‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 24 sur 26 · II. II · texte numérisé non relu

II. II

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Je quitte Pxaymond , qui , cette fois s'enferme dans son cabinet. Je retourne près d'Agathe. La fille arrive avec le dîner ; elle paraît surprise du changement de cavalier : deux mots . et une pièce de cent sous que je glisse dans sa main . la mettent de suite dans nos intérêts. Elle promet de dire au gros monsieur que nous sommes trois, et elle s'éloigne enchantée de pouvoir s'a muser aux de'pens de celui qui lui a fait renverser un potage sur ses pieds.

*'. Maintenant dînons , dis-je . en me metn tant à table près d'Agathe : il faut con- » venir que nous l'avons bien, gagné. Je ne î) m'attendais guère à dîner avec toi , je ;> l'avoue! — Oh! ni moi!... mais les plaisirs 2) impromptu sont toujours les meilleurs. » — Il est certain qu'il y a un mois nous » étions déjà bien raisonnables dans nos » tête-à-téte ! . . . — Tiens . nous avons bien !) fait de nous quitter : on se retrouve avec î» beaucoup plus de charme!... — Oh ! je sais :> que tu aimes passionnément la variété. •-) — Non , mon ami , ce n'est pas tant la va-

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>» rlétë que le fruit défeudu, et quand je i> pense que Gerville est à notre droite , -* Pxaymond à notre gauche !... et que je suis ;> parvenue à ne point manger avec lui le !> dîner qu'il a commande... ah! ah! ah!...

)> — Ne ris donc pas si fort — Au con-

M traire!... cela le rassure... il pense que Ger- )» ville est de bonne humeur... Ah ! ah î ah ! )> cela lui rendra l'appe'tit. »

Agathe est d'une gaieté folle ; elle est oblige'e de tenir sa serviette sur sa Louche pour e'touffer les élans de sa joie ; le plaisir de tromper deux hommes à la fois donne à sa figure une expression nouvelle : jamais , je l'avoue, je ne l'ai vue si jolie. Elle m'agace, me pince, me lutine, m'enlace dans ses bras... Ah ! mademoiselle Agathe ! vous êtes bien perfide, mais bien séduisante! Depuis quelques jours, d'ailleurs, je ne fais l'amour qu'en œillades... et je sens qu'il faut rendre la mystification de E.aymond complète... Ah! mon pauvre voisin î... et si vous saviez avec quelle ardeur Agathe vous mystifie.

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Mais nous entendons monLcr ; c'est la demoiselle qui nous sert. Cette fîlle-là a du tact et de la pëne'tration : elle tourne au moins trois fois la clef dans la serrure avant d'ouvrir notre porte. On nous apporte le premier service. Je goûte le vin : c'est du volnay , première qualité.... Peste! mon voisin est gourmet.

<c Oh! vous aurez un joli diner, dit la !) fille en riant : ce monsieur n'a rien )> oublie'... Champagne... dessert... et puis ;> le coup du milieu. — Ah ! nous aurons » le coup du milieu , dit Agathe : mon ;) ami , il ne faudra pas l'oublier , entends- ;> tu? — Sois tranquille. Ah! dites donc, ;> la fille , et le voisin vous a-t-il questionî> née ? — Oui , je lui ai dit que madame ') dînait avec deux messieurs : il a l'air un » peu plus tranquille. — C'est fort bien. »

Nous fêtons le dîner de Pxa^^mond. 11 est délicat et recherché. Dans un moment de calme, je prie Agathe de m'apprendre par quel hasard elle est venue dîner en partie fine avec mon voisin qu'elle n'aime pas.

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<i C'est pour mieux me moquer de lui , me

> dit-elle. Depuis le jour où nous sommes :> reste's sur ton carré pour voir ta petite 3) bouquetière, Raymond s'avise de me faire :» la cour. Il me poursuit avec ses déclaraî) tions et ses billets doux , que je reçois

> pour les montrer aux demoiselles du ma- 1» gasin ; ce qui nous fait beaucoup rire , ;> car son style est aussi plaisant que sa •) personne. Il m'avait déjà demandé vingt ;• rendez-vous , lorsqu'aujourd'hui je l'ai ;) rencontré à la porte Saint-Denis : j'allais 5» rentrer chez moi , je venais de chez Ger- » ville,quejen'avaispointtrouvé. Raymond î) me prie , me supplie de venir dîner avec

> lui chez un traiteur : je le refuse d'abord; ;> mais bientôt le désir de me moquer de i« lui , de rire à ses dépens , de m'amuser )» enfin , me fait changer de résolution. :» Tu sais d'ailleurs combien je suis étour-

;» die Je ne pensais pas justement ren-

n contrer Gerville , auquel je t'avoue que -» je tiens fort peu : j'accepte donc et je me » laisse conduire dans un cabinet particu-

;> lier j^ar le pauvre Raymond , qui croit » son triomphe assure , tandis que je n'ai ;. jamais eu l'intention de lui rien accorder.

1) — Buvons à sa saute'. — \ olontiers

)> Est-ce le coup du milieu?.... — Un mo- M ment ! comme tu y vas ! nous n'y sommes j> pas encore!.... Ce vol-au-vent est de'li- » cieux.... et ce filet saute' au vin de Madère 3) et aux truffes!... — Et ce salmis de per- )» dreaux... encore aux truffes!... Ah! ce » pauvre Raymond ! Voyez-vous la malice î î> il en a fait mettre dans tout!... ;>

La fille arrive avec le rhum et le second service. >: Ah ! mon dieu! dit Agathe, des :> truffes au vin de Champagne ! mais c'est ;> pour en mourir... Et que mange le voi- :> sin? — De la poule au riz, madame. — :) C'est bien , c'est rafraîchissant ; vous lui :• donnerez aussi des pruneaux pour son î) dessert , parce que c'est ëmollient. ;>

La fille nous laisse. Nous fêtons les truffes, le poulet , le buisson d'ëcrevisses , dont Agathe veut envoyer les pattes à Raymond. Nous n'oubhons pas le coup du milieu : ma

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compagne y tient beaucoup ; j'y tiens aussi. Avec son dîner de bonne fortune , ce séducteur de Raymond nous a mis le diable au corps; il me paraît qu'il lui faut des truffes dans ses parties fines ! . . . Mais en me faisant prendre sa place près d'Agathe , il m'a cliarge' d'une terrible besogne!....

« Yenge-toi , me dit-elle à chaque instant, )) venge-toi , Eugène : tu sais que Raymond » est cause que l'on a vu sortir ta petite

)) vestale de chez toi Tu sais qu'il faisait

w aussi des propos dans ta maison , quand

)> j'allais te voir Tu sais que, par sa

5) curiosité et son indiscrétion , il t'a brouillé

3> avec plusieurs dames Venge-toi

)) bien venge-toi toujours!.... »

Que les femmes sont terribles quand il s'agit de vengeance !... Agathe ne me laisse point de répit, et cependant ma rancune commence à s'épuiser : heureusement que l'on apporte le dessert. Allons ! voilà du Champagne maintenant ! et du fromage à la vanille , des massepains , des biscuits à la rose, delà gelée au marasquin, de la Ji-

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queur des lies de madame Amphoux !... Je suis perdu !... Piaymond veut ma mort.

«. Je voudrais bien connaître la mine » qu'il fait maintenant, dit Agathe : va » donc un peu lui parler. )>

Je sors de notre cabinet , qu'elle tient entr'ouvert pour e'couter : je tousse légèrement devant la porte de Raymond : il m'ouvre.

î) Eh! bien! où en étes-vous? me dit-il. 5) — Oh! cela va bien!... cela va très- » bien!.... nous sommes au dessert. — Et )) Gerville ? — Oh ! il ne pense plus à rien ! )) — Je craignais qu'il n'eût fait une scène n à Agathe. Il m'a semblé l'entendre ge'mir, î> soupirer... — C'e'tait de regret... d'amour.. î) et puis elle fait encore semblant d'être ;> jalouse... mais dans le fond, je vois bien 3> qu'elle ne pense qu'à vous. — Oh! elle » m'adore, mon ami!... je n'en saurais 3) douter.. — Votre dîner est délicieux , vous 1) faites bien les choses, M. Raymond. — )> Ah ! oui... je lavais ordonné avec intenn tion!.... je croyais le partager avec elle!..

» Elle sait que c'est vous qui l'avez com- )) mande; elle vous en a la même obliga- :> tion. Je vois dans ses yeux qu'elle ne » mange pas une truffe sans penser à vous. 0) — Chère Agathe!,... Mais j'entends

3» rire il me semble.... — Oui.... c'est

> elle.... Elle rit du bout des dents pour » mieux le tromper; mais le fromage fouetté » m'attend : adieu, mon ami... — Com- » ment vous n'avez pas encore bu le cham- )) pagne?... — Pas encore. — Yous avez » cependant l'air bien e'chaufle.... — C'est » le coup du milieu qui donne cet air-là. 5» — Dites-moi, dois-je partir avant ou après )> vous?... — Mais... avant c'est le plus sage.' » — J'irai me promener dans le jardin du » café Turc... devant le petit pavillon où )» il y a un croissant.... — Je vois cela d'ici. » — Si par hasard Gerville vous quittait î» ou s'il emmène Agathe, vous viendrez

)» me retrouver là — C'est entendu. —

» En ce cas je vous y attendrai Au

» revoir, mon cher voisin... Je vous de- » mande bien pardon de tout le mal que n. 12

5) je vous donne!.... Ce que vous faites :> pour moi aujourd'hui est un vrai trait v d'ami. Je n'ai plus qu'une prière à vous

5) faire veillez sur ma silhouette! faites

5> signe à Agathe pour qu'elle ne touche >» pas à son sac... faites çà pour moi, mon » ami. — C'est de'jà fait. — C'est e'gal , » faites-le encore pour ma tranquillité'. — » Je vais tâcher : au revoir. ;>

Je retourne près d'Agathe , qui rit aux larmes. Je n'avais pas encore pense à lui parler de la silhouette: ce fut le bouquet pour le dessert. Le profil du voisin e'tait colle' sur un papier rose à vignettes , et nous vovous au bas quelque chose d'écrit : ce sont des vers de Raymond ; cela doit être curieux :

« Si moa profil est entouré d'amours .

» C'est que pour vous j'en ressens tous les jours. »

C'est inge'nieux!.... c'est digne de Berthellemot ; seulement comme nous remarquons qu'un des petits amours est sur le bout de son nez, nous trouvons qu'il aurait

dû meilre j'en flaire au lieu de j'en ressens.

Agathe veut d'abord coller mon voisin sur la glace de notre cabinet ; mais elle change d'avis : elle garde pre'cieusement la silhouette dont elle compte faire tirer des copies, qu'elle prétend mettre dans des circulaires amoureuses , faites avec les billets doux de Raymond , et qu'elle adressera à toutes les demoiselles de modes de sa connaissance , en ayant soin de mettre au bas l'adresse de l'original.

Le Champagne achève ce que le dîner tonique a commence' ; nous sommes en train de dire et de faire mille folies. Agathe se bourre de massepains et de gelée; je fais sauter les bouchons ; le vin mousse et pe'tille, et de nos verres passe bientôt sur nos lèvres; nous ne savons plus ce que nous disons ; mais nous savons bien ce que nous faisons ! Agathe ne se contraint plus , et si Raymond e'coute... oh ! cette fois il va croire que nous nous battons.

Mais le Champagne, après avoir moussé lorsqu'on le verse , ne mousse plus ensuite

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qu'en étant fortement secoue et finit enfin par ne plus mousser du tout. Ainsi , lecteurs , s'e'teignent ces volcans qui ont brille du plus vif e'clat ! Ainsi , lectrices , s'e'teindront ces feux charmans que jettent vos beaux yeux et qui vous font faire tant de conquêtes. Tout passe , bêlas ! dans la nature ! tout se ruine , se de'truit , s'ane'antit , tout meurt ! C'est la loi universelle , nous naissons pour cela , et cbaque pas dans la vie eu est un vers le tombeau ; il n'y a pas là moyen d'entrer en arrangemens :

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.

On a beau la prier ; La cruelle qu'elle est se Louche les oreilles

Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane , où le chaume le couvre ,

Est sujet à ses lois , Et la garrle qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois.

Je ne sais pas trop comment le cbampagne m'a conduit à cette citation ; mais au reste je suis certain que vous ne m'en saurez pas mauvais gré ; ces vers-là ne sont déplace's nulle part , je voudrais bien les avoir faits.

Nous sommes donc devenus sages , en action du moins ; je regarde ma montre !... bientôt huit heures... peste! et mon rendezvous... Le Champagne ne m'a pas entièrement fait perdre la mémoire , mais j'avoue qu'Agathe m'a fait perdre une grande partie de mes feux.

Raymond doit être depuis long-temps en faction au café Turc ; quant à Gerville nous l'avons vu partir il y a plus d'une heure ; rien ne nous gêne donc pour sortir. Ma compagne met son chapeau , son schall , et tâche de se donner un air modeste qu'elle ne peut pas parvenir à attraper, même en baissant les yeux; moi, je fais ce que je puis pour avoir un maintien grave et surtout une démarche ferme : ce diable de Champagne me porte toujours à la tête!... Cependant nous pouvons sans inconvéniens nous montrer sur le boulevard : nous ne sommes qu'étourdis.

Nous sortons du Méridien ; Raymond a tout payé : la maîtresse et les demoiselles nous saluent en souriant. *; Est-ce que nous H. 12.

5» avons quelque chose de drôle dans la ') physionomie? dis-je à Agathe. — Non; )» mais crois-tu donc que ces gens-là ne de- )> vinent pas que nous venons de nous mo- ^.« quer de Raymond?... On croit peut-être " que c'est mon mari. — Oh ! ce serait un )' peu trop fort! — Bah! cela s'est vu. — » Nous voici devant le café Turc : entrons- » nous ? — Pourquoi faire ? — Pour relever ;> Raymond qui fait sentinelle. — Qu'il y )) reste. Je n'ai pas envie d'être encore en- » nuye'e de son amour, j'en ai bien assez. M Tout a tourne comme je le voulais ; mais )) comme une pareille aventure n'arriverait •) pas deux fois, je t'assure que désormais .' il ne me mènera plus en cabinet particu- » lier. — Pauvre Raymond! voilà une partie )> fine qui lui sera bien profitable!... mais n j'aperçois le Château d'eau.... quelqu'un 5) m'y attend; je te laisse. — Quoi !... déjà? M — Notre l^ièce est finie, ma chère amie ; ■• nous ne pouvons plus nous être d'au- )» cun secours ; n'attendons pas pour nous » quitter (jue l'ennui succède au plaisir ,

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» et que les fume'es du Champagne soient » entièrement dissipées ; du moins nous gar- » derons de cette rencontre un souvenir n agre'able. — Adieu donc , mou cher Eu- > gène : puissions-nous, en nous retrou- 5) vant encore , nous amuser autant ! »

Agathe s'e'loigne , et moi je yais faire le tour du Château d'eau.

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