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i> former , cette petite , et en ve'rité ce n'est )> pas Grandmaison qui en est capable!... » • — Le pauvre homme!... C'est tout au 5) plus s'il pourra lui dire un petit mot... 5> après souper.
:> — Ce n'est pas un rude causeur comme
)> Joconde!.... — Non, mais son vin est 3> délicieux !... — Et son cuisinier excellent... 11 d'honneur! j'ai pour lui une estime!... î) — Pour le cuisinier ! — Non, pourGrand- )> maison, mauvais plaisant... Allons, mesn sieurs , point de mots à double sens : )> cela nous est de'fendu aujourd'hui. Moi, ;i d'ailleurs, je suis pour les mœurs avant ■j> tout!... )»
Pendant cette aimable conversation, je m'amusais à examiner ces messieurs. L'un gros , court et roux , se contentait de rire à chaque plaisanterie des autres, sans se permettre d'y ajouter du sien. Celui qui parlait le plus était un petit homme d'une cinquantaine d'années , qui voulait renchérir sur les jeunes gens, en se donnant l'air d'un mauvais sujet, et en disant toutes
les ordures qui lui passaient par la tête. Un jeune homme maigre , pâle , livide , dont les yeux caves et éteints annonçaient l'abus qu'il faisait de la vie , e'tait étendu dans un fauteuil et se dandinait en ajoutant parfois quelques plates rapsodies aux bons mots de Raymond, qui se trouvait dans son centre. Enfin un grand et e'pais personnage, à la ligure hébétée, ayant de gros yeux de bœuf, et un nez qui aurait fait honte à une coloquinte , complétait la réunion , où , suivant moi , il ne manquait que M. le baron de Witcheritche.
Enfin une porte du fond s'ouvre, et M. de Grandmaison arrive en traînant sa jambe. Mais il est seul, «c Où est-elle?... où )> est-elle?... s'écrient à la fois tous ces mes-
)> sieurs. — Un moment! un moment
» donc !... vous allez voir... Elle fait un peu n de toilette. Quand je lui ai dit que je la » faisais souper avec mes amis , elle n'a pas )> voulu paraître en négligé... et puis je ne )> suis pas fâché qu'elle voie tous les cadeaux > que je lui fais. Je l'ai laisse'e avec une
5> femme de chambre. Un peu de patience )• et du punch... cela nous fera attendre le )» souper. ))
Raymond me pre'sente à M. de Grandmaison, qui s'e'puise en complimens banals sur ce que je veux bien embellir sa petite re'union. Tout en lui répondant, je crains qu'il ne me reconnaisse ; mais ma peur est bientôt dissipée. Je vois que M. de Grandmaison a besoin de sa lorgnette d'Opëra pour bien distinguer les objets.
On apporte un énorme bowl rempli de punch , auquel ces messieurs font tant d'honneur que je ne sais pas trop dans quel état ils seront pour le souper. Le grand monsieur à figure bête, que l'on appelle milord , ne fait qu'emplir et vider son verre; tandis que le petit roux, que j'entends nommer Zamorin , se bourre de macarons , d'oubliés et de biscuits, afin de mieux attendre le souper.
Le vieux libertin et le jeune homme languissant s'informent de la figure de la nouvelle maîtresse de Grandmaison , et
l'Amphytrion fait le détail de ses charmes, en promettant d'en dire davantage le lendemain. « — ■ Conmment la nommera-t-on?
)• dit Raymond. — Elle s'appellera madame )> Saint-Léon... C'est un joli nom , n'est-ce :> pas, messieurs? — Oui, très-joli. Je tiens ;> au nom, moi. — A-t-elle des enfans? — 3> Imbécille !.. on t'a dit qu'elle était presque i> novice. — Oui , mais presque ne veut pas 5» dire que... — Allons, taisez-vous, Ray- )) mond , vous offensez l'innocence!., dit n M. Rocambolle (c'est le vieux plaisant). » Je suis sûr que Grandmaison a été clier- )> cher cette femme-là aux Vertus.
Enchanté de sa plaisanterie , M. Rocambolle se tourne en riant vers le jeune homme , qui rit aussi en laissant voir deux ou trois dents gâtées , les seules qui lui restent.
Au milieu du brouhaha général , ne voulant pas avoir l'air de m'ennuyer dans l'aimable société de ces messieurs, je dis à tort et à travers tout ce qui me passe par la tête; et j'ai quelquefois , sans m être donné
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aucune peine pour cela, le plaisir de faire rire la joyeuse réunion, et Raymond s'e'crie : « Je vous avais bien dit que c'était un
» farceur! un homme charmant. i> Il
paraît que je suis aimable : je n'ai , je le jure, fait aucuns frais pour l'être; mais je crois que ces messieurs sont bien disposés.
On vient annoncer que le souper est servi. Grandmaison regarde sa montre :
(c II y a trois quarts d'heure , dit-il : elle )) doit être prête... je vais la chercher. 5) Rendez-vous dans la salle du souper ; je )> vais vous l'amener. •>
H s'éloigne , et Raymond qui connaît les êtres , nous conduit dans une pièce ronde, décorée avec élégance , et au milieu de laquelle est une table garnie de tout ce qui peut flatter la vue , l'odorat et le goût. Un belle pendule , placée sur une petite cheminée de marbre blanc , maiHjuait alors près de minuit.
«. Diable! dit M. Rocambolle , déjà min nuit!... nous n'aurons guère le temps
> de nous divertir. — Ni de manger , dit ;> Zamorin.
3» — Attendez , attendez , messieurs , dit -> Raymond, qui croit toujours trouver le ;' moyen de parer à tout. Je vais la retarder ;» d'une heure. — Bien dit!... bien dit! " s'ëcrie-t-on de toutes parts... Ce diable de y* Raymond n'est jamais en défaut !... il est 3> inventif comme une petite fille. »
Enchante' de montrer les ressources de son imagination , Raymond court à la pendule ; il enlève avec une vivacité effrayante le globe qui la recouvre ; il tourne les aiguilles ; il enfonce la clef sur le côté du retard , et de la manière dont il y va , je présume que dans deux heures il ne sera pas encore minuit. Notre attention est distraite par le son de la voix de M. de Grandmaison : cela nous annonce l'arrivée de celle que tous les convives attendent ; mais avec bien moins d'impatience que moi!
Tous les yeux se tournent vers la porte par où elle va entrer j seul , je me mets à l'écart
et de manière à ne pas être aperçu d'abord. Nous entendons déjà le frôlement de sa robe... dans ce moment un craquement très-fort rententit dans l'appartement : c'est Raymond qui vient de casser le grand ressort de la pendule, et qui, pour cacher sa sottise, s'empresse de s'éloigner de la cheminée , et de courir au-devant de la beauté qui va nous être présentée.
Elle paraît enfin , conduite par M. de Grandmaison , et Raymond , qui s'est emparé de son autre main, lui débite déjà toutes les jolies choses qu'il est capable de dire. Je l'ai vue... et mon cœur a battu plus violemment; ma poitrine s'est gonflée ! ... C'est le dernier effet que sa présence produira sur moi.
Sa toilette est magnifique : un collier d'émeraudes brille sur sa poitrine ; un peigne fort beau, des girandoles, ajoutent à l'éclat de sa parure. Elle se présente les yeux baissés et se donnant un air de modestie , presque semblable à celui dont j'ai été la dupe la première fois que je l'ai aper-
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eue. Cette femme-là sait faire tout ce qu'elle veut de sa physionomie... Voyons comment elle soutiendra ma vue.
Elle a enfin levé' les yeux sur la socie'té ; un concert de louanges, de complimens retentit aussitôt : elle est en effet très-bien , et c'est à qui , de ces messieurs , trouvera une expression assez forte pour peindre son extase , son ravissement. Comme Caroline est heureuse dans ce moment!., son front rougit ; mais c'est de plaisir, d'orgueil, et non pas de modestie.
«c Mais où donc est mon ami? » s'écrie Raymond en me cherchant des yeux. Il m'aperçoit dans le petit coin d'où j'examine la scène ; il court à moi , me prend par la main , m'entraîne vers Caroline. «' Venez » donc, dit-il, venez donc voir les trois » grâces... c'est Hèbe'... c'est Ve'nus... c'est :> Psyché... c'est... »
Raymond est interrompu par un cri de Caroline. Elle m'a regardé au moment où je lui adresse mon compliment , en félicitant M. de Grandmaison. Elle pâlit... se III. II
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trouble veut prendre sur elle.... mais
l'ëmotion a été trop vive ; elle chancelle et tombe sur son nouvel adorateur. Celui-ci , qui était alors occupe' à répondre aux félicitations de ses amis , reçoit sur lui la jeune femme au moment où il prenait une prise dans sa tabatière d'or , afin de trouver quelque chose de piquant à répondre à ces messieurs : le pauvre homme n'est pas de force à soutenir ce choc inattendu; sa jambe gauche n'est jamais d'à-plomb , et le poids de Caroline faisant fléchir la droite, M. de Grandmaison tombe lourdement en cherchant à se retenir à ce qui est près de lui ; il ne trouve sous sa main que la cuisse de M. Rocambolle à laquelle il s'accroche ; mais en croyant tenir une partie de l'individu . la main de M. de Grandmaison n'a saisi que du coton que le vieux libertin met dans ses culottes pour se donner des formes voluptueuses. Le casimir a craqué , l'étofTe est déchirée , et la fesse postiche de M. Rocambolle reste à la main de M. de Grandmaison.
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Pendant que M. Rocamboîle reprend avec colère son poste'rieur de coton ; que le jeune e'dente' se jette dans une bergère en riant comme un fou ; que Zamorin regarde si le souper refroidit , et que milord roule sur tout le monde des yeux qui semblent vouloir sortir de leurs orbites , Raymond , qui veut à lui seul re'parer tout le mal , se pre'cipite brusquement vers la table pour trouver quelque chose à donner à la jeune femme e'vanouie : en voulant atteindre une carafe , il renverse deux flacons de Madère et pousse un cande'labre , dont les bougies vont s'e'teindre sur un fromage glacé ; les flacons de Madère roulent sur le visage de M. Grandmaison , qui jure qu'on lui a casse' le nez, tandis que Zamorin appelle du secours en voyant le de'gât que Raymond fait parmi le souper : les valets accourent ; mais leur présence ne fait qu'augmenter lede'sordre. Caroline est toujours e'vanouie , ou fait semblant de l'être, pour cacher son embarras; M. de Grandmaison continue de jurer ; Rocam-
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bolle de crier , Zamorin de ge'mir, le jeune homme de rire ; l'Anglais tâche de mettre quelques bouteilles de Champagne en sûreté , et Raymond , en voulant secourir la jolie femme , relever de Grandmaison et re'tablir la paix , a renverse' des meubles , casse' des bouteilles, brise' des assiettes , envoyé une volaille sur la figure de l'un , une tourte sur les genoux de l'autre , et finit par tomber lui-même sur un gue'ridon chargé de liqueurs et de fruits à l'eau-de-vie. Que ferai-] e encore chez M. de Grandmaison ! Ma vengeance est complète; le désordre est à son comble : cette scène de plaisir est changée en une scène de tumulte et de douleur ; les cris ont succédé aux chants ; les plaintes aux bons mots , la colère à l'ivresse , la tristesse à la gaieté ; enfin Caroline m'a vu et reconnu , et l'effet a surpassé mon attente. Je suis satisfait ; et laissant chacun se tirer comme il le pourra de sa situation, je sors, je m'éloigne de l'hôtel de M. de Grandmaison , bien guéri du sentiment que la jeune fleuriste m'avait inspiré.
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