DANS LE TRAIN
C'en était donc fait. J'étais parti pour tout de bon. Le sacrifice était consommé. La lutte avait été terrible et le calice m'avait paru bien amer. Héias! je n'avais encore fait que l’effleurer et je devais le boire jusqu'à la lie.
A peine le train s'était-il mis en marche qu'il me sembla que la meilleure partie de moi-même restait à Montréal. Je me trouvais à peu près seul dans mon wagon. Je pus donc réfléchir en toute liberté sur ma triste position et je profitai largement de l’occasion. Il m'est impossible de donner ici une analyse exacte de mes sentiments et de mes impressions du moment. Il y a de ces choses qu’on sent, mais qu'ii est impossit'e de peindre au vif. Mille pensées confuses venaient à chaque instant agiter et bouleverser mon esprit. Au milieu de ce tourbillon d'idées contraires, je me surprenais parfois à m'’étonner de la singulière rapidité avec laquelle s'étaient accomplis tant d'événements extraordinaires. Sans doute comme je l'ai dit, depuis longtemps j'avais des velléités de partir. Mais quinze jours seulement s'étaient écoulés entre ma première lettre au Cardinal et mon départ. Avec quelle rapidité j'avais pris une décision si grave! N'étais-je point allé trop vite? Ne me repentirais-je pas un jour de cette précipitation? Toutes questions qu’il m'était impossible de résoudre et auxquelles l’avenir seul devait donner une réponse satisfaisante. Cependant je tâchais de récapituler dans ma mémoire les motifs et les circon-
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stances qui m’avaient amené à faire ce pas décisif. Mais j'étais tropsurexcitéet trop ému. Il m'était impossible de lier ensemble deux idées et de faire le moindre raisonnement logique. Je ne pensais qu'à une chose: c'est que je ne devais plus jamais revoir les êtres si chers que je laissais à Montréal. Plein de cette triste pensée, le regard perdu dans le vague, je contemplais mélancoliquement les maisons fuyant devant mes yeux avec la rapidité de l'éclair.
C'était le 5 mai, comme je l'ai dit plus haut. Ce jour est célèbre dans les annales de la France, puisque c’est à pareil jour, en 1821, que Napoléon remit sa grande âme entre les mains de son Créateur. Je ne pus m'empêcher d'être frappé de cette coïncidence étrange. C'était pour moi aussi la mort à ma famille, la mortau monde. Hélas! me disais-je, qu'est-ce donc que la vie et la gloire hu-
- maines? Tout cela ne semble-t-il pas une prodigieuse
ironie? Ah! l’Ecclésiaste avait bien raison de dire: ‘ Vanité des vanités et tout n’est que vanité.” Le 5 mai, 1805, Napoléon assistait en triomphateur à une représention de la bataille fameuse de Marengo, dans les mêmes plaines où elle s'était livrée cinq ans auparavant. Il était alors à la force de l’âge et à l’apogée de la gloire humaine. Il jetait un coup d'œil hardi sur le futur et semblait dire: “L'avenir est à moi; l’avenir m’appartient.” Nouvelle preuve, comme l’a si bien dit notre grand poète national, Victor Hugo, que l’avenir est à Dieu seul. L’avenir pour le grand capitaine, c'était sans doute Austerlitz, mais c'était aussi Waterloo et Sainte- Hélène. L'avenir, c'était la captivité et la mort sur un rocher solitaire, entre les mains de ces mêmes Anglais qu’il haïssait tant. Tout cela ne paraissai: guère probable en 1805 et cependant tout cela devait arriver par une cruelle ironie de la frrtrne qui jusque-là n'avait fait que lui sourire. C'est ::i:n le moment de s’écrier avec
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+ Mais Bossuet: ‘“O mortels ignorants de leur destinée.” Jepars sible de en exil, moi aussi pour accomplir un devoir sacré et None croyant fermement qu'il y va de mon salut. Qui sait QUE Ie quel sort m'est réservé? Qui sait ce qui m’attend dans je lais- cette Trappe où je vais me renfermer” Peut-être des reregard mords, des épreuves et des déceptions sans nombre. Et ent les après mon séjour à la Trappe, que deviendrai-je? Dieu dité de seul le sait et peut-être vaut-il mieux que je n’en sache rien à présent.
Our est Cependant le temps passait rapidement. Neuf heures. c’est à C’est l’heure, me disais-je, où l’on couche les enfants. Et | de âme je voyais ces pauvres petits s’endormant en souriant. pêcher Chers anges, ils ne se doutent guère de la perte qu'ils ont t pour faite. Plus tard ils sauront toute la vérité, mais ils l’ap- Hélas ! prendront toujours trop tôt. Cette pensée me faisait re hu- beaucoup souffrir. Bien des fois dans le passé, j'avais Igieuse été témoin de ce même spectacle déchirant. J'avais assisdire: té à l’agonie de pauvres pères ou de pauvres mères de 5 mai, famille et j'avais vu de petits innocents sourire auprès résen- du cadavre glacé des auteurs de leurs jours. Je ne conuêmes nais pas au monde de spectacle aussi triste. Les cris, les nt. Il pleurs, les gémissements ne m’ont jamais fait autant d’efgloire fet. Et mes enfants à moi allaient setrouver dans lemême tur et cas. Pour eux aussi, leur père était mort, quoïîque plein ppar- de vie. Ile ne devaient plus jamais le revoir. Il ne fallait notre pas même qu’ils le connussent. Son nom devait être un est à opprobre pour eux aussi aux yeux des catholiques. SANA Dix heures. C'était l’heure où j'avais l’habitude de renainte- trer. Je pensais à ma compagne. Avait-elle reçu mon l ur un télégramme? Si non, quelle inquiétude! Et supposant | 1glais même qu’elle l’ait reçu, elle sera inquiète quand même, car pro- elle n’y comprendra rien. Elle se demandera ce que cela | r par signifie et elle ne fermera point l’œil de la nuit. Chose t fait curieuse! Je me faisais un scrupule de lui infliger ce sup-
avec plice inutile. Ce n’était rien en comparaison du reste,
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mais ce reste, je le croyais nécessaire. Je me rappelain que dans mon enfance lorsque mon père tardait à revenir
de son travail, ma mère et moi nous allions au-devant de que lui quelquefois un mille sur la route. Souvent nous nous
accroupissions derrière un buisson, l'oreille au guet. En- Fee tendions-nous marcher? Le cœur nous battait bien fort | 80
dans la poitrine, Si ce n’était pas lui! S'il lui était arrivé "Jet quelque accident! Il faut si peu de chose et un malheur gp ‘oi est si vite fait. (C’est ainsi que je me figurais ma com- tot pagne assise sur le balcon, prêtant l'oreille pour entendre to les pas de celui qui ne devait plus revenir, croyant à È On chaque instant que c’est Juiet étant constamment décue Ê 50 ; dans son attente. Je ne m'étais point trompé dans mes 4 Tu fl conjectures et j'ai appris depuis que les choses s'étaient e J0 M exactement passées comme je l’avais prévu. ÿ me Telles étaient les tristes réflexions qui m’assaillaient de Ne”, toutes parts. De temps à autre, le train s’arrêtait pour | sib permettre à quelques voyageurs de descendre ou de mon- 114 ter. Ces arrêts momentanés faisaient un peu diversion à # mes sombres pensées. Le temps s'était remis à la pluie da et on l’entendait frapper contre les vitres du wagon. du Parmi mes compagnons en petit nombre, lesunsfumaient, Pal les autres chantaïient, quelques-uns dormaient. Quant à Be moi, je songeais, ‘car que faire en un gîte à moius que le l’on ne songe?” J'avais les yeux constamment fixés sur ; pe ma montre. Ce malheureux télégramme me tracassait. À Je regrettais de n’avoir pas laissé une lettre de préférence. ‘ Fe J'avais des pressentiments que ma dépêche resterait en À pi route. L’employé du télégraphe m'avait paru si bouché à et si rébarbatif. Il n'avait pas même l’air de savoir qu’il fe y eût une rue Sanguinet à Montréal. Ilest probable, me F disais-je, qu'après mon départ il aura pris un directory et expédié le télégramme à une madame Martin quelconque. c I y en x bien une centaine à Montréal. Les choses se pas- Î
sèrent exactement de la sorte et la dépêche ne parvint \
ppelais revenir ant de N NOUN . Enn fort arrivé alheur comtendre ant à
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jamais à sa destination, mais fut envoyée à une autre madame Martin qui faillit tomber à la renverse en lisant que son mari était parti pour un petit voyage!
Combien de fois pendant cette triste nuit j'élevai mes regards vers le ciel, demandant du secours à Celui qui soulage ceux qui sont fatigués et chargés. Dans ma folie,
* je me disais: Tu souffres, mais tu l’as mérité, Tu as trahi
La
ton devoir, tu as foulé aux pieds tes vœux, tu as traîné tou caractère sacerdotal dans la boue. C’est là ta punition. Puissent tes souffrances te mériter ton pardon. On t’avait prévenu, tu n’as pas voulu croire, tu as méprisé tous les conseils pour faire à ta tête, tant pis pour toi. Tu vois aujourd’hui la vérité de ce qu'on t’avait dit. Et j'offrais à Dieu mes souffrances présentes en expiation de mes fautes suivant la doctrine romaine.
Quelquefois certains doutes me revenaient. ‘“ Est-il possible, me disais-je, que ces prêtres qui commettent tuant de péchés eux-mêmes aient seuls la véritable notion du péché, du vice et de la vertu, du bien et du mal? Cependant ces ministres protestants qui approuvaient ma conduite sont sincères. Autrefois je n’aurais pas cru à leur sincérité, mais aujourd’hui que je les connais, je suis obligé d’y ajouter foi. De même je connais assez intimement le père Chiniquy pour savoir qu’il n’essaie pas d’en imposer, mais que ses paroles sont l'expression de sa pensée. Ainsi donc tous se tromperaient, tous seraient dans l’erreur!... Pauvrè père Chiniquy! voilà donc la récompense des sacrifices qu’il a faits pour moi!” A cette pensée, je sentais les larmes me venir aux yeux, Car après ma famille, ce que j'aimais le mieux au monde, c'était, sans contredit, le père Chiniquy.
‘ependantle train continuait sa marche précipitée, image du temps qui emporte avec une rapidité vertigineuse les fragiles humains vers la mort. Les uns descendent plus tôt, les autres plus tard, mais tous finissent par arriver