‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Elle est passée, enfin 1

« Qu'il est donc drôle , c'monsieur ! dit n Nicette en me voyant rentrer avec de la )> lumière. En apercevant c'te tournure , ;> en chemise... ce fichu noué en amour , ce > gros nez... ces yeux étonnés, je n'ai pas :> pu m'empêcher de rire.

:> — Il faut avouer . mademoiselle Ni- )) cette , que vous me donnez bien du tour- » ment!... — Moi , monsieur! ah!... j'vous i> en demande bien pardon!... — Enfin , 5> Dieu merci , nous voici chez moi. Je ne 5) sais pas trop à la vérité comment vous en î) sortirez!... — Pardine!... par la porte, ) comme j'suis venue. — Oh ! cela vous est

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n facile à dire!... enfin!... nous verrons » demain !... i»

Nicette regarde autour d'elle. Elle examine mon logement , mes meubles ; elle me suit dans chaque pièce : je n'en ai que trois : une petite antichambre, une chambre à coucher, et un cabinet où je travaille, où je lis , où je touche du piano , où je fais ce que je veux.

«t Reposez-vous donc , dis-je à Nicette. — » Ah ! monsieur , tout à l'heure... c'est » que!... » Elle regarde mon canapé, 'mes fauteuils, mes chaises ; elle semble craindre d'en approcher. Je ne puis m'empêcher de sourire de son embarras.

u — Est-ce que mon logement ne vous î» plaît pas? — Oh ! que si fait , monsieur , 3) bien du contraire ; mais tout çà est si beau, » si luisant!... j'ai peur de gâter queuque 3) chose. — Oh ! ne craignez rien, n

Je la conduis devant le canapé, je la force presque à s'y asseoir près de moi.

«c Vous le voyez, Nicette, je suis seul , i> vous êtes venue chez un garçon. — Oh î

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> çà m'est égal, monsieur, d'ailleurs je )) n'avais pas le choix!... — Vous ne crai- ;) gnez donc pas de passer la nuit avec moi. :. — Non, monsieur; j'vois ben que vous :» êtes honnête, et que j'n'ai rien à craindre » chez vous. ))

Ah ! elle voit que je suis honnête , dis-je en moi-même, j'ai donc une physionomie Lieu heureuse. Cependant je ne suis pas mal ; quelques femmes disent que je suis fort bien, et cette jeune fille ne craint pas de passer la nuitseule avec un joh garçon!... je lui parais peut-être laid.

Ces réflexions me taquinaient ; tout en les faisant, je regardais Nicette plus attentivement que je n'avais pu le faire jusqu'alors. Elle est vraiment fort bien!... une figure à la fois piquante et douce , de la physionomie , rien qui ressemble à ce que l'on rencontre ordinairement dans une bouquetière : elle n'a de ses fleurs que la fraîeheur et les charmes , et c'est la fille d'une fruitière!... de la mère Jérôme! Il y a comme cela des bizarreries dans la nature ; mais il

faut avouer que le hasard m'a cette fois été favorable. Je commence à ne plus me plaindre de ma soirée ; j'oublie la grisette et la petite-maîtresse , je ne pense plus qu'au charmant minois qui est à mes côtés.

Tout en regardant la jeune fille, je me suis rapproché d'elle ; j'ai passé doucement mon bras autour de sa taille , et plus l'examen est favorable, plus je serre le déshabillé rouge.

Nicette ne parle pas, mais elle me semble agitée ; son sein se soulève plus fréquemment, sa respiration devient plus courte... Elle tient ses yeux baissés... Tout à coup elle se dégage brusquement , se lève et me demande d'une voix tremblante où elle doit passer la nuit.

Cette question m'embarrasse : j'avoue que je n'ai pas encore songé à cela. Je regarde Nicette... Elle tient toujours ses beaux yeux baissés... Craindrait-elle de rencontrer les miens?... m'aimerait-elle déjà? et... Allons!... voilà le maudit amour-propre qui va au galop !

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«c Nicette... nous avons le temps de penser 5» à cela... Est-ce que vous avez envie de )> dormir? — Oh! non, monsieur, ce n'est )) pas cela. — Ali ! c'est donc une autre :> raison? — Je ne veux pas vous gêner... )> vous m'avez dit aussi qu'vous e'tiez fatigue. j) — C'est fini , je n'y pense plus... — Oh ! :> c'est égal , monsieur , dites moi où je puis » rester. . . J'vas aller dans l'autre chambre. . . 5) J'serai très-bien sur une chaise, et... — » Passer la nuit sur une chaise î... allons, ;> vous n'y pensez pas!... — Oh! que si, :> monsieur , je n'suis pas difficile. — N'im- ;> porte , je n'y consentirai point; mais as- :> seyez-vous donc , Nicette , rien ne nous !) presse maintenant... venez donc... Est-ce :) que vous craignez d'être près de moi? — 5) jNon, monsieur. ;>

Elle se met cependant à l'autre bout du canapé'. Sa rougeur , son trouble me décèlent une partie de ce qu'elle éprouve. Moi-même je suis embarrassé... quoi? avec une bouquetière... et précisément, c'est parce que c'est une bouquetière que je ne

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sais comment, m'y prendre. Je vous jure, lecteur, qu'auprès d'une dame du grand monde ou d'une grisette, je serais de'jà plus avancé.

<c Nicette , savez-vous que vous êtes char- » mante ! — On m'I'a dit queuquefois , » monsieur. — Bien des hommes doivent » vous faire la cour. — Ah ! il y en a qui » veulent m'enjoler en venant m'acheter ). des bouquets; mais je ne les e'coute pas. » — Pourquoi pensez-vous qu'ils veulent » vous enjôler? — Ah! parce que ce sont » de beaux messieurs... comme vous. — Si » je vous parlais d'amour, vous penseriez )> donc... — Que vous voulez vous moquer 5» de moi : pardi ! c'est tout simple !... ;>

Voilà un début qui ne me promet rien de bon. N'importe , je continue , et insensiblement je me rapproche de la petite.

u J^ vous jure , jNicette , que je ne me » moque jamais de personne !.... — Tous )> les hommes disent çà!.... — D'ailleurs )> vous êtes assez jolie pour inspirer une î) passion. — Oui!... une passion d'quinze

» jours!... oh! je ne donne pas là dedans ! » — D'honneur vous êtes trop bien pour )» une bouquetière. . — Bah! vous plaisan- )i tez... — Si vous vouHez , Nicette , vous )» pourriez trouver mieux que cela. . . — Non, » monsieur , non , je n'veux vendre que 1» des bouquets... oh! je n'suis pas vanij) teuse... J'ai refuse' Beauvisage qui a des » ëcus , et qui m'aurait donné des de'sha- 5» bille's d'indienne , des bonnets à la gla- 5» neuse et des chaînes de similor ; mais H tout çà n'm'a pas tente'e ; quand on n'me )> plait pas , rien ne peut me faire changer » d'idée. »

Elle n'est pas intéressée , il faut donc lui plaire pour en obtenir quelque chose : tâchons de lui plaire... Mais j'ai un malheur, lorsque je veux faire l'aimable je ne sais plus ce que je dis ; c'est ce qui fait que je reste pendant dix minutes sans rien dire à Nicette, me contentant de pousser de profonds soupirs et de tousser pour ranimer la conversation. Mais Nicette n'y entend pas malice , ou c'est peut-être pour se moquer de

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moi , qu'elle me dit avec un grand sangfroid : u Vous êtes bien enrhumé, mon- » sieur. »

Allons ! je rougis de ma sottise : rester gauche » t timide près d'une marchande de bouquets! ah ! je ne me reconnais plus.

Et pour me reconnaître, j'enlace Nicette dans mes bras, et je cherche à l'attirer sur mes genoux. « Laissez-moi , monsieur...

)» laissez-moi, j'vous en prie. — Nicette, 5> quel mal faisons-nous?... — Je ne veux » pas que vous me serriez si fort... — Un î) baiser et je vous laisse... — Rien qu'un , » à la bonne heure.... »

Il me faut son consentement , car elle sait très-bien se de'fendre ; elle est forte ; elle joue avec adresse des mains et des genoux, et comme je n'ai pas l'habitude de ces sortes de luttes auquelles nos dames du grand monde ne nous ont pas habitue's, je crois que je parviendrais difficilement à triompher de la jeune fille.

Elle m'a permis de l'embrasser, et j'en profite; confiante dans ma promesse, elle I. 6

me laisse le prendre ce baiser si désiré , et me tend ses joues fraîches et vermeilles, parées encore du duvet de la jeunesse et de la candeur.

Mais j'envie un bonheur plus grand :

c'est sur une bouche charmante que je veux

cueillir un baiser bien plus délicieux ! Ni-

cette veut, mais trop tard, s'y opposer...

j'en prends un... j'en prends mille... Ah !

qu'ils sont doux les baisers que j'imprime

sur les lèvres de ^icette!... Saint-Preux

trouvait acres ceux de Julie , mais moi je

n'ai jamais senti d âcreté dans les embrasse-

mens d'une jolie femme : il est vrai que je

ne suis pas un Saint-Preux , grâce au ciel.

Un feu dévorant circule dans mes veines.

Nicette partage mon ardeur; je le vois à

l'expression de ses yeux , au frémissement

de tout son être, je vais profiter de son

trouble pour oser davantage... mais elle me

repousse... elle se dégage de mes bras... elle

court vers la porte, elle est déjà sur le carré

lorsque je l'atteins et la retiens par son

jupon.

HAYHOAD. 63

«( Où donc courez-vous, Nicette?... — :> J'm'en vas, monsieur — — Que dites- 3» vous... — Oui, monsieur, j'm'en vas... » j'vois ben que je ne dois pas passer la

)> nuit cheux vous j'n'aurais jamais

1» cru qu'vous voudriez abuser de ma peine >» pour... mais puisque je m'suis trompe'e... )» j'm'en vas... — Arrêtez de grâce... où :> iriez-vous? — Oh! je n'en savons rien... 1) mais c'est e'gal! j'vois ben que jes'rai plus

5) en sûreté dans la rue que seule avec

» vous. »

Je sens que je n)ërite ce reproche. Cette jeune fille est honnête : elle s'est confie'e à moi sans de'fîance ; elle m'a demandé l'hospitalité', et j'allais profiter de cela pour la séduire ! c'est fort mal. Mais disons aussi pour ma justification que je ne connaissais pas Nicette , et que , malgré la simplicité' de son langage, une jeune fille qui propose à un homme d'aller coucher chez lui doit au moins donner heu à beaucoup de soupçons ; surtout à Paris où l'on rencontre si peu d'innocentes.

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Elle lient toujours entr'ou verte la porte du carre , et moi je ne lâche point sa jupe ; je regarde Nicette et je vois de grosses larmes tomber de ses yeux... pauvre petite 1... c'est moi qui les fais couler!... elle me semble encore plus jolie... je suis tenté de me jeter à ses genoux et de la supplier de me pardonner... Qui? moi... à genoux devant une marchande des rues ! Ah ! rassurezvous ; les convenances ne seront pas blessées à ce point.

u Nicette , lui dis -je enfin, de grâce

n restez — Non , monsieur , j'vous ai

-) mal juge il faut que j'm'en allions....

)) — Ecoutez-moi : d'abord vous ne pour- )> riez pas sortir seule de la maison ; à )» l'heure qu'il est , la portière n'ouvre que

î> quand on se nomme — Oh ! j'ai bien

» retenu vot'nom : vous vous appelez Dor- :) San. — Il ne suffit pas de dire mon nom : )< elle ne reconnaîtrait pas ma voix. ■ — Eh » ben , je resterai dans la cour jusqu'au )» matin. — C'est cela , et tout le monde n vous verra ; et les propos , et les caquets

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5> des cuisinières ! Ah ! c'est déjà bien assez î) que ce maudit Raymond vous ait aper- 5> eue. Rentrez chez moi , Nicette , je vous 5» promets... je vous jure d'être sage et de '> ne plus vous faire de peine. -)

Elle hésite , elle me regarde — Sans doute mes yeux disent bien tout ce qui se passe en moi , car elle ferme la porte du carré et me sourit en disant : «i Je vous )) crois et je reste. »

Dans ma joie j'irais l'embrasser encore.... mais je me modère et je fais bien : les sermens tiennent à si peu de chose !

•t Mais , monsieur , me dit - elle , nous ne :» pouvons pas passer la nuit assis tous les î) deux sur vot' grand fauteuil. )>

Elle a raison ; ce serait trop dangereux. u Vous allez vous coucher dans mon lit , i> dis-je à Nicette, et moi je passerai la » nuit dans mon cabinet, surl'ottomane.... » Oh! point d'objection, mademoiselle; je .) le veux ainsi. Vous serez la maîtresse de > fermer à double tour la porte de monca- ' binet; vous pourrez dormir sans crainte : I. 6.

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» cela vous convieut-il? — Oui, monsieur. -^

jN'ous rentrons dans ma chambre à coucher ; j'allume une seconde lumière ; je transporte le canapé dans mon cabinet;

ZSlcette m'aide à le porter! x\h ! je

l'avoue , ce de'mënagement me coûte beaucoup.... Enfin tout est fini.

u Vous pouvez vous coucher et dormir

)) tranc[uille Bonne nuit, Nicette. —

:> Bonne nuit, monsieur. )>

Je prends ma chandelle et j'entre dans mon cabinet , dont je tire la porte sur moi : nous voilà chacun chez nous.

Je souffle ma chandelle et je me jette sur le canapé. Si je pouvais dormir... le temps passe si vite alors.... et pourtant nous dormons au moins le tiers de notre vie !.... et c'est toujours avec plaisir que nous nous plongeons dans ce néant; et nous craignons la mort qui n'est qu'un sommeil éternel !.... pendant lequel . à coup sûr, on ne fait point de mauvais rêves!...

Ah! bien oui, dormir! J'ai beau

m'ëtendre , me retourner en tous sens...

je ne puis pas dormir : c'est ini possible. Allons ! prenons notre parti... re'fle'chissons à ma singulière soire'e ; pensons à Caroline à cette belle dame.... à ce maudit

cocher... Eloignons Nicette de ma pense'e... mais elle y revient sans cesse.... C'est en vain que je m'efforce à l'en bannir; l'ide'e qu'elle est là.... à quelques pas de moi.... qu'une le'gère cloison me sépare d'elle.... cette ide'e me poursuit !... Quand je songe que je pourrais être couche' auprès d'elle , la presser dans mes bras, lui donner les premières leçons de l'amour et du plaisir... alors ma tête s'égare... mon sang s'allume... Pour nous rendre heureux , il ne faudrait que la voloute' de Nicette!... et elle ne veut pas... Il est vrai que ce bonheur- là pourrait avoir pour elle des suites fort embarrassantes.

J'ai des inquie'tudes dans les jambes, I.evons-nous , marchons... mais marchons doucement ; elle dort peut-être ! ne l'éveillons point. Pauvre enfant , elle a eu assez de chagrins dans sa soirée : je crains que

de plus grands ne l'attendent encore ; car si sa mère refuse toujours de la recevoir... que fera-t-elle?... Jusqu'à présent je n'ai pense' qu'à mon plaisir , et je n'ai pas songe' à son avenir.

Mais je n'ai pas entendu tourner la clef dans la serrure... elle ne s'est donc pas enferme'e ; c'est singulier... Elle compte donc sur mon serment... Croire aux promesses d'un jeune homme... quelle imprudence !...

Dort-elle? ne dort-elle pas?... voilà ce qui me tourmente. Depuis une demiheure je suis contre la porte... je tourne et retourne... j'e'coute... je n'entends rien.... Je regarde par le trou de la serrure : il y a toujours de la lumière dans sa chambre. Est-ce pre'caution , est-ce oubli ?

Mais cette porte qu'elle n'a pas ferme'e... ah ! peut-être l'a-t-elle ferme'e sans que je l'entende... Il est bien facile de s'en assurer... Je tourne le bouton bien doucement... la porte s'ouvre... Je m'arrête... je crains d'avoir fait du bruit.

Cependant je n'entends rien. Si je pou-

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vais la voir un moment endormie ; la voir au lit enfin... C'est là , ce n'est que là que l'on peut bien juger de la beauté' d'une femme.

J'avance la tête... La lumière est placée sur la commode , un peu loin du lit. Je fais quelques pas... je retiens ma respiration... j'approche... Elle n'est point déshabille'e... j'aurais dû m'en douter... Eloignons-nous bien vite... Oh! les maudits souliers!... ils craquent... Nicette s'éveille... Je changerai de cordonnier.

<c Est-ce que vous désirez quelque chose, î) monsieur? me dit-elle aussitôt. — Non... 1» Ah !... c'est que... si fait... je cherchais... j) un livre ... mais je l'ai trouvé. »

Je rentre bien lestement dans mon cabinet ; j'ai dû avoir l'air bien sot!... La porte est fermée, je ne l'ouvrirai plus.

Ah ! que la nuit m'a paru longue !... Voilà le jour enfin.

M0\ VOISIS

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