CHAPITRE V
Le bou(juet.
Nous causons en voiture de la soire'e musicale de M. Vauvert. Madame de Marsan en rit beaucoup ; M. de Marsan hausse les épaules, et dit que la manie de briller gagne toutes les classes de la socie'te' ; que l'on ne croit plus pouvoir s'amuser en famille ; que l'on n'aspire qu'à sortir du cercle où le destin nous a place's ; que les hommes deviennent tous les jours plus avides de plaisirs ; que pour satisfaire ce besoin impérieux , l'artisan sacrifie sa semaine de travail , l'ouvrier ses e'conomies , le marchand son fonds de boutique , le commis les trois quarts de ses appointemens , et de
là les embarras, les emprunts, les dettes, les faillites... Le résultat , c'est qu'il faudrait calculer ses revenus avant de donner des dîners , des soire'es et des bals.
« Il me semble , dit madame de Marsan , » que les soire'es que donne M. Vauvert » ne doivent point le ruiner. — Cela vous » semble ainsi, madame, parce que vous » n'avez remarque' que l'ensemble de la )» chose, qui, j'en conviens, n'offre rien 5) de brillant au premier coup d'œil. Mais 3) pour un petit commis , ces quinquets , 5» ces bougies aux pupitres, ce piano que 3) l'on loue ; cette musique , ces instrumens » que l'on fait apporter , et enfin ces mo- 3> destes rafraîchissemens : tout cela, ma- )» dame , est pour un employé à dix-huit » cents francs aussi coûteux que l'est pour » un banquier une fête brillante , dans la- » quelle on offre tout à profusion. La diffé- )» rence qui existe entre le banquier et le » commis , c'est que l'on vante partout la » fête du premier , tandis que l'on se moque 3> de la soirée du second , où l'on ne se rend II. 9
;» que pour persifler ceux qui se gênent » pour faire rire à leurs de'pens. )>
M. de Marsan a raison, voiJà un mari qui parle fort sagement. Je l'approuve, d'abord parce que je pense comme lui à ce sujet, ensuite parce que j'ai mes raisons pour être toujours de son avis.
M. de Marsan demeure à l'entre'e du faubourg Saint-Honore'. Je ne puis retenir mon envie de rire en apprenant son adresse , parce que je me rappelle ce maudit cocher qui , le soir où je voulais suivre le vis-à-vis , m'a conduit dans le haut du faubourg Montmartre ; mais je rejette bien vite ma gaieté' sur un souvenir du concert, et comme en effet il nous en reste de fort comiques , on trouve cela très-naturel.
On me descend rue Saint-Florentin , après m'avoir engage à venir entendre , non pas un concert, mais un peu de musique , ce qui est bien diffe'rent , car j'avoue que je n'en ai pas entendu au concert d'amateurs de M. Vauvert.
Me voilà devant ma porte ; je songe à ma
nouvelle connaissance , je n'ose encore dire à ma conquête ; mais je m'en flatte en secret. Cependant je n'ai pas oublie' cette séduisante Caroline qui m'a donne' rendezvous pour le lendemain. Mon imagination a de ^quoi rêver : quelle source de plaisir l'avenir me promet ! Je n'y vois 'que des roses , et mon esprit charmé veut faire prendre le change à mon cœur , qui fait ce qu'il peut pour trouver dans tout cela quelque chose pour lui.
Je suis monte sans lumière , car il est fort tard, etmadameDupontëteintson réverbère à minuit. Me voici à ma porte , je vais ouvrir... En voulant mettre ma clef dans la serrure, mamainrencontrequelquechose...
ce sont des feuilles des fleurs c'est un
bouquet que l'on a placé là ah! je sais
bien qui! ...
J'entre chez moi ; mon briquet phosphorique me procure de suite de la lumière, et je puis examiner mon bouquet. Il est charmant! de la fleur d'orange, quelques
roses , quelques oeillets et des pensées qui
entourent cela ; le tout est noué avec une petite faveur blanche. Aimable Nicette!... tu penses donc toujours à moi? tu n'es pas ingrate! oh! non, tu as un bon cœur et tu es sage ; quel dommage qu'avec ces deux qualite's si précieuses tu sois née dans une classe obscure! non que je croie quêtes pareils ne sauront point apprécier tes vertus, mais moi je ne puis que les admirer; tu seras un trésor pour d'autres ; tu ne seras rien pour moi 5 il faut que je cherche ce trésors-là dans le grand monde ; il y en a sans doute ; mais ils ne sont pas tous aussi séduisans.
Comment a-t-elle fait pour placer ce bouquet dans ma serrure? S'il n'était pas
si tard, je descendrais interroger ma portière : attendons à demain. Raymond qui voit tout, doit avoir vu le bouquet ; peutêtre!... il était si préoccupé de son air de Joconde!...
Je voudrais être au lendemain pour interroger madame Dupont. Je ne me lasse pas de sentir et d'admirer le bouquet de
Nicette; je regarde toutes ces pensées... Ah! je la comprends ; c'est la reconnaissance qui dit cela. Pauvre petite ! elle aime son bienfaiteur : c'est très-naturel ; mais jolie comme elle l'est , bientôt les amans l'assie'geront 5 son cœur parlera , et elle m'oubliera ; c'est toujours ainsi que cela se termine.
Je mets avec soin mon bouquet dans l'eau , et je me couche. Je repasse dans ma mémoire les événemens de ma journée.
Madame de Marsan et Caroline y jouent chacune un grand rôle ; ces femmes-là sont coquettes, dans un genre différent, il est vrai ; mais c'est toujours de la coquetterie. Hélas! toutes celles que j'ai connues l'étaient, et au total je ne crois pas avoir été bien aimé, ou du moins je ne l'ai été qu'un moment!... Et qu'est-ce qu'un sentiment qui n'a que la durée d'un caprice , et qui ne résiste pas à la plus légère épreuve? Et ma sœur veut que je me marie ! pourquoi trouverais- je dans une femme ce que je ne rencontre pas dans une maîtresse? Sans n. 9.
102 Mos voisi:^
doute un lien , maintenant indissoluble , des
enfans , des devoirs , les regards du monde ,
pourront empêcher ma femme de m'étre
infidèle , mais toutes ces conside'rations ne
feront pas renaître son amour lorsqu'il sera
éteint.
Ne nous marions pas ; jouissons de la vie; mais je ne sais : depuis quelque temps , au milieu de toutes mes folies , il me semble que je ne suis pas entièrement heureux. Quoique volage , je suis sensible : mon cœur cherche à s'attacher ; ce n'est pas sa faute s'il ne trouve pas un cœur qui lui re'ponde. Depuis quelque temps je n'ai rencontre' que des perfides, des infidèles ; jadis je les quittais le premier ; mais les dernières ne m'en ont pas donné le temps ; il est vrai que j'ai fait la sottise de les mettre à l'épreuve. Soyons plus sage ; prenons les femmes pour ce qu'elles sont, et remercions le hasard lorsqu'il me fera bien tomber.
Qui sait ? peut-être Caroline m'aimerat-elle? peut-être madame de Marsan aurat elle moins de coquetterie?... peut-être la
RAYMO:iD. 103
jeune fleuriste est-elle fort sage?... et quant aux aventures que Raymond prête à madame de Marsan, mon voisin est si mauvaise langue qu'il ne faut pas ajouter foi à tout ce qu'il dit.
Je me berce avec l'image de mes belles ; mais je ne sais pourquoi le souvenir de Nicette vient toujours se mêler à mes projets, à mes espérances. Je crois que l'odeur de son bouquet est ce qui la rappelle ainsi à ma pensée ; mais cette fleur d'orange sent si bon que je ne veux pas l'ôter de ma cbambre. Quelle aimable attention de m'avoir apporté ce bouquet , de l'avoir placé de manière à ce que je ne puisse rentrer chez moi sans le trouver sous ma main î ah ! si les femmes sont coquettes et trompeuses , elles seules aussi sont capables de ces prévenances , de ces soins recherchés, de cette délicatesse de sentiment, qui leur fait trouver dans la circonstance la plus légère les moyens de donner encore des marques de leur amour ou de leur amitié.
Je m'endors 5 mais d'où vient que je ne
104 MOX VOISIS
rêve ni à Caroline ni à madame de Marsan? C'est jNicette que je vois en songe ; c'est toujours elle qui m'occupe!... Ah! sans doute l'odeur de la fleur d'orange me la rappelait encore dans mon sorameiL
AAAAnAAAAA/V1AAAAJ\AAA<VVlAVVVVV^/V\VVV\'VVV\VWV«'VAAAIVVV«\A/V^/VV«AVV^