‹ Mon voyage à Tracadie [microforme]Chapitre 4 sur 15 · RS PR TS · texte numérisé non relu

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au terminus, c'est-à-dire à la tombe. Passé Sherbrooke, la voie ferrée traverse des forêts interminables. Rien de plus triste que l’aspect de ces bois à ce temps de l’année. On était alors au commencement du printemps, mais la végétation ne se faisait pas encore sentir dans ces contrées. Les arbres étaient complètement nus. Un grand nombre avaient été brisés par les terribles vents d'hiver et leurs troncs gisaient à demi-pourris au milieu de marais inabordables. Çà et là apparaissaient des monceaux de neige et des blocs de glace qui n’avaient pas encore eu le temps de fondre. Partout des torrents impétueux provenant de la fonte des neiges et des glaces. Cette tristesse de la nacure, ce pays nu et sans poésie n’était-il pas une image #cèle de mon existence qui, elle aussi, avait perdu sa poésie et ses charmes ?

Enfin nous arrivons à Truro, dans la Nouvelle-Ecosse. Il était alors dix heures et dem. du soir. J'étais brisé de fatigue et n'avais rien pris depuis la veille, Je me fis conduireà un hôtel situé juste en face de la garedu Pacifique. J'avais encore plus besoin de sommeil que d'aliments, Je demandai donc un lit et me couchai immédiatement après avoir wurmuré pour toute prière: 2n manus tuas, Domine, commendo spiritum meum—“" Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains,” et je m'endormis presque aussitôt. Je suis assez dur à la fatigue, mais je ne saurais me passer de sommeil. Une seule nuit d’insomnie me donne un air de déterré. Or, comme je. l’ai déjà dit, la veille je n’avais pu fermer l’œil,

Le lendemain, dès cinq heures au matin j'étais debout. Justement devant ma chambre se trouvait une galerie courant tout le long de la façade de la maison. J'en profitai pour m’y promener et tâcher de mettre un peu d’ordre dans mes idées. Je voulais voir clair dans ma situation, mais c'était la bouteille à l’encre et malgré tons mes efforts, je ne pus aboutir à rien. A ce morgent la pensée

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de l'abbé C... qui avait également quitté sa femme et nes enfants me revint à l'esprit. Je l’avais blâmé très-vertement lorsqu'on m'avait racouté son histoire. J'avais dit, et j'étais sincère alors: “Non, ce n'est pas un homme celui qui agit de la sorte.” Il ne faut jamais mépriser les autres ni dire: ‘Fontaine, je ne boirai pas de ton eau,” car voilà que j'avais fait précisément comine lui. Si cependant je m'étais trompé! Si j'avais pris la fiction pour la réalité, l'ombre pour la proie! Qu'était-il devenu. cet ancien prêtre retourné à l’église romaine? Avait-il trouvé la paix de l'âme et le repos de la conse omment l’avait-on traité? N'avait-il point éprouvé de regrets de sa démarche décisive? Que j'aurais aimé à le voir pour lui poser toutes ces questions! Heureux celui qui n'a jamais connu le doute et qui n’a jamais éprouvé ces terribles angoisses d’une âmequi cherchenavidement la vérité et qui ne sait où la trouver!

Je tâchais de tranquilliser ma conscience en essayant de me démontrer la divinité de l’église romaine et à bout d'arguments, je finissais par m’écrier : ‘ Bah ! au diable les raisonnements et les raisonneurs! Je veux avoir la foi du charbonnier et croire tout ce que l’église enseigne. C’est le meillenr moyen de couper court à tous mes doutes, Si elle me trompe, elle seule en sera responsable et tant pis pour elle, Quant à moi, j'aurai au moins le mérite de l’obéissance. Ainsi raisonnais-je et ainsi raisonnent tous les catholiques romains, oubliant que le salut est une affaire absolument personnelle et que là surtout, ‘chacun pour soi.” Ni je vois la vérité et que je la méprise, j’en répondrai un jour devant Dieu et personne ne me tirera de là.

Avoir la foi du charbonnier, c’est facile à dire, mais ne l’a pas qui veut. Les gens ignorants peuvent s’en contenter et autrefois peut-être l’aurais-je fait moi-même, Aujourd’hui cela m’est impossible. Autrefois je ne connaissais qu’une cloche et par là même je n'entendais

qu'un son. Aujourd’hui je connais deux cloches et j'entends deux sons et bien souvent lorsque l’une sonne midi l’autre frappe minuit. Avosez qu'il est assez difficile de les accorder.

On a dit que j'étais revenu par peur. Rien n'est plun faux et c’est bien mal me connaître, Rien n'est'entêté comme un Breton et la seule pensée qu'on pût m’accuser d’avoir eu peur eût suffi pour me faire rester là. Cetteidée ne me vint jamais à l'esprit et la preuve, c'est que j'écrivis mon nom en toutes lettres aur les registres de l'hôtel, où chacun pétit le lire ri le désir lui en prend.

Le train partait pour Tracadie à dix heures et cinq minutes du matin. J'y pris place, moins abattu que la veille. Le temps s'était mis au beau et la journée était vraiment superbe, La figure collée à la vitre du vasistas, j'enviais le sort des arbres que je voyais détiler devant mes yeux le long de la route. “Ils sont insensibles, me disais-je, ils suivent les lois de leur existence et c’eat tont. L'homme seule viole les lois de sa nature, Voici le printemps qui vient. . Bientôt ils vont se couvrir de boutons et de feuilles, A l’antomne les feuilles tomberont et moi avec elles peut-être. Qui sait? Depuis longtemps, je souffre de la poitrine et les poitrinaires s’en vont avec les feuilles, dit-on. Mais la mort sera la bienvenue; la vie est si plate et si lourde à porter. Je le sens, ma carrière est brisée à jamais. L'avenir n'a plus de sourires pour moi. Ilnefaut plus compter sur aucun repos, car toujours désormais des doutes subsisteront dans mon esprit. Le maréchal de Lesdiguières ne voulait pas se marier parce que, disait-il, la vie ne vaut pas la peine de la donner à d’autres. Il avait raison et ne fût-ce que ponr cela, l’église romaine fait bien de défendre le mariage à ses prêtres.” Pensée égoïste, car l’homme ici-bas se doit à l’église, à sa patrie et à la société, et ces trois choses doivent passer avant son intérêt et son bien-être personnels.

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A Antigonish montèrent dans mon wagon deux prêtres qui paraissaient de belle humeur. À peine assis, ils firent retentir tout le compartiment de leurs jnyeux écluts de rire, Leurs faces rubicondes annonçaient deux bons vivants qui prenaient le temps comme il vieut et l’argent pour ce qu'il vaut. Leur exubérante gaieté me faisait mal. “Ils sont bien heureux ceux-là, pensais-je, de pouvoir rire de la sorte, Hélas! il y a eu un temps où moi aussi je riais de bon cœur. Mais ce temps est bien passé et qui sait si jamais il reviendra?” Cependant quelques mo: ments plus tard, je ne pus m'empêcher de sourire, Une Indienne venait d'entrer dans mon compartiment avec ses trois fillkz À ma grande stupéfaction, elles avaient à peine pris le temps de s'asseoir qu’elles attirèrent toutes les quatre une éuorme pipe en terre, la bourrèrent consciencieusement et commencèrent à fumer comme des dragons. Je n'étais pas encore revenu de ma surprise que le conducteur cria d’une voix nasillarde:

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