CHAPITRE VI
La dot de Claudine était trop belle pour que sa main ne fût pas disputée à l'époux choisi par Catalan. Jacques Grimaldi de Bueil espéra un instant être aussi heureux à Monaco que l'avait été son aïeul Jean en 1395; il tenta de surprendre la ville pour s'y imposer à Claudine , ou plutôt au conseil de tutelle, la jeune princesse n'étant âgée que de douze ans. Repoussé dans son entreprise, il commença ouvertement les hostilités ; mais Lambert survint avec des renforts que lui fournirent son frère, seigneur d'Antibes, et le comte de Tende. Jacques de Bueil fut vaincu et refoulé jusqu'en ses montagnes.
Lambert épousa ensuite Claudine malgré sa grande jeunesse, pour prévenir toute entreprise nouvelle de la pari des nombreux poursuivants de l'héritière des Grimaldi. Mais, par son mariage, Claudine ne perdit aucun de ses droits souverains ; Lambert ne lui fut pas substitué , mais adjoint dans l'exercice du pouvoir ; elle régnait , il gouvernait ; si l'union parfaite des deux époux permit à Lambert d'avoir toutes les apparences du pouvoir nominal et effectif, Claudine n'en était pas moins, en droit, seule souveraine. 11 était utile de déterminer cette situation avec netteté, car c'est à la faveur d'une prétendue confusion sur ce fait parfaitement authentique, que plus tard la branche d'Àntibes essaya, mais à tort et en vain , de revendiquer l'héritage des derniers descendants directs mâles, issus du mariage de Claudine et de Lambert.
L'Etat de Monaco , accru des domaines propres de Lambert, se composait de trois parties distinctes : Monaco d'abord, souveraineté absolument indépendante, puis les six parties de Menton et la totalité de Roquebrune, fiefs relevant depuis 1 448 du duc de Savoie ; enfin les domaines provençaux de Lambert, mouvant des comtes de Provence. Cette vassalité complexe mettait les seigneurs de Monaco dans une situation ambiguë, non sans exemple à cette époque , mais rare dans des Etats aussi peu étendus ; il en
pouvait naître de graves complications et des périls sérieux contre lesquels Lambert voulut se prémunir en sauvegardant autant que possible sa capitale, qui était à la fois le rempart de l'indépendance des Grimaldi et la source de leurs prospérités. Il chercha donc un protecteur, et c'est vers la maison d'Anjou qu'il se tourna ; les circonstances lui dictaient ce choix.
Gênes, épuisée par ses incessantes discordes, avait demandé au gouvernement de l'étranger le repos auquel elle aspirait et qu'elle ne pouvait se donner elle-même. Pierre Frégose , doge de Gênes , conclut au mois de février 1458, avec Charles VII, un traité par lequel il transférait au roi de France la seigneurie de Gênes, en réservant à sa patrie tous les droits et privilèges d'une ville libre, tels qu'ils avaient été déjà stipulés dans le traité signé avec Charles VI le 25 octobre 1396. Ce n'était proprement que le pouvoir restreint du doge qui était concédé de cette manière à un souverain étranger, et la République devait subsister avec la même liberté et la même juridiction, sous la magistrature temporaire d'un délégué du roi de France, que sous celle d'un Frégose ou d'un Àdorno.
Charles nomma gouverneur de Gênes le fils aîné de René d'Anjou, Jean, duc de Calabre et de Lorraine, qui arriva
à Gênes, le 11 mai 1458, avec une flotte de dix galères. Si René avait perdu son royaume de Naples , il lui restait toujours, outre ses nombreux domaines de France, le comté de Provence ; son fils , un des meilleurs capitaines du siècle, était gouverneur de Gênes au nom du roi de France, qui, après l'expulsion des Anglais, était devenu le plus puissant monarque de l'Europe. Lambert, placé entre la Provence et Gênes, s'adressa donc à René, et lui demanda de prendre Monaco en sa protection. Le roi agréa cette requête ; Lambert était provençal ; les Grimaldi d'Àntibes comme ceux de Monaco avaient constamment été de fidèles alliés de la maison d'Anjou ; c'était un devoir pour cette maison de leur en témoigner sa reconnaissance. René écrivit donc à Jean , duc de Calabre , qu'il prenait sous sa protection Lambert Grimaldi , seigneur souverain de Monaco. Jean d'Anjou chargea alors les villes de Porto- Maurizio, de Taggia et de San-Remo de fournir, aux frais de la commune de Gênes, cinquante arbalétriers pour la garnison de Monaco (13 avril 1459). En outre, pour aider Lambert à subvenir aux dépenses de la place , le roi lui fit donation de la gabelle du sel de la ville de Grasse , dont Catalan avait joui pendant sa vie , mais à la condition qu'en aucune façon Lambert ne prendrait parti pour le roi d'Aragon ni pour le duc de Savoie, du moins comme
seigneur de Monaco, et ne recevrait leurs vaisseaux dans son port. *
C'était le premier traité que concluait la maison Grimaldi pour obtenir d'un voisin puissant un protectorat simple qui lui laissât la souveraineté intacte ; Jean Ier avait dépassé le but en inféodant, même avec de fortes réserves, Menton et Roquebrune. Les rapports de Lambert avec la maison de Savoie n'éprouvèrent aucune altération de cette nouvelle alliance ; les ducs de Savoie conservèrent leur suzeraineté sur les six douzièmes de Menton et sur Roquebrune , dont Claudine avait reçu l'investiture (1458) un peu avant son mariage avec Lambert. 2
Monaco devait encore recevoir le contre -coup des révolutions génoises : François Sforza, fils d'un condottiere
1 Pièces originales aux archives du palais de Monaco.
2 Les généalogistes diffèrent d'opinion sur la date du mariage de Claudine ; les uns , comme Bouche et Vénasque , le placent avant la mort de Catalan ; d'autres croient qu'il ne fut célébré que plus tard. Il nous parait facile de fixer à peu près cette date. Les prétentions de Jacques de Bueil prouvent suffisamment que le mariage n'était pas célébré quand mourut Catalan ; en outre l'acte d'investiture de Menton et Roquebrune par le duc de Savoie, en 1458, ne fait mention que de Claudine ; les autres actes analogues que nous verrons prochainement nomment Lambert et Claudine. Le mariage n'est donc pas antérieur à 1458. C'est en 1459 que Lambert traite avec René du protectorat de Monaco ; il n'a pu le faire qu'après son mariage, n'ayant par lui-même aucun droit sur Monaco. Ce serait donc vers la fin de 1158 qu'il faudrait placer l'union de Lambert et de Claudine, ou dans le mois de janvier 1459.
fameux, et condottiere lui-même, avait épousé la fille de Philippe-Marie Yisconti, duc de Milan ; quand ce prince mourut, Sforza eut l'habileté de se faire reconnaître par les Milanais comme successeur de Philippe-Marie ; héritier des Visconti, il voulut faire valoir les droits qu'il tenait de Philippe-Marie à la seigneurie de Gênes. Aussi ne cessa-t-il de favoriser les tentatives des Frégose contre la domination française, comptant s'en faire payer par la reconnaissance de ses droits. Jean de Calabre étant parti pour une grande expédition dans le royaume de Naples , les Génois se révoltèrent, chassèrent de la ville le gouverneur français , Louis de Vallier, et élurent peu après Paul Frégose , archevêque de Gênes, en qualité de doge de la République. Ce fut pour peu de temps ; Louis XI, qui tenait médiocrement à la souveraineté de Gênes, céda ses droits ou ses prétentions, qu'il appuyait sur le traité de 1 458 , à François Sforza, à la condition que celui-ci tiendrait Gênes comme fief mouvant de la couronne de France (1464). Sforza, soutenu par les principales familles de Gênes, les Grimaldi, les Doria, les Fieschi, les Spinola, qui réagissaient contre le parti populaire des Frégose et des Àdorno , chassa Paul Frégose, et fut reconnu seigneur de Gênes. Il marcha ensuite contre les villes du littoral pour les réduire. Lambert Grimaldi qui partageait les passions du parti auquel appartenait sa
famille, prêta le secours de ses galères au duc de Milan. Le prince pour l'en récompenser lui donna le gouvernement de Vintimille (1464).
Mais le successeur de François Sforza , Galéas , indisposa gravement les Génois qui s'insurgèrent contre lui, et Lambert saisissant l'occasion , tenta de se rendre indépendant dans son gouvernement de Vintimille ; il fut secondé dans son entreprise par les syndics , les conseillers et trois cent cinquante habitants notables de la ville qui convoquèrent les citoyens en assemblée solennelle inparliamcnto, où fut prêté, au nom de la commune entière, « totius universitatis , » serment de fidélité, et rendu un hommagelige et perpétuel comme à leur seigneur naturel , à Lambert qualifié de seigneur de Monaco et de Vintimille, et à ses successeurs. ' Lambert, enhardi par ce premier succès, déclara nul et non avenu le serment qui avait été prêté en 1458 au duc de Savoie par Claudine pour Menton et Roquebrune. C'était trop présumer des embarras où se
1 Dans le texte de cet hommage, conservé à Monaco , il est invoqué en faveur de la souveraineté réclamée par Lambert, le souvenir des « secours, conseils et faveurs » que les citoyens de Vintimille ont reçus en mainte occurrence de « la magnifique maison de Monaco. » On y rappelle aussi que «- d'après des documents authentiques et le bruit public, » il est constant que « la ville et son district ont vécu pendant quarante ans et plus sous le gouvernement, la protection et la seigneurie fdominio) du magnifique chevalier et seigneur Charles Grimaldi , prédécesseur dudit seigneur Lambert. » Voir aux pièces justificatives, n° 12, le texte intégral de l'acte.
trouvait le duc de Milan. Galéas occupé à étouffer l'insurrection génoise , fit appel à son allié le duc de Savoie , que Lambert avait commis la faute de provoquer. Amédée IX donna ordre au gouverneur de Nice, le comte d'Entremont, de réduire la rébellion deLambert. Sommé de se soumettre, Lambert refusa, et le comte vint assiéger Monaco. Grimaldi tint deux mois, espérant toujours des secours de René, son protecteur ; mais ce prince qui avait perdu récemment le royaume de Naples, était encore engagé dans une lutte contre le roi d'Aragon, et Jean d'Anjou guerroyait en Catalogne. Gaspard Grimaldi d'Antibes, il est vrai, envoya quelques secours, et Honoré Grimaldi , seigneur de Sainte- Agnès , fit une puissante diversion sur les territoires d'Eze et de la Turbie. Mais Nice et Yillefranche , jalouses de Monaco, donnèrent des renforts considérables, et Lambert fut forcé de capituler (3 avril 1466). Vintimille était perdue ; une garnison envoyée par le duc de Milan entra dans Monaco, et Lambert dut aller à Nice, prêter hommage au duc de Savoie, entre les mains du comte d'Entremont, pour les six douzièmes de Menton et la totalité de Roquebrune.
La fortune vengea cruellement le souverain de Monaco ; l'armée assiégeante fut atteinte d'une maladie pestilentielle
dont l'origine est inconnue ; elle apporta ce mal funeste à Nice, d'où il se répandit sur la Provence entière ; Nice seule perdit 7800 habitants. Vintimille fut désertée ; Saint-Laurent-du-Var, la Gaude, Auribeau, la Napoule, et bien d'autres villages furent dépeuplés ; puis ce fut le tour d'Antibes, Vence, Grasse, Cagnes. Pendant plusieurs années, la peste sévit, sauf quelques intermittences , dans toute la contrée. Il ne paraît pas toutefois que Monaco et Menton aient été très éprouvés.
Un grand embarras intérieur avait contribué à la défaite de Lambert. Au plus fort du siège de Monaco , Menton se souleva; Pommeline Frégose, veuve de Jean 1er et aïeule de Claudine , avait reçu par le testament de Jean la jouissance viagère du château de Menton. Cette princesse espéra un instant la tutelle de Claudine ; jalouse de Lambert, elle chercha à se soustraire à son autorité, et par ses intrigues les Mentonais rompirent les liens qui les rattachaient au souverain de Monaco. Une assemblée populaire se forma pour décréter la déchéance de la famille Grimaldi ; les 4 et 5 mars 1 466 , les conseils généraux de Menton et de Roquebrune, fidèle satellite de Menton, députèrent les Castellans des deux villes au duc de Savoie, pour lui demander de les recevoir comme sujettes. Amédée IX , que
l'Église vénère comme bienheureux, donna un noble exemple de loyauté ; il chargea le Mtard Pierre de Seyssel d'informer sur cette affaire. Après la prise de Monaco, Amédée IX ordonna au comte Jacques de Montebello, et au même comte d'Entremont qui s'était emparé de cette forteresse, de mettre fin à l'insurrection de Menton, en réduisant cette ville et Roquebrune à l'obéissance qu'elles devaient à leur légitime seigneur.
Les Mentonais effrayés implorèrent la clémence de Lambert, firent amende honorable et lui prêtèrent serment de fidélité en présence des généraux du duc de Savoie ; ce prince réclama ensuite de Lambert un nouvel hommage pour les deux villes qu'il faisait rentrer sous l'autorité des Grimaldi. Amédée prenait ses sûretés contre de nouvelles tentatives d'émancipation (20 novembre 1 466). *
Cependant Amédée, malgré la défiance qu'il venait de témoigner à Lambert, ne lui en conserva pas moins ses bonnes grâces ; il lui avait donné dès 1465 (17 avril), une commission de conseiller et une autre de chambellan ; après la crise de 1 466 , il le nomma capitaine général des armées navales de la maison de Savoie dans la rivière du Ponent. "2
1 Archives du palais de Monaco; Gioffredo , histoire des Alpes Maritimes, et Durante , histoire de Nice.
2 Titres originaux aux archives du palais de Monaco.
Depuis ce moment, Lambert Grimaldi paraît avoir consacré tous ses soins et toute son activité à l'administration de son petit état ; il y avait des plaies à fermer, des irritations à calmer ; la paix qui régnait dans la Ligurie lui permit de passer sans trouble plusieurs années qui furent marquées par un fait considérable pour la maison Grimaldi. En 1477, Lambert acheta de ses cousins Honoré et Luc Grimaldi les cinq douzièmes qu'ils possédaient de la seigneurie de Menton. L'héritage des Grimaldi se trouva ainsi réuni tout entier, sauf une légère fraction, la douzième partie de Menton, entre les mains de la branche aînée. Lambert et Claudine jugeant que cette nouvelle acquisition devait se trouver dans les mêmes conditions que la partie primitivement inféodée par Jean Ier, inféodèrent les cinq douzièmes de Menton qui venait d'être achetée au duc Philibert de Savoie, sous les clauses stipulées par Jean (1477).
Sur les nouveaux domaines de Claudine s'élevait une antique petite chapelle dédiée à la Vierge ; la renommée publique attribuait à cette madone une vertu miraculeuse ; Lambert sollicita du pape Sixte IV une enquête sur ce point délicat, et le père Martin, de Bologne, fameux théologien
de ce temps, fut envoyé pour procédera cet examen. Le père Martin attesta l'authenticité des miracles; et bientôt l'ardente foi des populations attira à Carnolès une telle affluence de pèlerins que Lambert demanda et obtint du Pape l'autorisation d'y fonder une église et un couvent dont les moines seraient chargés du culte spécial de la madone miraculeuse ; ce couvent inaugura modestement ses destinées ; deux moines seulement, de l'ordre des Minori Osservanti, et un gardien y furent établis ; mais plus tard le nombre des religieux s'augmenta. !
Les années suivantes s'écoulèrent dans un calme profond, et le nom du seigneur souverain de Monaco n'y paraît plus que dans des brevets par lesquels le dernier roi de Naples et comte de Provence de la maison d'Anjou, Charles III,
1 Carnolès, que l'on prétend venir du latin Carnis lœsio, carnage, en mémoire des sanglants combats livrés en cette contrée par Othon et Vitellius, ou plutôt leurs lieutenants. Le couvent était connu sous le nom de la « Madone de Carnolès. » Aujourd'hui ce n'est plus qu'une annexe du palais de plaisance des princes de Monaco. En 1573, le pape Grégoire XII accorda une indulgence plénière ù quiconque, après s'être confessé, visiterait pour la première fois l'église de Carnolès à la fête de la Nativité de la Vierge Marie, et y prierait « pour la concorde des princes chrétiens, l'extirpation de l'hérésie et la tranquillité de notre sainte mère l'Eglise. » C'était bien, en effet, le moment de prier pour la concorde et la paix, que cette année 1573 , qui suivait la saint Barthélémy et précédait le règne d'Henri III. Si Dieu n'exauça pas ces prières , il n'en faut pas accuser les religieux de Carnolès ; car l'un d'eux, frère Thomas Schavone, qui mourut en 1612, à un ûge fort avancé, émanait une telle odeur de sainteté que le prince de Valdctar, tuteur d'Honoré II, fit faire des informations sur sa vie, pour en solliciter la béatification près la cour de Rome. Les pièces relatives à l'église et au couvent de Carnolès sont conservées aux archives du palais de Monaco.
lui conféra le titre de conseiller de sa couronne et de chambellan (18 avril 1481) ; ' quand par le testament de ce prince la Provence et ses prétentions au royaume de Naples passèrent à Louis XI , roi de France , et ensuite à Charles VIII , les dignitaires de la maison d'Anjou furent adoptés par la maison de France, qui envoya à Lambert (2 mars 1487) les commissions de conseiller et de chambellan.
Les révolutions de Gênes, cette turbulente République dont la guerre civile paraissait devoir être l'état normal, troublèrent les dernières années de Lambert. Paul Frégose s'était fait élire doge de Gênes, à la faveur des troubles qui avaient suivi l'expulsion des Milanais ; mais il avait tellement exaspéré les Génois par son orgueilleuse tyrannie, que le Conseil des Dix, nouvellement institué pour réprimer les désordres des partisans de Frégose, donna l'ordre d'arrêter le propre fils du cardinal-doge , Fregosino. Paul fit assassiner l'un des décemvirs, Àngelo Grimaldi, et désespérant après ce crime, qui poussait à bout le parti
1 Archives du palais de Monaco. Ajoutons encore que, par son testament, Charles III d'Anjou lègue « au magnifique et généreux seigneur Lambert Grimaldi, seigneur de Monaco, comme lui ayant été très fidèle et très affectionné et lui ayant rendu d'excellents services, deux galères neuves avec toute leur fourniture, leurs droits, biens et toutes leurs dépendances. » Extrait du testament de Charles III, 17 décembre 1481, déposé aux archives d'Aix.
aristocratique, de se maintenir au pouvoir, il offrit à Ludovic Sforza le More, régent de Milan, de lui soumettre Gênes aux mêmes conditions si souvent conclues avec les ducs de Milan et si souvent violées. Les Fieschi et les Grimaldi se rejetèrent dans les bras de la France et offrirent au roi Charles VIII la seigneurie de Gênes , à laquelle les rois de France pouvaient prétendre depuis 1458. Mais Ludovic le More les gagna de vitesse, et en septembre 1488 ses bannières flottaient sur la ville. Une partie des Grimaldi et de leurs adhérents se réfugièrent à Monaco, craignant le ressentiment du duc de Milan. *
Depuis quelque temps déjà Lambert avait écrit à Charles VIII afin de lui rappeler les droits des Grimaldi à la faveur royale pour la fidélité qu'ils avaient récemment encore montrée aux intérêts français, et de réclamer le protectorat que les comtes de Provence avaient accordé aux souverains de Monaco, protectorat qui appartenait avec leur héritage à la couronne de France. Charles VIII, en réponse , donna le %3 février 1 488 des lettres de protection et de sauvegarde pour Lambert , sa femme , ses fils et toute sa famille, ses serviteurs, ses sujets, ses droits, libertés, franchises, prééminences, terres, places, maisons
1 Folietta et Scipione Ammirato, dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores.
et autres biens. 1 Puis quand Ludovic le More domina dans Gênes, Àimar de Poitiers, conseiller et chambellan du roi, et grand sénéchal de Provence, fit connaître , par ordre de Charles VIII ou plutôt de la régente Anne de Beaujeu, au duc de Milan, que Lambert et tous les siens étaient sous la protection de la couronne de France, et que faire offense à ce seigneur serait faire injure au roi lui-même. 2 (23 novembre 1488.)
Ludovic Sforza se garda bien d'entrer en lutte avec la France ; il écouta la voix de cette toute-puissante protectrice, et même, pour assurer son autorité dans Gênes-, il reconnut les droits que Charles pouvait croire tenir de l'offre qui lui avait été faite peu auparavant par un parti des Génois , et des traités de 1 458 avec Gênes et de 1 463 avec François Sforza; et il demanda à conserver Gênes comme un fief mouvant de la couronne de France, ainsi qu'il en avait été pour François Sforza ; Charles accepta et lui en donna l'investiture en 1490.
Rassuré du côté de Gênes , Lambert avait pu poursuivre et achever l'œuvre d'unification entreprise par son il-
1 Pièces originales aux Archives du palais de Monaco.
2 Pièces originales aux Archives du palais de Monaco.
lustre prédécesseur, Charles Ier : il était enfin parvenu à réunir en une seule main toutes les possessions limitrophes des Grimaldi dans la Ligurie ; il acheta de Lucas Grimaldi la douzième et dernière partie de Menton, au prix de six cent soixante-cinq ducats et six gros, ' le 21 décembre 1489; mais il n'inféoda pas cette parcelle de la seigneurie de Menton; pourquoi ne le fit-il pas? Lambert regrettant les inféodations antérieures , put ne pas trouver opportun de confirmer par un nouveau serment et par un nouvel hommage les droits auxquels tenaient si énergiquement les ducs de Savoie; peut-être aussi voulait-il, en laissant cette douzième part en dehors des investitures auxquelles Jean 1er et lui-même avaient consenti pour les onze premières, prouver d'une manière incontestable que Menton était dégagé de tout lien féodal lorsqu'il avait été acheté par les Grimaldi.
C'est là le dernier acte de Lambert que nous connaissions ; il mourut quatre ans après , en 1 493 , 2 et Claudine , sa veuve, confia à son fils aîné, Jean II, l'administration
1 L'acte de vente se trouve dans les Archives du palais de Monaco.
2 C'est à tort que Bouche, etc., rapportent que Lambert rendit des services à Charles VIII dans son expédition d'Italie, cette expédition n'ayant commencé qu'en 1494. Cette erreur est d'autant plus singulière que ces auteurs admettent la date de 1493 pour la mort de Lambert, et qu'ils n'ignorent ni ne contestent la date de 1494 pour la campagne de Charles VIII.
de l'Etat dont elle restait Dame souveraine ; mais elle était infirme et âgée , et si ses droits furent respectés , Jean n'en eut pas moins du vivant même de sa mère le titre et les prérogatives de souverain de Monaco. Toutefois, il ne l'était pas en réalité, puisqu'à sa mort, qui précéda celle de sa mère, ce fut le second fils de Claudine qui exerça le pouvoir comme l'avait fait son frère aîné, et qui ensuite le transmit à ses enfants sans qu'il ait été question de la fille de Jean ; or, cette dernière aurait succédé à son père , par application du principe d'hérédité qui avait donné le pouvoir à Claudine , si Jean II eût régné avec une entière plénitude de droit.
Les circonstances politiques allaient d'ailleurs exiger impérieusement qu'une main virile dirigeât les destinées de l'Etat. Le jeune roi de France Charles VIII, nourri de la lecture des romans de chevalerie, ne rêvait qu'exploits fabuleux, guerre retentissante au grand soleil, en beau pays et sous les yeux des dames; la noblesse française, que la rude main de Louis XI avait réduite à observer la paix intérieure, brûlait d'une ardeur qu'il fallait répandre nu dehors. Malgré les avis de ses sages conseillers, Charles VIII exhuma de l'oubli des archives les prétentions de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples, et décida d'entreprendre la conquête de ces provinces si splendides,
si séduisantes. Ce fut le commencement de ces déplorables guerres d'Italie où tant de sang coula, tant de crimes furent commis, et qui livrèrent cette malheureuse contrée au joug étranger, terrible mais juste châtiment de ses fureurs civiles.
Une expédition navale , préparée à Marseille et à Villefranche, par les ordres du roi, partit sous le commandement de Pierre d'Urfé. Jean Grimaldi conduisit ses galères et ses marins à l'escadre de Yillefranche , et quand le duc d'Orléans vint complètement détruire à Rapallo l'armée que Ferdinand de Naples et les émigrés génois avaient réunie, Jean combattait dans les rangs de la flotte française. Puis il suivit Charles VIII dans la marche triomphale du jeune roi jusqu'à Naples. Cette rapide conquête fut plus rapidement encore perdue qu'opérée ; Charles fit retraite précipitamment, passa sur le corps de l'armée italienne qui le voulait arrêter à Fornoue, et vint s'établir en pays ami, à Verceil, où des négociations s'entamèrent pour un traité de paix entre Ludovic le More et Charles VIII. Dans ce camp de Verceil, le roi songea à récompenser les fidèles services de Jean Grimaldi. Le 3 août, il le commissionna préfet général maritime de la rivière du Ponent, en remplacement de son père Lambert, comme rémunération de l'aide que Jean avait prêtée à l'armée
française dans la conquête du royaume de Naples. 1 Peu de jours après la signature du traité de Yerceil, au moment de rentrer en France, Charles signa des lettres patentes par lesquelles les habitants de Monaco, Menton et Roquebrune obtenaient licence de trafiquer et vendre en Provence avec les mêmes privilèges , libertés et franchises dont jouissaient les Français, ce en considération de la fidélité avec laquelle une partie des habitants de ces villes, sous le commandement de Jean leur seigneur, avaient servi dans la guerre du royaume de Naples; et aussi en considération des bons et recommandables services que nous a par ci-devant faicts, tant par mer que par terre, notre amé et féal conseiller et chambellan Jehan de Grimault, sieur de Monégue, mesmement en nostre voyaige et conqueste qu'avons faicte de notre royaume de Sicille, où il s'est très vertueusement pour nous employé luy et ses biens sans y avoir rien espar gné. » 2
Enfin, le 4 novembre 1495, nouveau témoignage de la bienveillance du roi pour Jean, ainsi que pour ses états. Charles écrit au gouverneur de la Provence pour lui rappeler que la couronne de France a pris sous sa protection Jean, seigneur de Monaco, et les siens ; en conséquence,
1 Archives du palais de Monaco, pièce originale.
2 Archives du palais de Monaco , pièce originale.
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le gouverneur devra les défendre contre les Génois ou tout autre ennemi; « car si ladite forteresse tombait en mains ennemies, ce serait un grand dommage pour le royaume et pour la Provence. » J Le duc de Bar reçut Tordre de notifier au duc de Milan, seigneur de Gènes sous la suzeraineté de la France, les intentions formelles du roi à l'égard du souverain de Monaco.
L'année suivante, Jean vit revenir les derniers des Français qui avaient pris part avec lui à la conquête de Naples. C'étaient les prisonniers de guerre que Frédéric de Naples renvoyait en France. Embarqués sur une galiote, ils longèrent les côtes : « De Vintimille allasmes prendre le port à Monégue, là où ledit gallion cuida périr et tous ceux qui estoient dedans , du grand fortunal du temps qui courut ; mais N. S. et N. D de la Garde de Marseille, à laquelle fut vouée ung pellerin, sauva et garda toute la compaignie.
« Ledit port de Monégue est beau et est une très forte ville et de grand regard ; mais pour l'honneur du roy, le seigneur dudit Monégue nous recueillit, et nous donna vivres et toutes autres choses nécessaires, ayant égart à la pitié qui estoit en nous. » "
Trois ans après, Charles VIII mourut; Louis d'Orléans
1 Archives du palais de Monaco , pièce originale.
2 Mémoires de Guil. de Villeneuve sur la conquête du royaume de Naples,
lui succéda (7 avril 1498), et le 10 juillet suivant, des lettres patentes royales confirmèrent Jean Grimaldi dans sa double charge de conseiller et chambellan du roi de France. Louis XII, qui avait vu à l'œuvre à Rapallo les galères monégasques, n'avait garde d'oublier des alliés si bien placés, aux portes de l'Italie, et qui depuis trois siècles étaient les fidèles serviteurs de la France ; Monaco était un poste précieux pour les desseins ultérieurs de Louis ; de là on pouvait tenir en échec la turbulence des Génois, et prendre en flanc soit le duc de Savoie, soit le duc de Milan ; nous aurons bientôt la preuve que Louis XII tenait fort à la conservation de Monaco, qu'il y tenait trop même, pour le repos des Grimaldi.
Quelques mois après avoir confirmé Jean dans la conservation de ses charges, le roi de France lui adressa de nouvelles lettres de protection, renouvelant les assurances données par Charles VIII; c'était toujours la suite du traité de Lambert avec René d'Anjou (14 février 1498). '
Jean n'eut aucune part à la conquête du Milanais (1499)
1 Archives du palais do .Monaco, pièces originales.
On ne doit pas s'étonner de cette date « 14 février 1498, » placée comme postérieure à celle du 10 juillet 1498; » il suffit de se rappeler que l'on suivait à cette époque le calendrier Julien, qui comptait l'année d'une fêle de Pâques à l'autre, et que ce n'est qu'en 1582 que le pape Grégoire XIII lit adopter le calendrier Grégorien , d'après lequel l'année commence en janvier.
IS() MONACO Kl SES PRIMCBS.
par laquelle Louis XII devint seigneur immédiat de Gènes ; ' mais il concourut à la campagne des Français dans le royaume de Naples, et avec la part du butin qui lui fut allouée, il fit construire le château de Menton en 1504. 2
La conquête du Milanais par le roi Louis XII n'avait pas été sans heureuse conséquence pour Jean Grimaldi ; en tentant cette conquête , le roi se portait comme héritier des Visconti contre Ludovic Sforza qu'il traitait d'usurpateur ; maître du duché, il était entré en même temps en possession de tous les droits attachés à cette seigneurie ; parmi ces droits, il fallait compter celui de suzeraineté que les co-seigneurs de la moitié de Menton avaient cédé sur leurs terres au duc de Milan en 1428. Or, en 1477, Lambert qui venait d'acquérir cette partie de la seigneurie de Menton , l'avait inféodée au duc de Savoie; le roi de France, devenu duc de Milan et seigneur de Gênes , avait donc titre pour réclamer l'hommage que Jean II ne rendait qu'au duc de Savoie ; et cette double vassalité d'une même terre à deux
1 Depuis le traité de 1463, renouvelé par celui de 1100, les Sforza (ducs de Milan) avaient la seigneurie de Gênes sous la suzeraineté de la France. Louis XII devenu duc de Milan, il n'y avait donc plus d'intermédiaire entre lui et les Génois.
2 Ainsi que le constatait une inscription placée au-dessus de la chapelle du château de Menton.
suzerains différents pouvait créer à Jean une position ambiguë qui n'eût pas été sans danger.
Jean exposa ses embarras au roi et lui demanda une remise pleine et entière , afin que les officiers du roi n'en vinssent pas plus tard à prétendre que la seigneurie de Menton étant tombée en commis envers le duc de Milan, elle devait faire retour au duché. Louis XII fit droit à cette requête ; par lettres patentes du 23 janvier 1501 , datées de Blois, il enjoint, mande et commande à ce ses conseillers et gens tenant le sénat, et maîtres tant ordinaires qu'extraordinaires, aux procureurs et à tous les autres justiciers et officiers du duché de Milan, qu'il fait remise et décharge à son a améet féal conseiller et chambellan Jean de Grimaux, seigneur de Monégue, » de toute charge, peine et amende , auxquelles, pour les causes ci-dessus expliquées , il pourrait être exposé envers le duché de Milan , et cela en considération de la loyauté, des grands, notables et louables services que ledit seigneur avait rendus au roi. '
L'année suivante, le roi Louis XII vint visiter Gênes, et la ville lui fit une réception magnifique, comme ces riches républiques commerçantes pouvaient en faire. Nous
l Archives du palais de Monaco, pièce originale.
ISS MONACO Kl SES PRINCES*
extrayons de L'histoire de Louis \ll par Jean d'Anton, les passages suivants, dont les uns rapportent des détails pleins d'intérêt sur les usages et les modes de l'époque , et dont les autres ont trait à la famille Grimaldi et à Jean II, son chef, qui ne manqua pas de venir complimenter le roi à la tête d'une suite de vingt-cinq gentilshommes à ses livrées.
a Le roy partit de Pavie le vingt-deuxième jour du mois d'Àoust, pour tirer vers ladite ville de Gennes, et preit son chemin à Tortone, à Nove, au Bosc, à Casteigneure, au bourg de Busale, et à Saint-Pierre-d'Àraine, faulx-bourg de Gennes, et arriva le vingt-sixième jour dudict mois d'Aoust, sur l'heure de midy. Messire Philippe de Ravenstam, gouverneur de Gennes, sçaichant la venue du Roy, feit en ladicte ville dedans la place Saint-Laurent, crier par un trompette que à celle heure que la grosse cloche la sonneroit, que tous les seigneurs et citadins allassent audevant du roy, qui ce jour-là debvoit faire son entrée. Parquoi chascun s'appresta pour ce faire.
« Tantôst que cestuy cry fut faict, et que la cloche commença à bransler, toutes les dames, damoiselles et belles filles de la ville de Gennes sortirent en place. Et là, aux fenêtres , aux galeries et aux balcons de leurs maisons , et partout où à l'aise se pouvoient mettre le long de la grand'rue, s'emplacèrent à deux rangs. Elles étaient toutes
ou presque toutes vestues de drap de soye blanche , ou de fines loiles blanches. Et leurs habillements estoient différents à tous autres. Car leurs robes estoient courtes jusqu'à my-jambes , ou environ , ceinctes sous les aisselles , et au derrière, au droict des épaules avaient un feustre que tout le dos leur engrossissoit. En leur coiffure elles avoient sus le col et derrière le chef un petit cercle de linge embourré, et leur blonde chevelure entortillée tout autour en manière d'un diadesme. Tout à l' environ de leur front découvert y avoit force orfebvrie et riche pierrerie, et au col portoient grosses chaînes d'or, et des joyaux d'incomparable richesse. Tous les doigts de leurs blanches mains estoient pleins de fins diamants et garnis de rubis, saphirs et esméraudes, leurs bras vêtus de fines et larges chemises de toile de Hollande, et environnées de riches bracelets d'or, et de fines pierreries ouvrez de divers et somptueux artifices et avoient des chausses blanches ou rouges bien tirées, et des souliers de même couleur. Que en dirais-je de plus ? En qualité sont de moyenne et rondelette stature, en visaige assez bien charnues, moult fraîches et blanches ; en allure un peu altières et fièrettes, en attraict bénignes , en accueil gracieuses, en amour ardentes, en vouloir constantes, en parler facondes, et en condition loyales, et avec ce sçavent dégaudir si bien leur leçon, que rien ne leur en faull
apprendre. Jepasseray outre et laisseray ce propos pour dire que au sou de la cloche de Gennes, tous les seigneurs et citadins de la ville, ainsi qu'il leur estoit commandé, tous, cliascun selon son ordre, sortirent hors pour aller au-devant du Roy. Et premièrement douze des plus honorables de Gennes, pour aller faire leur joyeuse réception, lesquels furent jusqu'à l'entrée du faulx-bourg de Saint-Pierre-d'Àraine, où trouvèrent le Roy en triomphant estât. Et là luy feirent humbles saluts, douces harangues et gracieux recueil. Iceux douze estoient nommés messire Lucas Spinola, messire Jean Doria, Francisque Lomelin (Lomellini), Paul de Flisco (de Fiesco), Simon Bigna, Stephanus Justinian , Raphaël Raggius , Raphaël de Furnarus, Ànsaldus de Grimaldis, Durand Cathanius, Liquin de Marinis et Julien Centurion , lesquels par l'ordonnance des seigneurs et du peuple de la ville, receurent le Roy, en quoi très honorablement s'acquittèrent.
a Avec eux sortirent tous les seigneurs de la ville l'un après l'autre et en bon ordre. Et premièrement un chevalier genevois nommé messire Gourrate , accompagné de cinq à six cents gentilshommes de Gennes et plusieurs autres citadins et marchands, tous à cheval et vestus très richement , les uns de longues robes de veloux cramoisy , les autres de veloux noir, et les autres de damas et de
camelot. Après eeluy Gourrate et sa compaignée, sortit un nommé Hiéronyme de Flisco , fils du seigneur Jean Louis de Flisco, comte de Lavaigne, et l'un des plus grands seigneurs de Gennes. Ledict Hiéronyme estoit accompagné de plusieurs autres gentilshommes de la ville, et de deux cents hommes d'infanterie, avec la plus grande partie du peuple, honorablement arroyés. Et après vint en avant un nommé messire Jean de Grimalcli , sire de Monègue , avec luy vingt-cinq autres gentilshommes, vestus tous d'une livrée : c'est à sçavoir de robes longues de damas gris, lesquels furent tous jusques où estoit le Roy, etc. »
Louis XII fit le meilleur accueil à Jean , et lui donna le gouvernement de Yintimille, devenu presque héréditaire chez les Grimaldi.
La faveur dont jouissait Jean auprès d'un roi puissant, arbitre de l'Italie, pouvait faire espérer à ce seigneur un avenir brillant, quand sa carrière fut subitement interrompue par un crime dont l'opinion voulut voir l'auteur dans le frère même de la victime, Lucien. C'est là un de ces problèmes historiques sur lesquels il est impossible de se prononcer avec certitude. Si des historiens d'un haut mérite, et ordinairement bien renseignés, * affirment la
1 Entre autres (lioffredo, vol. 4, page 406 de l'Histoire des Alpes Maritimes.
culpabilité de Lucien, nous voyons, d'un nuire coït*, la mère de Jean continuer à Lucien le mandat qu'elle avait confié à Jean ; il est vrai que Claudine a pu avoir la main forcée. Mais le fratricide est un forfait si épouvantable, qu'en l'absence de toute preuve, nous agirons comme ferait en pareille occurrence un jury consciencieux : nous admettrons l'innocence de Lucien. Le bruit public fut toutefois assez menaçant pour que Lucien jugeât utile de se mettre à couvert ; et le 13 mai 1506 , le duc Charles de Savoie lui donnait un induit par lequel, sans se prononcer sur l'innocence ou la culpabilité de Lucien , il interdisait toute recherche au sujet du crime ; c'était comme suzerain pour Menton et Roquebrune que le duc de Savoie accordait ces lettres de rémission au nouveau seigneur de Monaco.
Au moment où Lucien prit en main les affaires de la seigneurie, il se formait du côté de Gênes un orage qui devait venir éclater bientôt sur Monaco.
La noblesse génoise , soutenue par les gouverneurs français Ravenstein et Roquebertin, prenait avec le peuple les allures des seigneurs féodaux de France et d'Allemagne avec leurs vassaux ; ce que supportaient très impatiemment ces fiers républicains qu'une longue participation à la vie politique avait habitués à traiter tous leurs concitoyens sur
le pied d'une égalité démocratique. Les nobles poussèrent l'insolence jusqu'à porter ostensiblement des poignards sur la lame desquels étaient écrits ces mots : châtie- villain (castiga villano). Une circonstance futile fit éclater la révolte.
« Là fut un nommé Guillon de ceux du peuple , lequel marchandait à quelqu'un qui était là , des potirons que les aulcuns appellent champignons , et iceux voulut emporter ce que voulait aussi le vicomte Doria, gentilhomme, et mit la main au panier où étaient lesdits potirons. Celui Guillon qui encore ne les avait payés , les voulut emporter disant que le premier les avait marchandés et qu'il les aurait ; et voyant cela, ledit gentilhomme donna un grand coup de poing au travers du visage dudit Guillon en disant : « Emporte cela, villain, et j'emporterai les potirons. » Et de fait tira une dague qu'il avait et voulut frapper ledit Guillon, qui tantôt laissa le gage, et comme outragé d'avoir été battu, tout plein d'ire et de courroux, commença à crier : « Peuple ! peuple ! » sur les gentilshommes , dont tout à coup se mut le peuple, si bien qu'en moins d'une heure, plus de dix mille villains furent armés par les rues. ' )>
1 Jean d'Auton, Chronique de Louis XII.
L'émeute devint une révolution ; les nobles chassés de la ville suivent les traditions du passé et se retirent en leurs châteaux d'où ils coupent les communications entre la Lombardie et Gênes qui en tirait ses approvisionnements de blé ; les Grimaldi trouvent un asile assuré dans Monaco , et de là interceptent la navigation aux navires génois que les galères monégasques viennent enlever jusqu'à l'entrée du port. Le gouverneur Philippe de Ravenstein, requis par le peuple de rétablir l'ordre en réduisant les nobles et en donnant satisfaction aux griefs populaires, se range du côté des gentilshommes , conduite bien naturelle de la part d'un chevalier allemand au service de la France, qui n'avait jamais vu dans les villains qu'une gent taillable et corvéable à merci. Les Génois moins dociles que les vassaux d'Allemagne, se soulèvent en masse contre l'autorité du roi de France, élisent huit tribuns du peuple et abattent la bannière royale. Puis ils rétablissent le dogat et en investissent un teinturier, Paul de Novi.
Le plus pressant était d'assurer la liberté du commerce ; la première entreprise des Génois fut donc dirigée contre Monaco. « En ce changement allèrent mettre le siège devant Monaco et y menèrent grand nombre d'artillerie , et continuèrent ledict siège trois ou quatre mois. Et quelque chose qu'on leur sceust remontrer ne se voulaient départir de
leur folle entreprise. » ' Ils tenaient d'autant plus à reprendre cette place que « Monaco , qui domine sur la mer, était un poste de la plus grande importance pour
Gênes. » 2
Une armée de quatorze mille hommes fut réunie avec l'aide des Pisans qui leur envoyèrent en outre deux habiles capitaines , Tarlatino Romagnano et Pierre Gambacorta ; Lucques fournit deux mille cinq cents hommes ; il vint des auxiliaires de Plaisance, d'Alexandrie, du Milanais. « Et pour battre la place , pourceque par terre au moyen de l'empeschement des montaignes, ne pourraient aisément charrier, mirent sur mer leur artillerie, c'est à sçavoir vingt et deux grosses pièces d'artillerie , toutes jetans boulets de fer, avec force d'émerillons et d'autre menue artillerie. Et aussi armèrent et avitaillèrent en mer une carraque , deux galères, deux grosses barques et cinq brigantins avec tout plein de petits luz à douze rames, pour aller assiéger ladite place du costé de la mer. Et tout cela prest, huict mille hommes paysans des environs, se mirent sus, pour eux assembler avec ladicte armée de Gennes. » 3 Deux commis-
1 Histoire de Louis Xli , roi de France , père du peuple , et de plusieurs choses mémorables advenues en France et en Italie jusques en 1510, par messire Jean de Saint-Gelais , seigneur de Monlieu. Edition de 1622, p. 189.
2 Guichardin. Histoire d'Italie, livre vu, chapitre II.
3 Jean d'Auton.
saires du peuple, Giustiniano et Castiglione, stimulaient le zèle et surveillaient les actes des deux généraux ; Monaco fut attaquée par terre et par mer (10 décembre 1506).
Lucien s'était préparé à faire bonne résistance ; il avait réclamé le secours du duc de Savoie et du roi Louis XII. Le duc envoya quelques troupes , sous le commandement du capitaine Migliando , à la Turbie qui commande Monaco du côté de la terre, sous prétexte d'interdire aux Génois l'établissement de leur artillerie sur ce point. 1 Louis XII , qui venait de confirmer Lucien dans les charges de conseiller et de chambellan possédées par son frère Jean et par son père,3 était trop loin pour prêter un prompt secours ; mais il ne négligea rien pour soutenir Lucien , si celui-ci tenait assez longtemps pour que l'aide des troupes royales pût être encore de quelque effet.
1 Ce fut toute l'aide que le duc prêta à son allié ; il serait à croire que la position choisie par Charles de Savoie, position dominante d'où il pouvait tout aussi bien menacer que protéger Monaco , parut suspecte à Lucien , et que l'inaction des troupes du duc confirma ses soupçons, car nous voyons Claudine en témoigner son indignation dans ses deux testaments de 1510 et de 1514. Cette princesse trouvant que le duc de Savoie n'avait pas suffisamment rempli les obligations que lui imposait sa qualité de suzerain protecteur, fit défense à son fils Lucien et à ses successeurs de soumettre à l'hommage de qui que ce fût leurs châteaux, juridictions et droits dans Roquebrune et Menton; elle considérait comme rompus par le défaut de protection les liens réciproques des ducs de Savoie et des seigneurs de Monaco ; aussi privait-elle de leurs droits d'hérédité , eu faveur de leurs plus proches parents, ceux de ses successeurs qui contreviendraient à cette défense.
2 Vingt-huit novembre 150G. Archives du palais de Monaco.
En attendant que l'armée française eût le temps d'arriver, (( Messire Charles d'Amboise, lieutenant du Roy delà les monts, envoya dix hommes d'armes et vingt archers de ceux de la compaignie de messire Yves d'Alègre, lors gouverneur de Savone ; lesdicts gendarmes menés par un nommé Jean de Saincte- Colombe, lieutenant de ladite compaignie. Aussi y feut un autre nommé Arigoiz , basque , qui portoit leur enseigne. Pareillement y furent envoyés dix archers de ceux du seigneur Jean Jacques. Plusieurs gentilshommes parents, et autres amis, et subjects dudit seigneur de Monigue, sçaichant son affaire, le feurent secourir et servir à leurs dépens, et se trouvèrent en nombre de deux cents hommes des siens bien armés audict lieu. Deux cent cinquante autres soldats françois, bisquains, piémontois, pisans et lombards, mit le seigneur de Monigue dedans sa dicte place, où pouvaient être en tout environ de cinq à six cents hommes. Or estoit cette place moult bien artillée. Car il y avait dedans vingt et deux grosses pièces d'artillerie, toutes à roues et pour battre murailles ; d'autres moyennes et petites y avoit trois cents et dix huit, comme j'ai sceu par un des frères dudict seigneur de Monigue, qui dedans ladicte place estoit durant le siège. Et me dict celuy que telle munition de poudre y avoit, que c' estoit pour un an à tirer de chacune
desdictes pièces six coups le jour... Dont des quatre parts de la place estoient les trois environnés de mer, et Vautre ceincte de haut rocher encis d'amont jusques en bas, laquelle attendoit en ceste manière la venue du siège desdicts Gennevois. »
Lucien après avoir mis tout en état pour bien recevoir les assaillants , garda avec lui l'un de ses frères , Barthélémy, pendant qu'Augustin, évêque de Grasse, abbé de Saint- Honorat de Lérins , son autre frère , ayant réuni ses vassaux de Provence dont il avait formé un corps volant, tenait les hauteurs de la Tête-de-chien, de la Turbie, du mont Agel, de Sainte-Agnès ; ce corps appuyé par les troupes du duc de Savoie, devait harceler les assiégeants, inquiéter leurs communications avec Gênes, intercepter les convois de munitions.
Ce siège est glorieux pour les Grimaldi et pour les Monégasques ; c'est à coup sûr l'un des plus sérieux que la place ait soutenus, et puisque plus heureux pour cet épisode de la vie guerrière de Monaco que pour bien d'autres, nous avons la relation détaillée d'un contemporain bien informé, Jean d'Auton, historiographe de Louis XII, qui visita la ville, connut et interrogea les héros du siège, et aussi les principaux des assiégeants, nous ferons un récit aussi complet que possible.
a Les Gennevois (en marche vers Monaco) adressèrent à Menton et à Roquebrune , deux petites places , lesquelles ils prindrent légèrement. Car elles n'étoient fortes ni fournies de gardes. Et aussi en tenoit le seigneur de Monigue peu d'estime : mais qu'il peust bien garder Monigue, laquelle estoit forte à merveille, et bien armée, estant à six vingt mille de Gennes, qu'elle tenoit en subjection, et à l'advenue de Provence. Parquoy avoient iceux Gennevois moult grande envie de la soubmettre à leur seigneurie. Et voyant leur venue, un nommé Barthélémy de Grimaulx, capitaine de ladite place, fit atiltrer grand'force d'artillerie à leur passée. » Une sortie de Barthélémy amena une vive escarmouche contre l'avant -garde. Les Génois avant d'asseoir leur camp et d'établir leurs batteries, ce sommèrent le seigneur de Monigue de rendre sa place, en luy promettant tant d'argent qu'il voudroit demander, si le thrésor de Gennes pouvoit suffire à ce. Lequel fit réponse qu'elle étoit au Roy et à luy , et que si bien la garderoit que jà villain par force y mettroit le pied dedans. » La séduction de l'or étant sans effet, les Génois essayèrent d'un autre moyen, a Ce dict, les Gennois bien marris firent crier à son de trompe devant ladicte place , que celuy du dedans qui vouldroit tuer ledit seigneur de Monigue , auroit trois mille écus , et celuy qui mettroit le feu dedans les munitions
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de l'artillerie, en auroit cinq cents. Et ainsi s'essayèrent par argent d'avoir icelle place, mais ce feut pour néant. Dont asseirent leur siège, et mirent leur artillerie en onze lieux , tant sur les montagnes qui autour de là estoient, que sur les costez , et au plain , où firent onze remparts. '
« Du costé de la marine assiégèrent aussi ladicte place, en manière que de leurs barques, carraques et gallères pouvoient tirer contre les murailles et tours dudit château de Monigue. Et tant commença ladicte artillerie à bruir et tempester qu'il semblait que les rochers éclatassent. Les canonniers du temps leur rabattoient tellement leurs coups , que hommes de eulx n'osait montrer le nez qu'il ne feust mouché jusques au sang. Somme, la batterie feust tant mortelle, que à toute heure sans cesser dura plus de six jours, si que les coups du dehors feurent estimés plus de six mille. Et tant ruèrent gros boulets, que en trois parts abattirent cent toises de murailles , ou plus , tant du costé de la mer que de l'advenue de la place.
a Durant ceste batterie, Messire Yves d'Àlègre, gouver-
1 L'armée génoise s'étendait depuis le plateau des Spélugues qui fait face à Monaco , à 400 mètres environ, et commande l'entrée du port , jusqu'aux rochers qui dominent la Condamine. Un des quartiers occupés par leurs divisions porte le nom de Carnieri ; selon la tradition , ce serait un souvenir des combats meurtriers qui se livrèrent sur ce point. D'autres veulent remonter aux luttes d'Othon et de Vitellius.
neur de Savone, transmeit Jacques d'Àlègre, son fils, avec six cents laquais, à une ville près d'illec nommée la Turbye, pour icelle garder et secourir ceulx de Monigue, pour empescher les vivres par terre , et ennuyer le siège par alarmes.
a Et ce durant, le second jour du mois de janvier ceulx de la place feirent une saillie sur ceulx qui estoient à la garde de l'artillerie des Gennevois, et se meirent hors jusques au nombre de vingt-cinq hommes armés, lesquels soudainement chargèrent sur lesdictes gardes, qui estoient deux cents, ou plus, et donnèrent si rudement queiceul.x Gennevois pensant estre surpris , abandonnèrent leur artillerie, et s'enfuyrent tout le cours. Et ce voyans, les soldats du chasteau sortirent environ quatre-vingts , et se joignirent aux autres, lesquels tous ensemble approchèrent l'artillerie de leurs ennemis. Et voyans qu'ils estoient faibles pour l'emmener, et que les Gennevois à toute puissance les approchoient, ce nonobstant, avec gros clous de fer estouppèrent les trous par où se met le feu en l'artillerie, et en enclouèrent quatre des plus grosses pièces , en manière que un mois durant ne tirèrent plus. Durant ledit siège, plusieurs assauts y donnèrent les Gennevois, mais toujours feurent repoussés et battus. Et pour ce ne cessoientde ruer coups à toutes mains. Si estoient-ils souvent réveillés par
ceux (lu dedans; car le plus souvent des jours faisoient courses et saillies et en aterroient toujours quelqu'un.
« Jacques d'Àlègre, seigneur de Millo, estant lors a la Turbyc, voulut aller pour quelque affaire à Nysse, etpreint avec luy partie de ses gens de pied , et laissa le surplus pour garder le logis. Mais tantost qu'il eut désemparé le lieu, les Gennevois à grosse puissance, sçaichans le chef être absent, assaillirent la Turbye. Et combien que bien fust défendue par les gens dudict seigneur de Millo , si feutclle emportée et les gardes prins-es et mises à sac.
« Messire Yves d'Alègre sçaichant toutes ces choses et que le siège de Monaco avoit jà duré plus de trois mois, délibéra d'y aller pour vouloir lever le siège. Si preint avec lui huit vingts hommes d'armes des siens, de ceux du marquis de Montferrat, de ceux de Montoison, et de ceux du capitaine Fontrailles , avec deux mille hommes de pied , soûls la charge des capitaines Peralte, espagnol, Barnabo, Cossains, Estrelin, et quelques autres qui là estoient, et messire Mercure, grec, avec cent Àlbanois. Et ainsi semeit à la route, tirant vers Monigue, qui toujours estoit battue et assaillie des Gennevois. Ce qui moult ennuyoit à messire Lucyan de Grimaulx, seigneur dudict Monigue, lequel leur faisoit souvent alarmes et ennuys.
« Sur le commencement de Mars, ledict seigneur de
Monigue feit une saillie de deux cents hommes sur le camp desGennevois. Et premièrement adressa sur le plus proche rempart, auquel estoient environ cent hommes des Gennevois, lesquels feurent surpris ; car ils ne se doutoient de ladite saillie, pensans ceux de ladicte place assez embesongnés pour garder leurs murailles, et remparer les brèches d'icelles, qui estoient moult grandes. Si adveint que le seigneur de Monigue avec sa bande se trouva contre ledict rempart, où Gennevois sortirent garnis de leurs armes. Et là s'entremêlèrent tellement que lesdicts Gennevois feurent oultrez. Et après assez long combat tournèrent le costé, et se retirèrent à un autre rempart, de là près un ject de pierre, lequel rempart estoit fort et gardé par aulcuns François, qui s'estoient mis à la soulde des Gennevois. Aussy y avoit audict rempart Pisans à force, lesquels pouvoient estre en nombre de trois à quatre cents. Avec le seigneur de Monigue estoit un homme d'armes, basque, nommé Arigoys, porteur de l'enseigne de messire Yves d'Alègre, lequel Arigoys estoit hardy homme, et là se meit des premiers. La noise feut grosse , car ceulx du dedans ne faillirent à charger à grans coups de pique et de hallebarde. Le seigneur de Monigue qui estoit en la meslée, enhardioit ses gens en donnant à tour de bras. Quoy plus ? Si à poinct se battirent, que ceux du seigneur de Monigue
feurent là pris, et un tué et le capitaine Arigoys blessé. Du party des Gennevois moururent de vingt à vingt-cinq, et plusieurs blessés. Ce faict, après que alarmes feurent faictes par tout le camp , ledit seigneur de Monigue avec tous ses gens se retira le petit pas. Et feut suivy des Gennevois : mais feurent iceulx repoussés à coups d'artillerie et de traict. Tant que sans autre dommaige entra dans sa place, à toute sa brigade.
« Les Gennevois qui espies et découvreurs avaient par tout le pays, sceurent pour vray que messire Yves d'Alègre avec grosse route de gens d'armes estoit jà sur les champs pour aller secourir Monigue et leur lever le siège. Lors feurent envoyez de Gennes à Monigue deux commissaires nouveaux, c'est à sçavoir Paul de Nove, leur duc, et un nommé Silvestre Justinian. Et dirent tous les Gennevois audict Paul de Nove que s'il pouvoit prendre Monigue , que à sa venue seroit receu en curre triomphal, à la manière antique de Rome. Iceulx arrivés audict lieu de Monigue, sçaichans la venue dudit seigneur d'Alègre, et que besoin estoit de mettre briève fin à leur entreprise, dirent : seigneurs Gennevois , vous voyez que jà quatre mois entiers sont que tenons icy le siège où n'avons exploicté chose à nous honnorable ne profictable à la chose publique. Et tant plus y demeurerons, et moins y acquesterons , si de meilleur
vouloir et de plus haut couraige ne mettons mains en besogne. Assez estes avertis de la venue du seigneur d'Alègre, qui à toute grosse puissance vient pour lever nostre siège , s'il est le plus fort. Mais pour obvier à tout inconvénient, nous est surtout mestier de prendre cette place. Ce que en brief nous faut exploicter, ou demourer frustrez de notre intention, de laquelle est jà le Roy de France asçavanté. Parquoy donnons y telle provision que de plein assault soit par nous ladicte place emportée. Et ce faict soyons seurs de demourer tout temps Seigneurs en terre , et Roys en la mer. » A chef de ces mots , chascun desdicts Gennevois repreint cœur, disans qu'ils mourroient tous ou qu'ils auroient la place. Et feirent recommencer une batterie qui dura trois jours et trois nuicts sans cesser, du costé de Serraval, un lieu ainsi nommé dans Monigue. Et là aterrèrent plus de cent toises de muraille. Et à la ruine et cheute d'icelle, les défenses basses feurent estouppées. En manière que l'artillerie du dedans ne pouvoit nuire aux ennemis, et ne se osoient montrer ceulx de la place à la défense de la bresche. Car elle estoit subjecte aux montaignes, où les Gennevois avoient faict leurs remparts, et là leur artillerie atiltrée. Et si estoient ceux de Monigue devers le costé de la mer tout à découvert, dont des caraques et galères tiroient les Gennevois sur eulx.
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En manière que homme ne se osoit là arrester, sans se trop hazarder. Toutesfois le seigneur de Monigue délibéra de mourir là avec tous ses gens ou repousser ses ennemis. Voyant les Gennevois que bresche à suiïirc avoient pour debvoir donner l'assault, ordonnèrent le lendemain iceluy estre donné par quatre mille hommes , lesquels Paul de Nove, duc des Gennevois, voulut mener et conduire, ayant souvenance du triomphe que les Gennevois luy avoient promis s'il gagnoit la place. Or veint le jour que lesdicts Gennevois avec leurs échelles et crampons s'apprêtèrent de donner l'assault, lesquels sur l'aube du jour feirent sonner trompettes et gros tambours de suisses, et sortirent en place pour commencer le hutin. Et eulx ainsi en camp Paul de Nove , leur duc, devant tous commencea à dire.... Ces paroles dictes, chascun des Gennevois, et tous ensemble, levèrent la main, disans que pour crainte de mort ne reculleroient un seul pas.
« Messire Lucyan de Grimaux voyant que l'assault estoit prest à donner, ordonna pour la défense de la bresche sept postes, chascun de trente hommes. Desquels il en preint un pour luy, ordonné à être mis au milieu des autres. A un sien frère nommé messire Charles de Grimaux bailla l'autre, à Barthélémy de Grimaux, son lieutenant, un autre, au capitaine Arigoys, à Christophle Royer d'Ast, à Anthony
Bence, au comit de ses gallères, à chacun d'iceulx un desdicts postes, ordonnés estre mis tout le long de ladite bresche, qui estoit grande à passer cent hommes de front. Et iceulx advertit que au besoing, et à relais ceux desdicts postes qui seroient les plus frais secourussent les lassez. Au seigneur de Saincte- Colombe, lieutenant de messire Yves d'Alègre, bailla une bresche près une des portes du chasteau à garder, avec trente hommes françois. Et ainsi assist ses postes pour attendre l'assault, disant à ses gens : « Mes bons seigneurs et amis, le temps est venu que chascun de nous doit déployer la force du bras et la vertu du cœur, pour son honneur deffendre et sa vie garantir, qui sont les choses entr' autres plus dignes de recommandation. Dont mieux nous est icy mourir à la défense de ce, et en gardant nostre place, que nous rendre à la mercy des
villains comme lasches » Cedict, chascun
print cœur, en sorte que la meslée leur tardoit à venir. Et est à sçavoir que sur le lieu avoit provision de grosses pierres pour ruer sur ceulx qui voudroient escheller la muraille , huiles bouillans , lances de fer, chaux vive , poix et souphre ardent, pour donner à ceux qui approcheroient ladicte muraille, et force artillerie dedans les tours, et défenses de la place, pour tirer à la traverse.
« Et ainsi tout autour de la brèche attendoient ceulx de
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Monigue la venue de l'assault, lequel fut commencé un matin , sur le point du soleil levant, que Paul de Nove, duc du peuple de Gênes, avec quatre mille Gennevois et Pisans, approcha la muraille à tout grand nombre d'échelles. Et à l'approcher, l'artillerie des deux costez commencea à tonner comme tempeste. Des montaignes et de la mer, tiroient les Gennevois sur ceulx de la place , dont plusieurs en affolèrent. Mais pour ce, nul ne désemparoit, pour doubte de mort. Et tant feut, que main à main se combattirent les uns à la bresche, les autres sur les échelles , tant mortellement qu'on ne voyait que gens ruez par terre. Ceulx du dedans à grands coups de pique repoussoient ceulx qui les approchoient. Les Gennevois s'efforçoient à relais de gaigner la place. Et là estoit Paul de Nove, qui feit ses efforts et très hardiment le feit. Car toujours, combien qu'il feust vieil et ancien, si estoit-il des premiers, qui encourageoit moult les autres. Et tant que un Pisan , du party des Gennevois, monta l'enseigne au poing par une eschelle, jusques sur le bord de la muraille , laquelle n'estoit du tout mise à bas et meit un pied dessus voulant entrer, et cryant : Popolo , popolo ! Là eut merveilleuse foulle : car les Gennevois de toutes parts eschellèrent la muraille, et assaillirent la bresche. A quoi résistèrent les Monigois de telle force que des Gennevois plusieurs f eurent renversés.
Celuy qui portoit leur enseigne s'efforçoit d'entrer et donnoit sur le costé , où un nommé Anthony Bence, monigois , tenoit son poste , lequel se défendit à force immodérée. Et luy voyant l'enseigne des Gennevois un pied sur la muraille, adressa là si à point, que d'un coup de picque qu'il rua de toute sa force, le renversa du haut en bas, lequel feut à la chute tout aggravante. L'enseigne ainsi par terre, ceulx de Monigue se ravigourèrent, et s'efforcèrent de nouveau, en jettant huile bouillant et souphre ardent, à tout lances de feu, sur ceulx qui assailloient la place. Tellement que les Gennevois feurent repoussez, et abandonnèrent la muraille toute enrougie de leur sang. Dont feut cessé l'assault, qui plus de cinq heures avoit duré. Leurs échelles demeurèrent là, qui servirent de bière pour emporter les morts, dont il y en avoit de trois à quatre cents. Et ne moururent de ceulx de la place que trois seulement , mais grand nombre y eut de blessés.
« Durant l'assault, les Gennevois voulans amuser partie des soldats de la place , afin que tant de gens ne feussent à la défense de la grande bresche, prindrent barques couvertes, brigandins et autres bateaux, jusques au nombre de vingt. Et dedans meirent quatre cents hommes de guerre, lesquels abordèrent leurs bateaux à l'entrée du port, vers une tour
nommée l'Esperon. ' Et là avec leurs eschelles descendirent et prindrent terre, comme pour vouloir assaillir ladicte place de celuy costé. Dont ceulx qui estoient aux défenses de cette part, voyant iceulx Gennevois descendus, tout soubdainement donnèrent coups d'artillerie contre leurs barques etbrigandins, si qu'ils les percèrent en manière que l'eau entra dedans, tant qu'ils allèrent à fond. Et ainsi demeurèrent ceulx qui estoient descendus , entre la muraille de la place et le bord de la mer, au danger de leurs ennemis. Or avoient-ils grand nombre d'échelles, lesquelles dressèrent contre la muraille, et s'essayèrent de monter. Mais à grands coups de pierre et de hacquebutes feurent repoussez et battus, en sorte qu'ils feurent contraincts d'abandonner leurs eschelles. Et voyant que leurs barques et brigantins estoient à fond, ne sceurent où prendre seureté, si n'est derrière une grosse tour, où se mussèrent pour le danger du traict, et demeurèrent jusques à ce que l'assault feut du toutfiny , que le seigneur de Monigue sceut leur piteux affaire, qui de ce feut bien joyeux. Et pour en faire la raison , feit sortir par une poterne du costé où ils
1 Aujourd'hui la tour Antoine. En ce point extrême le plateau sur lequel la ville est bâtie, s'abaisse vers la mer, et la base en est un peu moins abrupte que dans les autres parties de la presqu'île; uue avenue longeant le port y conduit, et de nombreux rochers , contreforts de la presqu'île groupés autour de la pointe, permettraient en effet à des hommes audacieux d'y établir des échelles.
estoient, cent hommes des siens, lesquels les allèrent réveiller et donnèrent au travers. En manière que si tost qu'ils cuidoient prendre plaine, l'artillerie les affolloit, dont en feurent aucuns tuez , et les autres noyez à la rive de la mer, quatre vingts d'iceulx réservés seulement, lesquels feurent pris et menez au château de Monigue. » 4
Pendant la longue résistance de Monaco , Louis XII était arrivé ; le maréchal de Chaumont, qui commandait l'avantgarde française, approchait rapidement, et le capitaine Yves d'Allègre, gouverneur de Savone, accourait vers Monaco avec trois mille fantassins ; le duc de Savoie se prononçant résolument pour la cause triomphante, joignait une force égale à ce premier corps. Les commissaires de la République jugèrent opportun de courir à la défense de Gênes, et l'armée assiégeante abandonna son camp et ses redoutes, le 22 mars 1507, après trois mois et demi de siège. Ils tentèrent cependant de conserver Roquebrune et Menton; mais Lucien, qui les poursuivait, reçut du capitaine d'Allègre un renfort de cavalerie et d'infanterie avec lequel il reprit ces châteaux.
Puis il se joignit à l'armée royale , combattit à Rivarolo, et fit partie du cortège de Louis XII entrant à Gênes (le 29
1 Une tradition rapporte que, pendant le siège, sainte Dévote, patronne de Monaco, apparut au-dessus de la ville, et promit la victoire aux Monégasques.
avril), à cheval, armé de toutes pièces, et l'épée nue à la main. Le roi voulait faire un exemple terrible ; touché cependant des supplications des femmes et des jeunes filles, il se contenta de faire pendre plusieurs des chefs de l'insurrection, parmi lesquels Giustiniano, un des deux commissaires au siège de Monaco , et Paul de Novi, le doge populaire ; de faire payer une contribution de cent mille ducats , de brûler les traités entre Gênes et la France , de briser les coins des monnaies républicaines et de faire construire une forteresse inexpugnable1 à la Lanterne , d'où l'on commandait à la fois la ville et le port; on le voit, la clémence royale fut lourde aux Génois.
Ici l'histoire de Gênes et celle de Monaco n'ont plus rien de commun. Avec la décadence de la grande république ligurienne finissent les rapports entre les deux villes, rapports tantôt affectueux et protecteurs , tantôt hostiles et jaloux. Pendant près de trois siècles les destinées de Monaco ont été liées intimement avec celle de Gênes ; dorénavant la ville des Grimaldi vivra d'une vie plus personnelle, mais non moins agitée, pendant de longues années encore.
1 Cette forteresse reçut le nom significatif de « la Briglia » la Bride.
Il semble que Lucien était fatalement prédestiné aux grandes aventures.
En 1 508 , il alla à Milan pour faire sa cour à Louis XII qui l'accueillit avec de grandes caresses, lui parla beaucoup des services signalés qu'il avait rendus à la couronne de France, dans le royaume de Naples, en 1503, puis dans le Milanais et dans la rivière de Gênes ; il l'assura de sa fidèle protection, et vanta beaucoup l'importance et l'utilité de la place de Monaco ; il les vanta trop même , et Lucien fut pris de crainte ; il redoutait que le roi n'eût convoitise de ce qu'il appréciait si vivement, et cette crainte fut justifiée. Louis avait voulu savoir quelle était au juste la force de Monaco , et il y avait envoyé deux commissaires pour en faire l'inspection; Lucien, de son côté, avait fait part à son frère Augustin de ses soupçons. Les commissaires, après avoir pris connaissance de la place, étudié les fortifications, voulurent introduire une garnison française , pour mettre, disaient-ils, un poste si considérable à l'abri des coups de main de l'ennemi. Mais Augustin, qui s'y était rendu, refusa l'entrée aux compagnies françaises qui trouvèrent portes closes. Rapport en est fait au roi ; il mande Lucien, qu'il avait eu soin de garder près de lui, et il insiste pour obtenir l'entrée de la
21 I 1M0NAC0 ET SES PRHN ES.
garnison; dans la pensée du roi, Lucien Grimaldi est certainement trop bon serviteur pour ne pas consentir à une mesure qui aura pour effet de rendre plus facile le maintien de la rivière de Gênes sous l'autorité française. Toutefois Lucien n'y consent pas, et Augustin se prépare à soutenir un siège.
Mais ce n'est pas par la force des armes que Louis entend se faire obéir; Lucien est arrêté et enfermé au château de la Roquetta; il ne sortira qu'au prix d'un consentement aux volontés royales. En outre , pour colorer cet acte déloyal, Louis XII se plaint que les galères de Monaco ont contraint des bâtiments français à payer un certain droit de deux pour cent qu'ils ne devaient pas. Lucien offre de soumettre le cas au chancelier de France qui jugera le différend élevé à ce sujet (6 mars 1508). Mais cela ne suffit pas, il faut Monaco au roi. La détention de Lucien se prolonge quinze mois ; puis son énergie faiblit , il cède , et signe la convention qui accordait au roi le droit de tenir garnison dans Monaco ; bien plus, il dut jurer sur l'Evangile de rester toujours fidèle au roi Louis et à ses successeurs, d'être l'ennemi de ses ennemis et l'ami de ses amis. Ce n'était pas assez pour Louis XII ; comprenant bien qu'une concession ainsi arrachée par la déloyauté et la violence ne serait observée par Lucien qu'aussi longtemps
qu'il y serait contraint, il prit ses sûretés pour l'avenir : Lucien dut signer et faire signer à Francesca, sa sœur, mariée à un Doria, et à son frère Augustin, une obligation de tous leurs biens tant en France que dans la Rivière , en faveur du roi de France, comme caution de la fidélité des Grimaldi. Cette triple obligation fut présentée au chancelier de France dans le grand conseil royal par Pierre Grimaldi , procureur de Lucien. A ce prix, Lucien put rentrer dans sa forteresse qui était restée sous la garde vigilante d'Augustin. Ce prélat y avait placé une forte garnison et fait des travaux de défense (1510). '
Peu après le roi manda Lucien à Paris , présentant cette invitation comme un témoignage de bienveillance; il désirait avoir quelque temps à sa cour un seigneur pour qui il se sentait tant d'estime et d'affection. Refuser était chose périlleuse; Lucien partit donc, mais avant de s'engager de nouveau dans la demeure du lion, il laissa (14 août 1510) chez Jacques Nitardi, notaire de Nice, une protestation préalable de nullité contre tout acte attentatoire
1 Pièces authentiques conservées aux archives du palais de Monaco. Il paraîtrait même , d'après une plainte formulée très explicitement plus tard par Augustin, que Lucien dut payer comptant une rançon de six mille ducats au maréchal de Chaumont, comme s'il eût été prisonnier de guerre.
h l'entière indépendance de Monaco, qu'il pourrait être amené à signer en faveur du roi de France.
Cette précaution fut heureusement inutile; Louis XII eut peut-être honte des violences exercées contre une famille si dévouée à sa couronne et dont il était le protecteur; peut-être aussi des démarches furent-elles faites tant par Lucien lui-même que par Augustin, personnage déjà fort considérable dans le clergé. Quoi qu'il en soit , Louis déclara par lettres expresses du 20 février 1511, à Blois, que Lucien Grimaldi, seigneur de Monaco, et ses ancêtres, n'ont jamais reconnu aucun supérieur, excepté Dieu; que s'ils ont vécu sous la protection des rois de France, comme amis de leurs amis et ennemis de leurs ennemis, ils n'ont pas pour cela porté préjudice à leur souveraineté fsupremo dominio) , et encore moins au droit très antique que tous les bâtiments de charge doivent payer au port de Monaco, malgré la soumission qu'avait faite Lucien le 6 mars 1508, par devant le chancelier de France, pour les difficultés soulevées par l'exercice de ce droit à l'égard des sujets français. En conséquence, le roi met à néant les plaintes élevées à ce propos , confirme de son autorité royale le droit de deux pour cent auquel se soumettront tous les sujets français, annule les cautions fournies par Lucien et ses parents , et s'engage à rembourser
les dépenses faites par ce seigneur au siège de 1506. ' Les lettres de protection et de sauvegarde sont renouvelées , et enfin , le 1 4 mai 1 51 2 , le roi promet de réparer tous les dommages que la fidélité de Lucien pourrait désormais causer à sa maison. 2
Cette épreuve heureusement terminée , Lucien s'occupa de remédier aux maux que la guerre et les persécutions avaient accumulés sur sa famille et ses sujets ; le roi promettait de payer, mais ses trésoriers ne se hâtaient pas de faire honneur à la parole royale, et Lucien avait dû s'endetter.
On se rappelle le peu d'empressement qu'avait mis le duc de Savoie à secourir Lucien en 1 506 , et la conduite équivoque qu'il avait tenue. Claudine ressentait vivement l'injure faite à sa famille ; dès 1510, le 2 mai, au moment où Lucien était encore à la Roquetta, elle faisait son testament par lequel elle instituait pour son légataire universel Lucien Grimaldi , son fils aîné , mais à la condition que lui et ses successeurs ne prêteraient jamais hommage, pour Menton , aux ducs de Savoie , qui ne l'avaient pas suffisamment défendue contre les attaques des Génois ; celui de
1 Augustin évalua ces dépenses à plus de trente mille ducats.
2 Archives du palais de Monaco, pièces originales.
ses successeurs qui contreviendrait à cette défense perdrait ses droits à l'hérédité, lesquels passeraient à l'héritier le plus rapproché. Et, en effet, cette défense fut religieusement respectée ; les souverains de Monaco se refusèrent à toute prestation de foi et hommage, et ce fut seulement après la paix d'Utrecht (1713) , et à la suite d'une sentence arbitrale rendue par les cours de France et d'Angleterre, que les princes de Monaco se soumirent de nouveau à cette formalité tombée en oubli depuis plus de deux cents ans.
Claudine dans son testament ajoutait la clause suivante : au cas où Lucien mourrait avant que ses fils ne fussent en âge de régner, elle constituait pour héritier Monseigneur Augustin Grimaldi, son second fils, qu'elle priait de restituer, après lui, l'hérédité au premier né de Lucien, ou aux autres fils, et successivement. Si Lucien ne laisse pas d'enfants, l'héritage passera à Francesca Grimaldi, sœur de Lucien et d'Augustin, dame de Dolceacqua et à ses fils.1 Claudine mourut en 1514.
Cette dernière clause eut peut-être une funeste influence sur le sort de Lucien ; c'est là sans doute qu'il faut chercher le motif réel qui poussa, treize ans plus tard, un des fils de Francesca Grimaldi à assassiner son oncle. Nous
1 Ce testament fut confirmé par un second en 1514, année de la mort de Claudine. Les deux testaments se trouvent aux archives du palais de Monaco.
emprunterons à un écrivain qui a pu compulser les anciennes archives de Monaco, aujourd'hui dispersées en partie par les révolutions , le récit détaillé de ce sanglant épisode.
« Parmi les sœurs de Lucien, Tune, Francesca, avait épousé Lucas Doria, seigneur deDolceacqua. Restée veuve, Francesca avait fait, dès le 19 décembre 1513, son testament auquel elle ajouta un codicille le 15 octobre 1515, où, entre autres dispositions , elle instituait ses enfants héritiers , et désignait pour exécuteurs testamentaires Augustin Grimai di, évêque de Grasse, Lucien Grimaldi, seigneur de Monaco, ses frères, et Ànsaldo Grimaldi, de Gênes, son parent. ' Or, après la mort de Francesca, Bartolomeo, son fils aîné, se plaignit des retards que son oncle Lucien apportait à lui remettre la part qui lui était due de l'héritage de sa mère. 2
a Aveuglé par l'avidité et la haine , Bartolomeo résolut de tuer son oncle , et, à l'aide d'un stratagème infernal, de s'emparer du château de Monaco. Plusieurs jours avant l'exécution de cet horrible projet, il envoya à Monaco quelques-uns de ses gens qu'il avait instruits de son dessein
1 Ce testament se trouve aux archives du palais de Monaco.
2 La part de Bartolomeo était, outre la seigneurie de Dolccacqua, une rente de trois cents ducats d'or et l'usufruit de trois mille autres ducats.
et dont plusieurs étaient sujets de son cousin le fameux André Doria, seigneur d'Oneille. Bartolomeo priait Lucien de vouloir bien leur permettre de séjourner à Monaco, attendu que, par suite d'une rixe, ils ne pouvaient demeurer en ses domaines. On voit avec quelle habileté il préparait la réussite de ses projets.
« L'imprudent Lucien reçut à Monaco ces agents secrets, et bientôt après, son neveu lui témoignait l'intention d'aller trouver à Lyon le roi de France, et l'espoir d'obtenir une charge honorable dans l'expédition du Milanais. Bartolomeo vint donc dans ce but apparent à Monaco ; et là , il communiqua à son oncle une lettre que lui envoyait de Lyon André Doria, lettre dans laquelle, après l'avoir pressé de se rendre en France, il lui disait qxiil était temps d'exécuter le projet qu'il savait. Ces paroles équivoques firent soupçonner plus tard l'illustre amiral d'avoir trempé dans cet assassinat , d'autant plus que ses galères se présentèrent devant la place après la consommation du crime.
« Bartolomeo , décidé en apparence à se rendre à Lyon , retourna à Dolceacqua sous prétexte de faire ses préparatifs. Sur sa demande , Lucien envoya , le samedi 22 août , un de ses brigantins devant Yintimille pour transporter son neveu avec sa suite et ses effets au Port d'Hercule, où celui-ci devait prendre congé de lui , et de là continuer son
voyage. À son arrivée, Bartolomeo fut invité par son oncle à aller entendre la messe; il refusa, disant qu'il l'avait déjà entendue. Lucien alors y alla seul, et son neveu resta pendant cet intervalle sur la galerie du palais , en entretien secret avec ses gens. Après la messe on se mit à table. La place d'honneur avait été donnée à Bartolomeo , mais il lui fut impossible de rien prendre ; et il était aisé de reconnaître à la préoccupation de son esprit, à la pâleur de son visage et à l'expression singulière de ses traits, qu'il méditait quelque sinistre projet. Lucien attribua l'état de son neveu à une tristesse passagère, et après l'avoir vainement pressé de manger, il lui mit entre les bras un de ses petits enfants , afin de le distraire ; mais Doria se mit à trembler de telle sorte qu'on fut obligé de lui ôter l'enfant qu'il n'était pas en état de soutenir.
ce Une conduite aussi étrange aurait dû faire naître des soupçons ; mais elle n'en inspira pas aux assistants. Bartolomeo pria Lucien au sortir de table de vouloir bien lui donner ses instructions pour ce prétendu voyage de France ; et à cet effet ils allèrent ensemble dans un cabinet situé au bout de la galerie, où Lucien avait l'habitude d'écrire et d'expédier ses affaires. Ils s'entretenaient sur ce sujet, lorsque le majordome vint prévenir son maître qu'il apercevait quatre galères se dirigeant sur Monaco en
suivant la côte. Barlolomeo dit qu'elles appartenaient à l'escadre d'André Doria, son cousin, et il écrivit aussitôt au commandant pour qu'il eût à entrer dans le port et recevoir une communication pressante. Il montra cette lettre à Lucien, puis il la remit au majordome en lui recommandant de la porter lui-même à destination avec un bateau armé ; c'est ainsi qu'il éloigna du palais douze ou quatorze hommes nécessaires pour l'armement de la chaloupe.
ce Les mesures ainsi prises , il fit sortir les serviteurs qui se trouvaient sur la galerie, à l'exception d'un esclave noir qui ne voulut jamais se retirer. Lucien s'assit alors près de la table, et, son neveu resté debout, se disposait à écrire, lorsqu'un sicaire de San-Remo, ' venu avec Doria, entra dans le cabinet, suivi d'un de ses complices. Presque en même temps l'esclave noir, qui avait refusé de s'éloigner, habitué qu'il était à ne jamais abandonner son maître, l'entendit crier effroyablement et répéter ces mots : « Ah ! traître I ah ! traître! » Il s'approcha du cabinet, entr'ouvrit la porte sans oser entrer, et vit Doria terrassant Lucien, lui enfonçant un poignard dans la gorge , et criblant ensuite
1 Cet homme, nommé Barraban, prit du service en France et y mourut dans les circonstances les plus dramatiques. Voir aux pièces justificatives, n° 13, une lettre curieuse sur cette mort.
son corps de mille coups. l Les gens de l'assassin, qui étaient aux aguets, accoururent vers le cabinet, armés jusqu'aux dents, et entourèrent Bartolomeo qui, laissant le cadavre de sa victime, sortit l'épée à la main en criant : « Ammaza ! tue ! tue ! » Ce cri fut répété par les siens et par ceux qu'il avait envoyés d'avance à Monaco. On détacha les hallebardes et les panoplies de la salle des gardes, et on chassa dans la cour le peu de domestiques qui se trouvaient par hasard à cette heure dans le palais. Bartolomeo et ses complices se rendirent ainsi maîtres de la plus grande partie de ce vaste édifice ; mais ils ne purent s'emparer de la grande terrasse, où quelques serviteurs qui s'y étaient retranchés poussèrent le cri : « aux armes ! » cri auquel les habitants répondirent en se précipitant tout armés vers le château. Les gens de Dolceacqua en fermèrent aussitôt les portes, et firent aux galères ancrées derrière le cap d'Aglio le signal convenu, signal qui ne fut point aperçu par elles.
« Cependant les habitants forcèrent l'entrée du palais, et attaquèrent les assassins qui s'y étaient fortifiés. Alors Bartolomeo se montra aux assaillants et demanda qu'on
1 Un fragment de l'instruction du procès de Doria , conservé aux archives du palais de Monaco, dit que le corps de Lucien était percé de quarante-quatre coups, dont trente-deux étaient mortels.
l'entendit. Il commença d'abord par protester que dans tout ce qu'il venait de faire , il avait agi au nom de Marie de Villeneuve, seule souveraine légitime du pays. ' II ajouta que quatre cents soldats viendraient au bout de trois heures pour garder la place au nom de cette dame , dont Monaco devait attendre, disait-il, les meilleurs traitements et les plus signalés avantages. En même temps, il fit traîner le cadavre de Lucien jusqu'à la moitié de l'escalier, parce que les habitants ne voulaient pas croire à la mort de leur seigneur.
« Les raisons de Bartolomeo ne furent point écoutées ; le peuple le chargea d'injures, et se disposa à se saisir de sa personne. La position était critique de part et d'autre. D'un côté, les gens de Doria se trouvaient dans le danger le plus imminent, les secours promis et attendus tardant à paraître ; de l'autre , les habitants s'inquiétaient grandement en songeant que le meurtrier s'était fortifié avec ses hommes dans la partie la plus inaccessible du château, qu'un certain nombre des siens étaient répandus dans la
1 Maria Grimaldi, épouse de Renaud de Villeneuve, baron de Vence, était fille unique de Jean , fils aîné de Claudine et d'Antoinette de Savoie. Les filles succédant comme les mâles dans la maison Grimaldi, Maria eût été, en effet, la légitime héritière de Jean , et Lucien eût dû être considéré comme usurpateur, si Jean avait possédé la souveraineté au moment de sa mort; or, il est constant, ainsi que nous l'avons expliqué, qu'il n'avait fait que gouverner au nom de sa mère, et qu'il ne saurait compter au nombre des princes régnants.
ville, et qu'il pouvait être à chaque instant secouru par les galères ennemies. Au milieu de ces craintes et de ces hésitations, Bartolomeo offrit de se retirer, lui et les siens, si on leur garantissait la vie sauve ; le peuple y consentit. » *
Barthélémy Doria trouva ensuite asile sur les galères d'André Doria, et passa en France, furieux et désespéré de l'inutilité de son crime, et inquiet des vengeances que poursuivrait la famille de Lucien.
Si Lucien était réellement coupable de la mort de son frère Jean, la Providence l'en punissait avec une rigoureuse justice.
1 Giofîredo, histoire des Alpes maritimes.