‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 22 sur 26 · II. lO · texte numérisé non relu

II. lO

ilO M0^ voisiis

D'après ce que j'entends, il me paraît que Raymond se donne beaucoup de mal pour plaire à sa dame , dont il consulte le goût pour le choix du dîner. Voilà , je crois, la troisième fois qu'il lui lit la carte ; elle a bien de la peine à se de'cider pour quelque chose : elle n'aime rien ; elle n'a pas faim , tout lui est indiffe'rent, mais elle demande mille choses qui ne sont pas sur la carte. Je juge facilement d'après toutes ces minauderies , et par les façons de cette dame, que mon voisin n'a pas fait une conquête bien distingue'e : on dirait même que sa belle se moque de lui et qu'elle s'amuse à le faire enrager. Je gagerais qu'il n'en a encore rien obtenu , et j'ai dans l'ide'e qu'il €n sera pour son dîner.

Chaque fois que la voix de la dame se fait entendre, elle me rappelle des souvenirs confus... Oui , je suis certain que je connais cette femme-là : cependant je ne puis dire qui c'est ; j'en ai tant connu qu'il m'est permis de les confondre dans ma me'moire; et puis je ne saisis que quelques mots sans

RAYMOND. ni

suite!... N'importe, je veux la voir... oh ! je la verrai...

Il me paraît que Raymond s'est décide' à faire sa carte lui-même , car je ne l'entends plus parler... La dame fredonne quelques refrains de vaudeville... à coup sûr cette voix-là ne m'est pas e'trangère.

J'entends tirer la sonnette ; la servante monte. Raymond remet sa carte et commande son dîner : la jeune fille descend. La dame veut un fromage fouette que mon voisin n'a pas demande ; il court après la jeune fille pour faire ajouter cela à sa note. En passant devant mon cabinet, dont j'ai eu soin de laisser la porte ouverte, il jette un coup d'œil et m'aperçoit.

« Que vois-je! c'est mon cher ami Dor- » San!... — Moi-même, monsieur Raymond; » et que faites-vous donc ici? »

Ilentre d'un air myste'rieux, en marchant sur la pointe du pied , me montre en souriant le cabinet à côte , et tâche de parler à demi-voix.

« Je suis là... à côté... — Bah !... — Avec...

112 M0\ VOISI»

1. quelqu'un. — Ah! j'entends!... une bonne î) fortune... une partie fine... — Justement. » — Vous êtes un terrible homme : on ) m'accuse d^être volage, trompeur; mais ;> je suis sûr que vous en faites cent fois plus )» que moi. — Il est vrai que je n'en fais pas » mal !... — Et la pesonne? — Oh ! char- » mante !... délicieuse !,.. une femme du :> grand ton , qui a voiture , e'quipage , •-> livre'e!... Nous sommes ici incognito. — )> Je m'en doute bien. — Elle m'accorde au- )) jourd'hui une faveur qu'elle a refusée à :> mille autres. — Que vous êtes heureux !... ;» Vous piquez ma curiosité : ne pourrais-je » la voir ? — Oh ! impossible , mon ami , )> impossible !... c'est une femme qui tient » essentiellement à sa réputation !.,. Sicile » savait que j'ai e'te' indiscret avec un de ■> mes amis , elle m'en voudrait à la mort » et ne me pardonnerait jamais !... — Al- )> Ions , je n'insiste plus; je vois que cela • vous de'sobligerait... Je ne vous fais pas » moins mon compliment d'une aussi belle » conquête. — Il est vrai qu'elle vaut son

i> prix... Vous savez qu'en fait de femmes )> je suis assez difficile... je ne vais pas avec )> la première venue : je tiens au bon ton, )) à la tournure. i>

Je crois que M. Raymond me lance un sarcasme.

u J'aime surtout à vaincre les cruelles ; » avec celles-là au moins il y a du me'rite... » etde la fermeté... vous m'entendez... Mais 5> je gage que ma belle s'impatiente : adieu, )) mon voisin... L'amour et la volupté m'ap- )> pellent... — Ne les faites pas attendre. ;»

Raymond s'éloigne , bouffi de plaisir d'être vu en bonne fortune, et rentre dans son cabinet dont il ferme la porte.

Tout ce qu'il m'a dit augmente ma curiosité ; je parie qu'il m'a fait des contes comme à son ordinaire. Je ne donne point dans ses îiistoires de grandes dames ; et , pendant qu'il me parlait, je le voyais chercher ses mensonges ; il semblait même y mettre plus de détails que de coutume , afin de mieux me faire prendre le change. Vous n'êtes pas encore assez fin pour m'at-

Page 1