CHAPITRE VIII
La comédie bourgeoise. — La répétition.
Depuis quelques jours ma conduite est yraimeot fort sage : je vais faire ma cour à madame de Marsan , sur le compte de laquelle je crois que mon voisin en a trop dit ; je ne vais plus le soir chez Nicette , et quand je passe le matin devant sa boutique, je lui dis bonjour sans m'arréter. Son deuil m'a appris la perte qu'elle a faite ; mais je ne lui ai pas encore demande' de détails sur la mort de madame Je'rôme.
Madame de Marsan est une femme fort aimable, fort enjouée, fort coquette, et près de laquelle je vois plusieurs jeunes gens fort assidus, sans savoir s'ils sont plus
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heureux que moi : je ne suis pas assez amoureux pour être jaloux ; cependant j'ai de l'humeur de voir cet essaim d'adorateurs qui se trouve si souvent entre elle et moi. Vingt fois j'ai e'té tente' de ne plus en augmenter le nombre , mais un espoir secret me dit que je suis prëfe're' et que je l'emporterai sur mes rivaux.
Les soire'es de madame de Marsan sont charmantes ; la socie'té est choisie , les femmes sont jolies, les hommes ont bon ton : la politesse y est recherche'e sans affectation, sans froideur ; on y est gai sans cesser d'être décent ; galant , sans fadeur ; et lorsqu'on y dit quelques petites mêchancete's , c'est avec ce ton de bonhomie qui fait tout passer. On y fait de bonne musique sans y mettre de prétention : on joue quelquefois gros jeu ; mais jamais vous n'apercevez la moindre altération sur la figure des joueurs ; dans la bonne société on sait perdre son argent avec une grâce charmante.
Le mois d'octobre approche , et avant que riiiver ne ramène les bals , madame de
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Marsan doit donner une fête à sa maison de campagne ; on veut y jouer la coaiëdie. Depuis long-temps j'entends parler de cette fête , pour laquelle on fait de grands préparatifs. Le choix des pièces que l'on doit représenter est long-temps débattu. Enfin, on se de'cide pour le Barbier de Séidlle et Fanchon la vielleuse. Madame de Marsan veut absolument que je prenne un rôle.
Je n^ai encore joué que dans des charades en action ; mais il faut faire tout ce qu'elle veut. C'est moi qui jouerai Lindor, et elle fait Rosine ; je ne puis me plaindre de cet arrangement. On distribue les autres rôles, et Raymond n'est pas oublié ; c'est un homme précieux pour les comédies bourgeoises. Quant à M. de Marsan , il ne joue jamais la comédie; dans les grandes fêtes, les maris ne sont utiles que pour donner de l'argent.
Le jour est fixé ; madame de Marsan part pour sa campagne , où toutes les personnes qui jouent doivent se rendre huit jours avant la fête, pour que l'on ait le temps de répéter et de s'entendre.
Raymond , qui m'avait laisse tranquille depuis quelque temps , vient maintenant m'assaillir tous les matins pour que je lui fasse re'pe'ter son rôle de Bartholo , et comme il joue aussi dans Fanclion celui de l'abbé de Lattaignant , il veut que je lui apprenne les airs qu'il doit chanter ; car tout en se disant grand musicien , il lui faut quinze jours pour se mettre dans la tête un couplet de vaudeville , quoiqu'il ait toujours dans sa poche la Clef du Caveau,
(c Au lieu de cette Fanchon qui n'en 5) finit pas, » me dit tous les matins mon voisin , « on aurait bien mieux fait de jouer » une petite pièce nouvelle... J'en aurais 3) fait une, moi; j'en ai même de toutes 5) faites , qui seraient charmantes à jouer » en société!... — Il fallait les proposer... )> — Ah ! bah ! il y a cette madame Sainti> Marc , l'amie de madame de Marsan , 3» qui veut absolument faire Fanchon , 3> parce qu'elle se croit sans doute très-jolie » en marmotte... et ce grand maigre, qui » veut faire Sainte-Luce... çà ira si çà peut...
n Moi , j'aurais bien mieux fait l'officier que )» l'abbë... cela allait mieux à ma taille et à » ma tournure... mais enfin je veux bien » le jouer par complaisance... je me sacri- M fie. J'espère cependant que si nous avons 5) le temps avant la fête , on jouera mon )) petit opéra des ^majis protégés par Frémis, )> cela n'est qu'en trois petits actes... mais î) à grand spectacle... Tenez, voilà le prej> mier. .. — J'e'tudie mon rôle de Lindor. « — C'est e'gal ; vous allez juger de l'effet. » Le théâtre représente une campagne ma- >» gnifique où l'on prépare les noces des 5) amans. La princesse commence et dit :
» Prince... c'est sur les lieux où l'on doit nous unir... >) Que je sens mon bonheur... que je sens... »
Je n'en écoute pas davantage ; et quoique la fête ne doive se donner que dans dix jours, je me débarrasse de Raymond en partant pour la campagne de madame de Marsan, où je ne suis pas fàcbé d'arriver avant toute la société. Là, j'espère trouver une occasion plus favorable; et c'est une
chose si précieuse que l'occasion ! . . . Bien des gens lui ont dû leur bonheur... il ne faut que savoir la saisir.
Cette fois je me suis bien fait donner les renseignemens ne'cessaires pour ne pas me tromper ; et j'arrive enfin à la maison de campagne de madame de Marsan. C'est presque un petit château : la situation est de'licieuse , les environs enchanteurs ; les jardins me paraissent vastes et fort bien entretenus, les appartemens ële'gans, et si bien distribues que l'on peut y loger facilement une nombreuse société' ; mais j'examinerai cela plus tard ; il me tarde d'aller présenter mes hommages à la maîtresse de la maison, te Madame est seule , me dit la )> femme -de- chambre ; personne de la so- » ciété n'est encore arrivé. )>
Je l'espérais bien ainsi. « Et M. de Mar- 5> San? — Oh I monsieur ne viendra que la 5> veille ou le jour de la fête !... 11 ne se mêle » jamais de tout cela. »
Je ne pouvais mieux prendre mon temps. Je me hâte d'aller la surprendre. L'accueil
que je reçois me prouve que l'on est flatte de mon empressement. »: C'est fort aimable » à vous d'être venu le premier, me dit-elle, 5) Nous pourrons répe'ter ensemble une 5> scène du Barbier, vous savez que nos 5> rôles sont longs; et, quant à moi, j'ai )> fort peu de mémoire. — Je ferai tout ce 3) qu'il vous plaira, madame. — Venez )> d'abord voir notre tbe'âtre. Ob ! je suis » sûre que vous vous attendez à trouver un » petit espace où l'on touclie les frises avec » sa tête , où les maisons sont moins grandes » que les acteurs'..... Venez, monsieur, je î) veux que la vue de notre scène vous 3> donne de l'e'mulation. »
Madame de Marsan me conduit en riant dans les jardins : le tbe'âtre est au milieu ; il est grand, commode, fort bien coupe. La salle est élégante , bien décorée , et peut contenir trois cents personnes, u Eh bien! n monsieur, que dites-vous de notre théâ- -1 tre? — Qu'il ferait honte à beaucoup de » salles de province. — Mais aussi nous » nous flattons de jouer autrement que
)) daDS les petites villes. Oh ! nous ne nous » refusons rien ; la come'die , le yaudeville, » l'opëra - comique !.. . Nous jouons tout... n excepte la trage'die. — Pourquoi cette » exception? — Vous conviendrez que dans » la meilleure troupe de société' , il y en a 1) toujours au moins la moitié' qui ne vaut » rien , et provoque le rire , qui , dans no- » tre salle n'est jamais défendu ; mais nous )) nous sommes aperçus que l'on riait plus » aux tragédies qu'aux autres pièces; et y comme nous ne pouvions pas prendre » cela pour des applaudissemens , nous ne » jouons plus que des ouvrages gais : au » moins, quand nous faisons rire, nous « nous persuadons que c'est un signe d'ap- » probation...Vous voyez qu'il y a toujours » moyen de ménager son amour-propre.
3» A notre dernière réunion , nous avons » eu un succès complet!... Nous donnions » Pourceaugnac , orné de tout son specta- )» cle!... rien n'était oublié !... Je crois que 3) l'on avait aclieté toutes les seringues de » Montmorency!... Mais aussi c'était charin. i4
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n niant; cela a fait beaucoup de bruit!... )» On en a parle' à Paris ; nous avons même :i eu un article dans le journal!... Vous !) conviendrez , monsieur , qu'il est de )) notre bonneur maintenant de soutenir :» notre re'putation. >
Je promets à madame de Marsan de faire mon possible pour me rendre digne de monter sur son tbe'âtre , et nous le quittons pour aller parcourir les jardins. C'est presque un parc ; on peut s'y perdre, et j'espère bien en profiter : il y a un petit bois, une grotte, un pont, sous lequel il ne manque que de l'eau ; des bosquets bien sombres, bien toutlus : des alle'es couvertes, des gazons toujours verts, quelques jolies petites montagnes, une alle'e souterraine, un rocber , une cascade, et tous les jeux que l'on peut réunir dans un jardin. C'est un séjour délicieux où il me semble que l'ennui ne devrait jamais pénétrer.
Madame de oNIarsan me fait donner une jolie chambre dont la vue domine toute la campagne. Cet appartement me plairait
beaucoup s'il n'était pas fort e'ioignëdusien. Je lui en fais des reproches... Elle me plaisante... Patience... mon tour viendra peut-être.
Il me faut cependant apprendre mon rôle. Dès ce soir , madame de Marsan veut que nous rëpe'tions quelques scènes : elle me quitte pour e'tudier. A la campagne , plus de gène , plus d'étiquette. »( Ici , me » dit-elle, chacun fait ce qu'il veut , se lève M quand cela lui plaît, va se promener, 5) reste, sort, revient!... Pourvu que l'on 5) soit exact aux heures des repas , et sur- » tout à celles des rëpe'titions , on est du 5» reste entièrement maître de ses actions. »
Je promets de me conformer aux règles e'tablies , et je vais m'enfoncer dans les bosquets pour y étudier le rôle d'Almaviva. Mais la pense'e que je suis seul dans cette maison avec madame de Marsan ; car les domestiques et les ouvriers ne doivent pas être comptes, cette ide'e me donne sans cesse des distractions... Quoi! je suis près d'une jolie femme... qui se laisse faire la cour sans
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en paraître fâcliëe. qui semble même me témoigner plus que de l'inte'rét, et je n'obtiendrais pas une victoire complète. Ah ! je vois que j'ai aflaire à une grande coquette, qui feint peut-être d'être sensible à mes hommages, afin de m'enchaîner plus longtemps à son char.
Je comptais dîner en tête à tête avec madame de Marsan ; mais un ennuyeux voisin est venu lui rendre visite et il dîne avec nous. J'ai dans l'idée que la présence de ce monsieur l'importune autant que moi ; mais il faut bien avoir l'air d'être charmé de le voir. Heureusement qu'au dîner , le voisin parle pour trois : nous pouvons penser à tout ce qui nous occupe sans que la conversation languisse ; le vieux monsieur se donne à peine le temps de reprendre haleine : il nous fait le détail de sa propriété depuis l'entrée de la cour jusqu'au mur de clôture du jardin; nous savons au juste combien il a d'arpens de terre ; ce que son potager lui rapporte : les pieds d'arbre qu'il a fait planter , le nombre de
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ses poules , la quantité d'œufs qu'il en tire par semaine , ce que cela peut se vendre au marche, etc., etc.. et mille autres détails aussi amusans pour nous ; mais pendant qu'il parle, mes yeux entament une autre conversation avec ceux de madame de Marsan ; le voisin , tout à ses produits et à ses améliorations , ne s'en aperçoit pas. Je vois que les bavards sont quelquefois des gens fort commodes.
Enfin , vers les sept heures et demie, le voisin songe à retourner chez lui pour savoir combien ses poules ont pondu de fois dans la journée : il s'éloigne et je reste seul avec madame de Marsan. Nous allons faire un tour dans le jardin ; la verdure , l'ombrage , le silence , tout porte à la tendresse. Je veux parler d'amour... la coquette ne répond qu'en répétant son rôle de Rosine... Je continue sans l'e'couter... elle me gronde. « Ce n'est pas cela , monsieur , me dit-elle ; » vous n'avez pas e'tudié... vous ne savez 3) pas un mot de votre rôle ! — Mais madame, » il n'est pas question de comédie. — Com- III. i4*
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n ment , monsieur ? Est-ce que nous ne )» sommes pas convenus de répe'ter ?... — )) Nous avons tout le temps I... — Non pas, 2) j'ai une mauvaise me'moire!... — Vous 5) ne voulez donc plus m'e'couter. — Au » contraire ; mais donnez-moi ma réplique. î) — Depuis long-temps vous savez que je » vous aime , que je vous adore. — Je sais » que tout cela est dans votre rôle , mais » vous devez me le dire autrement. — Je le î) vois , madame , vous vous faites un plaisir )) de me tourmenter. — Du dëpit... de la 0) chaleur... c'est cela ; oh! je vous assure n que vous jouerez fort bien. »
Quelle femme!... il n'y a pas moyen de lui faire répondre à ce qui m'intéresse. Nous rentrons au salon ; je suis de mauvaise humeur. Je re'pète mon rôle à la main ; mais je le dis si mal , que madame de Marsan se moque de moi à chaque instant. Je la quitte ; je rentre me coucher : je suis presque tenté de ne point rester davantage dans cette maison... Je reste cependant, mais en maudissant les femmes, qui toutes
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me font donner au diable. La seule qui re'unit tout ; la seule qui me montre un amour vrai, est prëcise'ment celle qui ne peut être ni ma femme , ni ma maîtresse.
Le lendemain je me décide à apprendre mon r61e ; cette complaisance me vaudra peut-être une re'compense; d'ailleurs, puisque je dois jouer , je ne veux pas avoir l'air plus gauche qu'un autre ; étudions donc le comte ^Imai^wa.
Je m'enfonce dans les jardins, mon Barbier de Sëville à la main. J'ai toujours appris facilement lorsque je l'ai voulu ; en moins de quatre heures je jouerai presque la pièce entière. Je ne dis rien au dîner , je veux surprendre madame de Marsan , qui me demande en riant si je sais aussi bien que la veille.
Le soir venu, nous restons au salon ; elle ne veut pas aller re'pe'ter au jardin. Il y fait trop frais , dit-elle ; est-ce bien là son motif?
Elle prend son rôle : je n'ai plus besoin du mien , je le sais entièrement ; nous
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répétons nos scènes; je mets une action, une chaleur... une vëritë qui la rendent muette à son tour. C'est moi, maintenant, qui la gronde , qui suis oblige' de la reprendre, de lui montrer ; mais elle est enchante'e démon talent, elle fait tout ce que je veux... melaisse prendre sa main, la presser . la baiser... me jeter àsesq^enoux...':Quoi! tout cela )> est dans la pièce , me dit-elle très-e'mue. M — Oui, madame, oui, tout cela y est... » et profitant de ma position , de son émotion , de tous les avantages que me donne mon rôle d'amant, je suis près de faire beaucoup de chemin... lorsqu'un grand bruit se fait entendre au-dehors, bientôt la porte du salon s'ouvre etRavmond paraît... Maudit homme! il est vraiment né pour mon malheur !...
Me voyant aux pieds de madame de Marsan , il sort bien vite son rôle de sa poche , et se met à crier de toutes ses forces :
«{ Ah ! malédiction! V enragé , le scélérat 1» corsaire de Figaro ! ... Ici, peut-on sortir
3> un moment de chez soi , sans être sûr en n rentrant?... Madame, j'ai bien l'honneur » de vous présenter mes hommages : vous » voyez que je suis ponctuel. Bonsoir, mon » cher Dorsan : pourquoi donc être parti 5) sans moi hier? je serais venu avec vous. î» Eh bien ! vous voyez que je sais déjà. Oh!
3> j'ai une me'moire superbe! avec le
)> souffleur cela va tout seul. )>
Madame de Marsan remercie Raymond de son exactitude, et le complimente sur sa facilite'. Sou e'motion est passe'e : nous recommençons à répe'ter ; elle est toute à son rôle. Voilà encore mes espérances évanouies... Maudit Raymond!
Le lendemain ; toute la société formant la troupe arrive ; il n'y a plus moyen de trouver l'instant d'un tête-à-tête 5 nous sommes dans les répétitions depuis le matin jusqu'au soir, et lorsqu'on répète Fanchon, pièce dans laquelle madame de Marsan ne joue point , elle a tellement d'ordres à donner pour les costumes et tous les détails de sa fête qu'il m'est impossible d'obtenir d'elle