‹ Mon voisin RaymondChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les deux visites. — La leçon d'écriture.

Le lendemain de cette soire'e , à neuf heures du matin, on sonne chez moi. J'e'tais encore couché ; repassant dans ma mémoire les ëvënemens de la veille , et riant de ce qui alors n'avait pu m'arracher un sourire, parce qu'un sentiment unique m'occupait, et m'empêchait d'envisager la scène du côte' comique. Mais maintenant que ma tête est froide , que mon cœur est calme , que mon esprit n'est plus tourmente' par l'attente de f[uelque e've'nement , je me repre'sente les divers personnages que j'ai laisse's à l'hôtel de M. Grandmaison; je croisles voir encore autour du souper perdu, renversé, par III. 1 1 .

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les soins de Raymond, et je ris tout seul , comme si j'étais encore au milieu de ces messieurs.

Si dans ce moment quelque curieux conduit par le diaLle-boîteux ou tout autre lutin , est perché sur le toit de ma maison et s'amuse à me considérer , il croit sans doute que j'ai quelqu'accès de folie. Je ne vois pas, moi, qu'il soit plus extraordinaire de rire de ses souvenirs que d'en pleurer ; cependant l'on ne s'étonne jamais en voyant quelqu'un verser des larmes ; mais si vous riez tout seul , on vous regardera comme un fou ou unimbécille; est-cequeles pleurs sont plus dans la nature que le rire?

Ma portière , qui, comme je crois vous l'avoir déjà dit, fait mon ménage tous les matins, ouvre ma porte et introduit près de moi mon voisin Raymond qui , me voyant en gaieté, croit que c'est sa présence qui la provoque , et reste un moment indécis pour savoir s'il doit s'en fâcher ou partager ma bonne humeur ; il prend prudemment le dernier parti , et s'approche de mon lit en ricanant.

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<( Eh bien ! mon cher ami, la soirée a été chaude!... hé! hé! hé! vous y pensez encore, n'est-ce pas? — Oui, mais j'attends de vous les détails du dénouement.

— Et moi, une explication. — Est-ce encore au bois de Boulogne que vous la voulez? — Non, non!.... espiègle !.. Ha! çà , cette belle Caroline ne s'est pas évanouie sans motif, en vous voyant!. — Oh ! le motif est tout naturel : c'est moi qui suis le jeune homme que M. de Grandmaison a remplacé. — Se pourraitil !... Ah !... l'aventure est unique !... et moi qui vous mène justement au souper , qui vous présente à ce pauvre Grandmaison !... Que diable aussi , vous ne me dites rien ! vous ne me faites aucune confidence !... à moi , qui vous suis tout dévoué...— J'ai voulu causer une surprise.

— Vous avez bien réussi ! — Enfin comment s'est terminée la soirée? — Fort tristement. Il n'y a pas eu de souper. La jeune femme a voulu se retirer. Grandmaison avait la figure abîmée par un

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> flacon de vin qui a roule sur lui, je ne sais comment , et il nous a fallu les laisser se coucher. Mais je crois que la nuit se

) sera passe'e fort diffe'remment qu'on ne

> pensait. jN ous nous sommes quittes d'assez ) mauvaise humeur. Rocambolle regrettait ) sa cuisse de coton , Zamorin le souper , » milord le vin , et l'autre la jeune beauté » qu'il espérait séduire. Il n'y a que moi » qui me console de tout , comme vous » savez. Mais j'avoue que j'étais impatient » de vous voir pour apprendre la cause de ) cette catastrophe qui a troublé la fête.

> J'ai bien manqué frapper chez vous cette ) nuit pour la connaître plus tôt. — Vous ) avez fort bien fait de me laisser dormir. » — Allons, je vous quitte, mon voisin; ) mais . je vous en prie, une autre fois ayez » un peu plus de confiance!... Vous savez ) combien je suis discret I... on peut tout

> me dire !.. c'est sous le sceau du mystère ! Oh! j'aurais été bon inquisiteur!... ou franc-juge!., ou illuminé!.. J'aime les

5) secrets!.. Pour les secrets, je suis d'une

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3» extrême séve'rite'... Enfin, la preuve, c'est :) que je suis franc-maçon... eh Lien ! ai- je ;» jamais divulgue' le secret? — -Vous m'avez » dit qu'il n'y en avait pas. — C'est vrai... )) c'est vrai ; mais j'ai dit cela pour mieux .) vous tromper. Adieu , mon voisin... Ali ! î> à propos , vous ne savez pas la nouvelle ; 3> on dit que le baron de Witcheritclie en )> porte. Il y a un amateur qui devait mon- » trer le serpent à la jeune femme ; le mari » y avait consenti, parce que c'est toujours » un instrument de plus , et cela peut ser- •» vir dans l'occasion. D'ailleurs le baron 3) voulait composer des petits duo de violon 3> et de serpent , pour exe'cuter en société' 3> avec son e'pouse. Si bien donc que l'ama- 3> teur venait donner des leçons les matins ; 3> mais un beau jour, Witcheritche, que 3» l'on croyait à la campagne , est revenu » chez lui inopine'ment. Il a trouvé l'ama- 3> teur montrant son serpent à madame la > baronne, qui avait trouvé tout de suite 3) l'embouchure. Il paraît que ce jour-là , ;> Witcheritche n'aimait plus autant la mu-

)> sique , car il a crié, juré; sa femme a :> pleuré ; l'amateur s'est esquivé ; bref il y 5) a eu du scandale. C'est le petit Friquet )• que j'ai rencontré, et qui m'a conté cela : )• il le sait par sa tante , qui le sait par ma- 51 dame Bertin , qui l'a entendu dire à » Crachini , qui le tenait de Gripaille , qui ;> l'a su par une demoiselle qui demeure î» dans la maison de Witcheritclie. Mais je )> dis à cela qu'il ne faut pas croire légère- !) ment les propos ; il faut remonter à la i> source. J'irai ce matin chez le baron ; je >» verrai bien s'il est en froid avec sa femme, ;> et sans que cela paraisse, je saurai lui ;> tirer les vers du nez en parlant du ser- ;» peut. Adieu, je vais terminer un petit » vaudeville qu'on m'a demandé rue de n Chartres... — Est-ce que vous avez une :> pièce reçue à quelque théâtre? — Moi , )• j'en ai de reçues partout. — C'est singu- • lier : on n'en joue nulle part. — Ah ! je ;• vais vous dire, c'est que, quand ou ne ;> me joue pas tout de suite , je les retire!.. ;> Oh !.. j'ai une tête!... Tout de suite re-

•j» tiré quand cela n'est pas repre'sentë dès ;• que je le demande. C'est comme mes ta- )» bleaux, mes petites gouaches que je n'en- :> voie pas au salon de crainte d'être mis 3> dans un mauvais jour. Il faut de la fierté' : •>\ le véritable talent se concentre en soi- )» même , et il vient toujours un moment n où l'on perce. Adieu, mon voisin; je •>» vous laisse vous habiller. »

Cet homme-là doit être heureux , me dis-je , en pensant à Raymond ; il ne doute de rien , se croit de l'esprit , des talens , de la beauté. Si une femme ne l'écoute pas c'est parce qu'elle a peur de l'aimer trop : si ses vers ne sont pas imprimés , c'est que les libraires sont des ignorans ; si ses pièces ne sont pas reçues, c'est une cabale d'auteurs qui en est cause : son amour-propre ne lui laisse jamais voir les choses que sous un point de vue flatteur. Je suis persuadé qu'il se croit du courage , quoiqu'il se soit battu avec des pistolets sans balles , et qu'il se croirait militaire s'il était dans la garde nationale : comme il se trouve une belle

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jambe, parce qu'il a de gros mollets, et de beaux cheveux, parce qu'il est crépu comme un nègre. Enfin il est heureux ; voilà l'essentiel. Les gens heureux ne sont donc pas si rares qu'on le dit , car il y a dans le monde bien des hommes qui ressemblent à mon voisin Raymond.

S'il n'était pas si tard, j'irais voir Nicetle ; j'irais puiser dans ses yeux ce sentiment si doux , si tendre , et peut-être si vrai , que je n'ai jamais trouve' dans les beaux yeux de mademoiselle Caroline ; je dis peut-être... 'car je n'ose me fier à rien !...

En sortant, je prends sans y songer le chemin de la rue Caumartin ; ce n'est qu'au coin du boulevard que je m'arrête... C'est l'habitude qui me poussait ; elle fait faire bien des choses!... c'est en effet uneseconde nature. Elle nous attache à défaut d'amour !... Combien de gens qui ne s'aiment plus , et restent ensemble par habitude!... Je ne parle pas de ceux qui sont mariés... ceux-là ne peuvent pas faire autrement.

Pour perdre plus tôt cette habitude, qui

He peut pas être encore bien enracinée, puisque mon intimité avec Caroline ne date que de deux mois , allons voir madame de Marsan , dont il me semble que j'ai été amoureux. Je lui dois d'ailleurs une visite pour l'invitation qu'elle m'a envoyée , et dont je n'ai pu profiter , grâce à mon compagnon de voyage.

C'est, je crois, faubourg Saint-Honoré , contre la première rue à droite... d'ailleurs je demanderai ; les gens riches sont connus et se trouvent toujours facilement : il n'y a que les pauvres honteux que personne ne connaît!... maison les cherche si rarement.

Je me dirige donc vers le faubourg Saint- Honoré : je demande M. de Marsan ; trois ou quatre personnes s'empressent de m'indiquer sa demeure... de me la montrer du doigt... Il faut que M. de Marsan soit un homme fort riche !... tout le monde le connaît , ou veut avoir l'air de le connaître ! . . . La fortune est vraiment une belle chose.

Sa maison est en effet de belle apparence; moins élégante, moins fastueuse peut-être in. 12

que celle de M. de Grandmaison ; mais je soupçonne qu'elle rapporte plus ; et pour un homme d'affaires, qui sait calculer, cet avantage doit l'emporter sur les autres.

Il n'est que midi ; pourrai-je voir m^adame? C'est, pour la première fois, se pre'senter de bien bonne heure chez une jolie femme, et surtout , une jolie femme qui a près de trente ans. Plusces dames s'éloignent de leur printemps , plus elles mettent de temps à leur toilette , et elles ne peuvent alors être visibles de bonne heure. A quinze ans on se présente comme on est ; à vingt, on se laisse voir dans un simple négligé; à vingt-cinq, on se mire quelque temps avant de paraître ; à trente, on met beaucoup de soins à sa toilette; à trente-six... mais cela nous mènerait trop loin : arrêtons-nous à trente-six.

Le concierge me dit de monter au premier; la porte à gauche , c'est l'appartement de madame de Marsan. Les bureaux de monsieur sont au rez-de-chaussée.

Je traverse plusieurs pièces ; je trouve

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enfin une jeune femme de chambre... qui n'est pas jolie , et auprès de laquelle on ne doit pas s'arrêter lorsqu'on va voir sa maîtresse. Je demande madame; je me nomme, et la suivante va m'annoncer.

Je n'attends que cinq minutes... ce n'est pas trop pour voir une jolie femme , lorsque tant de sots enrichis , de gens en place et de grossiers parvenus , se permettent de faire attendre une heure , avant de venir montrer leur plate figure.

tt Vous pouvez entrer, monsieur , » vient me dire la femme de chambre , et elle m'introduit chez sa maîtresse. Cette prompte re'ception me semble d'un heureux augure.

Je trouve madame de Marsan assise sur une causeuse , dans une jolie petite pièce, décorée de la manière la plus gracieuse , et où ne pénètre qu'un jour doux, tempéré par de doubles rideaux et des jalousies. J'aperçois un piano , une harpe, des romances... J'ai beaucoup de penchant pour les femmes qui aiment la musique, et encore plus pour celles qui en font. C'est une

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ressource contre l'oisiveté , et une femme qui ne fait rien , pense trop.

Madame de Marsan me reçoit avec un aimable sourire , dans lequel je crois apercevoir une petite nuance de dépit. Je l'attribue au peu d'empressement que j'ai mis à venir la voir , et cette conduite , dans laquelle pourtant je n'ai point mis de calcul, me servira plus que ne l'aurait fait une cour assidue. Elle est piquée... Elle se crovait sûre de ma conquête , et ne m'a plus revu. En eflet, cela doit lui avoir paru fort singulier après mes œillades au spectacle et ma conduite chez \ auvert ; cela m'étonne moi-même , car je la trouve maintenant cent fois plus jolie que Caroline.

On ne me fait point de reproche cependant ; mais je m'empresse de m'excuser d'avoir manqué à son invitation , en racontant ce qui m'est arrivé avec M. Raymond. Le récit de nos aventures à Montmorency, fait beaucoup rire madame de Marsan , et la gaieté , en chassant l'étiquette et la cérémonie d'une première entrevue, permet

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plus facilement à l'esprit de s'entendre et au cœur de se deviner.

Pour prolonger ma visite , je prie madame de Marsan de me faire entendre une romance. Elle y consent, et s'en acquitte avec un goût, une grâce qui me charment. Elle s'accompagne parfaitement sur le piano ; elle est musicienne enfin... Combien elle a dû souffrir à la soire'e de Vauvert î

Mais il ne faut pas trop prolonger une première entrevue. Il y a de l'adresse à se faire désirer , à ne point se prodiguer d'abord, surtout, avec les femmes habitue'es aux hommages , aux galanteries , à être enfin l'objet d'une cour assidue. Jusqu'ici je n'ai pas su cacher ce que j'éprouve; je l'ai dit trop vite peut-être ; mais je me suis promis d'être à l'avenir sur mes gardes!... Ma dernière aventure a renouvelé tous mes griefs contre un sexe que je ne puis pas fuir, mais auquel je voudrais bien rendre une partie des tourmens qu'il m'a causes.

Je prends donc congé de madame de Marsan. « Serez-vous encore aussi long-

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