‹ Monaco et ses princesChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

KAINIER 111. - AMBROISE. - JEAN Ipr. - CATALAN. (1363 à 1457.)

Rainier m , en succédant à son père Charles, se trouvait dans une situation presque semblable à celle où son aïeul Rainier II avait reçu l'héritage des Grimaldi ; Monaco ne lui appartenait plus, il lui fallait le reconquérir. Mais Gênes était depuis trop peu de temps en possession de cette redoutable forteresse pour en négliger la garde.

Quand Rainier devint le chef de la maison Grimaldi, il sYtait déjà acquis une grande renommée par ses exploits en France où il avait, du vivant de son père, conduit des arbalétriers à la tête desquels il fit partie du corps d'armée de Geoffroy de Charny contre les Anglais , et de celui du

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sire de Beaujeu qui assiégeait Loudun pour le compte du roi Jean (1350 et 1351) ; il n'assista pas à la bataille de

Poitiers, et fut employé sous le commandement du comte d'Armagnac à protéger le Languedoc contre les entreprises des Anglais; dans son corps d'armée, composé de Génois, de Milanais et de Provençaux , au nombre de 2000 arbalétriers et dix-neuf hommes d'armes , il avait pour lieutenants Ayton Doria, le compagnon de Charles Grimaldi à Crécy, Paolo Guardo de Venise, Pierre Malocelli, sergent d'armes, et Pierre delîbertel. Il guerroya ainsi jusqu'en 1358.

La reine Jeanne de Naples, comtesse de Provence, désireuse de s'attacher un si vaillant homme , l'avait nommé son sénéchal en Piémont, c'est à dire dans les provinces de Coni, de Stura, de Demont et de Nice, qui faisaient partie du comté de Provence depuis Charles Ier d'Anjou. Rainier eut à les défendre une première fois en 1357, contre Arnauld deCervoies, surnommé Y archi prêtre, ex-chef de grande compagnie, qui après la dissolution de l'armée du roi Jean, défait à Poitiers, s'était abattu sur le Dauphiné, la Provence, et les marches du Piémont qu'il ravageait impitoyablement. Repoussé par Rainier, sénéchal de Jeanne, l'archipretre se rejeta sur la Provence.

Un second ennemi se présenta bientôt; ce fut le comte de Savoie , Amédée VI, qui brûlait de réunir ces contrées à

ses États, car elles le séparaient de la mer. Les troubles de toute sorte à travers lesquels s'écoulait le règne agité de Jeanne de Naples, lui firent entrevoir l'espérance de s'emparer facilement des Marches confiées à Rainier. Les efforts du comte furent couronnés de succès, car le sénéchal était trop dépourvu de forces pour résister à l'attaque inopinée d'Amédée de Savoie. Mais Jeanne, irritée de cette invasion, fit aussitôt convoquer les trois Etats de Provence, et requit des subsides pour recouvrer promptement les provinces surprises.

Les Etats votèrent à l'unanimité les sommes demandées ; une armée fut réunie et confiée à Rainier qui battit en plusieurs rencontres le comte de Savoie , le pressa de tous côtés, et le chassa en quelques mois de toutes les positions où il s'était retranché. Le duc de Milan se mettait en mesure de renouveler pour son compte l'agression d'Amédée : le sénéchal fit si bonne contenance sur la frontière que le duc ajourna ses desseins.

Cette rapide campagne avait exigé un grand déploiement de forces dont les dépenses outrepassaient la somme votée par les Etats ; Rainier avança douze mille florins d'or, afin que les opérations de la guerre ne souffrissent aucun retard. Après l'expulsion du comte de Savoie, Jeanne ordonna (27 mars 1363) à ses trésoriers d'avoir à payer à Rainier les

douze mille florins dépensés pour elle et son service. ' Bouche et Nostradamus rapportent que la reine , au lieu de rembourser Rainier en espèces, lui donna les terres de Torrètes, Vence et Boison « en satisfaction et récompense des douze mille florins d'or » ; il faudrait alors supposer que les trésoriers s'étant trouvés dans l'impossibilité de solder cette avance, Jeanne aurait eu recours à ce moyen de libération. 2

L'année suivante, l'empereur Charles IV s'étant rendu à Avignon pour régler avec le pape Urbain V les affaires de l'Eglise, entendit rajeunir les prétentions surannées des empereurs sur l'ex-royaume d'Arles, et revendiqua la souveraineté, au moins nominale, delà Provence ; il alla se faire sacrer dans Arles, et reprit le nom de roi d'Arles.

1 Le texte original de cet ordre se trouve dans les archives du palais de Monaco.

2 Si Bouche et Nostradamus ne sont pas dans l'erreur, l'existence de l'original de l'ordre de paiement dans les archives du palais de Monaco confirmerait cette supposition. Mais ce mode de paiement était entaché de nullité par les promesses que Jeanne avait faites de n'aliéner aucune partie du domaine comtal. Aussi dutelle , sur les réclamations de ses conseillers, publier (1365) une déclaration où rappelant ses promesses, elle reconnaît que le « Prince, chargé de réformer les autres hommes, ne doit pas rougir de réformer ses propres erreurs, non débet pudere principem se corriger e , qui positus est aliorum vitam reformare. (Archives d'Aix.J Et en conséquence, elle annule toutes ses aliénations. Elle restait donc débitrice de Rainier. Cette circonstance explique une autre donation des mêmes lieux faite à Rainier, en 1385, par la reine Marie de Blois, veuve de Louis Ier et tutrice de son fils Louis II, roi de Naples, etc. Cette pièce se trouve aussi en original dans les archives du palais de Monaco. Bien que le texte ne l'explique pas , ce serait donc une restitution ou un règlement de comptes.

Puis remontant le Rhône, il s'arrêta dans Villeneuve-lès- Avignon , où il fut reçu magnifiquement par Louis d'Anjou , fils du roi Jean, et alors gouverneur du Languedoc. A la suite d'un grand festin que lui avait offert le comte Louis, l'Empereur qui appréciait à leur valeur réelle ses droits sur le royaume d'Arles, en fit la cession à son hôte, en reconnaissance de son hospitalité.

Si peu sérieux que fût un pareil acte, Louis d'Anjou était assez ambitieux pour en vouloir tirer parti ; il sentait que la Provence, trop éloignée de Naples, devait un jour se séparer du royaume des Deux-Siciles , et il entreprit de s'en emparer dès lors pour la réunir à son gouvernement du Languedoc. Duguesclin retournant en Espagne où il allait conquérir pour Henri de Transtamare le trône de Castille, se trouvait de passage en Languedoc avec ses bandes de Gascons, d'Espagnols et de Français, aventuriers , gens de sac et de corde à la solde du premier venu. Louis les engagea, et Duguesclin vint attaquer le château de Tarascon qui lui fut livré par la trahison de quelques habitants ; puis il alla assiéger Arles. Jeanne fit appel à Rainier ' qui arma vingt galères, remonta le Rhône, joignit

1 « Pour n'oublier chose qui regardast la conservation de son pais, elle avait escrit lettres particulières à Rayner de Grimauld, chevalier et capitaine très expert au faict des armes et de la mer, d'équipper et d'armer de ses galères à

<mi chemin Raymond d'Âgoult qui amenait un fort parti de gentilshommes, et les deux généraux se mirent en mesure de sauver la ville d'Arles. Rainier s'introduisit dans la place par le Rhône en forçant le passage que les ennemis lui voulaient interdire, et y soutint le courage des assiégés ; mais d'Agoult se fit battre par Duguesclin , et laissa entre les mains du vainqueur de vaillants chevaliers , Guiraud de Simiane, Arnaud de Villeneuve et les seigneurs de Glandèves et de Cuers.

Malgré cet échec, les Arlésiens firent si bonne contenance que Louis d'Anjou essaya de la corruption ; il offrit à Rainier, s'il voulait abandonner le parti de Jeanne et passer dans le sien, quatre mille florins d'or de pension annuelle, la baronnie de Lunel en Languedoc, la châtellenie de Serviano, la sénéchaussée de Carcassonne, le vicariat de Réziers avec les droits et dépendances, douze cents livres de revenu annuel et perpétuel sur le comté et les terres de Sessenon. En outre, le duc promettait d'accorder dix mille florins de revenu annuel sur plusieurs autres villes, châteaux et lieux de la Provence, la faculté de faire la guerre et la paix dans le comté de Provence, et

Marseille, pour garder et défendre la coste de Ahosne du costé de la Provence contre le comte (Louis d'Anjou) qui tenait Tharascon si rudement assiégé. » Nostradamus. — Histoire de Provence.)

le remboursement de toutes les dépenses et de toutes les pertes que Rainier et ses amis pourraient faire dans cette guerre. ! Cette longue énumération peut faire juger à quel haut prix le prince français mettait les services de l'amiral de la reine Jeanne. Ces offres magnifiques étaient de nature à tenter fortement; de telles transactions n'étaient rien moins que rares en ce siècle , et Rainier avait trop longtemps servi la France pour ne pas se sentir porté à retourner au service de cette nation ; mais il avait engagé sa foi à Jeanne de Naples. Il refusa donc pour le moment les propositions de Louis d'Anjou, tout en lui faisant savoir qu'après la guerre il serait tout disposé à y prêter une oreille favorable. Louis désespérant de prendre une ville si bien gardée, leva le siège et se retira derrière le Rhône, abandonnant sa seule conquête, Tarascon, que Rainier reprit aussitôt. '2 Jeanne lui fit alors donner quatre mille florins d'or en témoignage de sa satisfaction (1368).

Louis d'Anjou, loin de savoir mauvais gré à Rainier Grimaldi de son loyal refus, lui en voulut témoigner son estime ; et quand les intérêts de Jeanne n'exigèrent plus les services de son sénéchal, le prince lui fit donner par le

1 Quatre pièces originales aux archives du palais de Monaco , datées des 18 mai , 10 mai , 1er juin et 3 juin 1368.

■2 Voir Nostradamus, Bouche, l'apon.

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