‹ Monaco et ses princesChapitre 13 sur 22 · MONACO RI SES PWN( I · texte numérisé non relu

MONACO RI SES PWN( I

roi de France Charles Y, son frère, le titre et la charge qu'il avait repoussés comme prix d'une trahison. Ramier fut nommé, en 1369, amiral de la Méditerranée et général des armées navales du roi sur les côtes du Languedoc ; il devait entretenir dix galères pour la sûreté des côtes ; et Jean Lhuillier, receveur général des aides à finies, lui compta seize mille livres pour les gages de ses hommes et l'entretien de ses galères. 1 Le 10 février 1370, Charles Y lui accorda une pension de quinze cents livres tournois pour a les très grands, bons et loyaux, agréables et profictables services que notre amé et féal chevalier Rainier de Grimaux, sire de Menton, et ses prédécesseurs de très long temps ont faicts à nous et à nos prédécesseurs roys de

France, tant par mer que parterre si comme nous

et nosdits prédécesseurs avons sçeu et aperçu par expérience de fait et que encore chascun jour ledit chevalier nous fait, et espérons qu'il fasse au temps à venir. » ' Rainier ne se borna pas à servir le roi de France sur

1 D'après un extrait des comptes de Jean Lemercier, trésorier des guerres, pour les années 1371 et 137-2, nous pourrions citer plusieurs autres paiements tant à Rainier lui-même qu'à plusieurs de ses parents. Dans les comptes de 1372, Rainier est qualifié de chambellan du roi. Le plus curieux de ces paiements est celui d'une somme de trois mille huit cents francs d'or, pour solder ses créanciers, en récompense de ses services, frais et missions. [Archives du palais de Monaco.]

2 D'après une copie authentique des lettres patentes originales conservée aux archives du palais de Monaco.

mer. Quand Edouard III tenta de ressaisir les provinces françaises que l'habileté de Charles V avait su lui reprendre , l'on voit figurer dans les armées qui harcelèrent sans relâche les Anglais et les détruisirent en détail , un corps d'archers génois comme celui que Charles Grimaldi avait conduit à Crécy; il est à supposer que ce corps était commandé par Rainier, car les Fœdera de Rymer contiennent des lettres patentes du roi Edouard III , autorisant le sire Ralph Basset de Drayton, un des principaux officiers anglais souvent cité par Froissard , à relâcher, moyennant une rançon de 12,000 francs d'or, Rainier Grimaldi, chevalier génois , fait prisonnier dans la dernière expédition (1374) dirigée contre la France par le fils du roi, le duc de Lancastre, prétendant au titre de roi de Castille.

Irrités de leurs revers, les Anglais ne se prêtaient guère alors à des rachats de prisonniers; si Edouard se montra plus clément à l'égard de Rainier, il faut peutêtre l'attribuer à l'intervention d'un parent du seigneur de Menton, Philippe Grimaldi, que le même recueil de Rymer mentionne comme établi en Angleterre où il était devenu conseiller d'Edouard III dès l'année 1365.

D'autres Grimaldi s'établirent aussi en Angleterre et à cette époque et dans les siècles suivants, comme nous le relaterons ; parmi ceux qui y avaient formé des établisse-

nit'uts figurèrent deux marchands royaux, Mathieu et Franchus Grimaldi, vers 1400. '

Cette épithète de royal appliquée au mot marchand est expliquée par une note de Warburton sur une ligne du « Merchant of Venice » où la même expression est employée. Nous abrégeons cette explication : Après la prise de Constantinople , en 1204, les Vénitiens eurent dans leur part de conquête un certain nombre de principautés démembrées de l'empire Grec ; ces principautés devinrent autant de fiefs dont les titulaires étaient les chefs des grandes familles patriciennes commerçantes, les Sanudi, lesLorédani, les Foscari, les Giustiniani. Les Génois, qui eurent également des possessions en Orient, agirent de même , et les Grimaldi comptèrent aussi dans leur famille des marchands royaux. Le commerce, on le sait, fut l'origine de la puissance des Médicis.

Tout en devenant amiral du roi de France, Rainier n'avait pas cessé de rester attaché à la reine Jeanne et de veiller aux intérêts de sa seigneurie de Menton, Roquebrune et Castillon, à laquelle il était momentanément réduit. Aussi ne pouvait-il rester complètement étranger aux troubles qu'amena le Grand Schisme.

1 Cottonian MSS. Vesp. F. I. 93.

Deux papes se partageaient la chrétienté ; à Rome siégeait Urbain VI que l'église considère comme pape légitime, car il n'eut que le tort de déplaire aux cardinaux qui l'avaient très régulièrement et très canoniquement élu ; son obédience fut toujours la plus nombreuse ; elle comprenait tout le monde catholique, à l'exception de la France, de l'Espagne et de Naples ; à Avignon vint s'établir Clément VII, Robert de Genève, anti-pape. Les deux pontifes se firent avec un acharnement extrême une guerre à la fois temporelle et spirituelle , s' excommuniant réciproquement, et se traitant de larrons et d'Ante-Chrisls, au grand scandale du monde chrétien. Clément VII et ses cardinaux, chassés de Rome et des Etats de l'Eglise, voulurent se retirer en France et relever le siège pontifical d'Avignon. Urbain , qui redoutait les effets de cette résolution , tenta d'y mettre obstacle autant qu'il serait en lui : si la route de terre était fermée aux cardinaux dissidents, la mer était libre. Le pape adressa le légiste Jean de Serra, génois, à Rainier qui résidait alors à Menton, lui promettant de grosses pensions s'il voulait faire la guerre aux cardinaux rebelles et à leurs partisans ; il lui serait fait don de tout ce qu'il pourrait prendre sur eux , à l'exception de ce qui appartiendrait particulièrement à la Chambre Apostolique, c'est à dire vases d'or et d'argent, joyaux, livres, reliques

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et ornements pontificaux que l'archevêque d'Arles avait emportés pour consacrer Clément VII. 1 Ramier agréa les propositions d'Urbain ; ses galères opérèrent de nombreuses captures sur les cardinaux , saisirent même leurs personnes et les amenèrent à Menton, avec des reliques, entre autres la vergede Moïse, que Rainier renvoya au pape Urbain (1379). - Mais Urbain VI ayant embrassé le parti de Charles de Duras, prétendant au trône deNaples, contre Jeanne, et ayant excommunié cette princesse , Rainier rompit avec lui, passa du côté de Clément VII, ami de Jeanne, et ne cessa de faire le plus grand mal aux partisans d'Urbain. Le parti qu'embrassa Rainier fut avantageux à sa famille. Rien que les Grimaldi eussent perdu Antibes dès le dixième siècle, 3 leur famille avait conservé des racines dans le pays , et on trouve plusieurs Grimaldi sur les sièges d' Antibes et de

1 Voir le texte intégral de la relation faite par Jean de Serra lui-même de son ambassade auprès de Rainier. Pièces justificatives, n° 7.

2 Sponde et Oderic Raynald, continuateurs des Annales ecclésiastiques de Baronius.

3 Dès l'an 980, Roboard fut établi soigneur d'Antibcs par Guillaume, comte d'Arles, le même qui fit donation du golfe de Grimaud à Giballin. Roboard eut pour successeurs ses deux fils, Gauceran et Guillaume surnommé Grutta. Le premier fut père de Guillaume Gauceran , appelé quelquefois Guillaume de Grasse, du nom delà ville principale de son comté. Il eut pour fils Rambaud de Grasse, seigneur d'Antibes, en 1056, reconnu pour tige de la maison fameuse de Grasse à laquelle appartenait l'amiral de Grasse au siècle dernier. Un de ses successeurs , Rambaud, perdit Antibes qui fut donnée aux évoques de Grasse , 1275 , auxquels elle fut enlevée en 1382, pour être vendue à Marc et à Luc Grimaldi.

Grasse parmi les évêques de ces villes , depuis le onzième siècle jusqu'à l'époque de cette histoire où nous sommes parvenus. 1

Un des oncles de Rainier III, Antoine , fils de Ramier II et frère de Charles, seigneur clu Prat en Provence , et de la vallée de Lantosque dans le comté de Nice, avait laissé ses domaines à deux fils, Luc et Marc. Luc avait été fait amiral de Provence par la reine Jeanne , et Marc avait été nommé capitaine-général de tous les arbalétriers, tant de pied que de cheval , par lettres-patentes du roy Charles V, données au bois de Vincennes (16 décembre 1373). 2Les deux frères , enrichis par les emplois élevés dont ils étaient revêtus , avaient pu acquérir les seigneuries de Villeneuve et de Cagnes en Provence, et cette acquisition fut approuvée par lettres-patentes de la reine Jeanne le 20 Janvier 1372. En 1383, Clément VII, pressé d'argent, leur engagea pour la somme de neuf mille florins la seigneurie d'Àntibes qu'il venait d'enlever aux évêques de Grasse pour l'unir à la Chambre Apostolique. Luc mourut quelque temps après, et Marc, resté seul, commença la seconde

1 Voir aux pièces justificatives n° 8, la liste des Grimaldi évoques d'Antibes et de Grasse.

2 Extrait des comptes de Jacques Rainaud, trésorier des guerres, depuis le 7 octobre 1373.

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maison des Grimaldi d'Anlibcs, que nous verrons prochainement reparaître dans l'histoire de Monaco.

L'époque était favorable aux braves qui ne craignaient pas d'exposer leur vie et d'affronter de rudes fatigues pour acquérir honneur et richesses dans les aventures ; et parmi les plus vaillants condottieri de ce siècle, les Grimaldi brillaient en première ligne. Nous avons vu les exploits des seigneurs de Monaco ; leurs frères ne leur cédaient en rien ; aii/si, quand après la mort du sage roi Charles Y, les oncles tuteurs du jeune roi Charles YI se partagèrent le royaume abandonné à leurs déprédations, deux frères de Rainier combattirent dans les rangs de l'armée que le duc de Berry leva pour contraindre les Languedociens , soutenus par le comte de Foix, à se soumettre à son autorité (1381). Chez ces peuples vivait toujours le souvenir des vieilles haines nationales qui avaient si longtemps divisé la Gaule méridionale et la France carlovingienne ; la réputation d'aridité impitoyable dont étaient flétris les oncles de Charles YI excitait la terreur et l'aversion des anciens sujets des comtes de Toulouse. A Nîmes s'était réunie une armée des communes , dont le commandement avait été confié au bourgeois Pierre Ponchut ; ces soldats improvisés sortirent de leurs villes et tinrent la campagne pour s'opposer à rentré»' en possession des agents du duc de Berry. Pour réduire la

ville de Nîmes, ce prince envoya un corps d'armée sous les ordres de Conrad Grimaldi, qui s'était déjà distingué au siège du château de Bécherel en Bretagne, pendant la guerre de Charles de Blois et de Jean de Montfort. i Conrad battit les révoltés à Huchau, entre Àymargues et Nîmes, mais il souilla sa victoire par les cruels tourments qu'il fit souffrir à ses prisonniers , malgré la défense du roi ; on versa à quelques uns de l'huile bouillante sur les jambes et sur les pieds, et on les précipita ensuite dans des puits. De telles horreurs étaient malheureusement dans les mœurs barbares de ces siècles ; grâce à Dieu, elles seraient impossibles aujourd'hui ! Le mois suivant, il prit la ville de Clarensac, et son frère Louis s'empara du château de Bocoiran. Les Languedociens domptés, le duc de Berry récompensa largement ses vaillants auxiliaires, dont on retrouve encore plusieurs fois les noms dans les comptes des trésoriers des guerres.

La reine Jeanne venait de mourir étranglée (1382) ; et le même Louis d'Anjou , que nous avons déjà vu entreprendre,

1 Extrait des comptes de Jean Lcmercier, trésorier des guerres : compté à Conrad de Grimaux huit cents francs d'or pour les dépenses de cent arbalétriers do sa compagnie qu'il avait conduits au siège de Bécherel. D'autres paiements lni furent également faits, ainsi qu'à Andaro de Grimaux pour les dépenses de leurs arbalétriers on cette guerre.

mais on vain, la conquête de la Provence en 1368, adopté en 1380 par Jeanne dont il était le plus proche parent, disputait son héritage à Charles de Duras, le vainqueur, le juge et le bourreau de la reine Jeanne. Le 13 juin 1382, Louis entra en Italie avec une armée florissante, dont Rainier Grimaldi était un des généraux, en qualité de capitaine-général de mer. De brillants succès inaugurèrent les débuts de la campagne. Mais Charles eut l'habileté d'éviter une bataille décisive ; c'est en vain que Louis Ier prenait ville sur ville ; harcelé par les troupes légères du fameux condottiere anglais Jean Hawkwood, passé au service de Charles de Duras, il lui était impossible de s'établir solidement dans ses conquêtes , et il perdit plusieurs mois à parcourir le royaume à la poursuite de son insaisissable rival , qui ruinait le pays que l'armée française devait traverser, afin de la détruire par la famine. Ce résultat eût été bientôt atteint, si Rainier, qui tenait la mer, n'eût assuré quelque temps le service des subsistances. C'est en récompense de cette utile coopération que le 22 août 1384, le roi de Naples fit à Rainier une donation des îles de Céfalonie , Leucate , Sainte-Maure et Zante , l et de

1 Depuis Charles 1er d'Anjou, l'Achaïe , l'Albanie et les îles Ioniennes appartenaient aux rois de Naples qui les inféodèrent à des nobles napolitains ou provençaux.

tous les fiefs que possédait dans le royaume de Naples et la principauté d' A chaïe et d'Albanie, Leonardo Ereto, déchu pour crime de félonie envers la reine Jeanne. 1 Cette donation toutefois ne conférait guère que des droits à Rainier, car ces domaines étaient détenus par un allié de Charles de Duras , dont la tactique ne tarda pas à porter ses fruits. L'armée française était décimée par les maladies ; bientôt elle n'existerait plus que de nom. Louis succomba lui-même soit à la maladie, soit au désespoir (10 octobre 1384), et le royaume de Naples fut enlevé pour toujours à la maison d'Anjou qui tentera pendant un siècle encore, mais sans succès, de recouvrer l'héritage de Charles Ier.

vSur la pente des décadences , la chute est rapide ; comme dans un monument qui chancelle , chaque pierre qui s'écroule entraîne d'autres pierres; ainsi dans le riche patrimoine cle la maison d'Anjou , chaque perte était promptement suivie d'une perte nouvelle. En 1384, elle voit lui échapper le royaume de Naples; en 1387, les îles Ioniennes et les principautés d'Albanie et d'Achaïe; en

1 Archives du palais de Monaco, pièces originales. La reine Marie, veuve de Louis 1« ef mère de Louis II, accorda à Rainier plusieurs pensions en dédommagement de la nullité de fait de la précédente donation. Les litres se trouvent également à Monaco.

1388, le comté de Nice. Une des branches de la famille des Grimaldi, celle des barons do Bueil, eut la plus grande part à cette nouvelle épreuve des rois angevins. Louis II avait institué Jean de Bueil comme sénéchal à Nice. Ce seigneur ambitieux et turbulent, rêvant l'extension de sa maison, prêta une oreille favorable aux insinuations du comte Àmédée VII de Savoie, qui, continuant les traditions de ses ancêtres, ne cherchait qu'à accroître son patrimoine. Le comté de Nice était depuis longtemps l'objet des convoitises des princes savoyanK Nous avons vu comment Rainier, sénéchal de cette province, en avait repoussé Àmédée VI; Jean de Bueil en agit autrement. Louis II était au plus fort de ses guerres avec Ladislas, son compétiteur au trône de Naples cl successeur de Charles de Duras. Le terrain était libre aux usurpations , l'occasion propice aux félonies. Les deux ambitieux furent bientôt d'accord : le 22 avril 1388, Jean de Bueil et Louis son frère signèrent avec Amédée VII le Comte Rouge une convention 1 par laquelle ils se déclaraient ses vassaux , et promettaient de lui prêter le même hommage qu'ils étaient obligés de rendre aux comtes de Provence. On voit que le comte de Savoie connaissait les

1 Devant le notaire de Calsibus, à Nice.

hommes ; la première stipulation du pacte de trahison était une sûreté prise par le plus fort contre le plus faible et le plus traître. Ensuite les Bueil s'engageaient à remettre à Àmédée Nice et sa viguerie, le comté de Vintimille, le bailliage de Villeneuve, la viguerie de Théniers, celles de Barcelonne, de Gorbio, de Castellar, etc. En échange de ces services , les Bueil devaient avoir le gouvernement héréditaire du comté de Nice et de riches pensions. L'acte signé, Àmédée entra dans le pays, où, grâce aux mesures du sénéchal, il ne rencontra aucune résistance, et arriva aux portes de Nice après avoir mis des garnisons dans les places qu'il avait occupées sur sa route. Les citoyens de Nice , pris à l'improviste , trahis par leur propre gouverneur, n'ayant à attendre aucun secours de leur souverain absent, séduits par les promesses d'Àmédée, pesèrent les conséquences d'un choix entre les comtes de Provence et ceux de Savoie. Provençaux, ils avaient à supporter une lourde part des charges de la guerre désastreuse que les Angevins soutenaient contre leurs rivaux à Naples ; l'habileté et le bonheur des comtes de Savoie leur faisaient concevoir de grandes espérances de sécurité et de prospérité ; ils ouvrirent donc leurs portes au comte. Le reste du pays fut promptement soumis.

Jean de Bueil en fut nommé gouverneur, et il reçut en

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outre Les seigneuries de Villars, Hassoins, Tomafort, Malaussena, Allou et Puget. 1

Le nouveau gouverneur de Nice était devenu voisin de Monaco ; c'eût été une conquête séduisante ; le maître de cette forteresse aurait eu la mer à lui, et Jean de Bueil était homme à profiter sans scrupule des avantages que présentaient à des corsaires le port et le rocher de Monaco.

Mais les Génois, qui étaient loin d'oublier l'importance de cette place, n'épargnaient rien pour s'en assurer la possession. Indépendamment de la garnison qu'ils y avaient placée sous le commandement d'un podestat, ils avaient intéressé les habitants au maintien de leur domination. En 1379, le 4 août, il avait été signé une ratification des immunités accordées précédemment par les Génois aux citoyens de Monaco ; 2 cette ratification était accordée par le doge Nicolas de Guarco et par le Conseil, a dans l'espérance que plus lesdits habitants se sentiraient honorés de tant de faveurs, plus ils se sentiraient disposés à rester

1 D'après un manuscrit des archives municipales de Nice.

Ajoutons de suite que le comté de Nice, ainsi enlevé au comte de Provence, resta depuis aux comtes, puis ducs de Savoie et rois de Sardaigne. En 1-119, le duc Amédéc IX voulut légaliser l'usurpation de son aïeul. 11 réclama à la reine Yolande d'Anjou, mère de Louis III, une somme de cent soixante-quatre mille francs d'or, qu'Amédée VII avait prêtée au roi Louis II pour la guerre de Naples. Yolande ne pouvant payer, abandonna au duc toute prétention sur le comté de Nice, comme remboursement.

2 Voir ces privilèges au chapitre III.

fidèles à la Commune de Gênes. » En outre, le doge dispense les habitants de l'obligation de venir déposer devant le Vicaire à Gênes ; ils pourront simplement faire leurs dépositions devant le Podestat de Monaco, qui, soit par lettres , soit par des messagers , devra transmettre les dépositions au Vicaire.

En 1383 (28 avril), le doge Léonard Montalto confirma ces privilèges en y ajoutant des dispenses de corvées de travail; et le %% octobre 1384, le doge Antonietto Àdorno accorda une nouvelle confirmation de ces patentes. l

Mais les troubles croissant dans Gênes, détournèrent de Monaco l'attention de la République, et Jean de Bueil, habile à profiter des embarras d'autrui, sut nouer des intelligences avec quelques habitants du Port d'Hercule, et s'en empara par surprise en 1 395. Il s'y établit en souverain, s'y fortifiant avec les ressources que lui fournissait le gouvernement de Nice , sans souci des droits de la branche aînée des Grimaldi. Mais son usurpation ne fut pas de longue durée.

Gênes, épuisée par les factions, menacée par de nombreux ennemis extérieurs, parmi lesquels il faut

1 Archives du palais do Monaco, pièces originales.

compter à son rang d'importance Jean de, Bueil, qui incommodait fort le commerce génois par ses pirateries, Gènes résolut de recourir à l'autorité d'un maître étranger, et elle offrit la seigneurie de la République à Charles VI , roi de France. Le roi, ou plutôt le conseil de régence institué pendant la démence de Charles , accepta , et Valeran de Luxembourg, comte de Saint-Pol, fut envoyé à Gênes comme gouverneur pour le roi. (Octobre 1396.)

Un des premiers soins du nouveau gouverneur fut d'installer des commandants d'une valeur et d'une fidélité éprouvées dans les villes les plus importantes. Sur sa proposition, Ramier, recommandé entre tous par ses glorieux services et par les emplois élevés dont il était revêtu, fut nommé gouverneur de Vintimille, « ville sise proche de Monaco, » disent les lettres patentes du roi. Dans ces mêmes lettres , le roi rappelant les grands services de Rainier, enjoint au gouverneur de Gênes d'avoir « lui et ses enfants pour espécialement recommandés en tous leurs besoins et affaires devant tous autres demeurant de par de là. )) ! (16 juin 1397.) Cette phrase « sise proche de Monaco » et le voisinage de Rainier, étaient pour Jean de Bueil de menaçants précurseurs. Rainier se prépara à rentrer dans Monaco ; les circonstances lui vinrent en aide.

1 Voir ces lettres patentes aux pièces justificatives , n° 9.

Les deux premiers gouverneurs de Gênes ayant échoué dans l'œuvre de pacification que la République attendait de la France, le maréchal de Boucicaut fut envoyé avec mille lances (1401 ). Ce vigoureux guerrier rétablit promptement l'ordre ; plus d'une tête tomba ; les factions furent écrasées dans la ville , tenues en bride dans la campagne par des forteresses et des garnisons françaises. Gênes trembla, frémit, puis se soumit à cette main de fer qui lui assurait la paix, et laissait libre cours au développement de sa prospérité.

Jean de Bueil eut l'imprudence d'attirer sur lui, par ses pirateries, la colère du maréchal. Boucicaut, ami de Rainier, profita de l'occasion pour rendre à ce loyal serviteur de la France, chambellan, conseiller du roi et amiral du Languedoc, sa place de Monaco. Quatorze galères et un corps d'infanterie de trois mille arbalétriers et quinze cents français furent fournis par Boucicaut au gouverneur de Yintimille; Rainier rencontra Jean de Bueil au pont de Vintimille, le battit, le fit prisonnier et l'envoya à Gênes; pendant ce temps là ses galères surprenaient Monaco , que les partisans des Bueil ne cherchèrent pas à défendre. Rainier rentra ainsi dans l'antique forteresse de sa famille , qu'elle avait perdue depuis trente-huit ans (1402). i

1 D'après un manuscrit do la première partie du XV1ϰ siècle, que nous avons trouvé à Menton.

Ii(> MONACO 1:1 -i - PRINCI 3.

Dès l'année suivante, les Grimaldi s'acquittèrent envers Boucicaut en s'embarquant sur la flotte que le maréchal dirigea contre les établissements de Venise dans l'Archipel ; au sanglant combat de Modon, sur les côtes de Morée où les Génois luttèrent à forces inégales contre Carlo Zeno , amiral vénitien, un Grimaldi était premier lieutenant de Boucicaut, et, après une héroïque résistance contre trois galères ennemies, il fut fait pri onnier avec un autre membre de sa famille.

Depuis son retour à Monaco, Rainier Grimaldi parait s'être abandonné à un repos noblement mérité ; mais s'il ne prit plus de part active aux événements de son siècle, Monaco fut le théâtre de l'une des plus tristes scènes du grand schisme. La chrétienté, divisée entre les deux papes de Rome et d'Avignon, aspirait ardemment à la paix; pressés par les instances des souverains , Benoît XIII et Grégoire XII avaient promis de se prêter à un accommodement, et une entrevue fut décidée où les deux pontifes déposeraient librement la tiare ; Savone fut le lieu choisi pour la conférence. Le roi Charles VI de France envoya à Savone une ambassade d'ecclésiastiques dont les membres devaient figurer au nombre des arbitres; ces prélats se rendirent d'abord à Rome pour recevoir l'adhésion de Gré-

goire XII au projet de pacification ; Charles leur adressa ses dernières instructions par son conseiller et chambellan, Pierre Salmon, qui avait la même mission à remplir auprès de Boucicaut, représentant du roi en cette circonstance. Salmon, après avoir reçu à Grasse l'adhésion verbale de Benoît XIII, se dirigea vers Savone : c< Je me partis de lui (le pape) pour aller devers le gouverneur de Jennes, qui nouvellement étoit venu à Morgues, un castel sur la mer qui à viij lieues d'illecques estoit. Et en allant là je trouvai les ambassadeurs de France qui venoient de Romme pour le fait de l'Eglise , c'est assavoir Monseigneur le patriarche d'Alexandrie, Messeigneurs les évesques de Beauvais, de Cambray, de Meaux, et plusieurs autres notables personnes en leur compaignie , qui estaient en la cité de Nysse et à Villefranche ; et après trouvay le gouverneur de Jennes au chastel de Morgues, qui, assez tost après ce que j'eus parlé à lui se partit et moi avecque lui par son ordonnance pour aller en la compaignie du patriarche et des autres ambassadeurs de France devers ledit Pierre de Lune (Pierre de Luna, papesouslenomdeBenoîtXIII), pour leur faire relation de l'apointement prins à Romme du faict de l'Eglise ; lequel Pierre de Lune ils trouvèrent en une isle de mer nommée l'isle Saint-Honouré (Saint-Honorat de Lérins) ; et là proposa Monseigneur le patriarche et dist en général audit

liS MONACO Kl 9ES PRINCES.

Pierre de Lune les apointements qu'ils avaient traictiez et la

conclusion en quoy ils estaient demourez avecque l'antipape (Grégoire XII, pape de Rome). ' » Quatre jours après, Benoît se rendit à Nice où il rencontra Boucicaut; après quinze jours de pourparlers , Benoît XIII partit pour Savone en passant par Monaco et Yintimille. On sait que rien ne fut conclu, les deux papes opposant une égale mauvaise volonté aux efforts des intermédiaires. Boucicaut irrité voulut faire arrêter Benoît XIII, qui s'enfuit sur une galère qu'il avait toute prête à Savone ; il relâcha à Monaco, Nice et Marseille ; de ce dernier port une galère aragonaise le transporta en Espagne où le roi Martin Ier lui offrait un asile. À la suite de cette tentative inutile, le roi de France déclara se soustraire à l'obédience de Benoît et ne pas se soumettre à celle de Grégoire.

Rainier III mourut en 1 407, après un règne de quarantequatre ans sur Menton et Roquebrune , et de cinq ans sur Monaco. Il laissait cinq fils et filles; l'aîné de ses fils, Ambroise, qui lui succéda, se noya en 1422, en péchant dans la mer, sans que son règne paisible ait été troublé autrement que par les prétentions du duc de Savoie sur

1 Lamentations et épîtres de Pierre Salmon, secrétaire et familier du roi Charles VI, page 80. Edit. Crapelet.

une partie du territoire de Monaco , du côté de la Turbie. Il n'y avait que peu d'années que les souverains de Monaco étaient voisins des princes de Savoie, et déjà ceux-ci leur suscitaient des embarras, élevaient des litiges. Il en devait être ainsi dorénavant , et il n'a pas dépendu des efforts et des intrigues de cette ambitieuse maison que la principauté de Monaco n'ait été complètement absorbée par elle. Nous verrons souvent renaître cette interminable question des limites.

Le frère puîné d'Àmbroise, Jean, qui devint alors le chef de la maison Grimaldi, se montra digne de ses ancêtres.

De nouveaux troubles agitaient la république de Gênes , et pendant quelque temps encore l'histoire de Monaco va se trouver liée à celle de sa puissante rivale. La domination française à Gênes n'existait plus depuis 1409, et Guelfes et Gibelins continuaient à se déchirer; il faut remarquer que ces mots avaient perdu leur ancienne signification : le temps était passé de la grande lutte des Césars et des Papes.

La Papauté, malgré les humiliations d'Ànagni, les insultes de Nogaret et le soufflet donné à Boniface VIII par le sacrilège Sciarra Colonna, malgré les faiblesses et les crimes du grand schisme, avait dégagé l'indépendance

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spirituelle du clergé des liens où la voulait enchaîner l'ambition impériale.

Les empereurs eux-mêmes, depuis Rodolphe de Habsbourg, ne font plus que de rares apparitions en Italie où, sur les ruines des anciennes républiques, s'élèvent des souverainetés considérables, de plus en plus indépendante de l'Empire comme de Rome. Les vieux noms de Guelfes et de Gibelins survivent encore, mais ils ne désignent plus que des partis rivaux d'un même état se disputant la suprématie. À la faveur des luttes fratricides des Génois, auxquelles Jean resta, paraît-il, complètement étranger, le duc de Milan devint seigneur de Gênes (1421) aux mêmes conditions qui avaient été stipulées avec le roi de France quelques années auparavant. Le premier gouverneur que Philippe-Marie Yisconti établit à Gênes, fut le fameux comte Carmagnola, habile condottiere et le premier général de son temps. À Carmagnola succéda l'archevêque de Milan, Bartolomeo délia Capra, et, sous cette administration, Gênes put jouir de quelque repos.

L'archevêque-gouverneur porta ses regards vers Monaco ; dans l'intérêt de la République, il offrit à Jean de lui acheter sa souveraineté, lui proposant en même temps de l'y laisser comme seigneur sous la suzeraineté de Gênes; Jean s'y refusa , et pour l'y contraindre, il eût fallu tenter

un siège difficile et d'une issue trop incertaine pour que le prélat ne crût pas devoir renoncer à son projet. Mais Menton était moins facile à défendre ; cédant aux circonstances , Jean dut accepter la suzeraineté du duc de Milan sur la part de seigneurie qu'il possédait dans cette ville et dans Roquebrune ; l'hommage fut prêté le 6 octobre, à Campo-Rosso. Philippe-Marie pesa sur la volonté des cousins de Jean, co-seigneurs des autres parts de Menton; ou séduits par des promesses, ou effrayés par ses menaces, ils consentirent à prêter serment et hommage au duc de Milan, seigneur de Gênes, représenté par son procureur Ludovico Crotto (13 novembre 1428). Dans le texte de ce serment où Niccolo et Oberto Grimaldi agissent tant en leur propre nom que comme témoins et curateurs d'Ambroise, Georges, Honoré et Antoine Grimaldi, co-seigneurs de Menton, il est fait réserve de l'hommage dû au roi Louis III d'Anjou , comme comte de Provence ; ' les co-seigneurs conserveront leur pleine juridiction, même celle du glaive, et devront rester francs et libres, et

1 Sans doute pour les seigneuries qu'ils possédaient dans le comté de Yintiniille, et pour lesquelles ils n'avaient pas prêté hommage au duc de Savoie, bien que ce prince eût acquis la souveraineté de Nice et de Vintimille ; car les Grimaldi étaient restés attachés à la maison d'Anjou. Cette réserve ne peut s'appliquer à Menton qu'ils possédaient en toute souveraineté , ainsi que nous l'avons établi au moment de l'acquisition, et dont ils pouvaient, par conséquent, librement disposer.

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exempts de tous subsides, réquisitions, impositions, gabelles et autres charges, etc.... Le duc s'engage à les défendre eux et leurs héritiers en la possession desdites terres. Enfin, considérant que lesdits seigneurs Grimaldi promettent et pour eux-mêmes et pour lesdits lieux, foi et hommage, le prince leur paiera une pension annuelle de deux cents florins jusqu'à ce qu'il leur ait payé en une seul»1 fois un capital de deux mille florins. '

Philippe-Marie , pour s'attacher Jean, lui conféra le titre d'amiral et lui fournit bientôt l'occasion de rendre son nom célèbre.

Venise et le duc de Milan étaient en guerre ; une égale ambition, visant au même but, avait mis aux mains ces deux puissances. Le comte Carmagnola , qui était passé au service de la Sérénissime République, commandait l'armée des Vénitiens, et leur flotte lancée sur le Pô, était sous les ordres de Nicolo Trevisani, leur plus habile amiral. Le duc de Milan avait confié à Nicolo Piccinino ses troupes de terre, et à Jean Grimaldi ses vaisseaux tirés de Gênes et montés par des marins génois ; 2 l'enjeu de la bataille était

1 Pièces originales aux archives du palais de Monaco.

2 Struxerat et Philippus in Ticino classem ut in bello gerendo pares fluviales vires Veneto objiceret ; Joannesquc Grimaldus genucnsis reruin maritimaruni peritia clarus Philippi classem rcxil. (Pétri Justiniani patritii Veneli rcrum Yenetarnm historiée.) — Vcneta1 , 15(50.

la possession de la ville de Crémone. La flotte vénitienne comptait trente-sept grands vaisseaux et cent bâtiments légers à bord desquels devaient combattre , si les circonstances le demandaient, les troupes que Carmagnola dirigeait vers les rives du fleuve, douze mille cuirassiers et autant de fantassins. La flotte de Grimaldi, quoique plus nombreuse , était moins forte par le tonnage des navires ; elle était mouillée au dessus de Crémone, et celle de Trevisani au dessous.

Piccinino , qui se tenait sur la rive afin de s'opposer à Carmagnola, fut invité par Jean à feindre une attaque.de flanc qui éloignerait le chef de la flotte vénitienne, pendant qu'une division des cuirassiers milanais, masquée à Carmagnola par le gros de l'armée , monterait à bord des vaisseaux génois. Dans la bataille navale qui allait se livrer, les galères, serrées dans le lit du fleuve, ne pouvaient combattre qu'à l'abordage , et dans un tel engagement, le courage, la force du corps et l'armure impénétrable des cuirassiers devaient être d'un plus grand avantage que les manœuvres les plus habiles des marins vénitiens.

Au point du jour, Trevisani pénètre la ruse de l'ennemi, et envoie mander à Carmagnola de le venir rejoindre au plus tôt avec ses cuirassiers. Carmagnola, emporté et rude en paroles, ne veut pas ajouter foi au message de Trevi-

sani : l'épouvante des messagers et l'incohérence de leur langage lui persuadent que Trevisani est victime d'une erreur ; il l'accuse même de lâcheté et s'écrie : « Comment! il a peur d'un fantôme de soldat sur un vaisseau! Que parle-t-il de troupes embarquées? en vérité il a rêvé que des géants étaient nés tout à coup sur la flotte? » Mais le combat durait toujours, et la position de Trevisani devenait de plus en plus critique. Ce n'est plus seulement avec l'épée, avec les traits, la hache et la lance que l'on se frappe ; des torches de poix et de soufre incendient les vaisseaux vénitiens, l'huile bouillante et le goudron enflammé pleuvent sur eux avec des quartiers de roc et des poutres énormes ; le pont de chaque navire , inondé de sang et d'huile, devient si glissant que les hommes trébuchent les uns sur les autres , et roulent dans les flammes ; c'est un tumulte, une horreur sans exemple; des paniers de chaux vive viennent ajouter au désordre en répandant partout une fumée brûlante.

Enfin Carmagnola, mieux informé , se hâte ; mais quand il atteint la rive gauche , il reconnaît avec désespoir qu'il ne peut être que spectateur du combat; il s'agite sur le bord du fleuve, appelant, mais envahi, des navires où il puisse embarquer ses hommes pour prendre part à la lutte.

Jean Grimaldi profitant de la force du courant accru par

la fonte des neiges, s'était laissé porter sur la flotte vénitienne , de façon à la contraindre de se déployer le long de la rive droite ; les marins génois s'attachent avec des grappins aux vaisseaux vénitiens , et les cuirassiers de Piccinino s'élançant à l'abordage, écrasent les Vénitiens qui meurent sans reculer. Trevisani , désespéré , abandonne le vaisseau amiral et descend dans une barque, accusant tout haut Carmagnola d'être l'auteur du désastre ; il court jusqu'à Venise porter ses plaintes. La défaite des Vénitiens fut complète ; vingt-huit grands vaisseaux furent pris avec quarante-deux bâtiments légers, six mille hommes périrent, et un immense butin tomba au pouvoir des vainqueurs (mai 1431).

Quelques jours après, sur le rapport des avogadors, le sénat de Venise mande Carmagnola en toute hâte, pour prendre son avis, disait le message. Le comte, en mettant pied à terre, est arrêté, jeté en prison; le lendemain, les avogadors le font mettre à la torture et le somment de se reconnaître coupable de trahison envers la République ; puis le treizième jour il est décapité entre les deux colonnes de la place Saint-Marc, comme coupable d'avoir traîtreusement refusé du secours à Niccolo Trevisani. '

Pendant que le comte Carmagnola payait de sa tête le

1 Justiniani.

156 MONACO ET sis PRINCES.

crime de su défaite, Jean Grimaldi rentrait en triomphateur dans Gênes; il épousa ensuite, au milieu d'une pompe splendidc, la sœur du dernier doge, Pommeline Frégose.

Déjà du vivant d'Ambroise, les ducs de Savoie, à propos des frontières respectives de Monaco et de la Turbie qui leur appartenait, avaient suscité des embarras à ce prince; Monégasques et Turbiasques en vinrent souvent aux mains ; le conflit s'étendit même sur la mer, et les galères de Jean inquiétèrent le commerce de Nice. Le dinde Savoie s'en plaignit au duc Visconti, protecteur de Jean, et obtint de lui qu'il joindrait ses efforts aux siens pour protéger efficacement Nice , Villefranche et la Turbie (décembre 1434). Les consuls de Nice, Cyprien Ronquillonio, Philibert de Berre, Guillaume-Paul et Antonio Gatti, dans leur exaspération, demandèrent à Visconti que Monaco fût démantelé. Mais Visconti avait trop d'obligations à Jean Grimaldi ; il fut répondu que cette forteresse défendait la rivière de Gênes ; que , si on avait à se plaindre des Monégasques, on eût à s'entendre avec le seigneur de Monaco qui, d'ailleurs, paraissait assez disposé à ne rien entreprendre sur Nice.

L'éminent service rendu à Philippe-Marie Visconti par Jean Grimaldi ne put toutefois le préserver des nouvelles obsessions de ce prince qui exigeait que Monaco lui fût cédé

ou inféodé ; Jean dut alors regretter d'avoir contribué à l'accroissement de la puissance milanaise, et il fut contraint d'obtempérer aux impérieux désirs de Visconti ; en 1436, on prépara un projet de vente ; mais l'insurrection de Gênes, qui réussit à secouer le joug milanais, interrompit les négociations commencées. En 1446, Philippe, qui tenait toujours la campagne en Ligurie dans l'espérance de ressaisir la seigneurie dans Gênes, pressa si vivement Monaco que Jean le lui inféoda sous réserve de la conservation de tous les droits régaliens; à peine ce sacrifice était- il accompli que la mort de Philippe-Marie, qui ne laissait pas d'héritier mâle et légitime, rendit son indépendance au souverain de Monaco. Alors toutefois se produisirent d'autres prétentions : le duc Charles d'Orléans, fils de Valentine Visconti, lequel aspirait à faire valoir en cette qualité ses droits sur le Milanais , renonçant à l'intention qu'il avait eue de réclamer, comme héritier de Philippe-Marie, la suzeraineté sur Monaco , insista pour obtenir au moins le privilège de faire flotter son pavillon sur l'une des tours du palais. Jean ne voulut pas que ce privilège pût être considéré comme une conséquence de l'éphémère suzeraineté des Visconti , et le duc Charles dut le payer au prix de 200 ducats d'or par mois; le duc, qui voyait dans la possession de Monaco un pas (ait vers la conquête du

158 MONACO r.l SES PRINCES.

Milanais, demanda alors que la forteresse lui fût vendue 1 2,000 écus d'or (1448). Jean refusa, el Charles ajourna ses projets.

Tant d'épreuves avaient depuis plusieurs siècles assailli le domaine des Grimaldi ; si précaire paraissait leur indépendance, entre de grandes puissances telles que Gênes, les ducs de Savoie, de Milan et les comtes de Provence, que Jean crut opportun de mettre à l'abri d'une dépossession une partie de ses états, la plus exposée, en sacrifiant aux avantages de la sécurité une part de ses droits souverains. Le protectorat tel qu'il existe dans l'Europe moderne, tel même qu'il fut admis deux siècles plus tard dans le droit public européen, était encore inconnu. Ce n'était que par l'inféodation à un puissant voisin que les seigneurs pouvaient acquérir un défenseur à leurs états. Jean eut donc recours au seul expédient que comportât le siècle ; il consentit à reconnaître le duc de Savoie comme suzerain pour Roquebrune et la moitié de Menton, à la condition qu'il en serait donné l'investiture à lui et à ses enfants de l'un et l'autre sexe, nés ou à naître, et à ses descendants jusques à l'infini. Et le 19 décembre 1448 il fut rédigé et signé un double acte par l'un desquels Jean Grimaldi inféodait Roquebrune et six parts de Menton

au duc de Savoie , et par l'autre , le duc de Savoie en donnait l'investiture à Jean Grimaldi, etc.. 4

Ces dispositions soulevèrent les réclamations des héritiers de Jean , et nous verrons les difficultés que fit naître par la suite ce fâcheux traité. Les ducs de Savoie voulurent y trouver un droit absolu de souveraineté avec libre disposition du fief, comme si Menton et Roquebrune, au lieu de leur être confiés librement par un souverain qui en devait garder la possession jusques à T infini , avaient été détachés de leur domaine , ce qui leur eût laissé le droit d'en opérer la réversion à leurs états , droit que le traité leur refusait. On verra dans le cours de cette histoire le parti que les princes de Savoie essayèrent de tirer de ces actes, et comment les princes de Monaco se défendirent.

Jean conserva toutefois l'entière souveraineté de Monaco ; garanti, du moins il le croyait, du côté de Menton, il pouvait concentrer pour la défense du Port d'Hercule toutes ses forces et toutes ses ressources. L'autre moitié de Menton continuait d'appartenir aux co-seigneurs ses cousins et neveux.

Si glorieux que fût le règne de Jean Ier, il n'en fut pas

i Voir le texte de la double convention aux pièces justificatives, n° 1U.

160 MONACO II SI S ri;i\t ES.

moins par l'inféodation de Menton <:t de Roqucbrune au

duc de Savoie, et par celle de Monaco au duc de Milan , fertile en conséquences graves pour les princes de Monac peu s'en fallut qu'une autre faute ne compromît à jamais l'indépendance des Grimaldi. Louis, dauphin de France, qui méditait sans doute, dès cette époque, quelque projet ambitieux, soit contre la Provence ou les états du duc de Savoie, son futur beau-père, soit contre Gênes ou le Milanais, offrit à Jean de lui acheter Monaco (4451 | ; la somme proposée était de 12,000 écus d'or; le dauphin s'engageait à maintenir perpétuellement Jean et ses successeurs comme capitaines et gouverneurs de la place sur laquelle flotterait la bannière delphinale. Vaincu par des obsessions contre lesquelles il lui paraissait difficile de lutter, ou désespérant de maintenir contre tant de convoitises la souveraineté de sa famille sur cette importante forteresse, Jean crut devoir céder, et si le dauphin eût pu payer la somme stipulée, le marché conclu aurait été exécuté. Heureusement pour les Grimaldi, les finances de Louis étaient embarrassées, et Monaco resta à ses souverains. ' Les nouveaux liens que Jean Grimaldi venait de contracter

1 Une longue correspondance échangée à ce sujet entre Jean, Catalan son fils, le dauphin Louis, et le grand-maître de la maison du dauphin, Gabriel Bernesio, et Catalan Grimaldi , est conservée en original dans les archives du palais de Monaco.

avec le duc de Savoie ne l'enchaînaient pas au point de lui interdire de servir une autre puissance. A l'exemple de ses pères , il offrit ses services à la France , et le roi Charles VII, qui l'avait nommé son amiral dans la Méditerranée , avec mission de défendre les côtes du Languedoc, charge qui avait appartenu à Rainier III, faisait écrire au gouverneur de Nice et aux syndics de cette ville une lettre contenant ce paragraphe : « Aussi le roi m'a commandé de vous notifier qu'il a pris et retenu le seigneur de Monègue pour son officier et espécial serviteur, et qu'en toutes ses affaires lui veuillez donner secours et aide autant que pour soy-mesme. Je crois que ferez en manière qu'il aura cause d'en faire bonne relation. » (1453.) 1

La même année, René d'Anjou et son fils Jean, duc de Calabre, écrivaient à Jean Grimaldi, conseiller et chambellan de René, plusieurs lettres où ces princes le remercient de son dévouement à leur service , et lui promettent leur protection royale dans l'occasion. 2

Les dernières années de Jean furent consacrées à l'exer-

1 Cette lettre est citée par Giofïïedo. Le ton d'autorité avec lequel le roi parle à des magistrats d'une ville étrangère ne laisse pas que de surprendre ; on ne se l'explique guère que par l'importance qu'avait reconquise en Europe le roi de France après l'expulsion des Anglais ; un roi victorieux et puissant se permettrait seul de tenir un langage aussi impérieux aux officiers d'un souverain comparativement bien inférieur.

2 Pièces originales en français aux archives du palais de Monaco.

cice de sa charge d'amiral de la Méditerranée, et à de fréquentes campagnes contre les Catalans qu'il contraignit à payer un droit de deux pour cent sur la valeur de la cargaison, auquel étaient soumis tous les bâtiments de commerce qui passaient dans les eaux de Monaco. Ce genre de péage naval était analogue à celui que faisaient payer aux voyageurs et commerçants qui traversaient leurs domaines , les seigneurs féodaux de l'Italie , de l'Allemagne et de la France , et qui formait une branche importante de leurs revenus. Le seigneur de Monaco pouvait réclamer cet impôt à un autre titre encore : il entretenait des galères toujours armées pour défendre le golfe de Ligurie contre les pirateries des Barbaresques , et ce droit de péage était en même temps la part contributive du commerce dans la dépense nécessitée par le service de la police maritime. '

Jean mourut en 1 454 , après avoir pourvu à sa succession par un testament dont une des principales clauses devait trouver bientôt son application, et qui consacrait le droit des femmes à succéder, à défaut de mâles, à la souveraineté de Monaco dans la famille Grimaldi ; par ce testament, Jean instituait pour son légataire universel son fils Catalan ;

1 La date de l'établissement de ce droit est restée inconnue ; on en trouve des traces à des époques reculées, et il paraît avoir été payé sans contestation ; nous verrons les rois de France le reconnaître officiellement et l'admettre sans difficulté.

en cas de décès de celui-ci, il lui substituait d'abord les fils que Catalan avait et aurait de son épouse , et même les filles , à défaut de mâles , d'après l'ordre suivant : d'abord la fille aînée et légitime de Catalan, et à défaut, la seconde fille, puis la troisième , et ainsi de suite, d'après le rang de naissance. L'héritière ne devait épouser qu'un membre de la famille Grimaldi. *

Pour que Jean ait si minutieusement réglé l'ordre de succession chez les siens, il faut croire que, jusqu'à ce moment, rien n'était déterminé relativement à la transmission de la souveraineté dans cette maison , et qu'il dépen-

1 In omnibus aliis bonis et rébus ipsius domini testatoris mobilibus et immobilibus seu se moventibus juribus, castris et jurisdictionibus , redditibus et proventibus, introitibus et rationibus quibuscumque et ubicumque sint vel reperiantur, nuncupentur et censeantur, idem magnifiais dominus Joannes de Grimaldis , instituit et fecit hœredem suum universalem nobilem Cathalanum de Grimaldis ejusdem domini testatoris filium dilectum , legitimum et naturalem quem nobilem Cathalanum hœredem universalem instituendo ut suprà ore proprio nominavit ; si verô dictus nobilis Cathalanus quodcumquè decesserit, substituit eidem nobili Cathalano ejusdem domini Cathalani filios masculos natos et nascituros ex ejus uxore prœsente et futurâ ac etiam filias ex dicto nobili Cathalano légitime procreatas hœredes substituit ut suprà, videlicet déficiente masculo vel masculis, filias verô natas vel nascituras ex dicto nobili Cathalano hoc modo et ordine quod deficientibus masculis ut suprà , uno vel pluribus ex dicto nobili Cathalano légitime procreatis et natis, primogenita dicti nobilis Cathalani et légitimé procreata ex ipsa in jurisdictionibus et castris et redditibus ipsius domini testatoris cum pertinentiis consuetis sit et esse debeat domina et heeres ; si nupserit et pro viro in virum acceperit unum hominem seu virum natum légitime de progenie seu albergo Grimaldorum, et sic intelligatur de secundâ, et tertia primogenita , in quo servetur ordo primogeniturœ , etc.

(Extrait du testament de Jean Grimaldi , conservé intégralement et en original aux archives du palais de Monaco. )

dait du prince régnant d'en disposer en faveur de tel de ses descendants qu'il lui plaisait de désigner.

Catalan reçut du duc de Savoie, Louis Ier, l'investiture pour les six parts de Menton et la totalité de Roquebrune inféodées par Jean, et le duc le nomma (23 juillet 1454) son écuyer et son capitaine pour les affaires maritimes. Pendant les trois années qu'il régna sur Monaco, il fut presque constamment en guerre contre les Catalans ; il mourut en 1 457 , ne laissant qu'une fille , Claudine, âgée de 12 ans, à laquelle, par son testament (4 janvier 1457), il ordonne d'épouser, pour se conformer aux dernières volontés de Jean, Lambert Grimaldi , second fils de Nicolas, seigneur d'Antibes, son cousin. !

I Voir aux pièces justificatives, n° 11, la filiation de Lambert, depuis Rainier II dont il descendait en ligne directe.

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