‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 6 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mademoiielle Agathe.

Il est jour depuis loug-temps. On va et on vient déjà dans la maison , et je n'ai pas

encore ose re'veiller Nicette Elle dort si

bien!.... et la veille a été' un jour d'orage après lequel le repos était ne'cessaire.

Mais j'entends du bruit enfin.... elle se lève ; elle ouvre ma porte ; elle vient à moi en souriant , <: Monsieur , voulez-vous me » permettre de vous embrasser ? ;>

Je la comprends : c'est la récompense de ma sagesse de la nuit.... cela valait bien cela. Elle m'embrasse avec un plaisir... Je commence à sentir qu'on en éprouve aussi quand on n'a point de reproche à se faire.

»: Maintenant , ZNicette , parlons raison...

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» mais non , déjeunons d'abord ; nous cau- 5» serons tout aussi bien à table. Vous devez » avoir besoin de prendre quelque chose ? » — Oui, monsieur, je déjeunerai volon- )» tiers. — J'ai toujours chez moi quelques î» provisions pour les visites inattendues. » — Dites-moi où tout cela est , monsieur, » je vais mettre le couvert. — Tenez, voilà » le bulï'et.... les tiroirs.... — Bon, bon. »

Elle court prendre ce qui nous est ne'cessaire. En deux minutes la table est dresse'e, le couvert mis. J'admire la grâce, la vivacité de Nicette ; une petite bonne comme cela me conviendrait infiniment mieux que madame Dupont , ma portière , qui fait mon me'nage. Mais à propos de madame Dupont, si elle venait.... Oh! nous avons le temps ; il n'est que sept heures du matin, et la portière , qui sait que je suis un peu paresseux , ne monte jamais avant huit heures. Nous pouvons déjeûner tranquillement.

«c Causons un peu , Nicette; je m'inté- » resse à votre sort ; vous n'en doutez pas...

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» — Vous me l'avez prouve, monsieur. —

« Qu'allez-vous faire eu sortant de chez

)> moi? — Retourner chez ma mère. — C'est

n fort bien ; mais si elle refuse encore de

)) vous garder? — Je tâcherai de trouver

!• de l'ouvrasse . ie me mettrai . s'il le faut ,

)i en maison.... je ne serai peut-être pas

■.. refusée partout. — Non . sans doute, mais

)t qui sait à quelles personnes vous aurez

n aflaire . et en quelles mains vous tom-

)) berez? Jeune et jolie comme vous l'êtes ,

» vous serez plus difficile à bien placer

» qu'une autre, si. comme je le pense,

5» vous voulez rester sage. — Oh ! certaine-

M ment, monsieur, que je veux rester

51 sao^e. — Je connais les hommes : ils sont

:) presque tous libertins ; le mariage n'est

:) point un frein à leurs passions ; partout

)• où vous servirez . vos maîtres vous feront

•^ des propositions fort claires, ils vous

;t traiteront mal si vous les rebutez. — Alors

» je quitterai la maison j'entrerai chez

)» une dame seule. — Les vieilles sont exi- :. géantes et tiennent en prison les jeunes

n servantes , de crainte qu'elles ne cou- » rent et ne fassent des connaissances. Les » jeunes reçoivent beaucoup de monde et n Yous donneront des exemples dange- 5» reux. — Comme vous parlez sagement à » c't'heure. — Ne vous en étonnez pas : 3> un ivrogne se connaît en vin , un maqui- » gnon en chevaux, un peintre en tableaux, » un libertin en se'ductions. C'est justement )> parce que je ne suis point sage, que je !• puis mieux qu'un autre vous avertir des î> dangers que vous allez courir. L'expé- » rience instruit. Vous n'avez pas succombé » avec moi, je veux vous préserver pour 1» l'avenir; ne m'en sachez pas gré!.... ce )» n'est peut-être qu'amour-propre de ma )> part , mais je sens qu'il me serait pénible 1» de voir profaner une fleur que je n'ai

» pointcueillie vousm'entendez.Nicette?

» — Oui ! oui , monsieur , je n'suis pas une )> prude, j'comprends ben ce que vous )> voulez dire!.... mais ne craignez rien!... » Comment pourrais- je accorder à un autre î> ce que je vous ai refusé!... »

Elle dit cela avec un sentimeut... une \ërite'!... Ali! je lui plais, je n'en saurais Jouter ; elle en a plus de mérite à m'avoir re'siste'.

<c Enfin , ma chère amie , je ne vois n point pourquoi tous ne continueriez pas )) \otre commerce de fleurs , il vous con- )> vient mieux qu'une condition. — C'est •i^ juste, monsieur... mais.... — Je vous » entends.... tenez, ?sicette, prenez cette » bourse.... vous pouvez l'accepter sans 3) rougir , elle n'est point le prix de votre :> de'shonneur. C'est un service que je vous » rends... de l'arg-ent que je vous prête, si )> cela vous arrange mieux.... — Ah ! mon- 3> sieur, de l'argent.... d'un jeune homme... )) que peusera-t-on?... — N'ous ne direz pas » de qui vous le tenez. — Une jeune fille )) qui a tout de suite de l'argent à sa dispoj) sition... on croit.... on s'imagine... — j» Laissez dire les commères et forcez-les » à se taire par la manière dont vous vous 2> conduirez. — Ma mère.... — Une mère » qui refuse du pain ii son enfant, n'a

» plus le droit de lui demander compte de

» ses actions. — Mais cette somme vous

0» me donnez trop, monsieur. — Cette )) bourse ne contient que cent ecus.... Je )) les ai gagne's il y a deux jours à l'ëcartë.... « En vérité, Nicette, si vous saviez avec 5) quelle légèreté l'argent se perd au jeu , » vous me feriez moins de remerciemens )) pour cette bagatelle. ■ — Une bagatelle ! 3) cent écus... de quoi former un établisse- » ment ! ah ! monsieur , c'est un trésor ! 3) — Oui , pour vous qui connaissez tout le 5> prix de l'argent et en faites un juste )> emploi. Mais les choses n'ont de valeur n qu'autant qu'elles sont à leur place. — )> Tout çà veut dire sans doute que vous 3> êtes très-riche ? — Cela veut dire qu'élevé » dans l'aisance , habitué à satisfaire toutes » mes fantaisies , je ne connais pas assez le î) prix de l'argent. Ces cent écus que je 5» vous offre, je les perdrais au jeu, sans » éprouver de chagrin ; acceptez-les donc , » Nicette , vous me les rendrez , si un jour » ils me deviennent nécessaires. — Oh ! oui,

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)) monsieur, quand vous voudrez!.... tout 5» ce que j'aurai sera à votre service. — Je » n'en doute pas , ma chère amie ; voilà » donc une affaire termine'e. — Oui, mon- !> sieur , si ma mère me renvoie , je louerai » une petite chambre, j'achèterai des fleurs, î» j'aurai de l'e'conomie, de l'ordre, et je ;i parviendrai peut être un jour à avoir 1» une jolie boutique. — Je n'en doute pas; » alors vous vous marierez à votre goût et )> vous serez heureuse. — Ah ! ne parlons î> pas de çà , monsieur.

)> — Mais le temps s'e'coule ; bientôt huit 1» heures , il faut vous en aller , jNicette. — 51 Oui , mo7isieur.... c'est vrai... quand vous )t voudrez.... mais.... je.... est-ce que?.... » — Que voulez-vous me dire? — Est-ce :> que je ne vous reverrai plus? — Jespère » bien au contraire vous voir souvent ; si )> vous changez de quartier, vous pourrez ;> mettre chez ma portière l'adresse de la » place où vous vous e'tablirez. — Çà suffit, :> monsieur je n'y manquerai pas... >

La petite est troublée ; elle détourne les

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yeux , elle me cache des larmes... Serait-ce le chagrin de me quitter? quel enfantillage!... nous nous connaissons depuis hier! ... et cependant moi aussi j'ai de la peine à me séparer d'elle.

Elle rencontrera sans doute quelques domestiques dans l'escalier, mais qu'y faire?. .. Il n'y a pas d'autre chemin ; elle me promet de descendre les marches très-vite et de passer lestement sous la porte cochère.

Je l'embrasse... tendrement, trop tendrement pour un homme qui a donne cent e'cus ; c'est presque en prendre le remboursement.

J'ouvre la porte du carre... je vais faire passer Nicette devant moi... Des éclats de rire me font lever les yeux... la porte du maudit Raymond est ouverte... il est là... avec une jeune femme... et cette jeune femme... c'est Agathe.

Le trait est perfide. J'y reconnais la curiosité de Raymond et la maHce d'Agathe. Ils me guettaient sans doute... peut-être sont-ils en faction depuis le point du jour... 1. 7.

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ruais comment se fait-il qu'Agathe!... elle n'avait jamais parle' à Piaymond... il me le paiera.

Nicette me regarde , elle cherclie à lire dans mes yeux si elle doit avancer on reculer. Il serait inutile de feindre davantage, peutêtre même que si je tardais encore, M. Raymond parviendrait à rassembler une partie de la maison sur mon carre. Je pousse INicette vers l'escalier... « Adieu, monsieur «' Dorsan, me dit-elle tristement. — Adieu. ., 1) adieu, mon enfant... j'espère que... votre >» mère... Je verrai... vous saurez... nous î) pourrons... adieu. »

Je ne sais plus ce que je dis ; la colère , le dëpit m'empêchent de parler. Mais Nicette qui n'e'prouve qu'un seul sentiment, le regret de me quitter , Nicette essuie avec son tablier quelques larmes qui coulent de ses yeux.

<c Ah! ah! c'est vraiment sentimental!

). dit mademoiselle Agathe, en regardant î> la petite bouquetière descendre l'escalier, ;i comment donc î des pleurs , des soupirs...

5» ah! ah!... c'est à mourii' de rire!... Mais 1) je vous serais fort obligée, monsieur, 1) Je ni'apprendre comment il se fait que , » sans le savoir , j'ai e'të cette nuit de'guisëe M au bal avec vous... Eh! bien... parlez- :> donc , est-ce que vous ne m'entendez '» pas? )>

Un autre objet m'occupait. J'avais les yeux fixe's sur mon voisin , et m.es regards l'embarrassaient sans doute, car dans la même minute, je le vis rougir, se troubler, se dandiner , essayer de sourire, puis enfin rentrer chez lui , en ayant soin de s'y enfermer.

«( Ah ! M Raymond ! je ne vous tiens pas )> quitte... nous nous reverrons, n dis-je , en m'approchant de sa porte. Je me retourne ensuite pour re'pondre à mademoiselle Agathe ; mais elle est entre'e chez moi, et comme elle connaît parfaitement les localités, je la trouve dans mon petit cabinet assise nonchalamment sur l'ottomane.

u Mais dis-moi donc, Eugène, ce que 3) signifie tout cela?... Ah! mon Dieu ! quel

:> changement ici ! . . quel bouleversementî . . n le canapé' dans le cabinet... un lit à demi- M de'fait... les débris d'un de'jeûner... Que )> s'est il donc passe' ici cette nuit? — Rien , » je vous assure. — Oh ! rien que de très- » ordinaire, je le conçois fort bien... mais 5) ce canapé m'intrigue... Eugène... mon )) petit Eugène... conte-moi cela... Parce n que tu n'es plus mon amant , ce n'est pas 5) une raison pour que nous ne soyons pas » amis. ;>

Vous savez, lecteur, que mademoiselle Agathe est la marchande de modes avec laquelle j'étais brouillé, parce que je me suis aperçu qu'elle me faisait des infidélités; c'est même l'humeur que j'en ai ressentie qui m'a fait faire des réflexions mélancoliques dans ma promenade d'hier soir sur les boulevards. Mais depuis ce temps , mon faible cœur a éprouvé tant de sensations nouvelles , que le souvenir de la perfidie d'Agathe s'est tout-à-fait effacé ; je ne la regrette plus, par conséquent je ne lui en veux plus. Je sens qu'elle a raison de me

plaisanter sur mou air grave qui ne convient pas du tout à notre ancienne liaison et qui donnerait à penser que je croyais trouver une Pe'nélope dans une marchande de modes. Je reprends donc ma gaieté' et je questionne à mon tour :

<c Par quel hasard e'tais-tu là , sur mon « carre , et causant avec Pxaymond que tu » n'as jamais pu souffrir?... — Mais ce » canapé... dans ce cabinet... — Tu le » sauras ; re'ponds-moi d'abord. — Oh ! je » le veux bien: je suis alle'e hier à la cam- » pagne avec Gerville... tu sais... ce jeune )• employé qui demeure ici dessous... — » Oui, mon successeur enfin. — Ton suc- )» cesseur , soit. Nous sommes revenus tard, 3> j'étais fort lasse... et... — Tu as passé la » nuit chez lui. Cela va tout seul et je ne » vois rien jusqu'ici que de très-naturel, » après? — Après, il a bien fallu se quitter » ce matin. A six heures et demie je descenn dais bien légèrement l'escalier et j'allais » passer la porte cochère, quand j'ai aperçu n Raymond en faction au coin de la borne.

S2 Moy voisi:«

:> 11 m'examine et sourit avec malice : 5> D'honneur, me dit-il. je ne cro^-ais pas )> que c'était vous ; vous e'tiez parfaitement r> déguisée ; le costume poissard vous va -' très-Lien , et cependant il vous change î> étonnamment, j'aurais jure que "M. Dor- 3> san se moquait de moi.

) Je l'ëcoute sans le comprendre ; mais >t ton nom et ce qu'il me dit piquent ma :> curiosité'. Je soupçonne quelque me'prise; î> je force Ravniond à me raconter tout ce M qu'il sait, je ris déjà de l'aventure. Ray- 3) mond est enchante lorsqu'il apprend que 5> ce n'est pas moi qui étais avec toi. Je lui » demande s'il est certain que ta nouvelle :> conquête soit encore dans la maison... Il )' me re'pond qu'il en est sûr . car il a passé )> une partie de la nuit sur le carre', et dès :> le point du jour ils s'est mis en faction ;> contre la porte cochère. Aussitôt je re- » monte avec lui . alîn de rendre le tableau . plus piquant . et nous attendons pendant > une heure , au moins , qu'il te plaise ;> d'ouvrir ta porte. Nous y serions , je

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» t'assure , restes jusqu'à ce soir , plutôt » que de ne point satisfaire notre mutuelle » curiosité'.

n — Ah! quelliommequecePiaymond !..

» une vieille femme n'aurait pas fait mieux. » — Ah ! çà , j'ai tout dit , c'est à ton tour. » — Que veux-tu que je t'apprenne? tu as )» vu une jeune fîlle sortir de chez moi. — 3» Oui, elle est gentille... un minois de 3) fantaisie... la Louche un peu grande... 3> mais ce costume !... Comment M. Eugène, 3» vous petit-maître !.. vous donnez dans les » bonnets ronds!... ah! je ne vous recon- 3» nais plus!... — Mademoiselle, pour ce 3> que j'en veux faire, bonnet ou chapeau 3> cela est fort indiffe'rent. — Sans doute tu 3) n'en veux plus rien faire, parce que tu 3> en as assez. — Tu te trompes, Agathe. 3> Cette jeune fille est sage , honnête... elle 31 ne m'est rien , ne me sera jamais rien. — 3) Comment donc! mais cela me paraît juste; 3) elle est venue coucher ici pour ne pas » avoir peur la nuit , voilà tout ! ... J^a t-en i» voir s'ils viennent , Jean.'... — Je sens

84 MO» voists

j) que les apparences sont contre nous , et » cependant rien n'est plus vrai... Voilà )• l'explication du canapé' : elle a couche' îi dans ma chambre et moi ici. — Oui, )» pendant dix minutes : c'est possible ; mais « ensuite tu as e'té la rejoindre! — Non, je » te le jure. — Tu n'aurais pas e'te' assez î) nigaud pour rester ici. — Je conçois qu'à 1» tes yeux la sagesse, l'innocence ne sont » que de la sottise. — Ah! vous n'êtes pas n honnête, monsieur. Mais comme je ne » vous ai jamais connu ni sage, ni innocent, n il m'est permis de m'e'tonner de vos ver- » tus, qui sont toutes nouvelles pour moi. » — Je ne pre'tends pas me faire meilleur » que je ne suis , et je t'avoue franchement » que j'ai essayé de triompher de cette » jeune fille ; mais sa re'sistance a e'te' si » naturelle , ses larmes si vraies , ses prières » si touchantes, que vraiment je me suis » senti attendri et presque repentant de ce 5» que j'avais voulu faire. — Tout cela est » magnifique! 4. ••• et c'est probablement n pour que sa résistance soit encore plus

RAIMOXD. 85

» appréciée que la vertueuse et candide n orangère est venue coucher chez vous... » Ah !... ah !... ah !.., quelle histoire tu me » fais là !... — Croyez-en ce que vous vcu- » drez. Il n'est pas moins vrai que Nicette » est sage et n'est point orangère. — Ah î. .. )> pardon, monsieur... si j'ai involontaire- » ment ofTense' votre objet !... mademoiselle 3» Nicette vend sans doute des brochets au » marché des Innocens ! — Non , mademoi- :» selle, elle ne vend que des bouquets. — Des :» bouquets!... mais c'est superbe !... Ah! " c'est une bouquetière! je ne m'étonne j> plus de la considération qu'on lui témoi- » gne. — A coup sûr elle en mérite plus j» que bien des femmes qui portent des » chapeaux élégans ! — Et même qui en » font , n'est ce pas ? — A plus forte raison. » —Monsieur est piqué, parce qu'on ose » douter de la vertu , des mœurs d'une » jeune fille qui vient , bien innocemment, » coucher avec un jeune homme, lequel, » à la vérité, est devenu un Caton en vingt- 5> quatre heures. Tiens , Eugène , tu diras I- 8

M tout ce que tu voudras , mais ce n'est pas u possible, — Je ne dirai plus rien , parce )» que je n'attache aucun prix à votre opiî) nion. • — Encore!... Allons , faisons la » paix , et je croirai , si çà te fait plaisir , » que c'était la pucelle d'Orle'ans. )>

Mademoiselle x\gatlie se rapproche de moi et m'embrasse: elle est presque sur mes genoux : elle me serre fort tendrement, et je crois qu'il ne tiendrait qu'à moi de tromper à mon tour mon successeur ; mais je n'en ai nullement le désir : c'est encore Nicette qui m'occupe, et j'en veux à celle qui refuse de croire à sa candeur , à sa sagesse , et qui tourne en de'rision la conduite que j'ai tenue. Lorsqu'il vous a fallu tant d'eiîorts pour faire quelque chose de Lien, celui qui veut nous ôter notre propre satisfaction est toujours fort mal venu. Je reçois donc avec beaucoup de froideur le baiser de mademoiselle Agathe.

La jeune marchande de modes est pique'e à son tour , et cependant elle n'a plus d'amour pour moi , elle n'en a probablement

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jamais eu ; mais chez bien des gens c'est l'amour-propre qui en tient lieu , et qui seul fait naître la jalousie. Agathe reprend son schall , qu'elle avait quitte' en entrant , renoue son chapeau et me fait un salut accompap-ne' d'un sourire qu'elle veut rendre ironique , mais dans lequel le de'pit et la contrarie'te' sont très-marque's.

«< Adieu, monsieur; je m'aperçois que 1» les éve'nemens de cette nuit vous ont » beaucoup fatigué ; vous avez besoin de » repos... et d'un peu de solitude... je vous » laisse rêver à votre aise à la brillante con- » quête qui va de'sormais charmer tous vos )» momens!... Je vous prie de vouloir bien » donner mon adresse à mademoiselle de » Nicette : je serai fîatte'e d'avoir sa pratique, )» dans le cas où elle voudrait changer de ï» costume ; à moins cependant que votre )• intention ne soit de la mener avec vous » dans ce modeste déshabille ; je conçois que 5» pour une ame sensible et aimante, le bon- » net rond de la vertu est bien pre'fe'rable » à la toque de la frivolité'. )>

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Et mademoiselle Agathe s'éloigne en fredonnant :

« Quand on sait aimer et plaire .

» A-t-on besoin d'autre bien?»

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