CHAPITRE IV
Mon voisin Kavniond.
Je reste cinq minutes sans parler à Nicette. Le soufflet de madame Jérôme a refroidi considérablement mon zèle pour la jeune fille. Je ne puis m'empêcher de re'fléchir aux suites de mes rencontres de la soire'e , et je remarque une secrète fatalité qui semble me faire payer cher toutes mes tentatives de séduction.
PouT avoir suivi une petite ouvrière à laquelle je ne me suis pas permis de pincer le bout du doigt , j'ai été arrosé dans la rue des Pxosiers; pour avoir fait le galant, l'aimable avec une petite-maîtresse qui me lançait des regards fort tendres, j'ai trouvé
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un maudit cocher qui m'a égare dans un quartier très-ëloignë du mien ; enfin pour avoir consenti à servir de protecteur à une jeune bouquetière , que je veux re'concilier avec sa mère , je reçois maintenant le soufflet le mieux conditionne... Ce dernier ëve'ne nient me paraît une grande injustice de la Providence , car en ramenant Nicette chez madame Jérôme, je faisais une fort belle action. Qu'on vienne encore me chanter qu'un bienfait n'est jamais perdu.
Mais la chaleur de ma joue commence à * se dissiper , et ma mauvaise humeur se calme un peu. Ce n'est pas la faute de Nicettesi j'ai c'të souffleté ; prenons bravement notre parti et consolons cette pauvre petite dont ce dernier accident a augmente la douleur.
« Vous aviez raison , Nicette , votre mère )) est méchante. — Oh ! oui , monsieur I... » quand j'vous le disais! J'suis ben de'solëe » de ce qui vous est arrive... mais si vous » n'aviez pas ëtë là j'en aurais reçu hen » d'autres. — En ce cas , je vois que tout
» est pour le mieux. — Ma mère est vive!.., » — C'est vrai. — Elle a la main le'gère ! » — Je la lui ai trouve'e très-lourde ! — » Pour un oui , un non , elle me tape : mais » c'est surtout depuis que j'ai refuse' Beau- 5> visage... Ah! j'suis ben malheureuse !... n pour un rien j 'ferais un plongeon dans » l'canal de l'Ourcq. — Allons , allons , cal- )• mez-vous , le plus presse' maintenant c'est n de savoir où vous pouvez aller coucher, î) puisque de'cide'ment votre mère ne veut )) pas vous recevoir. Avez-vous quelques » parentes dans ce quartier? — Ah ! mon )) dieu non, personne... une tante qui de- 1» meure faubourg Saint-Denis ; mais elle ■'• ne me recevrait pas , elle aurait trop peur » de se fâcher avec ma mère ! . . . — Je vois 5» que madame Je'rôme est la terreur ^énéî» raie. — Hèlas! oui. — Où donc couche- )> rez-vous? — Cheux vous, monsieur, si )) vous voulez ben le permettre, ou sans » çà sur l'pave. )>
Il y avait dans la demande de Nicette quelque chose de si candide ou de si hardi ;
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que je ne fus pas maître d'uu mouvement de surprise. Dans une marchande de bouquets on a peine à croire à l'innocence et à la candeur. Cependant son langage avait un je ne sais quoi si vrai, si persuasif... d'un autre côte ses yeux pleins d'une tendre expression , lorsqu'ils n'étaient pas baigne's de larmes... son petit nez retrousse'... la manière dont elle m'avait pris le bras... cette proposition de venir passer la nuit chez un jeune homme!... tout cela me jetait dans une incertitude que je cherchais en vain à fixer.
Il faut pourtant se décider : Nicette me regarde... elle attend ma réponse... ses yeux sont supplians. Mon cœur est bien faible !... « Venez avec moi... lui dis-je enfin. — Ah ! n monsieur!... que vous êtes bon, que je )> vous remercie. »
Et elle s'empare de nouveau de mon bras , et nous nous acheminons vers la rue Saint-Florentin.
Cette fois la route se fait silencieusement : je songe à la singularité' de l'aventure qui
ra'arrive. Amener coucher chez moi une marchande du coin de la rue!... Et remarquez, lecteur, que je loge rue Saint- Florentin , près des Tuileries : vous devez penser d'après cela que je suis un peu petit-maître , mais un petit-maître qui suit les grisettes... Ah! c'était pour passer le temps. Je ne suis point un fat, d'ailleurs, je vous prie de le croire , et si un penchant que je ne puis maîtriser m'entraîne sans cesse vers un sexe charmant et me fait oublier les rangs et les conditions , je dirai comme la chanson :
« Ce fut par la faute du sort!... n
Mais je ne suis pas non plus de ces gens qui bravent toutes les convenances ; je tiens à ne point passer dans la maison où je demeure pour un homme qui va avec la première venue ; et dans ma maison . comme partout, il y a tant de mauvaises langues I... J'ai surtout un certain voisin... ah I...
Il faut donc éviter que jNicette soit aperçue ; pour entrer, j'espère que cela sera
facile : il est au moÎDS une heure du matin , ma portière sera couchée ; alors quand on frappe elle se contente de demander de son lit : qui est là? puis tire le cordon sans se de'ranger. Nicette pourra donc monter chez moi sans être vue. Mais demain , pour s'en aller !... madame Dupont, ma portière, est curieuse et bavarde. . . comme une portière , c'est tout dire. On se moquera de moi !... toute la maison saura cette aventure ; on la répandra dans le monde... C'est bien embarrassant! mais je ne puis laisser
Nicette sur le pave'. Pauvre petite ! la patrouille qui la rencontrerait , qui l'emmènerait au corps-de-garde comme une vagabonde!... et je crois, moi. qu'elle est honnête ; je crois presque qu'elle est innocente; au reste, nous verrons bien.
Nous avons traversé les ponts, suivi les quais, nous approchons enfin. Nicette ne va plus si vite , elle est fatiguée de sa soirée; et moi donc !... je vous le demande !
<t C'est ici, dis- je enfin. — Ah! tant » mieux, car je suis bien lasse! — Moi
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s aussi, je vous le jure. Je vais frapper. — » Ah! la belle rue. la belle maison! — )> Nicette , vous ne ferez pas de bruit en » montant l'escalier ; vous ne parlerez pas ! •» — Non, monsieur... soyez tranquille; je « n'voulons e'veiller personne. — Chut!... » on ouvre. >
Madame Dupont a demande qui est là , j'ai répondu ; nous sommes dans la maison ; le réverbère est e'teint , il fait trèssombre , c'est ce que je voulais.
<: Donnez-moi la main , dis-je bien bas à 3> Nicette, et laissez-vous conduire... mais :» surtout point de bruit ! — Oui , mon- :> sieur. >
Je la guide dans l'escalier que nous montons le {lus doucement possible. Ce- 2:)endarit je voudrais déjà être chez moi; si quelqu'un ouvrait sa porte ! je ne pourrais cacher Nicette , je n'ai pas méuieun garrick à mettre sur elle : nous sommes en ëte'.
Je demeure au quatrième , car pour avoir un joH appartement de garçon , rue Saint -Florentin , il faut paver très- cher,
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même en logeant très-haut. Sur le même carre' que moi demeure un original de trente-six à quarante ans, d'une figure qui serait insignifiante , si ses pre'tentions ne la rendaient comique ; d'une taille moyenne, et voulant se donner une tournure leste , maigre' un embonpoint qui prend chaque jour plus de dimension. Ayant quatre mille livres de rente , ce qui lui laisse la faculté de ne s'occuper que des affaires des autres ; de plus poète, peintre, musicien; re'unissant tous les talens à ce qu'il dit , et à ce qu'il croit; mais se faisant moquer de lui par les hommes et plus encore par les femmes ; ne'anmoins se fourrant partout , étant de chaque réunion , de chaque hal , de chaque concert ; parce que dans le monde on aime les gens qui font rire , soit par leur esprit , soit par leurs ridicules.
Nous mettions le pied sur mon carré , lorsque M. Raymond ouvrit brusquement sa porte et parut devant nous en chemise, en foulard, une chandelle d'une main, une clef et du papier dans l'autre.
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Je ne sais plus si je dois avancer ou reculer, M. Raymond ouvre de grands yeux, et iSicette part d'un éclat de rire.
Je veux au moins qu'il n'ait pas le temps de considérer la jeune fille ; je fouille vivement dans ma poche pour prendre ma clef... mais elle s'entortille avec mon mouchoir... je ne puis en finir... je ne trouve plus la serrure... plus je me presse . moins
je réussis il semble que le diable s'en
mêle!...
M. Raymond , qui voit mon embarras , s'approche de moi avec un sourire malin , et me met sa lumière sous le nez en me disant : < Permettez que je vous éclaire... » mon voisin , vous n'y voyez pas... vous » mettez à côte'. :>
Je lui rendrais de bien bon cœur le soufflet que m'a donne la mère Je'rôme !... mais il faut se contenir ; je remercie... j'ouvre, je pousse ISicette devant moi... j'entre; je referme ma porte sans e'couter M. Raymond qui m'offre d'allumer ma chandelle.
Mais une idée subite s'offre à moi. Je
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prends un flambeau , je rouvre ma porte, je cours après Raymond, je l'atteins par le pan de sa chemise au moment où il entrait dans un certain lieu... je serre mystérieusement mon doigt contre mes lèvres. Vu l'endroit et la situation, j'aurais dû aussi me serrer le nez.
« Qu'est-ce donc? » demande Raymond en retirant de ma main le pan de sa chemise. <t — Ne dites pas que vous avez vu » Agathe ce soir avec moi!... — A... Aga- » the... comment... mais vous plaisantez? » — Nous venons d'un bal masque... elle » s'e'tait de'guise'e exprès et... — Est-ce qu'il » y a encore des bals masque's au mois de » juillet? — Il y en a tant qu'on veut. C'é- )) tait pour la fête de quelqu'un. — Mais » cette jeune fille... — Elle est bien dëgui- )) sëe, n'est-ce pas? Je gage que dans le » premier moment vous ne l'aviez pas re- » connue. Mais le costume... le rouge... cela » change tout. — Ma foi ! je vous avoue 3» que je ne trouvais pas même de ressem- » blance. — Je compte sur votre discre'tion...
1) Demain je vous expliquerai pour quel î) motif... vous rirez de cette aventure... î» Au revoir, mon voisin... bonne nuit. » Permettez maintenant que j'allume ma H chandelle. — Bien du plaisir, M. Dorsan.»
Je quitte Raymond et je rentre chez moi. Mon voisin n'est pas très-persuade' que c'est Agathe qu'il vient de voir ; mais du moins, par cette ruse, je me suis re'servé une réponse à ses bavardages, et s'il jase, je persuaderai facilement qu'il était endormi et a vu les objets difTérêns de ce qu'ils étaient.
Mais , me direz-vous , par ce mensonge vous perdez une autre femme de réputation. Quelle est cette Agathe que vous mettez si légèrement en avant?
Cette Agathe est ma dernière maîtresse, celle avec qui j'ai rompu depuis peu de temps. C'est une petite marchande de modes, très-vive, très-agaçante, très-délurée; elle m'a fait le plaisir de venir quelquefois me demander l'hospitalité pour la nuit.
Mon voisin l'a souvent vue entrer ou sortir
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de chez moi , par conse'queiit une fois de plus ou de moins ne saurait lui nuire. Vous voyez que sa réputation n'a rien à craindre.
Maintenant que je vous ai appris ce que c'est que mademoiselle Agathe , avec laquelle M. Raymond ignore que je suis brouille', parce qu'il n'est pas mon confident, je retourne près de Nicette ; elle est chez moi , elle m'attend... Il est une heure et demie du matin ; mais jusqu'au jour on peut encore faire bien des choses ! ... Le cœur me bat!... ma foi! je ne sais pas comment la nuit se passera.
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