M0?5 T01SI5Î
mes excuses à Raymond qui ne sait pas s'il doit se rapprocher de moi , et demande un verre d'eau pour s'essuyer le visage.
«( Pardon!... mille pardons! mon cher :> Raymond... jç ne sais pas ce qui m'a pris... ;> Vous disiez donc qu'avaut-hier... — Vous » m'avez fait une peur terrible... est-ce que ;i vous avez des attaques de nerfs ? — JNou , )) non ; c'est une distraction ! \ ous disiez... 5) — Diable ! il faut prendre garde à cela... )> Vous êtes cause qu'il faut que j'aille chan- 5) ger de gilet et de chemise. — Oh! ce n'est ;> rien... Enfin avant-hier il a donc mené )) cette jeune femme à l'Ope'ra en loge )> grille'e? — Oui . oui... En ai-je encore à » la figure? — Rien du tout : vous avez une M mine charmante... Continuez.. .n
Ce compliment remet Raymond debonne humeur ; il cache son jabot en dedans , et reprend la conversation.
<: Oui , ils ont été' en petite loge... — De n manière que tout est fini?... — Oh! pas )) encore. Vous entendez bien que la belle ;» fail des façons ; et puis Grandmaison
» n'est pas homme à mener les choses si )) rondement... avec sa jambe , il lui faut » toutes ses commodités. Oh ! si c'eût été » l'un de nous deux , l'affaire serait terit minëe ! c'est que nous sommes des lurons ! î) — Mais depuis?... — Il a revu la petite )» hier matin extra muros : il a promis pour !> ce soir un cachemire magnifique et tout- )) à-fait turc , si elle veut venir souper chez » lui; déplus, un logement complet, une 5) femme de chambre, une voiture à ses )) ordres , et cent louis par mois , sans » compter les cadeaux, si elle consent à ne o> point retourner chez elle... — Eh bien? » • — Elle a accepte'... — Elle a accepté!...»
Je me lève si brusquement que Piaymond se rejette en arrière et me regarde avec inquiétude,
u Mon voisin, est-ce que cela vous re- )> prend? — Non , je n'ai rien... Allons » prendre l'air un peu. »
Et j'emmène Raymond en le prenant par le bras. Il me suit en faisant la grimace. Sans doute je lui serre le bras sans m'en
apercevoir ; car il me supplie de le lâcher... mais je ne l'entends pas.
«c Mon cher Dorsan ! vous avez des
î> crispations... lâchez-moi le bras , s'il vous
plaît... — Oh ! les femmes ! les femmes !...
Mais pourquoi e'prouvë-je ce serrement 1 de cœur... car enfin je ne l'aime pas!... ) non , je ne l'aime pas. — Mon ami, lâcliez-
> moi, je vous en prie... — Ah! c'est qu'il « est cruel de se voir toujours jouer de la 1 sorte!... d'être trompé sans cesse ! et pour
> qui! je vous le demande?,.. — Je ne sais • pas ce que vous me demandez ; mais lâ- ) chez-moi ; vous me faites mal.... je serai ) oblige' d'appeler du monde... — Mais ce-
> pendant... est-ce bien elle ?... il faut que » je la confonde... Raymond!... )>
Je me retourne vers mon compagnon , dont je remarque alors seulement la figure piteuse et les yeux épouvantés ; je lui lâche le bras , et reprenant un peu de calme , je lui demande ce qu'il a. «: Ce que j'ai !... ma » foi ! c'est vous qui avez des accès de fièvre ;> cérébrale... vous me serrez le bras à me
RAYMOKD. 101
» faire crier ; vous poussez des exclamations 3) que je ne comprends pas... — Ah! c'est » que je pensais à quelque chose que je vous » conterai plus tard 5 mais revenons à cette » intrigue de votre ami : elle m'amuse beau- » coup. - — Je ne me serais pas douté que )» vous vous amusiez !... M. deGrandmaison » soupe ce soir avec sa nouvelle conquête î j> Oui, c'est pour ce soir. — Je serais bien î> curieux de voir cette femme , que vous 3) dites si jolie!... — Ma foi, je le suis beau- » coup aussi , moi, car je ne la connais pas » plus que vous , et je me fais une fête de )) lavoir... — Gomment! vous la verrez? — 5» Certainement ; je suis du souper, moi , et 1) cinq ou six aimables roues , des intimes ) de Grandmaison. Gomme il est un peu )» bête par lui-même , quand il a dit à une » femme qu'il voudrait bien... vous m'en- 5) tendez... il ne trouve plus rien à lui dire 3) pour l'amuser ; et comme il veut me'nager n ses plaisirs , parce qu'il n'est pas comme î» nous en état de recommencer souvent , » il re'serve son ardeur pour la nuit ; au III. 9.
102 MON VOISIX
n souper il invite toujours plusieurs amis , )> afin de mettre sa belle en train, — Yoilà )) qui est parfaitement calcule , etfortagre'a- •> Me pour les convives... — Vous compre- » nez qu'il nous en revient toujours quel- » que chose... Ces femmes-là , quand elles )> ont un grand fonds de sensibilité , ne 5> peuvent point se contenter de Grand- » maison qui est invalide!... — J'entends! )> vous êtes son ami et son supple'ant. — Je ;» suis tout ce qu'on veut , moi !... Oh I nous )> nous amusoDS à ces petits soupers !... nous i> rions comme des fous !... la chère est de'i> licieuse î le vin excellent !... point degcne, )> point de cëre'monies 5 nous badinons , n nous chantons , nous buvons, et les plai- :• sauteries , les petits mots à double sens , )) les anecdotes piquantes , les couplets gailî) lards!.. C'est un feu roulant; tout le )> monde parle à la fois; on ne s'entend pas : n c'est charmant. — \ ous me donnez du 3> regret de ne pas être des vôtres. — Le n voulez-vous, mon cher?... Parbleu! si î> cela vous fdit plaisir, je me fais fort de
)) -VOUS introduire. — Quoi ! vraiment , )> vous pourriez? — Je puis tout ce que je » veux, moi!... vous savez bien que tout » me réussit. — Je l'avais oublie... mais ce îi monsieur de Grandmaison ne me connaît » pas... — Qu'est-ce que cela fait? Je vous :> connais, moi, celasuffitl... Présenté par î) Raymond , vous serez le bienvenu î... — » Vous croyez que je puis ?... — Mais sans )> doute!... Que l'on soit gai... que l'on dise 5) des farces, des gaudrioles , et on est bien )) reçu chez Grandmaison ; c'est pour cela
» qu'il ra'afl'ectionne beaucoup , moi —
n Oh ! s'il ne s'agit que de faire des farces... » je vous en promets pour ce soir. — Vous )> êtes notre homme; c'est convenu, c'est )» de'cidé... Ce soir venez me rejoindre au )> café' Anglais , à dix heures... c'est l'heure » à laquelle on se réunit. — J'y serai , je 3> vous le jure. — Mais si vous m'en croyez, n VOUS prendrez ce matin un peu de fleur » d'orange pour calmer vos nerfs. — Soyez )» tranquille !... cela ne me reprendra plus. » — Adieu donc ; à ce soir dix heures. i>
104 MON VOISIX
Raymond me quitte ; je re'flëchis longtemps à tout ce que je viens d'apprendre. Cette femme est Caroline !... je n'en saurais douter! ... et cependant un faible espoir luit encore au fond de mon cœur. Allons chez elle... mais cachons bien ce que j'ëprouve ; essayons , s'il se peut , de lire dans son ame... de deviner sa trahison dans ses yeux... Mais surtout, soyons raisonnable !.... soyons philosophe.... et tâchons de nous pénétrer de ces deux vers ;
Le bruit est pour le fat , la plainte est pour le sot ; L'honnête liomrae trompé s'éloigne et ne dit mot.
RAYMOKD. 105
'WVA,VV\A.V\V%/VV\/\'WV\ WV* XAAA'W\A ^AA.'\'VVV^ WV\VV^'\'WV\(VV\A/VW\AA.V\/VWk