‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · CHAPITRE VÎII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VÎII

La lanterne ma^q^uc.

J'ÉTAIS depuis quelque temps assis contre le gros arbre ; la nuit avait disperse' une partie des promeneurs ; ceux qui restaient s'enfonçaient plus avant dans les contrealle'es, et semblaient chercher de préférence les endroits les plus sombres et les moins fréquentés : ils avaient sans doute leurs raisons pour cela. Je ne sais pas précisément quelle idée m'occupait, lorsque j'entendis des pas pesans s'arrêter derrière moi. Je me retourne; j'aperçois un homme chargé de ce que nous appelons une lanterne magique. Il établit sa curiosité contre l'arbre ; il ne m'a pas vu , ou ne fait pas

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attention à moi. Il Lat le bricjuet pour donner de la lumière à ses tableaux ; je me rappelle alors le singe de Florian; le souvenir de la fable me fait rire, et je me dis pose à e'couter le maître de la lanterne q^uoique je craigne pour lui la comparaison

Je l'entends marroner entre ses dents tout en plaçant ses lumières : »: Ah 1 la co :> quine!... la scélérate... où est-elle depuis 1) trois heures qu'elle m'a quitte' sous le ;> prétexte d'aller donner z'à manger au )> petit?... Aile me fait queuque farce... Si •-» çà n'était point jour de recette !... comme

)• je lâcherais le commerce C'est bon ,

1) madame Trousquin j'éclaircirai mes

n doutes! et si je vois du louche, il

» y aura une dégelée conséquente et ef- 2> fective ! ;»

Il me paraît que le pauvre homme est jaloux; il jure, frappe du pied , regarde de côté et d'autre ; mais madame Trousquin ne revient pas ; en revanche l'éclat de la lanterne magique attire une jeune fille et un jeune soldat, qui se place contre la

jeune fille, en reconiDiandant à l'homme de bien fermer le rideau sur eux.

Celui-ci les enveloppe d'une vieille toile bleue ou grise (on ne peut guère distinguer la couleur) , et je ne puis m'empêcber de songer qu'une lanterne magique peut être quelquefois d'une grande commodité.

Le père Trousquin commence son spectacle, tout en s'interrompant assez souvent pour jurer après sa femme qui ne revient pas , et moi , j'écoute attentivement, quoique je ne voie rien et que je ne sois pas sous le rideau ; mais j'ai dans l'idée que les spectateurs pour qui on explique ne s'occupent pas à examiner les tableaux.

<tVous!... voyez premièrement, mes- 1» sieurs , mesdames , le soleil , la lune , les )> étoiles et les poissons. Plus loin des proî) duits de la terre , comme arbres , légu- 5) mes , animaux , végétaux , cavernes , » torrens , serpens à sonnettes.

» Examinez monsieur le soleil , que vous !> ne pouvez pas regarder tant il est relui- « sant, et madame la lune qui est dans

n son plein , parce que c'est le premier 5> quartier. Voyez-vous ces étoiles qui lî-

)> lent comme si le diable les emportait

)) (Trois heures pour coucher Fifî !... Ah ! « la chienne !... comme elle la dansera ce » soir !... ) Yoyez-vous Venus qui brille )» comme une épingle de similor? Voyez- » vous l'e'toile du Berger ?... c'est sans )» doute le berger Tircis , vu sa réputation. » Voyez-vous les trois rois qui ne se pro- » mènent jamais les uns sans les autres? 1» Voyez-vous le chariot... quiroulecomme )» ceux des montagnes russes? Voyez-vous » Mercure et Jupiter? Voyez-vous la Vierge » et les Gémeaux? Voyez-vous le Taureau » et le Capricorne... ceux-là sont à la por- » tëe de tout le monde. Voyez-vous la Ba- )> lance? Voyez-vous le Scorpion... qui est » une vilaine bête; tout ceci , messieurs, )) mesdames , sont autant de planètes qui î> gouvernent les infections nerveuses des » individus qui sont ne's sous leur affluence. )> La planète de Ve'nus est pour les femmes » galantes 5 celle du Berger pour les johs

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)> garçons ; les trois Piois sont pour les z'hc- » ros ; le Chariot pour les cocliers ; Jupiter î> pour les lurons ; Mercure pour les apo- ;> tliicaires ; la Vierge pour les petites filles, )» et le Capricorne pour beaucoup de par- :> ticuliers que vous connaissez bien.

:) Remarquez bien, messieurs et dames, )» au milieu de ce gros nuage noir , tout ;» plein d'ëtoiles , entre Tours et le be'lier , » vous apercevez une grande comète che- 5) i^elue dont la queue est plus longue que )» celle d'un renard. Ce brillant me'te'ore a, 5) de tout temps, annonce la fin du monde; 3> il peut avec sa tête ou sa queue renverser )t notre globe , qui ne tient qu'à un fil , et )> nous griller tous comme des marrons, j»

Ici il se fit beaucoup de mouvemens sous le rideau . et je présumai que la jeune fille s'assurait de la longueur de la queue de la comète.

<c Un moment, messieurs, mesdames, » vous allez voir ce que vous allez voir. :•

Le père Trousquin tire sa ficelle pour changer le tableau , et après quelques ju-

remens bien e'nergiques > reprend son explication sans que sa Yoix ait varie d'un quart de ton.

«c Ceci , messieurs , mesdames , vous re- :> présente l'inte'rieur du palais du grand » Kin-Kin-li-King , empereur de la Chine 5) et roi des Pe'kins. Vous le voyez lui-même » assis dans son beau fauteuil dore, et en » grand costume de ce'rëmonie , entouré de » Mandarins lettés et de gardes nationales. 5) Il donne audience publique et reçoit les » pétitions de tous les Chinois de la ban- 1» lieue.

3) Voyez , dans un coin , ce père appuyé » sur sa fille et sur son bambou ; il vient )» demander justice d'un séducteur qui a )» fait cinq enfansà cette pauvre innocente, 5) et qui ne leur donne que des coups de n fouet pour toute nourriture. Remar- 3) quez , messieurs , comme les traits de ce » père infortuné sont animés par la colère » et le ressentiment : voyez dans les yeux •^ de la jeune fille la douleur , la tristesse et » le repentir. Un peu sur la gauche , cet

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)> homme enveloppé dans un manteau )» brun , qui ne laisse voir que son nez , » c'est le se'ducteur qui attend son arrêt. )) Voyez comme sa figure est pâle et blême, 5> ses yeux caves et sa démarche tremblante ; 5> il sait bien qu'il n'en sera pas quitte à 5> bon marche.

» Plus loin dans le fond du tableau. ...)> Une grosse commère qui accourt alors tout essouflle'e. interrompt l'explication du spectacle. Je présume que c'est madame Trousquin ; et en effet , le dialogue qui s'établit entre elle et le maître de la lanterne magique , me prouve que j'ai deviné juste.

M. TKOUSOUIN.

»-. Ah ! te v'ià donc enfin , maudite cou- ;> reuse !.. Plus loin dans le fond du tableau. 1) (^ sa femme.) Tu me le paieras , je ne te )» dis que çà... Plus loin, dans le fond du î> tableau , ce malheureux que des gardes 5. amènent et qui se débat comme s'il avait

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)» la colique : c'est un de'serteur qui vient » de de'serter , et qui allait dans le camp )t des ennemis par trahison ; son affaire ne ^) sera pas longue : il sera fusillé et pendu )> après.

MADAME TRousQuiN (pendant que son mari explique).

» Eh ben ! quoi que t'as donc à crier ? Est- 5) cequ'ine fallaitpas coucher Fifi et faire la » soupe ? est-ce que çà n'est pas une fameuse » trotte , des Champs-Elysées à la rue Jean- » Pain-Mollet?

M. TROUSQUIN .

)) Tu mens, j'te dis, t'es partie depuis )> cinq heures, et v'ià qu'il en est neuf. î> D'où est-ce que tu viens?... Tire la fîn celle «

Madame Trousquin de'pose sur un escabeau une e'cuelle qu'elle tenait sous son tablier , puis se met à son poste, qui est sur

le côte de la lanterne où s'opère le changement des tableaux.

M. TROUSQUIX.

« Ceci, messieurs, mesdames, vous reî» pre'sente une vue d'Athènes dans la ;) Grèce... ( A sa femme. ) Mets ma soupe ;> sur le gueux... et réponds d'où est-ce que

> tu viens?...

MADAME TROL'SQUIN.

t Eh! je viens de cheux nous, fichu .) jaloux, j'ai rencontre' Angélique avec qui î) que j'ai causé un moment... As-tu beau- » coup de public?...

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