‹ Monaco et ses princesChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RAINIER II k CHARLES Ier LE GRAND.

Le règne du nouveau souverain fut inauguré par une catastrophe qui interrompit pour quelques années la domination des Grimaldi à Monaco.

Charles II d'Anjou, fatigué d'une guerre dont ses alliés retiraient seuls les bénéfices , et désireux de priver Frédéric de Sicile du précieux secours de la marine génoise , conclut avec la République un traité de paix (1300) aux termes duquel il s'engageait à remettre aux Génois le château de Monaco et la tour d'Abeille j « purement et simplement,

1 L'ancienne tour ou forteresse d'Abeille occupait l'extrémité d'une pointe nntre Monaco et Eza.

sans réserve ni condition , et au moins vers les calendes de juillet (fin juin) de la même année; » ' mais, d'un autre côté , pour atténuer autant qu'il était possible l'odieux de son abandon, il stipula la rentrée des Grimaldi et des guelfes dans Gênes et dans toutes leurs possessions, y compris Noli.

En exécution de ce traité, le sénéchal de Provence, Pierre de Lecto , reçut ordre de combiner ses forces avec celles des Génois pour s'emparer de Monaco. Après quelque résistance , Rainier, trop faible contre de si puissants ennemis , dut céder à la mauvaise fortune , mais il fit ses conditions que le roi accepta. Monaco devait être remis à Charles d'Anjou à condition que dans les quatre mois qui suivraient la reddition, ce prince aurait obtenu par un traité avec les Génois que les Grimaldi , les Fieschi et les autres guelfes eussent la faculté de rentrer dans Gênes, sans pouvoir être inquiétés ni dans leurs personnes ni dans leurs biens. Si dans le délai indiqué, le roi n'obtenait pas cette concession des Génois , il devait rendre la place aux Grimaldi.

Les dommages subis par François, Gabriel, Ansaldo et Rainier Grimaldi seraient réparés.

1 « Castrum Monachi et fortaliciam Labegii tradent et restituent libéré et pure sine aliquâ exceptione, nec condilione , vcl modo usque ad Kalendas Julii proximè venturas. »

Voir le texte intégral du traité aux pièces justificatives, n° 5.

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Les Guelfes qui ne voudraient plus habiter Monaco après la reddition de la ville, pourraient se fixer à Nice, à la Turbie et à Eza, sans être assujettis à aucuns impôts, tributs, fouages et collectes.

Quant à ceux qui voudraient y rester, ainsi que trois cents Génois guelfes, ils pourraient tirer sans droits aucuns, des États du roi, tout ce qui leur serait nécessaire.

Les Grimaldi conserveraient toutes les machines de guerre, les instruments et le matériel qui se trouvaient dans la place. !

La première de ces conditions était déjà remplie ; l'observation des autres fut jurée, et Monaco, rendu à Charles d'Anjou, fut remis par ce prince, ou plutôt par ses représentants Mathieu d'Adria, ce Magna* curim domini Régis magister rationalis, » et Landolfo Aiosa, de Naples, aux syndics et procureurs de la commune de Gênes, Francesco de Masi et Pierre Hugolini.

Mais en livrant la ville aux Génois, Charles n'avait pas renoncé aux droits de haute propriété qu'il tenait de la

1 Giofiïedo, 111 , page 8.

Villani, Istorie Florentine, liv. 4, chap. 46, rapporte : « Y Genovcsi fecion pacc coi Grimaldi et li altri lor usciti Guelfi, è col Re Carlo, e rimisouli in Genova, c riebbono il castcllo di Monaco chc tencan li usciti, è con le forze del Re Carlo faceano gran guerra con la città. >

victoire; ces droits, il les vendit au gibelin Nicolas Spinola, qui paya au roi cent onces d'or (1303).

Rainier se retira momentanément à Noli , en attendant que les circonstances lui permissent de recouvrer Monaco.

Toutefois la fortune n'avait pas eu que des rigueurs pour les Grimaldi ; trois ans auparavant ils avaient fait une acquisition considérable qui accroissait sensiblement la puissance de leur maison.

Guillaume Rostang, de la maison des Balbs, seigneur de Bueil , ! avait exaspéré ses vassaux par ses vexations ; ils se soulevèrent contre lui, le mirent à mort, puis ils cherchèrent un seigneur puissant à qui ils se donneraient, et qui serait leur protecteur naturel et intéressé contre les vengeances de la famille des Balbs. Ils s'adressèrent aux plus considérables de leurs voisins, aux Grimaldi de Monaco. Andaro, frère de Rainier, ayant accepté, épousa Asturge, fille et héritière de Guillaume Rostang , et fonda la nouvelle maison de Bueil dont les membres se distinguèrent au service de la maison de Savoie (1300).

Rainier trouva bientôt une éclatante occasion de mon-

1 Bueil , petite ville aujourd'hui comprise dans l'arrondissement de Puget- Teniers, département des Alpes-Maritimes. La baronic de Bueil comprenait les terres de Bueil , Robion , Rora , Pconna , Jlonza , Picrlas , Thicri , Touet el Rigaud.

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trer sa valeur, et d'acquérir à la fois gloire et richesse.

Il n'y avait alors de marine considérable que celles des Républiques italiennes, telles que Venise, Gênes, Pise; les Anglais que leur situation géographique et les nécessités de communication avec le continent contraignaient à avoir quelques navires , ne possédaient que de lourds et grossiers bâtiments de transport ; leur flotte de guerre, qui devait, un demi siècle plus tard, avoir fait de si grands progrès, n'était encore qu'à ses débuts. C'était toujours aux Républiques italiennes que les rois de France et d'Angleterre et les empereurs d'Allemagne devaient recourir quand les besoins de la guerre exigeaient un déploiement de forces maritimes.

Le roi Philippe IV, le Bel, était en guerre avec les Flandres. Après s'être emparé de ces provinces par une noire perfidie , le roi leur avait donné pour gouverneur le comte de Saint-Pol dont la tyrannie souleva les Flamands. La victoire de Courtray (1302) où périt la fleur de la noblesse française, victime de sa présomption et de son indiscipline, exalta l'ardeur des insurgés. Philippe résolut alors de marcher en personne contre ces bourgeois qui osaient battre si rudement de nobles chevaliers. Afin de mener plus vivement la guerre dans un pays coupé de canaux, de fleuves et d'estuaires larges comme des bras de mer, il lui

fallait une marine. Son frère, Charles comte de Valois, ' qui avait connu en Italie la valeur de Rainier, fut chargé de proposer au chef des Grimaldi d'entrer au service du roi de France. Rainier accepta, et amena avec lui seize galères armées et équipées dans ses domaines; le roi y joignit vingt autres vaisseaux requis dans tous les ports de France; c'était tout ce qu'il pouvait faire, et encore ces bâtiments étaient-ils d'une notable imperfection. Grimaldi reçut commission d'aller faire lever le siège de Ziériksée, bloquée par le fils du comte de Flandre, Guy de Namur, pendant que l'armée française s'acheminerait vers les Flandres.

Rainier partit, et, longeant les côtes, enleva beaucoup de butin à l'ennemi, détruisit ou captura plusieurs bâtiments ; par de nombreuses escarmouches , il exerça les vaisseaux français aux manœuvres de la stratégie navale. Il saisit même des vaisseaux anglais qui, malgré le traité de Paris signé en 1303 entre les rois Edouard Ier et

1 Charles de Valois avait été appelé Q300) en Italie par le pape Boniface VIII pour prendre le commandement du parti guelfe. Charles fut nommé comte de Romagne, capitaine du patrimoine de Saint Pierre, seigneur de la marche d' Ancône , et « pacificateur de la Toscane. » Le prince français devait commencer sa mission par la réduction du parti gibelin en Toscane; il résida plusieurs mois à Florence qu'il livra à toutes les horreurs d'une réaction politique où les passions italiennes se donnèrent pleine carrière. Pendant cette réaction, plus de six cents personnages considérables furent exilés, et parmi eux Dante Alighieri et le père de Pétrarque (1302). C'est de Charles de Valois qu'il a été dit : « Fils de roi, frire de roi, père de roi, jamais roi. » Son fils fut Philippe VI de Valois.

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Philippe IV, faisaient passer clandestinement des armes aux Flamands, leurs alliés dans la guerre précédente. On arriva enfin (août 1304) à l'embouchure de l'Escaut, en vue de l'île Schouwen, où est située Ziériksée.

Guy, de son côté, s'était préparé à soutenir l'attaque, et il attendait Grimaldi à la tête de quatre-vingts vaisseaux , portant chacun cent hommes d'armes, indépendamment des marins de manœuvre ; chaque vaisseau était surmonté, à l'arrière, d'une petite tour d'où les hommes d'armes faisaient pleuvoir les traits et les carreaux sur leurs ennemis.

La disproportion était énorme : Rainier, cependant, plein de confiance en l'habileté de ses équipages, n'hésita pas, et son escadre vint donner rudement dans la flotte flamande. Le choc fut terrible ; les Flamands combattaient dans leurs eaux , pour leur indépendance , avec ce courage calme, cette bravoure tenace qui distingue cette vaillante nation ; leurs vaisseaux étaient deux fois plus nombreux que ceux de Grimaldi ; la fortune se rangea de leur côté. Ce n'était que par sa science consommée dans l'art des manœuvres que le commandant de la flotte franco-génoise eût pu compenser son infériorité numérique, et la marée se retirant , rendit impossibles les mouvements qu'il avait ordonnés. Il fallut combattre de pied ferme. Grimaldi rend h ses troupes le courage qui les abandonne, et l'armée lutte

héroïquement pendant de longues heures ; enfin le nombre l'emporte; plusieurs bâtiments sont pris, coulés ou incendiés; c'en est fait : les Flamands vont ajouter de nouveaux lauriers à ceux de Courtray. La marée revient, tout change. Remis à flot , les légers navires génois laissent les Français défendre vaillamment leurs pesants vaisseaux, reforment leur ligne, et Rainier tombant à revers sur les Flamands, les coupe en deux , s'attache à l'aile droite pendant que les Français tiennent la gauche fort occupée ; il conduit sa galère contre le plus gros des bâtiments ennemis , où flotte l'étendard de Guy de Namur, l'aborde et s'élance des premiers sur le pont; après un court mais terrible engagement, Guy est fait prisonnier.

Ecrasés de toutes parts, les Flamands se font tuer plutôt que de se rendre; leur flotte est détruite, sauf quelques rares vaisseaux qui vont chercher un refuge au fond des lagunes. L'armée assiégeante qui de son camp suivait avec anxiété le combat, abandonne précipitamment ses lignes, et Ziériksée est dégagée.

Le mandat de Rainier était rempli ; il revint en France avec son prisonnier, et arriva assez à temps pour prendre une part considérable à la bataille de Mons-en-Puelle , qui vengea l'humiliation de Courtray, puis au siège de Lille où la paix fut signée.

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De si brillants services méritaient récompense. Philippe conféra à Rainier Grimaldi la dignité à! amiral-général de France, et lui donna mille livres de rente ' et la seigneurie de Villeneuve en Normandie. Lorsque Guillaume de Hainaut, que la victoire navale de Rainier avait dégagé à Ziériksée où il était bloqué , épousa la nièce du roi , Jeanne de Valois , fille du comte Charles , l'amiral-général fut le parrain du nouvel époux (1 305) . 2

Pendant que la paix se négociait entre le roi de France et les communes de Flandre , Edouard Ier transmit à Philippe IV les plaintes des Anglais au sujet des dommages causés à leur commerce par Rainier Grimaldi. Philippe répondit par une requête analogue des Français qui avaient eu à souffrir de semblables préjudices de la part de vais-

1 Dans les lettres patentes qui confèrent cette rente, Rainier est qualifié de « Admirandus noster ; » la rente était accordée comme fief à lui et « à ses enfants légitimes en récompense de ses bons services. »

Le titre original se trouve dans les archives du palais de Monaco.

2 L'acte de mariage fut rédigé et signé à Chauny , le 19 mai 1305. (Extrait des actes de la prévôté de Paris, vol. 7 de l'inventaire du Trésor des chartes du roi.) Cet acte est scellé de trente sceaux entre lesquels est celui de Rainier en cire jaune. Il porte empreinte une figure d'homme armé, à cheval, l'épée à la main, avec un écu fuzelé, comme le caparaçon du cheval; le timbre a pour cimier une fleur de lis. A l'entour du sceau on lit : « S. (sigillum) Renerii de Grimaldis militis admirati gencralis franciœ. »

Le portrait de Rainier est à Versailles, salle des grands amiraux, partie centrale, au rez-de-chaussée.

seaux anglais. D'un commun accord, on résolut de déférer l'examen de ces réclamations à une commission mixte.

La requête anglaise concluait à ce que Rainier fût condamné et contraint à rendre satisfaction à toutes les parties lésées jusqu'à concurrence de sa fortune, et, à son défaut, elle déclarait le roi de France civilement responsable des actes de son amiral.

Nous ne savons si les travaux de la commission mixte aboutirent à quelque résultat; peut-être les dommages réciproques furent-ils compensés ; mais il est certain que Rainier ne fut ni condamné ni inquiété d'aucune sorte. !

Tandis que Rainier remplissait si noblement son interrègne, l'audace heureuse de son frère François lui rendait Monaco.

Les Spinola que la fortune des factions avait élevés au premier rang dans Gênes, s'étaient rendus odieux par leur orgueil. Maîtres de Monaco dont ils avaient fait un repaire de pirates , alliés au marquis de Montferrat , enrichis par leurs courses et par leurs entreprises maritimes en Orient,

1 Voir aux pièces justificatives, n° 6, le texte intégral de la requête; l'original était et est sans doute encore conservé dans les archives de la tour de Londres.

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ils excitèrent l'envie des Doria , et un rapprochement se fit entre ceux-ci et les Grimaldi.

François Grimaldi, surnommé Malizia, se montra digne de ce surnom. Il s'était retiré à Nice pendant que Ramier combattait en France. De Nice il noua des intelligences avec les Doria , ses amis éphémères , et un complot fat tramé dont le but était la reprise de Monaco.

La veille de Noël fat choisie pour exécuter ce projet hardi. François et ses affidés, partis de Nice, se cachèrent dans la montagne, et quand la nuit enveloppa la contrée, ils descendirent tous, se glissant sous les oliviers et en grand silence ; puis ils gravirent avec précaution le rocher de Monaco et se blottirent dans les replis et les anfractuosités du roc quand ils furent près de la porte. Un religieux se détacha de leur groupe et s'avança hardiment vers le poste. La cloche de l'église de Saint-Nicolas sonnait la messe de minuit, et appelait auprès des saints autels les habitants et la garnison , trop éloignée de tout soupçon pour se tenir en éveil ; la troupe qui gardait les portes laissa passer le moine revêtu de l'habit du prieuré de Sainte- Dévote ; mais le religieux ne se rendit pas à l'église : il entra furtivement, protégé par l'ombre épaisse des étroites ruelles voûtées, dans quelques maisons d'où sortirent sans bruit des hommes cachant des armes sous leurs vêtements ;

le moine les conduisit vers la porte, et à un signal donné, tous fondirent sur les sentinelles à moitié endormies, les égorgèrent et introduisirent les conjurés que le moine avait laissés dehors. Ce moine était François ; tous les postes sont rapidement occupés et les Spinola n'ont que le temps de se précipiter dans une galère qui les transporte à Gênes. (25déc. 1306.) 1

La rentrée des Grimaldi dans Monaco fut suivie d'une paix générale qui ramena tous les partis à Gênes.

Mais trop d'ambitions et de haines étaient en présence pour que le calme pût être de longue durée, et de ce moment commence une nouvelle période de guerres civiles pleine d'alternatives , pendant laquelle les Grimaldi exilés de Gênes se retiraient à Monaco, et dirigeaient de là des courses sur les flottes marchandes de leurs rivaux ; quand les hasards des dissensions domestiques fixaient le pouvoir

1 Quelques écrivains ont voulu voir dans les deux moines qui figurent comme tenans aux deux côtés de l'écu des Grimaldi , une allusion au déguisement de François Malizia. Il nous paraît plus vraisemblable que ces moines (monachi) rappellent plutôt l'idée de solitude qu'exprimait le nom « d'Hercules Monœcus » des anciens. Les derniers écrivains latins ne désignent plus Monaco que par Portus Monœci, « port du solitaire, » dont le moyen-âge a fait dans sa naïve ignorance « port du Moine , » Portus Monachi. Oggerius Panis, le vieux chroniqueur de 1215, l'appelle Podium Monachi, « le rocher du Moine. » Ce seraient des armes parlantes, comme il s'en trouve tant dans les blasons de l'Armoriai,

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aux mains des Grimai di, leurs adversaires, retranchés dans leurs ports de San-Maurizio , de Gavi, etc. , rendaient aux flottes guelfes le mal qu'elles en avaient reçu.

La guerre du roi Robert de Naples , chef politique du parti guelfe, contre l'empereur Henri VII et Frédéric roi de Sicile , donna occasion à Rainier de s'illustrer par une nouvelle victoire. Le roi Robert avait rassemblé une flotte immense de soixante-quinze galères, trente vaisseaux de transport , trente autres de guerre et cent soixante barques pontées, avec quarante-deux mille hommes; et il avait confié le commandement général de ce formidable armement à Rainier Grimaldi (1312).

Pendant que cette armée s'organisait, Rainier, prévenu qu'une escadre pisane transportait des renforts à l'empereur Henri VII enfermé dans Rome , poursuivit cette escadre avec une division de sa flotte, joignit les Pisans près de l'île de la Méloria, et les y battit; six galères leur furent enlevées. L'année suivante, la plus grande partie de la flotte royale, qui comptait parmi ses généraux le fils aîné du roi, Charles duc de Calabre, le comte de Monte- Scaglioso, et Tomaso Marzana comte de Squillace, sous le commandement supérieur de Rainier, défit à la hauteur de Salerne cinquante galères et dix-sept vaisseaux, dont le

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commandant Gaspar Colonna, général de l'Empereur, fut

pris et conduit prisonnier à Naples. '

De nouvelles discordes civiles rappelèrent Rainier à Gênes, et c'est le comte de Squillace qui commanda la flotte où s'embarqua en 13141e roi Robert en personne pour aller tenter en vain la conquête de la Sicile.

Depuis ce moment le nom de Rainier n'apparaît plus dans les chroniques, bien que les Grimaldi continuent à jouer un rôle considérable dans la terrible tragédie des troubles génois. 2

Les Gibelins, chassés de Gênes en 1 31 4 par les Guelfes, appelèrent à leur secours les Gibelins de la Haute-Italie , et vinrent ensuite (1318) assiéger la ville qui se jeta dans

1 D'après un manuscrit de la première partie du xvne siècle que nous avons trouvé à Menton.

2 C'est sans doute pour ce motif que le père Anselme, dans son Histoire généalogique de France, place en 1314 la mort de Rainier, à laquelle Vénasque et Bouche assignent l'an 1330.

Bien que nous ayons fait nos réserves sur la confiance qu'il faut accorder à Vénasque lorsque cet auteur parle sans preuve de faits très reculés, il nous semble qu'au sujet de personnages très réels, et dont la famille Grimaldi est fière à bon droit, la qualité de Vénasque, qui était secrétaire du prince Honoré II, donne du poids à ses assertions; il a pu avoir communication de quelque pièce aujourd'hui perdue , où cette date était indiquée.

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les bras de Robert d'Anjou , roi de Naples , comte de Provence. Robert arriva à Gênes le 21 juillet avec une armée considérable devant laquelle les Gibelins s'éloignèrent pour quelque temps ; et le 27 les deux capitaines du peuple remirent leurs pouvoirs entre les mains de Robert d'Anjou qui fut reconnu chef suprême de l'Etat avec le pape Jean XXII, pour dix ans. J Après un premier échec, le roi repoussa les Gibelins que commandait Marco Visconti de Milan. Mais ils revinrent en 1320 avec une flotte de vingthuit galères armée à Savone. Les Guelfes équipèrent de leur côté une flotte de trente-deux galères commandée par Gasparo Grimaldi. Gasparo, après une sortie malheureuse, se renferma dans Gênes qui fut étroitement bloquée par les Gibelins ; bientôt la disette fit sentir ses rigueurs, et les habitants étaient réduits au désespoir ; un exploit de Rinaldo Grimaldi leur rendit le courage, la flotte génoise qu'il ramenait d'Orient força le blocus, coula plusieurs galères ennemies et introduisit dans la ville dix galères chargées de blé acheté à Constantinople.

1 « Per syndicosuniversitatisJanuœ cœterosque Januenses ibî présentes, sumuius Pontifex Joannes XXII et idem rex in gubernatores et prœsides ejus urbis sunt eleeti ad juslitiam ministrandam cuin mero et mixte- imperio et gladii potestate etomni modo jurisdictione usque ad annos x tune proxime seeuturos hoc online : ut si decederet papa in decermium, loeo ejus deberel subrogari rex ipse.

Stella, Annales genuenses; apud Muratori, vol. xvir , p. 1033.

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La guerre se continua encore plusieurs années avec les chances les plus diverses. Monaco en subit le contre-coup. Les Spinola, aidés par la trahison du gouverneur de la place qu'ils corrompirent à prix d'argent, rentrèrent dans Monaco (1327). Mais le roi Robert, allié des guelfes, ne voulut pas laisser cette importante forteresse aux Spinola ; il répondit à la demande de secours que lui adressa Rainier, et se rendit en personne à Nice , pour veiller aux apprêts de l'armée qui devait reprendre Monaco. Le sénéchal d'Àygueblanche, Pierre d'Àllamanon, amiral, Guillaume Féraudi, seigneur de Glandèves, Roger de Fos, viguier de Nice , Laugier Rlacas de Carras , Daniel Marchésan , Pierre de Médicis, gentilhomme florentin et vice-amiral de la Méditerranée pour le roi de Naples, J. Ferréro du Pugct , Ricard, bailli de Sospel, Conrad de Yintimille, seigneur de Lantosque et du marquisat de Nice, furent les chefs de l'armée provençale à laquelle les Grimaldi joignirent leurs forces particulières. Pierre de Médicis , représentant du roi Robert, arrêta avec Rainier les conditions de l'alliance ; la place devait à l'avenir être sous le protectorat du comte de Provence, roi de Naples, dont l'étendard flotterait sur la principale tour et sur la porte de Monaco ; en échange, les Grimaldi devaient être les alliés perpétuels de la maison d'Anjou, a et n'oflenser ni molester les subjects de Sa Ma-

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jesté. » ! Après un siège vigoureusement soutenu, les Spinola rendirent la place, et la paix fut signée le 1er juin 1329, dans la chapelle de Sainte-Dévote. Comme représentant du roi, Edouard Malocelli, de Nice, fut nommé podestat de Monaco.

La même année vit la mort de Rainier et la conclusion de la paix entre les deux partis; il était temps, car un nouvel ennemi apparaissait.

Les Aragonais ou plutôt les Catalans, dont les princes avaient conquis la Sicile sur la maison d'Anjou, commençaient à disputer aux Italiens l'empire des mers. 2 Barcelone, leur métropole commerciale, envoyait ses flottes sur toutes les régions méditerranéennes, et grâce aux forces navales de cette grande ville, les rois d'Aragon avaient pu joindre la Sardaigne à leurs Etats. Barcelone avait obtenu de ses rois de grandes libertés qui en faisaient une sorte de république , et sa prospérité prit un tel essor, qu'un choc ne pouvait tarder à éclater entre les flottes catalanes et les flottes génoises et pisanes. L'insurrection de la Sardaigne contre le joug espagnol fut l'étincelle qui alluma l'incendie ; les Génois volèrent au secours de leurs alliés

1 Nostradamus.

2 Voir dans la chronique de Don Ramon Muntancr les curieuses aventures des marins catalans, et surtout les exploits du grand amiral Roger de Loria.

102 MONACO ri SES PRINt I

ou plutôt de leurs anciens sujets de Sardaigne, avec un

empressement peu désintéressé, et la luth; s'engagea.

En 1331 les Catalans entamèrent les hostilités, et leur premier effort tomba sur Monaco. La place était forte par son assiette autant que par ses murailles et ses tours. Le fils de Rainier, Charles, devenu chef des Grimaldi, soutenait le courage des siens et déjouait toutes les attaques de l'ennemi. Aussi les Catalans, renonçant à cette difficile entreprise, se rejetèrent sur les côtes de Ligurie qu'ils dévastèrent. De terribles représailles furent exercées l'année suivante par un Grimaldi ; Antoine, frère de Charles, mis à la tête de quarante-cinq galères par la République, vint saisir un grand nombre de navires catalans dans les eaux de Barcelone, et toutes les villes de la cote conservèrent longtemps le souvenir de son passage. Les Catalans épuisés demandèrent la paix qui fut signée en 1 336 avecleur roi Alphonse.

Mais Gènes ne savait trouver dans la paix extérieure que des loisirs favorables à la guerre civile, qui développait d'ailleurs le génie guerrier et entreprenant de ses citoyens, et excitait une ardeur féconde en résultats avantageux pour l'Etat. Ce n'était que par la supériorité de la puissance matérielle et de l'influence politique que les partis pou-

RAIN1ER II ET CHARLES Ier. 103

vaient se vaincre ; de là ces tentatives audacieuses et incessantes qui ajoutaient de nouvelles colonies à la métropole et dépouillaient l'Orient ou même les rivales de Gênes, au profit de l'ambition des nobles génois. Cette émulation fit quelque temps la grandeur de la République.

A peine la paix était-elle signée qu'une élection qui favorisa les Doria et les Spinola vint rallumer les dissensions intestines. Les Grimaldi refusent de reconnaître l'autorité de leurs rivaux, se retirent avec les Fieschi à Monaco, et entreprennent à leur compte la guerre contre Venise , à laquelle ils enlèvent plusieurs navires richement chargés que les Vénitiens expédiaient en Flandre ; une autre flotte sortie de Monaco alla en Orient conquérir l'île de Chio et y former un établissement durable. Tant de succès accroissant leurs forces et leur audace, les Grimaldi équipent une flotte et viennent bloquer même le port de Gênes.

Cependant Nicolas Spinola, qui avait acheté de Charles d'Anjou les droits de haute propriété sur Monaco , lorsque ce dernier s'en était rendu maître par la force des armes, regardait la domination des Grimaldi sur Monaco comme une spoliation ; et comme cette domination pouvait paraître telle aux Génois , peuple commerçant qui considérait plus

104 MONACO II -i - PRIN( ES.

un marché fait à prix d'argent que toul autre droit,

Charles Grimaldi préféra s'incliner devant celte disposition d'esprit, et le 9 juillet 1338, il racheta de Nicolas Spinola les maisons et territoires de Monaco, avec les revenus, droits, privilèges et dépendances. Le marché fut conclu en son nom par Rabella Grimaldi , son cousin , sur la place de San-Luca, en présence d'Antoine Fonlana de Sainte- Agnès et de Thomas Sarnetto de Gênes, témoins, de Pietro, juge du quartier, et par devant Thomas de

Casanova, notaire de Gênes. '

A partir de ce moment la souveraineté des Grimaldi sur

le Port d'Hercule est à l'abri de toute contestation ; ils

perdront encore cette place plus d'une fois, mais ce sera

par suite d'accidents de guerre, et ce que le hasard des

armes leur aura enlevé, le même hasard le leur rendra.

L'activité de Charles allait pouvoir s'exercer sur un autre théâtre. Une guerre acharnée qui, pour le malheur de la France, devait se prolonger pendant tout un siècle d'horreurs et de désastres, après avoir inscrit dans ses annales les noms de l'Ecluse, de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, la guerre de Cent Ans, venait d'éclater entre

1 L'extrait authentique de l'acte de vente, d'après l'original conservé aui

Archives de Cènes, se trouve dans les Archives du palais de Monaco.

RAINIER II ET CHARLES 1er. 105

les rois Philippe de Valois et Edouard III d'Angleterre.

Philippe avait besoin d'une flotte : le souvenir des grands services rendus par l'amiral-général Rainier Grimaldi décida le roi à recourir à l'habileté et au courage du fils de Rainier. Le message de Philippe trouva Charles Grimaldi devant Gênes qu'il bloquait de nouveau ; Charles accepta les offres royales , et renonça à continuer la guerre contre les Génois, afin de réserver ses forces pour la nouvelle mission à laquelle il était appelé. Un autre marin génois, Ayton Doria, prit également du service en France; les deux amiraux armèrent trente -deux galères et douze mille arbalétriers, et vinrent rejoindre la flotte de Louis d'Espagne qui faisait une chasse active aux bâtiments anglais.

La bataille de l'Ecluse avait anéanti la marine de la France, et les amiraux battus, Bahuchet, Ouiéret et le génois Barbavara cédèrent la place à Charles Grimaldi et à Doria. Pendant que sous les ordres du roi on préparait les cadres d'une nouvelle flotte française, les deux marins génois furent envoyés avec leurs soldats à l'armée qui allait entreprendre la conquête de la Bretagne pour le neveu de Philippe VI, Charles de Blois. La prise du château de Chantoceaux par les Génois « qui s'y abandonnèrent moult durement et follement pour eux mieux montrer à ce com-

106 Monaco ET SES n;iM I

mencement, ' » et celle de Nantes où ils eurent une part très importante, ouvrirent la campagne sous d'heureux auspices.

Charles prit ensuite la mer pour interdire aux Anglais la communication entre la Bretagne et l'Angleterre. Robert d'Artois, le traître chevalier qui portait les armes contre sa patrie, mis à la tête d'une flotte anglaise chargée de troupes , rencontra à la hauteur de l'île de Guernesey les trois amiraux, Louis d'Espagne, Grimaldi et Doria (1343). 11 y eut une sanglante bataille où « les barons et chevaliers d'Angleterre eurent moult à faire, et un dur rencontre, et trouvèrent l'armée des Espagnols moult forte et gens de grand' volonté. » 2 La nuit suspendit le combat, et une violente tempête empêcha qu'il ne fût repris le jour suivant. Mais les chefs de la flotte coalisée, qui avaient gardé le champ de bataille d'où l'Anglais s'était retiré, voulurent un trophée de leur victoire , et ils disputèrent à la tempête quatre gros vaisseaux anglais chargés de provisions pour l'armée qui assiégeait Vannes.

Philippe VI récompensa Charles Grimaldi par le don d'une rente perpétuelle de mille livres sur la sénéchaussée

] Froissart.

i Froissart.

RAINIER II ET CHARLES Ier. 107

de Beaucaire, et d'une autre pension viagère de même somme sur la claverie d'Àigues-Mortes. '

La flotte continua à poursuivre tous les navires anglais qui naviguaient entre les deux pays , et « garda si près et si soigneusement les frontières d'Angleterre que nul ne pouvait aller ou venir d'Angleterre en Bretagne qu'il ne fust en grand péril , et fit cette saison aux Anglais moult de contraires et de dommages. » 2

Depuis la ruine de la marine anglaise, les services de Charles devenaient moins nécessaires ; il revint à Monaco où le rappelaient les intérêts de sa famille et de son parti. La lutte entre Guelfes et Gibelins s'était prolongée dans Gênes sous l'administration de Simon Boccanegra, premier doge, et de son successeur, Jean de Murta. Les Grimaldi tenaient pour la noblesse contre le parti populaire , alors triomphant, qui les avait exilés, et qui privait de toute participation aux affaires publiques les familles nobles restées à Gênes ; ils firent une guerre incessante à la marine de la République. Les Génois exaspérés armèrent une flotte (1345) qui vint prendre une galère jusque dans le port même de Monaco. Le péril accroît l'audace des Grimaldi ;

1 Les diplômes de ces rentes et de beaucoup d'autres concessions sont conservés aux archives du palais de Monaco.

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