III. I
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Vauvert se met à courir après moi ; il me rattrape et me prend la main... Je sens qu'il tremble comme un lièvre.
«Où donc allez-vous, mon cher ami?
5> pourquoi vous enfoncer ainsi dans le ^ bois?... vous voyez bien qu'il va faire de 3) l'orag-e... — Il me semble que l'affaire qui » nous amène ici ne doit pas se terminer
» sur la grand'route autant valait alors
3> choisir le boulevard Saint-Denis pour le )> lieu du combat... — Mon ami... j'espère » que... d'ailleurs... — Quant à l'orage ce 5> n'est pas cela qui peut nous gêner; au » contraire cela éloigne les curieux. »
Pendant que f je cause avec Vauvert , j'entends mon voisin qui lui crie de loin : « Point d'arrangement... M. Vauvert, point )> d'arrangement... je ne veux pas que cela » s'arrange ; je suis décide' à me battre.
i> — Vous l'entendez, me dit Vauvert; il
» a la têtemonte'e! Il a dit partout qu'il
1) voulait avoir votre vie ou que vous auriez )> la sienne. »
Je ue puis que rire des fanfaronnades
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de Raymond, et c'est moi qui rassure ce pauvre Vauvert qui ne sait pas où il en est , car il ne s'est jamais trouve' à pareille fête. Enfin nous sommes rejoints par mon adversaire et M. le baron de Witcheritche , qui a un chapeau à cornes de huit pouces. de haut, qu'il a enfoncé sur l'oreille gauche , ce qui lui donne l'air d'un tapageur de la rue Coquenard.
« Monsieur, me dit Raymond en s'avann çant vers moi d'un air martial, je vous n avais dit que je viendrais seul, et c'e'tait 3» en effet mon intention ; mais en traver- » sant le Palais-Royal, j'ai rencontré mon n ami Vauvert , qui allait acheter un petit » pain pour son second déjeûner , et qui , » en apprenant que j'avais avec vous une n affaire d'honneur, a tout quitté pour me » suivre, et... — C'est-à-dire, dit Vauvert » en l'interrompant, que vous ne m'avez " pas dit que c'était de cela qu'il s'agissait : » je ne l'ai appris qu'à la barrière ; car en •> m'apercevant vous m'avez pris par le > bras , sans me laisser le temps de payer :> mon iournal... ;>
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Raymond ne fait pas semblant d'entendre ce que dit ^ auvert , et continue : »t J'ai i> donc ce'dë à ses pressantes sollicitations. » D'ailleurs il est autant votre ami que le •-» mien , et sa pre'sence ne peut vous de'- » plaire. Quant à M. le baron de Witche- :> ritche , nous l'avons rencontré à la bar- » rière, allant avec madame son épouse )) dîner à la campagne. J'ai pense qu'il » valait mieux avoir deux témoins qu'un !> seul , parce que je pourrai vous en ce'der it un. M. Witcheritche a bien voulu quitter^ » madame la baronne qui l'attend ici près î) sous des arbres. Il sera donc mon second , )» et Vauvert le vôtre , si cela peut vous être 5» agre'able. )>
M. le baron qui a salué toutes les fois qu'on a prononcé son nom , va se placer à côté de Raymond et Vauvert se met derrière moi.
K M. Raymond, dis-je à mon tour, il » me semble que nous pouvions fort bien » terminer cette affaire entre nous , sans « déranger ces messieurs. Je crains que
>» madame la baronne ne soit mouillée pen- )t dant notre combat , et Vauvert serait » mieux à son bureau qu'ici.,.
» — Oui , c'est vrai , dit Vauvert , qui i> ne demande qu'à s'en aller. J'ai beau- » coup de besogne aujourd'hui.... et je » crains d'être grondé par mon sous-clief.
)> — Madame la baronne , il n'avait bas :> beur te l'oracbe ; il aimait beaucoup fort 5) à foir les bétites e'clairs , )> dit M. de Witchericthe en souriant très-gracieusement, de manière à ce que sa bouche aille rejoindre ses oreilles.
« Enfin puisque ces messieurs sont venus, » il ne faut pas que cela soit pour rien , 3) dis-je en souriant aussi : j'accepte donc )• M. Vauvert pour mon second. »
Vauvert se recule d'un air effaré : « Tran- » quillisez-vous , lui dis-je , les seconds se » battent rarement ; si cependant je suc- 1) combe et que vous vouliez me venger, "VOUS en serez le maître. — Moi! mon » cher ami.... je n'ai pas besoin de vous 5> dire combien je vous aime.... et certaine-
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î> ment.... je veux que cela s'arrange à ;i l'amiable... Entre amis est-ce qu'il faut se :> fâcher... M. de Witclaeritclie , nous ne îi devons pas souffrir que ces messieurs se 5> battent... :>
M. le baron paraît plus occupe'de quelque chose qu'il a dans sa poche que de notre combat; et c'est en vain que Vauvert, qui a les larmes aux yeux . se démène pour lui faire comprendre qu'il faut me re'concilier avec Raymond ; mais mon voisin est tenace. <' Je veux me battre , dit-il : on ne m'offense 2) pas impune'ment... J'ai vu M. Gerville ; » je sais qu'il n'a pas dîne avec vous et
3> Agathe c'est vous en dire assez!... Et
îî ma silhouette sur le mur... c'est un abus !) de confiance!.. \ ous m'en ferez raison , î» monsieur Dorsan ; cette affaire fera du )) bruit!... — Eh! mon dieu, mon voisin, î» je suis à vos ordres.... Terminons, car il » va pleuvoir, et je serais désolé que ces
i>^ messieurs fussent mouilles et surtout
» madame la baronne , qui est sous des » arbres. — Je suis l'offense'; j'ai le choix.
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» des armes. — C'est juste. — Je suis extrê- )> mement fort sur Te'pe'e.... j'ai pris des » leçons du premier maître de la capitale; » mais je ne me bats qu'au pistolet, parce » que je ne veux pas abuser de mes avan- )> tages. — Voilà qui est ge'ne'reux de votre )) part; j'avais devine vos intentions en » apportant des pistolets... »
Je tire mes pistolets de ma poche ; je vois M. Raymond se troubler et changer de couleur , puis tirer aussi de sa poche une paire de gros pistolets d'arçons qu'il me pre'sente. «t — C'est fort bien , lui dis-je; nous aurons )> chacun les nôtres. — Non pas, non pas... M remettez les vôtres dans votre poche;
» c'est des miens qu'il faut se servir
V Vous sentez bien que j'aurais trop d'avan- » tage avec mes pistolets contre les vôtres » qui ont deux pouces de moins. — Vous » avez des procèdes superbes. Allons , puis- :» que vous le voulez... — Oui, monsieur; n d'ailleurs j'ai le choix des armes , et je ne » me bats qu'avec les miennes. — Soit; ap- ;> pelons ces messieurs pour les charger... !>
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Je me retourne pour chercher Vauvert, qui depuis que nous avons les pistolets entre les mains est allé se promener du côté de la grande route , et ne se décide qu'avec peine à se rapprocher de nous.
« Les pistolets sont chargés , dit Ray- )» mond ; je prends toujours ce soin -là 5) d'avance. — Ordinairement , mon cher » voisin , ce sont les témoins qui doivent le » faire. — Oh ! je ne me fie qu'à moi pour » cela... D'ailleurs mon ami de Witcheritche 5» les a examinés ; n'est-il pas vrai , M. le 1» baron? j»
Le baron enveloppait dans un double papier des petits fromages de Neufchâtel , qu'il craignait que la pluie ne fît fondre dans sa poche; ce qui paraissait l'inquiéter beaucoup : il ne répondit donc à l'interpellation de mon adversaire que par un sourire d'approbation.
Tout ce que je vois confirme les soupçons que j'ai conçus : la valeur de Raymond n'est point naturelle ; son obstination à ne se servir que de ses pistolets , le soin qu'il
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a pris de les charger chez lui , tout cela me cache quelque espie'glerie de sa façon que je veux découvrir.
Il me pre'sente ses pistolets , en me priant de choisir, u — A combien de pas de dis- » tance voulez-vous vous mettre? lui dis-je. 3» — Mais... à vingt-cinq pas... — Ah! mon » dieu ! s'e'crie \auvert ; mais c'est à bout 3) portant.... Quarante pas, messieurs, c'est
5» bien assez près quand on s'attrape!
3» — Non pas.... mettons-en trente; c'est .) tout ce que je puis accorder. M. de Wit- :> cheritche , venez mesurer les pas. »
M. le baron quitte à regret ses fromages, qu'il de'pose sur le gazon , en ayant soin de mettre son chapeau par-dessus , car la pluie coDimence à tomber avec violence. Il vient à nous ; je me place : il mesure des pas de géant ; je ne vois presque plus Raymond ; quant à mon second, il a si peur qu'on ne l'attrape qu'il ne sait plus où se fixer. Il nous recommande de bien prendre garde de nous tromper ; je le rassure. M. de Witcheritche donne le signal en battant la meni. 2
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sure , comme s'il s'agissait d'un quatuoF de Haydn.
Raymond lâche son coup ; le bruit ou la peur fait tomber \auvert sur le gazon : il y reste la face contre terre. Quant à moi je ne suis pas atteint ; je n'ai pas même entendu la balle siffler à mes oreilles.
J'offre à mon voisin d'en rester là. c Non, )> non, tirez, me crie- 1- il. — C'est un î) Zëzar . ;) dit le baron , qui admire le courage de Raymond.
Je veux m'assurer de la ve'rite' Mou
second est toujours couclie' tout de son long par terre ; ^I. deWitclieritche a jugé aussi convenable de se mettre fort loin derrière un bouquet d'arbres : mon adversaire détourne la tête, en attendant que je le vise, ce dont je n'ai nullement l'envie, quoique persuadé que ses armes ne sont pas dangereuses ; mais les fromages du baron ne sont qu'à deux pas de moi ; c'est sur eux que je décharge mon pistolet. L'explosion fait reculer le chapeau à cornes , et une bourre de papier se colle sur les petits neufahâtels.
Pendant que je ris de mon duel, Payîiiond revient vers moi en me tendant la main et me criant du plus loin qu'il m'aperçoit : « C'est fini, mon ami; je suis satis- )) fait : embrassons-nous. — Eh quoi ! lui î> dis-je, vous ne voulezpas recommencer?. .. î> j'ai aussi des armes. — Non, mon ami ; 5) oublions tout cela.... je vous en prie, 3) embrassons-nous. — Soit!... je ferai tout i> ce qui vous sera agre'able. »
Pendant que mon voisin se jette dans •mes bras , le baron court à ses fromages et paraît pe'trifîe' en les voyant crible's de petits morceaux de papier.
« Ces froumâches sentent le poudre en » tiable , dit-il en les flairant. — Ah ! mille » pardons , M. le baron ; mais ne voulant )» pas viser mon ami Raymond , j'ai tiré de 0) ce côté : il me paraît que la balle les a ;> percés. »
M. Raymond devient rouge jusqu'aux oreilles ; mon air moqueur lui fait craindre que je n'aie deviné sa petite supercherie ; mais je ne veux pas lui ôter le plaisir de
pouvoir dire partout qu'il s'est battu en duel. Je cours à mon second qui est toujours à terre ; je l'engage à se relever : il ne bouge point ; je m'aperçois que le pauvre diable s'est trouve' mal pendant notre combat.
J'appelle Raymond à mon aide ; il a sur lui un flacon de vinaigre des quatre-voleurs; nous en inondons le visage de Vauvert qui revient enfin à lui. Après s'être tâté et assure' qu'il n'est pas blessé, il essaie de nous faire croire que c'est l'attachement qu'il nous porte à tous deux qui a causé son évanouissement. Nous le remercions et le mettons sur ses jambes ; mais il faut que nous le prenions chacun sous le bras , pour l'aider à marcher , car il n'est pas en état de se soutenir sans notre appui.
M. de Witcheritche met dans son mouchoir les débris de ses fromages, et nous sortons du bois. La pluie continue ; mais mon second ne peut pas aller vite , ce qui nous force à la recevoir. Raymond a repris toute sa gaieté , il est enchanté de sa journée. Il connaît Vauvert, et sait que
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son duel sera bientôt la nouvelle de toute la société des amateurs, quand même il ne prendrait pas soin, lui-même, de le raconter partout.
« Vous avez montré un bien grand cou- » rage , messieurs , nous dit Vauvert che- :> min faisant. Quel sang-froid!... Quelle » tranquillité!... c'est là de la valeur !... — î) Oli ! foui ! foui ! ces deux monsirs être 5> pien courâcheuses. — Ah ! mon voisin » Raymond n'est pas un homme comme « un autre ; je suis sûr qu'il se battrait dix 3) fois par jour delà même manière. )>
Raymond s'incline et ne répond pas. Je crois qu'il s'aperçoit que je sais comment il charge ses pistolets.
Enfin nous apercevons madame la baronne assise sous un gros arbre ; son mari court lui prendre le bras , et nous nous dirigeons vers la barrière, «i Chai beaucoup ;> d'abétit , dit madame Witcheritche à 5> son époux. — Nous allons tiner, matame. »
Le couple nous salue et double le pas. Je présume qu'ils cherchent un traiteur