de la tournure ; c'est » une femme qui se donne vingt-huit ans > et qui en a bien trente-deux. On lui a î» connu plusieurs passions ; mais comme
)» elle ne s'affiche pas , qu'elle coDserve î) toujours le décorum, il n'y a rien à dire : )» les mœurs avant tout. Le mari est un )> assez bon enfant, très-madré, dit-on, ;» pour ses intérêts. C'est un homme qui » fait des affaires, mais non pas comme j> ces malheureux qui courent pendant 3» quinze jours pour escompter un billet )> sur lequel il leur reviendra sept à huit 51 francs de commission , ou qui vont offrir » mystérieusement des maisons que l'on » trouve inscrites dans les petites affiches !... !» celui-ci s'y entend ; il gagne beauco^jp )» d'argent. Il a une superbe maison de 2» campagne au-dessus de Saint-Denis, dans )♦ laquelle madame a fait construire un joli :» petit théâtre : je dois même y jouer )) bientôt ; c'est une connaissance pré- » cieuse ; on s'y amuse beaucoup. Quant à » moi, j'y suis déjà allé... deux fois, et je 3» sais qu'ils font le plus grand cas de moi. )» Si vous voulez , mon cher ami, je vous y )> mènerai : présenté par moi , vous serez 5» bien reçu. — Je vous remercie. Mais ,
5) vous le savez, je n'aime pas à me faire préî> senter. »
Raymond me quitte pour retourner près du piano ; il n'a pas perdu l'espérance de se faire entendre. Je suis au fait de tout ce que je voulais savoir sur madame de Marsan. Je rentre dans le salon ; j'ai lieu de croire que cette dame s'informe aussi de moi à mon voisin, et je ne dois pas craindre de rien perdre dans son esprit en e'tant peint par Raymond, qui est de ces hommes qui aiment à ne se donner que de fort belles connaissances. Je suis à mon aise; il m'aura fait très-riche ; ma naissance est honnête ; il m'aura fait naître d'une des plus anciennes familles de France et ainsi de suite. Il peut cependant avoir dit à madame de Marsan que je suis volage , inconstant , trompeur ! mais ces de'fauts-là ne m'ont jamais fait de tort près des dames.
On vient d'exécuter un morceau de harpe ; la personne qui jouait ne s'est trompée que trois fois , ne s'est remise d'accord que deux, et n'a casse que quatre
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cordes , nous n'avons pas à nous plaindre.
Raymond a quitté madame de Marsan pour clierclier un accompagnateur , et menace , s'il n'en trouve pas , de s'accompagner lui - même ; à force de fureter , de presser , de prier, il ramène le jeune Martin au piano ; déjà il tousse et crache, change les chandelles de position , fait fermer les fenêtres , et se dessine pour se donner un faux air de Joconde... Mais un murmure sourd se fait entendre , les jeunes personnes courent à M. Vauvert, les jeunes geus entourent sa femme ; on leur a promis une contredanse ; il est près de minuit , et si l'on tarde encore , on ne dansera pas. Les e'poux se rendent aux prières de la jeunesse. « On va danser, » crie Vauvert, comme un huissier du Palais crie : u silence, î> s'il vous plaît. »
Aussitôt tout est en l'air dans le salon ; les jeunes gens courent inviter les dames ; on range les chaises pour se faire de la place , on prie ceux qui ne dansent pas de
se réfugier dans les coins.
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Raymond est reste la Louche ouverte devant le piano ; il pense se tromper, il ne peut revenir de ce qu'il voit . je crois qu'il va entamer son air... mais au lieu de la ritournelle de Joconde , c'est une figure de pantalon que joue le jeune Martin. Mon voisin ne peut digérer ce dernier trait , il saisit sa musique d'une main que la colère rend tremblante , et son rouleau sous le bras , traverse le salon en passant comme un furieux au milieu des danseurs , et se faisant donner des coups de pieds par les jeunes gens qui sont en train de balancer; mais dans ce moment, je suis persuade' qu'il ne les sent pas. <; M. P\.aymond s'en va de ;» mauvaise humeur, ;> dit en riant à madame Yauvert , une dame coiirëe à la ]Ninon, mais dont les cheveux défrise's flottent en longues mèches au grè du vent, quoiqu'elle ait la 2:)rëcaution de n'ôter ses papillotes que sur l'escalier. »: — Tiens, çà m'est » bien e'gal , re'pond madame Vauvert ; il ;» nous ennuie avec ses airs ou ses vers qu'il .) veut nous lire : c'est toujours la même :> chose!... )>
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En ce moment Raymond , que je croyais <le'jà loin , paraît à la porte du salon et d'un air impatient s'ëcrie : « Mon chapeau , 1) madame Vauvert, je veux mon chapeau, 2» où est-il?... C'est une chose terrible qu'on 5) ne puisse jamais retrouver ses affaires 1» chez vous. — Pardi ! il n'est pas perdu... j) votre chapeau... Ah! mon dieu! et mon 3) chat que je ne vois plus... Je l'avais assis 3» sur une chaise contre la chemine'e... i> pourquoi l'a-t-on dérange?... ce pauvre •^ Moumoute ! . . . La porte du carré qui est » souvent ouverte ! il est sorti et on me le :) volera... Moumoute!... Moumoute... »
On continue de danser sans faire attention aux plaintes de madame Vauvert et aux réclamations de Raymond ; les personnes qui dansent veulent se dédommager par un moment de plaisir de plusieurs heures d'ennui ; et celles qui craignent que leur tour ne vienne pas , vont reculer l'aiguille de la pendule pendant que Vauvert a le dos tourné et que sa femme cherche son chat.
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J'ai invite madame de Marsan , et après bien des façons elle a consenti à figurer avec moi. c Quelle singulière maison ! me » dit-elle. — Je la trouve charmante , puis- )» que je vous y ai rencontrée. — Mais » comme il est probable que vous ne m'y 3) rencontrerez plus et que je désire cepen- 3> dant vous revoir, j'espère, monsieur, î> que vous voudrez bien me faire le plaisir 3» de venir entendre un peu de musique n chez moi. »
J'accepte, comme on le pense bien, et après la contredanse, je rôde autour du mari avec lequel j'entame la conversation. Je lui parle spe'culations, maisons, châteaux, affaires de bourse, j'ai soin, sans affectation, de me nommer , de parler de ma famille, de ma fortune ; en toute autre maison je n'agirais pas ainsi ; mais dans une re'union bien mêlée , je ne suis point fâche qu'il ne me confonde pas avec des personnes trèsestimables peut-être , mais qui ne sont que cela , et auprès de bien des hommes ce n'est pas assez pour être distingue. Au total je
gage que M. de Marsan me trouve fort aimable ; il est si facile de prendre les gens par leur endroit sensible !... lorsqu'ils en ont un toutefois.
Quand les demoiselles se mettent à la danse , c'est comme un poète qui vous re'cite ses vers ; il n'y a plus de raison pour que cela finisse. Cependant madame Vauvert qui trouve que l'on fait trop de bruit et craint de fâclier son propriétaire, a déjà dit plusieurs fois : « Celle-ci sera la der- )> nière. :> Mais la dernière ne finit jamais.
Lorsque Friquet, qui vient de rentrer, fort en colère d'avoir e'te' oblige' de reconduire une dame , se glisse derrière les danseurs , va regarder la pendule et court dire à son oncle qu'on recule' l'aiguille qui ne marque que minuit tandis qu'il est une heure.
Vauvert consulte sa montre ; il voit que son neveu a raison , et pense qu'il faut montrer du caactère, et qu'il y va de sa dignité' de mettre promptement sa société' à la porte.