‹ Monaco et ses princesChapitre 9 sur 22 · MON \\ 0 II SES PR1NI I S · texte numérisé non relu

MON \\ 0 II SES PR1NI I S

La ville avail étendu l'autorité de sa municipalité sur la campagne environnante; dans colle campagne se irou-

vaient des fiefs nobles que leurs possesseurs, après les avoir reçus des évoques ou des empereurs, détenaient alors dans un état voisin d'une Tranche souveraineté, par suite de l'affaiblissement et de l'anéantissement même de

l'autorité impériale dans la Ligurie ; ainsi les Fieschi comtes de Lavagna, les Grimaldi maîtres de ?soli , les

marquis de Loretto, les Vento de Menton, etc Ces

familles nobles acquirent droit de bourgeoisie dans la ville ; de là une situation mixte. Soumis aux statuts communaux dans Gênes, ces seigneurs étaient libres de toute sujétion effective dans leurs terres ; ils s'étaient établis dans les villes secondaires du Golfe et y avaient élevé des palais ou plutôt des forteresses d'où ils dominaient la contrée.

L'importance locale de ces seigneurs leur faisait naturellement attribuer la podestarie ou première magistrature de ces villes ; et forts de leur double condition de seigneurs indépendants et de gouverneurs presque héréditaires des villes sujettes, ils avaient dans la métropole une prépondérance qui n'eût pas été sans danger pour le maintien du gouvernement républicain , si d'éternelles rivalités n'eussent ruiné leur puissance dans des luttes acharnées de famille à famille, (Vêtait sous le commandement de cette noblesse

belliqueuse, et à l'aide de ces chevaliers et de leurs vassaux joints aux milices municipales, que Gênes soutenait ses guerres extérieures.

D'un autre côté, les corporations de bourgeois, enrichies par le commerce et formées en compagnies, maintenaient l'équilibre entre l'aristocratie et la démocratie. Cette bourgeoisie eut ses chefs qui fondèrent ainsi une noblesse urbaine, appelée aussi noblesse de compagnie, rivale de la noblesse de campagne ou noblesse ancienne d'origine féodale. Si les nobles de la banlieue étaient maîtres dans les villes sujettes, les nobles de compagnie primaient souvent dans la métropole.

La puissance executive était entre les mains de Podestats étrangers et élus par la nation, ainsi que cela se pratiquait dans les autres villes de l'Italie, par crainte d'usurpations lyranniques : ce n'est qu'au xive siècle que furent institués les Doges. Le Podestat était assisté et surveillé dans l'administration suprême des affaires publiques par un Conseil ou Collège des Uuil, appelé aussi Collège des Clavigeri, élu dans les Compagnies. C'est dans les Compagnies également que se choisissaient les magistrats chargés de l'administration de la justice à tous les degrés ; parmi les l'amilles principales des Compagnies on comptait les Doria, les Barbavara, les Lomellini, les Cigala, etc.;

d'autres, plus orgueilleuses, ne cherchaient que les honneur* de L'administration civile ou militaire, L'édilité en qualité de gonfaloniers, et les commandements maritimes; les Spinola et les Malocelli se distinguaient entre toutes. Enfin les maisons altières des Grimaldi, des Fieschi, des Vento préféraient la podestarie des villes soumises et des îles de la Méditerranée ou de l'Archipel ; elles y trouvaient plus de liberté pour vivre selon leurs penchants belliqueux et turbulents ; avec leurs vassaux et leur marine particulière, elles entreprenaient des guerres privées et des expéditions de corsaires où elles développaient leur puissance guerrière et accroissaient leurs richesses.

Gênes reçut le contre-coup des luttes entre la Papauté et l'Empire ; deux partis s'y formèrent portant les mêmes noms que dans toute l'Italie , Guelfes et Gibelins ; les Fieschi et les Grimaldi, noblesse féodale, désireux de se soustraire à tout jamais au joug impérial , furent guelfes et tinrent pour le Pape ; les Doria et les Spinola, noblesse de compagnie, appuyèrent le parti impérial par hostilité contre les deux autres grandes familles , et aussi avec une arrière-pensée d'indépendance locale , les Césars étant trop loin pour exiger la subordination de leurs partisans, et le Pape trop près pour que les villes qui lui seraient dévouées pussent espérer se soustraire à la prépondérance pontificale.

L'action de ces deux factions génoises fut nulle sur l'issue de la lutte engagée entre les deux grandes puissances ; car Gênes , sauf dans de rares occasions , se tint en dehors de la mêlée italienne ; cette division intestine n'était qu'une transformation de la rivalité des deux noblesses, qui , avant la querelle italo-germanique , s'étaient déjà combattues sous le nom de Rampini et de Mascarati pour des causes purement locales.

C'est en 1271 que nous voyons les luttes des Grimaldi et de leurs rivaux se porter vers la contrée qui nous intéresse. Lucchetto Grimaldi s'était fait donner la podestarie de Yintimille ; mais il avait d'ardents compétiteurs dans la famille des Curli que soutenaient les Doria et les Spinola. Lucchetto et les siens, vainqueurs à Vintimille, furent moins heureux à Gênes même ; battus par Oberto Spinola et Oberto Doria que le peuple avait élus capitaines de la République , ils durent quitter la ville et se réfugier à Vintimille, auprès de Lucchetto qui s'y était maintenu. Trop faibles de leurs seules ressources pour reprendre leur revanche sur les Gibelins appuyés du peuple , ils s'adressèrent au roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, lui promettant de se reconnaître ses vassaux s'ils parvenaient avec son aide à rentrer en dominateurs dans Gênes. Charles ac-

cepta, et pendant qn<* par ses ordres le sénéchal de Provence préparait une expédition contre la République, et que les Fieschi guerroyaient dans la rivière du Levant contre Oberto Doria, Franchino, chef des Grimaldi, s'emparait de plusieurs points de la côte ponantaise, et après une longue dépossession, sa famille remettait le pied dans Monaco, son antique patrimoine. Antérieurement déjà les Grimaldi avaient rendu à Charles d'Anjou des services dont l'aide prêtée en cette circonstance n'était en quelque sorte que la rémunération. Quand le Comte d'Anjou et de Provence entreprit la conquête du royaume de Naples (1265), Lucchetto Grimaldi, frère de Franchino, avait figuré à un rang très honorable parmi les seigneurs provençaux et les nobles génois qui prêtèrent assistance à Charles. Pendant la même campagne , Franchino avait été chargé par le Comte du gouvernement de la Provence. La restauration des Grimaldi à Monaco avait donc été préparée autant par la persévérance de ces seigneurs à attendre et à saisir toutes les occasions, que par les événements eux-mêmes. Mais la fortune a ses retours, et les caprices de cette aveugle déesse ne sont jamais si fréquents et si subits que dans les guerres civiles. Niccolo Doria avec les troupes génoises s'empara de Vintimille et d'Oneglia; Monaco restait seul aux Grimaldi qui reconnaissaient alors pour chef Fran-

chino, dont Vénasque fait François prince de Monaco. De là ils couraient sus aux navires marchands de Gênes, el réduisaient aux abois le commerce de cette ville. L'entrée en campagne des Provençaux rétablit sur terre les affaires des Guelfes ; le sénéchal Burlas prit Roquebrune et Vintimille, qui fut reprise l'année suivante par Rinaldo Spinola; Menton, occupée par les Provençaux, résista victorieusement aux Gibelins. Charles savait que la partie vulnérable des Génois était la mer ; aussi forma- t-il une flotte de quarante galères dont le commandement fut donné à Franchino Grimaldi ; l'amiral vint attaquer Gênes et prit quelques vaisseaux dans le port ; mais ses succès n'allèrent pas plus loin , et la paix fut conclue par l'entremise du pape Adrien V, de la maison des Fieschi , qui ménagea un compromis en vertu duquel les Grimaldi conservèrent Monaco et purent rentrer dans leur patrie; Gênes, de son côté, fut relevée de l'excommunication qui avait été fulminée contre elle par Grégoire X , à cause de son ardeur pour la cause Gibeline (1 276) . ■

Monaco resta donc en la possession des Grimaldi, dont le chef Franchino ou François avait eu pour successeur Rainier. C'est cette période d'occupation que les généalo-

1 Annales Génoises , Caffaro et continuateurs. — D' II. Léo, Histoire d'Italie; Stella; Annales de Gènes . dans Muratori , etc....

gistes qualifient de règnes de François [M el de Rainier I", non sans quelque raison, car la domination des Grimaldi

à Monaco ne relevait d'aucune autre puissance, soit qu'ils eussent repoussé toute prétention des Génois, en arguant de la donation d'Othon qui primait et annulait toutes les autres, soit que dans le traité cité plus haut, et dont le texte ne nous a pas été conservé, cette indépendance eût été stipulée. Nous avons une preuve de cet état d'indépendance par un document précieux de l'époque : les Génois, en guerre avec les Pisans leurs rivaux, décidèrent (1290) l'armement de cent vingt galères. Il fut dressé à cette occasion un état matricule de l'ensemble des forces navales de la République. Cet état indiquait dans quelle proportion chacune des villes faisant partie de la République génoise devait contribuer à l'armement de la flotte nationale ; le nombre de ces villes était de cinquante, pouvant à elles toutes former un armement formidable de quinze cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments! Il est vrai qu'une pareille flotte ne fut jamais rassemblée , et n'aurait pu l'être sans épuiser la République; c'était le maximum possible auquel elle pouvait atteindre, et qui donne une idée de la puissance réelle dont les Génois disposaient. Dans cette longue liste figurent toutes les villes de la Ligurie, depuis Porto- Venere et la Spezzia jusqu'à Menton inclusivement, et Mo-

naco n'est pas cité, tandis que Roquebrune, bourgade sans port et infiniment moins importante, est marquée comme devant équiper deux bâtiments ; Noli , fief des Grimaldi , est également désigné : il est taxé à vingt-cinq bâtiments ; Menton , seigneurie des Vento et sur laquelle Gênes affectait des prétentions souveraines, en devait trois, et Vintimille cinquante, etc.

Pendant cette période , Rainier fortifia le port d'Hercule et en fit un poste redoutable ; aussi quand la rivalité éternelle des Rampini et des Mascarati ensanglanta de nouveau la République, les Grimaldi, chassés de Gênes par les Spinola que soutenait le peuple, vinrent y rejoindre Rainier, et leurs galères firent la chasse aux navires Génois , opérant même des descentes sur la côte. Ils étaient aidés par le roi Charles II d'Anjou, guelfe dévoué et ennemi des Génois qui soutenaient son rival , Frédéric roi de Sicile. La République arma contre Monaco , et la flotte assiégeante , commandée par Conrad Spinola, fut vivement repoussée par Rainier (1297), qui osa porter la guerre dans le port de Gênes même. Les galères monégasques y entrèrent de vive force ; les marins pénétrèrent dans la ville et s'emparèrent du chef des Doria, Lanfranco, qu'ils mirent à mort (1300).

Cet audacieux exploit termina la carrière de Rainier,

auquel succéda dans la souveraineté du port d'Hercule son

fils Rainier II, qui devait glorieusement inaugurer une ère nouvelle pour les Grimaldi, que nous verrons désormais prendre un rang distingué parmi les généraux illustres de la France.

A cette même époque un Grimaldi florissait parmi les troubadours provençaux.

Nostradamus raconte en ces termes sa fin dramatique : a Lucas de Grimaldi, natif de Grimauld en Provence, fut (ainsi qu'on dit) d'un tel bel entendement et si bon poëte, que les compilateurs de leurs vies 1 ont fait plus de trois cents vers très élégants à sa louange , quoique le Fléau des poètes 2 les blâme. On trouve par écrit qu'il fut amoureux d'une demoiselle de l'illustre maison de Villeneuve, des plus belles et des plus accomplies de son temps, et qu'elle lui donna un certain philtre et breuvage tant violent et corrosif que peu de jours après lui-même se priva de vie, outré de rage , de ses propres mains , âgé sans plus de 35 ans, environ l'an mcccviii. Cet acte fit avoir des reproches si aigres , et de si furieuses imprécations contre la demoiselle pour avoir fait si cruellement mourir un si digne et

1 Nostradamus vient d'énumérer les noms des poètes provençaux du xm« siècle.

2 Le moine des Iles-d'Or, compilateur et critique, accusé par Nostradamus d'avoir été un Zoile pour les poètes de la Provence.

fameux poëte qu'elle en cuida mourir de douleur. Car après sa mort, plusieurs belles et doctes chansons qu'il avait faites à ses louanges, furent trouvées et recueillies avec plusieurs comédies pleines de maudissons contre le pape Boniface VIII dont il fut aigrement taxé : de manière qu'il avait été contraint de les ardre et sacrer à Vulcain. Mais étant mû de juste furie (chose ordinaire aux poètes) , et les ayant toutes en sa mémoire, il les rédigea par écrit, les enrichit et amplifia de beaucoup; puis en fit présent à Gambateza qui pour lors était lieutenant et gouverneur de Provence ; à tant qu'on trouve en une pancarte toute moisie de vieillesse que ce Lucas était originaire de Gênes, de l'illustre sang des Grimauld. »

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