II. lO
traper , mou cher Raymond ; c'est parce que vous m'avez vu avec uue petite bouquetière , que vous faites votre embarras et me lancez des ëpigrammes , mais j'ai dans l'idée que votre grande dame ne vaut pas ma simple iSicette.
Ma fenêtre donne sur le boulevard , et en attendant mon potage, j'ouvre la croise'e pour jouir de la vue : je ne suis pas en partie fine, par conse'quent je ne veux pas faire petit jour. Je remarque que cbez mes voisins la jalousie n'est point baisse'e , et j'en conclus de nouveau que les affaires de Raymond ne sont pas très-avance'es.
En regardant les passans, je vois s'arrêter sur le boulevard , devant notre traiteur , un jeune liomme qui ne m'est pas inconnu. C'est ceGerville qui demeure dans ma maison, etcbezquie'tait mademoiselle Agathe la nuit me'morable où je donnai l'hospitalité à Nicette.
Mais que fait-il là?... il s'est arrêté... regarde de côté et d'autre... il paraît attendre quelqu'un...
On vient d'ouvrir la fenêtre chez mes voisins... Bon! peut-être la dame veut prendre l'air et je vais voir sa figure... Mais qu'ont-ils donc?... J'entends pousser un cri, et on referme la fenêtre de suite... il y a quelque chose d'extraordinaire là-dessous... en vérité , je crois que je deviens presqu'aussi curieux que Raymond.
Je me suis retire de la fenêtre , il me semble qu'on parle avec chaleur dans le cabinet voisin ; ma fui qu'ils fassent ce qu'ils voudront! dînons d'abord , car j'ai faim.
Justement voilà la demoiselle qui m'apporte mon potage.
Mais quel bruit!... Raymond sort brusquement de son cabinet ; il entre dans le mien , pâle , défait , tremblant ; et dans sa précipitation , pousse la servante et lui fait renverser ma julienne devant la table!...
«Ah! mon dieu, monsieur, que c'est )^ désagréable! dit la fille en ramassant son î> vase. Vous m'avez fait me brûler joli- » ment... tout ce potage sur mon pied !... » je suis sûre qu'il me viendra de fameuses
116 MON voisi:s
;» cloclies!... — C'est bon , la fille... jevons « paierai votre soupe... — Et mon tablier qui •>> est abîme... et ma jambe?... — Je vous la î> paierai , » re'pond Piaymond qui ne sait plus ce qu'il dit et pousse la fille dehors , puis referme soigneusement la porte.
«'. Ha çà ! que diable avez-vous , M. Raymond?... vous arrivez comme un effare'.
— Ah! mon cher ami, j'en ai sujet!...
une afiaire... une circonstance... ma position est terrible. Attendez que j'aille regarder à la fenêtre... ah! faites-moi le plaisir d,e tirer d'abord le rideau pour qu'il ne me voie pas... — Est-ce que vous devenez fou , mon voisin? î»
Raymond ne me repond pas ; il va regarder à la fenêtre , en ayant soin de se cacher sous le rideau et de ne s'avancer qu'avec pre'caution. Je le vois devenir encore plus blême. « Il est là , me dit-il enfin. — Qui 5> donc? — Gerville. — Ah ! c'est vrai. Eh ;> bien ! qu'est-ce que cela nous fait? — Cela .) me fait beaucoup à moi!... Vous ne savez V donc pas qu'il est horriblement jaloux ,
;> et capable de se porter à des excès terri- 1) blés ! — Après ? — Sachez que c'est pour :> moi qu'il est là... Je suis sûr qu'il me ) guette... et ce n'est pas sans motif, car )> je suis avec sa maîtresse. — Comment !... » serait-ce par hasard mademoiselle Agathe î) que vous m'auriez transforme'e en femme )» à e'quipage... àlivre'e... — Que voulez-vous, n mon cher ami? c'était pour mieux la dé- » guiser... ménager sa réputation... — Oh! > quant à cela, je vous réponds qu'elle n'a 5> rien à craindre... Ah ! ah ! ah ! M. Ray- I» mond... ilvous faut des cruelles!... des fem- 2» mes d'une certaine tournure. — Vous plai- ;) santerez plus tard , mon cher ami , mais 5) maintenant sauvez-moi , je vous en sup- :> plie! Je n'ai d'espoir qu'en vous pour sortir )) de l'affreuse situation où je me trouve... î» -^Expliquez-vous donc. — Gerville va , » j'en suis certain , entrer dans cette mai- ^> son., on lui aura dit que j'y étais... Veuil- :> lez pour un moment prendre ma place, et i> melaisserla'vôtre dans ce cabinet... jelais- '» serai ma porte ouverte; il me verra seul,
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5) et cela dissipera ses soupçons... — Mais )> que ne vous enfermez-vous avec votre !> belle? il n'enfoncera pas votre porte... — 5> Il en serait capable !... ou bien il m'atten- 3> drait sur le boulevard , et si je sortais ■-) avec Agathe , vous jugez que cela ferait 51 une scène!... scandaleuse... et puis nous î> logeons dans la même maison ; vous le » savez ; et s'il s'aperçoit de quelque chose, » comment voulez-vous que je rentre tran- 5) quillement chez moi ?... Il serait homme )> à m'attendre la nuit dans l'escalier. — î) Pourquoi diable alors vous adressez-vous )> à sa maîtresse ? — Que voulez-vous? un .) moment de folie... C'est en restant avec » elle sur notre carre' que cela m'a pris... 5) — Ah ! oui , le matin où vous m'espion- :> niez tous deux.
n — Ah! mon dieu!... il est entre! s'e'crie 3) Raymond , qui vient de donner un coup 3» d'œil sur le boulevard. Mon ami... sau- » vez-moi !... de grâce... allez... je vous re- -> joindrai... »
Sans me donner le temps de lui répondre.
Raymond me met mon chapeau sur la tête , m'entraîne , me pousse hors de mon cabinet et s'y enferme. Je me suis laissé entraîner, et sans savoir encore ce que je veux faire pour mon voisin , dont la bravoure n'est pas la principale qualité', j'entre dans le cabinet où est Agathe , qui pousse un cri de surprise en me voyant.
« Ah ! mon dieu !.... c'est Eugène !.... « comment c'est vous !... C'est toi... — Mais )> sans doute, c'est moi qui me de'vouepour » sauver ce pauvre Raymond, à qui la peur » occasionnera une maladie!... — Ah! ah ! )) ah!... je n'en reviens pas!... — Chut!... » il est là... il peut vous entendre rire , et » il me semble que , dans ce moment-ci, il » trouverait cela mal de votre part. — Yrai- » ment, cela m'est bien e'gal!... ah ! ah ! 5) ah !... Est-ce que tu crois par hasard que » je suis amoureuse de Raymond !... Ah! 3) il est vraiment par trop bête ! et il veut » faire le Lovelace!... Ah! je n'en pouvais » plus!... Lorsqu'en ouvrant la fenêtre j'ai » aperçu Gervillesur le boulevard, j'ai jeté
5> un cri de surprise et suis bien vite ren- 5> trëe : je n'aurais pas voulu que Gerville :> me vît avec Raymond. Ce n'est pas qu'il :« soit jaloux ; mais enfin cela aurait pu lui
> de'plaire. Sais-tu ce que j*ai fait? Il m'est î> venu dans la tête de dire à mon imbe'cille :> que Gerville était horriblement jaloux ; :» qu'il avait des soupçons sur lui depuis :> qu'il avait su que nous étions restes deux M heures en tête à tête sur le carré , et .' qu'enfin j'étais certaine qu'il n'était sur ;> le boulevard que pour nous épier. Plus
> j'en disais ; plus je voyais augmenter la :> frayeur de mon adorateur, qui a encore :> plus d'amour pour sa personne que pour 3> la mienne, quand j'ai ajouté que Gerville •■\ était capable de lui donner un coup de :> couteau... Ah! ah! le pauvre homme a ;> pris son chapeau... et il court encore ! 5> Ah! ah! ah î mais c'est bien galant à lui :i de m'avoir envové une aussi aimable corn- 31 pagnie !... Cependant je voudrais bien n savoir ce qu'est devenu Gerville; je crois 3» qu'il attendait tout bonnement un de ses
3> amis. — Chut!.... on monte l'escalier.... j> Raymond ouvre sa porte : Ecoutons.... )) C'est Ger ville qui parle... »
Nous nous collons contre notre porte que nous entre-bâillons tout doucement, et nous entendons le dialogue suivant, u Tiens!... » c'est le voisin Raymond... — Lui-même... » Je suis bien votre serviteur... Comment )» va la saute? — Pas mal... Quoi! vous dînez
:» seul dans un cabinet? — Oui je suis
5) pre'occupë... j'ai des affaires... J'étais bien
» aise de ne pas être trouble — Je vous
î» laisse , en ce cas. J'attends une personne }> qui m'avait donne' rendez-vous sur ce 5» boulevard; mais il se fait tard et je vais i> dîner... Ronjour, voisin, bon appe'tit... :> — Votre serviteur... )>
Gerville ferme la porte du cabinet de Raymond et entre dans un autre en passant devant notre chambre.
i: Voyez, mademoiselle , dis-je à Agathe,
1» de'cidez-vous : auquel de ces messieurs
» voulez-vous donner la préfe'rence? — Oh !
n il me vient une idée charmante !... — En-
n. II
122 MOS VOISIX
j» core quelque folie , car tu ne rêves qu'à » cela!... — Oh! celle-ci sera unique... Se- 5) conde-moi , mon cher Eugène, je t'en ît prie. ■>
Et , sans m'en dire davantage , Agathe se met à marcher à grands pas dans le cabinet ; elle remue les chaises , en jette quelques-unes à terre , et tout en faisant ce tapage, s'e'crie de temps à autre : »'• Mon n ami, ne te fâche pas!... je t'assure que » tu es dans l'erreur... Je te promets que je '» n'ai pas vu Raymond!... que je ne l'aime » pas!... Demande à Dorsan... il m'a offert !» à dîner , parce qu'il attend une dame... »
Je commence à deviner le plan d'Agathe , elle veut faire croire à Raymond que Gerville est avec nous , et pour la seconder , je fais à mon tour du bruit pour deux , et tâche par momens d'imiter la voix de Ger^ ville. Fatigue's de notre comédie , nous nous arrêtons enfin 5 Agathe me fait un signe que je comprends ; je sors du cabinet dont elle referme la porte , et j'entre doucement dans celui de Raymond que je trouve pal-
RAYMOKD. 123
pltant et à demi-mort d'effroi devant un Jbeefsteak aux pommes de terre.
Je referme la porte sur moi avant d'aller à lui , et je mets un doigt sur ma bouche ; nous avons l'air de deux conspirateurs. Cette fois Raymond parle si bas que j'ai bien de la peine à l'entendre.
« Il est là... lui dis-je en montrant mon » cabinet. — Oh! je ne le sais que trop... » je l'ai entendu... Mais comment se fait-il? » — Nous l'avons cru descendu : nous avons » ouvert notre porte ; mais il était là aux » aguets ; il a vu Agathe et il est entré : de )> là une scène terrible ! parce qu'il se doute )> qu'elle est venue ici avec vous ! car ce n'est » pas de moi qu'il est jaloux ! . . . — Oh ! par- » bleu ! je ne sais que trop que c'est de » moi... J'ai bien vu tout à l'heure qu'il ne » croyait pas ce que je lui disais... Il avait î) des doutes... il nous a peut-être vus passer » sur le boulevard !...■ — Gela serait bien pos- )) sible : aussi vous êtes d'une imprudence! » quand on fait une semblable partie , on » prend une voiture , et l'on entre chez le
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» restaurateur par la porte de derrière...
:> — C'est vrai!... vous avez raison... nous 5) aurions dû entrer par derrière! mais je )> vous assure bien que c'est par là que je 3) sortirai. — Il a cru d'abord que j'e'tais votre !» confident... que je n'e'taislàquepour vous ;> servir. . . Au fait je m'expose un peu pour
!» vous — Ali! mon clier Dorsan ! je
;> n'oublierai de ma vie ce que je vous dois!...
!» — Enfin cela commence à se calmer
n Agathe est parvenue à lui faire entendre :> raison... elle lui dit qu'elle n'est venue » ici que pour le g-uetter... C'est elle main- » tenant qui joue la jalousie... — Oli ! oh!...
!) c'est délicieux! c'est charmant! ces
!» femmes se tirent toujours de tout ! — Je !» voulais les laisser dîner seuls ; il ne le n veut pas. Je suis sorti sous pre'texte de :« commander le dîner. — Il l'est , mon cher
!» ami et j'aurai soin de le payer. Je ne
!» veux pas vous mettre en frais , quand :> vous vous sacrifiez pour me servir. — !» Comme vous voudrez... je vais donner le .» mot à la fille ; puis nous nous mettrons à
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n table. — Allez, mon ge'ne'reux ami... dë- » fendez-lui bien de parler de moi. . . — Soyez ). tranquille. — Ah! je n'ai plus qu'une
!. crainte — Qu'est-ce donc? — Tout à
)) l'heure , voulant faire une surprise à » Agathe, je me suis amusé, pendant qu'elle )v avait le dos tourne' à glisser mon portrait )) dans sou ridicule. — Votre portrait ! Oui , » c'est-à-dire une de mes silhouettes... vous )) savez bien... que j'ai colle'e sur un fond )) rose, bordé de petits amours... Si, en -,) voulant prendre son mouchoir , Agathe :> faisait tomber cela... ou ne sachant pas » ce que c'est, voulait le regarder... — Peste! î) cela ferait un beau tapage !... c'est pour 3> le coup que Gerville dirait que je m'en- 5» tends avec vous pour le tromper!... — 5> Tâchez, mon ami, tâchez qu'Agathe ne :> se mouche point ! — Je ne puis pas ré- ^ pondre de cela , mais je lui ferai signe de î> se moucher dans sa serviette ; cela ne ;• peut pas vous compromettre. — C'est cela
n même — Adieu! une plus longue ab-
■A sence lui donnerait des soupçons. »