CHAPITRE VI
La partie fine.
Je dormais encore lorsque madame Dupont vint pour faire mon ménage. Je m'empresse de la questionner ; je veux savoir si elle a vu Nicette.
u Madame Dupont, est-on venu me de- 3> mander hier soir? — Non, monsieur, » personne. — Vous n'avez pas vu monter )> quelqu'un chez moi ? — Vous pensez 5> bien , monsieur , que je n'aurais pas 3» laisse monter sachant que vous étiez )) sorti, n
C'est singulier î comment donc a-t-elle fait pour échapper aux regards de la portière? Elle n'a pas voulu qu'on la vît m'ap-
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porter ce bouquet ; elle pense que cela pourrait me fâcher , et je sens que son présent en acquiert plus de prix.
Pour me distraire de toutes ces pensées, je songe aux commissions dont mon beaufrère m'a chargé. Je sors , laissant madame Dupont arranger dans un carton toutes les fleurs artificielles qui sont encore éparses dans mon appartement ; mais je lui recommande de ne point toucher au bouquet qui est sur ma cheminée.
Voilà pour ma portière une source de conjectures.
iNIa journée est remplie par les courses et les démarches que je suis obligé de faire dans différens ministères , près desquels Déneterre, qui est en train de faire bâtir et veut terminer différentes entreprises , a besoin de renseignemens et d'appui. Je ne suis pas fâché d'avoir eu des occupations ; le temps s'écoule plus vile. Ne croyez pas cependant que d'ordinaire je passe mes journées dans une coupable oisiveté ; non : je chéris les beaux-arts , et particulièrement
la poésie et la musique , et je m'y livre avec ardeur , lorsque mes folies amoureuses m'en laissent le loisir; mais j'avoue que depuis quelque temps je les ai terriklement ne'gligës.
Il est l'heure de songer au dîner. Je n'oublie pas que j'ai pour le soir un rendezvous sur le boulevard Bondy , autour du château d'eau. Pour me rapprocher de l'endroit indique , j^ pense qu'au lieu de dîner , suivant mon habitude , au Palais- Royal , je ne ferai pas mal d'aller dîner sur les boulevards des petits spectacles ; je serai tout porté pour le soir. Dirigeons -nous donc vers le Marais.
Me voilà sur le boulevard du Temple ; je n'ai plus que l'embarras du choix. Je connais tous les restaurateurs ; je ne suis pas en partie fine : il faut donc ne m'occuper que de celui où l'on est le mieux , sans chercher où les cabinets sont plus commodes et mieux ferme's. Je me de'cide pour le Cadran-Bleu : on y est chèrement; mais d'ordinaire on y dîne bien. Allons au Cadran-Bleu.
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Je poursuis ma route et vais passer le jardin Turc , lorsque j'aperçois devant moi un monsieur donnant le bras à une dame. La tournure de Raymond est trop reconnaissable pour que je puisse m'y tromper. C'est lui ; voilà bien sa de'marche, ses gros mollets , ses gestes... c'est bien lui. Quant à la dame , sa figure est cachée sous un grand chapeau ; mais il me semble aussi la connaître. Mon voisin lui parle avec feu; je vois qu'il lui serre le bras; il m'a tout l'air d'être en bonne fortune. Parbleu I je suis curieux de savoir où ils vont... Je voudrais , sans que Raymond me vît , apercevoir la figure de sa belle , dont la tournure ne m'est pas inconnue... Mais ils traversent le boulevard... ils entrent chez un traiteur
qui fait le coin de la rue d'Angoulême
C'est au Me'ridien ; je crois me rappeler qu'on y est servi par des demoiselles, et qu'on y est fort commode'ment : du moins était-ce ainsi il y a quelques anne'es. Qui m'empêche d'y suivre mon voisin?... Le hasard me fera peut-être voir sa belle ; et
Raymond fait tant d'embarras avec ses maîtresses, qui , à l'en croire, sont toujours des princesses et des beautés rares , que je ne serais pas fâche' de voir une de ces merveilles.
Je laisse le Cadran-Bleu à ma droite , et , quitte à dîner moins bien , je vais au Méridien et demande un cabinet. C'est une demoiselle qui me conduit... Nous passons devant une cbambre , d'où j'entends sortir la voix de Raymond ; je me fais ouvrir la pièce à côté.
La cloison qui me sépare du cabinet, où se trouvent Raymond et sa belle est assez mince pour que j'entende leur voix lorsqu'ils ne parlent point bas. D'ailleurs je laisse ma porte ouverte; la leur n'est pas encore fermée, parce qu'on met leur couvert : je puis donc saisir de temps à autre quelque chose de ce que dit mon voisin qui a la malheureuse coutume de parler trèshaut ; habitude qu'il a contractée pour se faire remarquer, et qu'il conserve dans ses incognito.