CHAPITRE VII
Un mot sur moi.
Agathe est partie depuis long-temps , et je suis encore dans mon cabinet , songeant à ma nuit et à ma soirée. On ouvre la porte de mon appartement : c'est madame Dupont , ma portière , qui vient comme de coutume pour faire mon ménage. La chère femme ne manque pas de jeter en entrant un coupd'œil sur tout ; et les femmes , en un coup d'œil , voient plus de choses que nous autres en un quart d'heure.
Imbe'cille que je suis ! j'ai oublié de remettre le canapé à sa place!... c'est cette Agathe qui est cause de cela !... Au bout du compte je suis maître chez moi ; je puis I. 8.
ranger mes meubles comme cela me plaît.
Je ne cause point avec ma portière , madame Dupont le sait. Cependant je vois qu'elle tourne autour de moi et cherche à entrer en conversation.
«La journe'e sera superbe... c'est heuî> reux, le dimanche; il y a tant de gens ;i qui n'ont que ce jour-là pour se promej) ner!... — Oui , c'est fort heureux. — Ah ! >• ah ! monsieur a dérangé ses meubles... î) Est-ce que monsieur veut laisser mainte- » nant ce canapé dans son cabinet de tra- » vail? — Non, vous pouvez le remettre à sa î> place... levais vous aider. — Ah !... c'est ;> un essai que monsieur a voulu faire. — Oui, )) c'est un essai... — C'est comme ma fille qui, îi à chaque instant change de place le ber- 5) ceau de son fils : elle l'avait mis cette >i nuit dans la ruelle ; mais mon gendre ne î) veut pas qu'il y reste , parce que le petit ;> commence à avoir quatre ans, et au fait... )» c'est gênant pour un mari et une femme... î» on est bien aise de... Tiens , c'est drôle ! y> votre lit n'est presque pas défait , mon-
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n sieur. — C'est que je n'ai pas remué appa- » remment. — Monsieur a de'jà déjeune', à » ce qu'il paraît... Monsieur a eu faim aut> jourd'hui plus tôt qu'à l'ordinaire. »
Je ne re'ponds plus ; je fais ma toilette, impatient de sortir. Madame Dupent se baisse ; elle ramasse quelque chose... et me l'apporte d'un air malin. - — Monsieur , » voilà une petite croix à la Jeannette que je » viens de trouver devant votre lit. . . — Ah ! . . . n donnez, madame Dupont, donnez; je 3) sais ce que c'est : je l'ai achete'e hier... 11 » faut que je l'envoie à quelqu'un... c'est )) pour la campagne... pour la fille de notre » fermier... — Elle est jolie, cette croix ; >» mais on ne dirait pas qu'elle est neuve... )» — Vous ne savez ce que vous dites , ma- » dame Dupont. »
Et je mets bien vite la croix dans ma poche , afin de la soustraire aux regards de la maudite portière qui , voyant que je ne lui re'ponds plus , parle toute ^eule pour ne pas laisser languir la conversation.
« On dit que cette jeune fille était fort
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)) jolie... on dit aussi qu'elle pleurait ! ... c'est >» bien singulier... — De quelle jeune fille )> parlez-vous ? — Ali ! c'est une petite. .. » uneespècedc.ma foi, je ne sais pas trop M comment elle était, car je ne l'ai pas vue. Il Elle a cependant passe devant la loge, « mais si lestement!... prrr!... comme une > fuse'e !... — Qui donc vous a parlé d'elle? » — C'est madame Martin, la cuisinièrede :> madame Bertin , qui l'a aperçue, endes- ) cendant pour chercher son lait... — Et » d'où venait cette jeune personne? — Ah!.. :» je... on... c'est... je n'en sais rien, mon- » sieur. î»
La manière dont madame Dupont me dit qu'elle n'en sait rien, me prouve qu'elle le sait fort bien au contraire. Raymond aura parle à madame Martin , celle-ci à la portière, et puis le canapé', la croix d'or... me voilà la fable de toute la maison !... Madame Bertin saura tout cela la première, et madame Bertin est justement mère de deux jolies demoiselles , dont je tiens beaucoup à conserver l'estime!... Voilà pourtant une
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bonne action , une action superbe de la part d'un jeune étourdi , qui va me nuire dans l'esprit de bien des gens : ah ! les apparences î...
Je vais mettre fin au bavardage de ma portière , en sortant de chez moi , lorsqu'elle m'arrête encore ; «c Ah!... monsieur... par- :> don... j'oubliais, j'ai quelque chose à vous » remettre... — Qu'est-ce donc? — Je l'avais » totalement oublie... cette jeune fille me » trotte dans la tête... c'est une lettre... — >y Une lettre... qui vous l'a remise? — C'est )> le facteur, monsieur, qui l'a apporte'e hier )> soir : vous étiez déjà parti, et ensuite » quand vous êtes rentré , il était fort tard M et j'étais couchée ; car même je n'ai pas )» pu vous voir... c'est ce qui fait... — Eh! 3> morbleu , madame Dupont , donnez-moi î» cette lettre , et faites-moi grâce de vos » réflexions!... — La voici, monsieur. »
Je reconnais l'écriture , le timbre ; c'est de ma sœur, de ma chère Amélie!...
Mais à propos : j'aurais déjà dû vous dire qui je suis , d'où je viens , ce que je fais ; je
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VOUS avoue que je n'y songeais pas ; j'aurais même e'të capable d'aller mon train sans vous en apprendre davantage, et mes aventures n'en auraient pas e'té moins claires à vos yeux ; car n'ayant à vous raconter ni mystère , ni assassinat , ni enlèvement , ni empoisonnement, ni substitution d'enfant (ce qui fait toujours un très-bon etTet), ni promenades dans les galeries de l'ouest , ni visites dans des souterrains , ni vision au clair de la lune , ni rencontre dans les cavernes, etc. , etc.! je n'aurai par conséquent rien à expliquer, ni même à de'nouer pour mon de'nouement , et je serai probablement force de finir tout aussi simplement que j'ai commencé.
Mais enfin , me direz-vous , il est toujours bon de savoir à qui on a aflaire ; c'est même ordinairement par là que l'on commence.
C'est juste ; mais moi je ne me soucie guère de faire comme les autres , et puis il me semble que ces éternelles histoires de naissance et de famille ne doivent pas vous amuser beaucoup ; c'est pour cela que je serai bref.
Je me nomme Eugène Dorsan. Ma famille est de Paris, mon père était procureur (maintenant on dit avoue , cela prête moins à la plaisanterie). Au reste , mon père fut un très-honuête homme , à ce que l'on m'a dit, et je n'en ai jamais doute'. Il gagna beaucoup d'argent , et il fit bien ; mais il mourut jeune encore , et il eut tort ; d'autant plus que ce fut des suites d'un excès de travail.
Ma mère resta veuve avec deux enfans , ma sœur Ame'lie, mon aînëe d'un an, et votre serviteur. MadameDorsan était riche ; elle pouvait se remarier ; elle préféra garder sa liberté ; elle eut raison pour elle et pour nous, car je crois que le mariage est une excellente chose, mais dont il faut user modérément.
Nous reçûmes , ma sœur et moi , une bonne éducation. Nous en profitâmes assez bien , surtout ma sœur , qui est naturellement douce , aimable , bonne , et qui ne cherchait qu'à satisfaire ses maîtres et à prouver à notre mère , sa tendresse et son
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obéissance. Moi, je ne suis point un phénix, mais je n'ai pas non plus de grands défauts. Ma passion dominante est l'amour que m'inspirent les femmes; mais comme dans mon enfance ce sentiment ne pouvait être développé , il ne put nuire à mes progrès.
Ma mère avait acheté une charmante maison de campagne près de Melun ; nous y passions la belle saison. Notre enfance, notre adolescence s'écoulèrent sans secousses , sans troubles, sans événemens importans , et je pourrais dire aussi sans chagrins , sans peine î... et en effet , quels sujets d'affliction peut-on connaître jusqu'à quinze ans , lorsqu'on est entouré de parens riches et bons?
Que je plains ces petits infortunés élevés dans la misère par des parens que le malheur rend souvent brusques et insensibles! Dans les jours de l'innocence ils connaissent déjà les peines de l'âge mûr : quel triste apprentissage de la vie !
A seize ans ma sœur se maria avec un
jeune liomme de vingt-quatre, garçon sage , range' , grand travailleur, et qui avait une filature de coton à JMeîun.
Trois ans après cet hymen , notre mère mourut. Elle avait économise' pour ses enfans : elle nous laissa à chacun dix mille livres de rentes. Ame'lie , devenue madame Déneterre , se fixa avec son mari dans notre maison de campagne, et moi , je repris le chemin de Paris , autant pour me distraire de la perte de ma mère , que pour achever de connaître le monde.
Depuis ce temps , et il y a six ans de cela , je me suis attache' à cette ville se'duisante , au point que je ne passe pas plus que six semaines de l'été' près de ma sœur ; encore n'y suis-je point allé cette année , et c'est pour cela sans doute qu'Amélie m'écrit. Cette chère sœur , qui sait que je ne suis pas fort sage, désire beaucoup que je me marie, dans l'espérance que cela mettra fin à mes folies ; et tous les étés je trouve chez elle une nouvelle demoiselle bien jolie , bien douce , bien élevée , possédant des talens , des at- I- 9
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traits, et une dot très-convenable. On me la pre'sente sans aflectation ; mais je devine où l'on en veut venir. Cependant , maigre' les pre'venances des parens, les beaux sermons de ma sœur sur le bonheur de l'hymen . et les soupirs , les regards à la de'robe'e de la demoiselle . je j^ars au bout de six semaines sans avoir fait de déclaration... «'. Patience , dit ma sœur à son mari , l'an- » ne'e prochaine je g^^G que je lui en trou- )> verai une qui lui tournera la tète. — Ainsi :> soit-il . répond tranquillement Déneterre, ;> remettons cela à l'anne'e prochaine. ;>
Maintenant lisons la lettre de ma sœur.
« Mon cher Eugène , nous sommes à la )) fin de juillet et tu n'es pas encore venu )) nous voir; le se'jour de Paris te ferait-il ■> oublier entièrement des parens qui t'aij» ment et s'occupent sans cesse de toi et ;> de ton avenir?... ;>
De mon avenir ! ah ! je comprends : encore un mariage que Ion projette. Mais quelle fureur a donc Amélie de vouloir toujours me marier ! c'est pire qu'un tuteur de come'die. Continuons :
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« lî me semble que tu dois être las de ces T» nombreuses conquêtes , de ces aventures j» galantes, de ces femmes enfin que le 2> plaisir seul dirige et qui t'oublieront aussi 5) vite qu'elles t'ont vite adoré... »
Ah ! ah !... des sarcasmes! Vous vous
trompez, ma chère sœur : je ne suis point las de faire des conquêtes , celles que je fais ne sont pas toutes aussi faciles que vous le pensez; mais en province ils sont encore plus me'chans , plus me'disans qu'à Paris , et depuis que ma sœur a quitte' la capitale , elle se donne le ton de me sermonner. Mais au fond elle est si bonne! ah! je ne puis lui en vouloir de s'occuper sans cesse de moi. Voyons, où en e'tais-je?...
<( Qu'elles t'auront vite adore'. J'ai sou- :» vent de tes nouvelles par des personnes j> qui viennent de Paris; je sais que tu es M plus e'tourdi que jamais , que tu ne songes » qu'à tes plaisirs , que tu trompes toutes :» tes maîtresses... et qu'elles te le rendent 3» bien... »
Comme elle devine juste ! c'est étonnant ! . . .
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i: On ne m'a pas cite de toi une action » raisonnable... :>
Ah ! ma chère sœur ! si vous connaissiez l'histoire de cette nuit !... et on me calomnie !... et on me traite de libertin ! x\h !
INicette!... tu es cependant bien jolie!... et j'ai vraiment eu beaucoup de mérite à rester sage. ^
«'. J'espère cependant que tu n'es pas in- )» corrigible. Viens nous voir bien vite. Nous ;) avons aussi de jolies femmes ici , elles sont )) honnêtes et sages . il me semble que cela /» doit les embellir encore. ;>
Oh! sans doute!... de très-jolies femmes!... guindées , apprête'es , prudes ou minaudières!... et des tournures!... de province enfin , et c'est tout dire. Quant à leur vertu , il est possible que... mais il ne faut pas se fier aux apparences , je le sais mieux que personne, car j'aurais juré que Nicette e'tait une petite dévergondée.
« Mon mari t'envoie la note de quelques ■-) commissions qu'il te prie de faire. Il pré- ■' pare pour ton arrivée de superbes ])ar-
» ties de pêche , et moi je me fais une fêle 3» de t'embrasser.
» Amélie Déneterre. »
Allons j'irai dans quelques jours. Il
faut auparavant que je termine mes affaires. Je suis bien aise d'ailleurs de savoir ce que fera Nicette ; je m'inte'resse à cette jeune fille ; et je ne veux pas la perdre de vue.
Je sors de chez moi ; je vais descendre... mais je ne puis résister au dësir de parler à mon voisin Raymond. Je veux le remercier de sa discre'tion. Je sonne... on ne re'-
pond pas j'ai cependant entendu du
bruit. Je sonne encore , et cette fois le cordon me reste dans la main.
On n'ouvre pas. Je gage qu'il a fait quelque trou à sa porte et qu'il a vu que c'était moi. N'importe, il ne pourra pas toujours m'ëviter : en atteadant, pour qu'il sache que c'est moi qui ai cassé son cordon de son- I. 9.
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nette, je le noue après celui qui est à ma
porte.
Je descends enfin , mais sur le palier du premier . je rencontre madame Bertin et ses deux filles qui vont à la messe.
Je salue... on me rend mon salut, mais avec une froideur bien diffe'rente de l'accueil aimable que l'on a coutume de me faire. Les deux demoiselles se rangent sans lever les veux , et la maman a un air glacé qui ne me permet pas d'oser lui parler.
Voilà le résultat des bavardages de Raymond , de madame Martin et de la portière. On sait que iSicette a passé la nuit chez moi , c'est-à-dire que la maman le sait, et qu'elle a ordonné à ses filles de passer près de moi sans lever les yeux!... sans me sourire , et surtout sans me parler.
!Mais , me direz-vous . la marchande de modes passait aussi la nuit chez vous. Ah ! c'est bien différent , Agathe est mise comme tout le monde , et on ne la remarquait point ; d'ailleurs il y a dans la maison quelques personnes poui* qui elle fait des mo-
des, et l'on ne sait jamais prëcise'ment de chez qui elle vient.
J'ai donc pu conserver les bonnes grâces de madame Bertin et être admis dans sa socie'té, lorsque mademoiselle Agathe m'honorait de ses faveurs ; et me voilà fort mal vu, parce que Nicette , la gentille bouquetière a passe' la nuit chez moi , et vous savez comment tout s'est passe.
Mais le monde est ainsi fait ; il juge sur la forme avant de connaître le fond- Soyez tout ce que vous voudrez , mais respectez les biense'ances ; sauvez les apparences et vous serez reçu partout.
Ces réflexions me donnent de l'humeur.
Je sors de chez moi en pestant contre ceux qui voient tout sous le même aspect , et ne veulent point sortir du cercle e'troit que l'usage a trace'. Je me promène avec humeur ; je dîne avec humeur ; je prends mon café avec humeur , et c'est dans la même disposition d'esprit que j e me trouve à l'entrée des Champs-Elysées et que je m'assieds sur une chaise adossée à un gros arbre.
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