‹ Mon voyage à Tracadie [microforme]Chapitre 8 sur 15 · FA · texte numérisé non relu

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enchantement. Oh! les hommes! les hommes! C’est bien le cas de dire qu'il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu'à ses saints. Ah! si j'avais eu quelques milliers de piastres à sacrifier, la chose efit été vite réglée, Je serais parti immédiatement pour Rome et avec des protections j'aurais bien obtenu ce que je désirais. Mais jen’avais pas le sou. Il me faudrait donc rester là à me morfondre pendant une éternité! ...

D'autre part, le temps pressait. L'abbé devait partir pour la France au commencement de juin pour assister au chapître général de l'ordre. Il voulait, si possible, me réconcilier avec l’église avant son départ. ‘Je suis le seul ici à connaître votre affaire, disait-il, et je veux rester le seul. Or, si les pouvoirs en question n'arrivent qu'après mon départ, il faudra mettre mon remplaçant au courant de ce qui s'est passé. Enfin, si vous restez ici trop longtemps sans aller à la éommunion, vous causerez du scandale et l’on se doutera de quelque chose.

Malgré tous mes troubles, tous mes chagrins et toutes nes angoisses, quelquefois je ne pouvais m'empêcher de rire, ou tout au moins de sourire. C'était lorsque mes compagnons discutaient gravement le cas de ce fameux père Martin qu’ils avaient cru d’abord un perronnage légendaire inventé par les protestants. Ils faisaient parfois des suppositions si étranges que leur conversation eût fait rire un mort. Je racontais toutes ces choses à l’abbé et il en riait à se tordre les côtes. Lui aussi trouvait la situation curieuse et romanesque. “Et ils n’ont aucun soupçon,” me disait-il. “Je ne le pense pas, répliquais-je, ou du moins s'ils se défient de quelque chose ils ne le laissent pas voir.” “C’est étrange, répondait-il, car il suffit de rapprocher les dates pour concevoir des soupcons. Enfin, laissez dire et continuez à être prudent.”

Phénomène vraiment remarquable! Le souvenir qui me tourmentait le plus était celui de ma petite fille. Pour-

quoi? Je ne saurais trop le dire. Etait-ce parce qu'ayant q étélongtemps malade, la pauvre petitem'en était devenue er plus chère? Peut-être. Mais c'était peut-être aussi parce ri que depuis le matin jusqu’au soir, elle ne cessait de crier: Je ‘Papa, papa.” Ne marchant pus encore, elle re trafnait y sur les pieds et les mains et venait me pousser maintes to visites dans mon étude. Elle se cachait derrière la porte co et faisait: Kiqui, kiqui, pour m'’avertir qu'elle était là. d'

Pauvre enfant! Je la voyais marchant à quatre pattes

vers ma chambre et netrouvant plus personne Elle appe- at

lait: ‘ Papa, papa,” mais son père ne se trouvait plus là m , pour lui répondre. Et en effet l’on m'a dit depuis mon to

arrivée que pendant mon absence la pauvre petite me l’e

cherchait et m’appelait continuellement. Ces appels bri-

saient le cœur des personnes qui l'entendajient. Et mon idé

petit garçon, si beau et si aimable pour son âge. Il gratifiait tous ceux qui l’approchaient de son joli petit sourire si doux et si gentil. Son père serait donc le seul à qui il ne lui serait plus donné de sourire! En dépit des affirmations

sacerdotales, Dieu m'avait donné deux charmantsenfants gui et moi je l’en avais remercié en les ubandonnant!... ra Quel serait le sort de ces malheureux enfants”? Ma poni- pl tion m'avait souvent mis à même de voir des orphelins af ou des enfants abandonnés, J'avais bien souvent gémi d’: sur leur triste sort. “Qu'ils sont à plaindre, pensais-je, “6 les enfants qui ont le malheur de perdre leurs parents ou de de ne jamais les connaître. Jeunes encore, ils sont lancés ai sans appuiet sans soutien dans ce monde si duret ai froid en face des misères humaines, qui souvent profite de p l'abandon où se trouvent ces pauvres petits êtres pour j': les faire servir à ses convoitises et à ses passions. Mes b. pauvres enfants! les voilà désormais à la merci de la a: charité publique, car ma compagne, le voudrait-elle, ne p pourrait les garder. Il lui faudra les mettre dans une | q

institution publique. Et je me rappelais avec effroi ce

u'ayant devenue si parce le crier:

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qu’un ouvrier m'avait dit l’hiver précédent: Mettre mes enfants dans un asile, j'aimerais mieux les jeter à ln rivière.” Toutefois jemetrompais dans mes suppositions. Je comptais sans la grande généroité des protestants, que jeneconnaisauis pas bien encore. Lors demon retour, toutes les mesures étaient déjà prises pour fournir à ma compague les moyens d'élever ses enfants sans 8e séparer d'eux.

Ces réflexinns et mille autres tout aussi lugubres et aussi tristes qui me passaient par la tête, augmentaient ma douleur et mon désespoir. Je ne voyais que maux de, toutes parts. J'avais entendu parler bien souvent de l’amour paternel. Je croyais savoir ce que c’est. Je me trompais grossièrement: je n’en avais pas la moindre idée avant d’être sépuré de mes enfants. C’est seulement quand on a perdu un objet précieux qu’on en sent véritablement tout le prix. Tantôt je melaissais aller au découragement le plus profond et tantôt je revenais à l’espérance. Semblable à l’homme qui 8e noie, je revenais à la surface avant de m’enfoncer définitivement et de disparaître pour toujours. Mille fois je pris la résolution de ne plus penser à tout cela. Mais c’est avec raison qu’on appelle l'imagination la folle du logis. Il n’est au pouvoir d'aucun homme de la retenir lorsqu'elle a envie de courir. ‘A pareille heure, medisais-je, jefaisais telle chose, j'allais donner telle leçon, je jouais avec mes enfants, etc.” et ainsi pendant toute la journée.

Jeprofitais de toutes les occasions qui m’étaient offertes pour tuer le temps et m’échapper à moi-même. Ainsi j'allais à la pêche avec mes compagnons, quand il faisait beau. Ces parties eussent été charmantes dans toute autrecirconstance. La rivièrecouleau milieu d’une forêt à peu près vierge etsest remplie de petites truites délicieuses qui se laissent prendre assez facilement. Nousemportions notre pêche et le soir, on nous la servait à souper.

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On m'a souvent demandé en quoi consistait cette pénitencequi m'était imposée. Cette pénitence n’avait absolument rien de dur ni de pénibleen elle-même. J'étais séparé du monde, plongé dans la solitude et la retraite, soumis à la règle que la communauté impose aux étrangers et c’est tout. Naturellement je devais beaucoup méditer sur le passé afin de prendre de bonnes résolutions pour l'avenir. Mon séjour à la Trappe n’avait point d’autre objet. Quant aux pénitences corporelles, aucune ne in’était imposée. J'étais libre d’en faire si le cœur me le disait, mais cette question était complètement laissée à mon jugement et à ma concience. La vie eût donc été tolérable sans les amers souvenirs qui hantaiïent continuellement mon esprit et ne me laissaient de repos ni jour ni nuit. Le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, avait jugé bon de me passer au crible pour mefaire perdre mes dernières illusions et me montrer d’une manière irréfragable que ce n’estqu’en suivant sa loi sainte et non les dogmes inventés par les hommes, qu’on peut trouver un bonheur vrai et durable.

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