‹ Mon voisin RaymondChapitre 14 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

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» temps sans donner de vos nouvelles? me V dit-elle, en me voyant partir. — Non, ma- » dame ; je profiterai souvent de la permis- ;> sion que vous m'accordez de venir vous ^» voir et vous entendre... Puissiez-vous ne i> pas trouver que j'en abuse!... — Croyez, :> monsieur, que je ne me plaindrai jamais î> de cela. Vous aimez la musique ; nous en )» ferons quelquefois. Je sors fort peu... et ;> ce sera bien aimable à vous devenir vous » joindre à notre petite société. )>

Cette femme-là est charmante... (Je crois que je dis cela chaque fois que mon cœur prend feu) ; n'importe ! rëpëtons-nous , puisque les mêmes sentimens se re'pètent dans notre ame. Ce qu'elle vient de me dire est on ne peut pas plus aimable... Elle ne me verra jamais trop... C'est presque une déclaration!... Je m'éloigne en concevant les plus flatteuses espérances, me croyant déjà adoré!... D'ailleurs, d'après ce que m'a dit Raymond , ce ne sera pas sa première faiblesse... Il m'a parlé, je crois, de trois ou quatre inclinations... Mais n'allons

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pas jug-er madame de Marsan sur les rapports de mon voisin , qui est menteur et me'disant.

J'irai chez elle ce soir... Ce soir , non, ce serait trop prompt ! Je me suis promis de ne plus aller si vite en intrigue ; de tâcher de connaître d'abord le caractère de celle qui me plaît ; de ne point laisser paraître mes sentimens avant d'être sûr des siens : et de'jà je prends feu ! je m'enflamme!... je voudrais tout obtenir!... Ah ! je suis incorrigible! Je ne saurai jamais filer le parfait amour.

Je ne retournerai que dans deux jours chez madame de Marsan... D'ici là , il me faut des distractions , non pas que je pense encore à mademoiselle Caroline ! ... oh ! pour celle-là je suis bien guéri ; je crois même à présent que la blessure n'a jamais e'të trèsprofonde. Cependant , si je reste livré à moi-même... mon impatience naturelle me poussera chez madame de Marsan... mais n'ai-je pas toujours Nicette à opposer à la peine, à l'ennui, et surtout aux nouvelles

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amours? Allons lavoir... Je ne le puis maintenant; il n'est que deux heures !... on me verrait causer avec elle... ce que je ne veux point. Il faut attendre la nuit : rentrons chez moi, et avant le dîner , tâchons de remettre un peu d'ordre dans mes affaires. Je trouve chez moi une lettre de ma sœur... Pauvre Amélie ! elle se plaint de ce que je l'oublie entièrement ; en effet , nous voici au mois de septembre , et je ne suis pas aile' la voir... Si on pouvait y aller.pour deux ou trois jours... mais impossible!... quand je suis là , on ne me laisse plus revenir. Elle me parle encore d'un parti superbe qu'elle m'a trouvé... Seize ans, delà beauté, de la vertu et de la fortune : je conviens que c'est éblouissant , mais cela ne me tente pas encore : peut-être dans deux ou trois ans... nous verrons cela. Je veux cependant aller passer quinze jours de cet automne auprès d'Amélie et de son mari ; il faut d'ailleurs que je remette un peu d'ordre dans mes affaires , que ma liaison avec la petite fleuriste a beaucoup déran-

gëes : peste !.. du train dont cela allait , mon revenu eût ëte' bientôt dissipé... Je lui dois de la reconnaissance de ce qu'elle m'a quitté assez tôt pour m'empécher de me ruiner; avec six mois d'économie , je paierai mes dettes : soyons donc six mois sans avoir de ces passions qui coûtent si cher : mademoiselle Caroline m'a prouvé que ce ne sont pas les femmes pour qui on fait le plus, qui nous aiment davantage.

La nuit est venue ; allons voir Nicette... Sa boutique est fermée... mais j'aperçois de la lumière à travers le carreau qui est audessus de la porte. Je frappe tout doucement ; je crains d'attirer l'attention des voisins... il semble que je suis un amant qui a peur d'être aperçu.

« Qui est là? me demande-t-elle. — C'est 1) moi, Nicette... c'est... » Je n'ai pas besoin de me nommer. .. déjà la porte est ouverte... je suis devant elle... J'entre dansla boutique dont je referme la porte , et je m'arrête pour contempler cette jeune fille, seule, au milieu de ces fleurs , de ces arbustes qui

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remplissent la petite salle, dans laquelle il ne reste de libre qu'un petit espace où l'on a place' une table et une chaise. La table est couverte de papier , de plumes et de livres , et une seule chandelle éclaire cet endroit où la re'union des fleurs répand la plus agréable odeur.

jNicette a couru me chercher une autre chaise dans la petite pièce qui est derrière sa boutique. Elle passe avec adresse au milieu de tous ces arbustes qui font de ce séjour un bosquet délicieux : elle revient... je regarde ses traits charmans sur lesquels je puis lire si facilement le plaisir que lui cause ma présence ; mais je m'aperçois avec peine que ses yeux sont rouges, que son visage est pâle, que les roses de son teint ont disparu.

Elle me fait asseoir auprès d'elle. — » Que )) vous êtes bon de venir me voir, monsieur î) Dorsan , et de penser quelquefois à moi !... 1» Est-ce que vous n'y pensez pas , vous , Ni- 5> cette? — Oh! toujours!... mais ce n'est )» pas une raison pour... que... enfin, vous,

» c'est bien différent ! — Que faisiez-YOus 5» donc quand je suis venu? — J'e'crivais, )' monsieur... je m'apprenais ma leçon, n

Elle rougit en me disant cela ; je regarde sur la table. Je vois sur plusieurs feuilles des lettres trace'es en gros caractère... un nom écrit et recommence cent fois. C'est le mien... pauvre Nicettel...

Je la regarde... elle rougit davantage , et balbutie en baissant les yeux. « Pardon , )> monsieur , si j'ai fait mettre votre nom » pour me servir d'exemple... maisj'aipensé -> que c'était celui de mon bienfaiteur que 3> je devais écrire le premier. »

J'ai pris ses mains que je presse dans les miennes. « Vraiment, Nicette , je ne mé- :> rite pas tant d'amitié... si vous me con- 3» naissiez mieux I... — Ali ! je vous connais :> bien par tout ce que vous avez fuit pour )> moi. — Etes-vous heureuse maintenant ? )> — Oui , monsieur... je ne peux pas l'être )) davantage... »

La manière dont elle me dit cela , la teinte mélancolique répandue sur son visage me laissent penser bien des choses.

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♦c Nicette , je vous trouve cliange'e. — ;> Comment cela, monsieur? — Yous êtes « pâle... un peu maigrie... — Je ne suis pas )) malade cependant. — Peut - être cette ;> odeur de fleurs... — Oh ! j'y suis habitue'e )> depuis bien long-temps!... — Je ne vois ;> plus dans vos manières cette gaieté'. . . cette )' vivacité que vous aviez lors de notre pre- )) mière rencontre... — Ah! on n'est pas

' toujours de même... — Cependant si vous :' n'avez pas de chagrin... — ]N on, monsieur,. ;> non, je n'en ai pas!... — Vos yeux me )) prouvent le contraire... Chère Nicette!. )' vous avez pleuré... — Non, monsieur... i) et quand cela serait... on pleure quelque- 11 fois sans savoir pourquoi... et sans avoir

• de chagrin... ■>

Nous ne disons plus rien. Je ne veux pas l'interroger davantage, car je crois deviner ce qui cause sa peine. Elle ne me regarde plus; elle craint sans doute que je ne lise dans ses yeux ! elle reste pensive et muette.... Je ne puis parler non plus... Sa tristesse a passé dans mon cœur... mais ce silence a un charme que nous goûtons tous deux.

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Il faut cependant essayer de la distraire... il faut que j'éloigne moi-même des pensées trop dangereuses. Je me rapproche de la table ; je regarde les papiers, les exemples.

« \ous écrivez déjà bien , Nicette. — » Comme cela , monsieur ; pas trop bien » encore... mais j'espère avec le temps... — » Prenez-vous toujours des leçons? — Non, » je n'ai plus de maître... lime disait... des n choses qui m'ennuyaient ; il ne voulait » pas me donner le mot qui me plaisait » pour exemple; il mefaisaittoujoursécrire: » Commencement , communément , exacte- » ment; et moi il me semble que l'on peut 5» aussi bien apprendre en écrivant Dorsan » que communément , quoique ce ne soit )» pas un mot aussi long : cela le faisait )» crier. Je l'ai renvoyé ; je puis bien m'en » passer... Je sais aussi écrire en fin. — >» Voyons cela... — Ah ! monsieur... devant » vous... je tremblerai... — Pourquoi? Je /» veux vous donner une leçon... Le voulez- » vous? — Oh! oui... certainement... î>

Elle vient s'asseoir devant la table ; je ni. i3

place ma chaise tout contre la sienne. Je passe mon bras droit autour d'elle , et je guide sa main avec la mienne : ma figure touche ses cheveux ; tout son corps est pressé par le mien ; je respire sa douce haleine... et je puis compter les battemens de son cœur... Ah ! quel plaisir cette leçon me fait éprouver !

Sans y penser , sans en avoir eu l'intention , c'est toujours «t je t'aime » que je lui fais écrire. Ma main tremble autant que celle que je veux guider... Mais une larme est tombée de ses yeux... La plume nous échappe... Je ne sais comment cela s'est fait , mais la jolie figure deNicette se trouve cachée dans mon sein ; ses deux bras m'ont enlacé ; les miens la serrent avec tendresse. Ah ! je le sens dans ce moment , quand même madame de Marsan , ou toute autre serait là , je ne me dégagerais pas des bras de Nicette.

Nous sommes depuis long-temps dans cette situation et nous ne songeons pas à en changer. Nicette est heureuse, et moi, je

dots le dire, je goûte un boulieur que je ne counaissais pas encore , un plaisir dont je n'avais nulle ide'e , et qui n'est trouble par aucun de'sir dont je puisse rougir. Mais tout au présent , je ne puis répondre de l'avenir... une autre caresse peut allumer un incendie...

On frappe violemment à la porte de la boutique. Nicette se de'gage de mes bras ; je la regarde avec inquie'tude. »( Qui peut » donc venir vous voir si tard? Vous m'aviez » dit que vous n'aviez aucune connais- » sance. — J'ignore qui c'est ; je n'attends 5) personne ! . . . »

Ses yeux me rassurent ; ils ne peuvent mentir !... mais on frappe de nouveau , et nous distinguons ces paroles : «t Ouvrez , H ouvrez ben vite , mam'selle Nicette; vot' 3» mère est très-mal... elle veut vous voir. »

Nicette court ouvrir ; elle reconnaît la fille d'une voisine de madame Je'rôme : la petite apprend à Nicette que sa mère vient d'avoir une attaque d'apoplexie à la suite d'une querelle violente avec sa fille Fan-

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clion, et que, se sentant très-mal, elle a de'sirë voir l'enfant qu'elle a jadis chasse'e si injustement.

Nicette court , vole ; en un instant elle a mis son bonnet , ôté son tablier. «-. Adieu , ;> adieu , M. Dorsan . > me dit-elle d'une voix émue, et les yeux gonfle's de larmes; «; ma mère est malade : ah ! je dois tout » oublier. >

TSous sortons de sa boutique ; elle prend le bras de la petite fille... elle l'entraîne; l'autre peut à peine la suivre... Je les perds bientôt de vue.

Aimable fille ! tu réunis toutes les vertus ; je t'aime plus que je ne le croyais... plus que je n'ai jamais aime... la plus grande preuve que je t'aime véritablement , c'est que jusqu'à présent j'ai respecté ton innocence ; mais je sens qu'il ne faut pas que j'aille te voir le soir ; être seul avec toi serait trop dangereux... Si tout à l'heure on n'avait pas frappé à la porte... je ne sais ce qui serait arrivé.

Maintenant il faut retourner près de ma-

dame de Marsan pour me distraire de Nicette ; il faut que j'occupe ma tête pour calmer mon cœur. Par ce moyen , mes nouvelles folies auront du moins un motif excusable.

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