CHAPITRE IL
LES SARRAZINS. — G1BALLIN GRIMALDI. - ÉTABLISSEMENT DES GRIMALDI SUR LA COTE DE LIGURIE.
(De 843 à 1000.)
Quand les fils de Louis le Débonnaire se furent, par le traité de Verdun (843), partagé l'empire de Charlemagne, l'Italie et la Provence firent partie du domaine du fils aîné, de Lothaire, déjà reconnu empereur; peu après, les royaumes de Bourgogne, et enfin le royaume d'Arles se formèrent de la dislocation du royaume de Lothaire, et Monaco dut appartenir au nouvel Etat.
Les Sarrazins, qui avaient fait de nombreuses incursionsur ht cote, mettant à profit les divisions intestines qui minaient l'empire carlovingien , prirent pied sur le conti-
rient, el c'est vers la fin du iv siècle, de 890 à 900, que l'on fait remonter leur établissement au Fraxinet. On s'accorde généralemenl à placer cette célèbre fortere des Sarrazins à la Garde-Fraisnet, près de Saint-Tropez; quelques auteurs inclinent à lui assigner un autre emplacement, dans la presqu'île de Saint-Hospice, entre Nice et Monaco, près d'Eza, autre nid authentique des pirates arabes.
Sans nous prononcer sur ce point obscur, ce qui nous entraînerait trop loin, nous admettrons, sur la foi des vieilles chroniques, l'opinion qui veut voir dans la Garde- Fraisnet, le redoutable Fraxinet des Arabes. ' Quoi qu'il en soit à cet égard, il est bien constant que les Sarrazins étaient maîtres de presque toute la côte, depuis Honaco jusqu'à Saint-Tropez, ce Ils avaient occupé Portus Olivulœ, s'étaient portés à la pointe de Saint- Hospice ou petit Fraxinet , à Eza , à Monaco, à la Turbie et sur les hauteurs
1 Luitprund définit le lieu sans en préciser la situation : < Oppidum vocahulo Fraxinetum quod Italicorum et Provincialium conlinio stare manifestant est, cujus, et cunetis liquida patet, situs mari ex uno latere cingitur, et in caeteris densissimâ spinarum sylvâ munitur. » (Lib. 1, cap. I.) Mais la Chronique de rsovalèse (Hb. 1), est plus explicite : « Est autem locus ipse situs supra maris orù in Provinciâ, propè Arelatem. » Il ne faut pas se récrier sur ce mot propè; le bon moine ne connaissait pas la distance exacte ; il cite Arles, qui était une des plus fameuses villes de La Provence, pour mieux déterminer que ce n'était pas en Italie, mais en Provence qu'était situé le Fraxinet. A ce témoignage on en peut ajouter beaucoup d'autres.
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où se trouvent Castellar et Sainte-Agnès. Pas un village qu'ils n'envahirent et qu'ils ne fortifièrent à leur manière. Ces murailles à petites pierres carrées , ces portes ogivales à Carras, au Broc, à Yence ; la tour hexagone de Villeneuve, les villages de Tourettes-lez-Vence, de Touretteslez-Nice, Gourdon, sont évidemment Sarrazins. Nous avons encore le bois des Maures à Courmettes, la Maure à la Gaude, le quartier des Maures à Grasse et au Broc, celui de Sarrazin à Nice. Que de souvenirs de leur occupation! La danse mauresque avec ses figures et ses mille gambades au son du galoubet, du tambourin ou du petit tambour; ces noms si fréquents de Morel, Maure, Maurel, ces expressions et ces noms de pays comme Giliar (Gillettes), Colomar, Àzoar ou Àuvarre, Isoard, Castellar, des villages entiers au type sarrazin ; une des galeries des mines de Tende porte le nom de Sarrazine, et l'on y a trouvé, rapporte M. Juge, une hache mauresque. » l
Ils avaient enfin poussé leurs postes audacieux, véritables repaires de brigands, jusqu'en Savoie, où le roi de la Bourgogne Cisjurane autorisa même quelque temps leur établissement. De là ils ravageaient le pays. « En ces
1 Histoire civile et religieuse de la cite de Mec, par l'abbé E. Tisserand. Ier vol. , page 1]").
2 Us franchirent les Alpes, et descendirent en Piémont où ils ravagèrent Acqui ; ils allèrent même jusqu'aux portes de Turin.
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mêmes tumultes, 1rs Barbares qui descendent à Martinac 1 sous la faveur du silence de la nuict, faisans chemin, se vont arrester à Saint-Maurice en Chablais, où se faict une désolation vrayment grande et cruelle. Ce carnage sanglant advenu l'an DCCCCXL, fit entrer en telle appréhension Berthe, mère du roi Conrad, qu'elle mande incontinent lettres et messages à Hugues, roi d'Italie , son second mari , où toute cestc nouvelle était lamentablement et bien au vif représentée, pour l'inciter à venir chastier les ennemis du nom clirestien d'Italie et de Bourgogne. » s Hugues rassembla une armée considérable et vainquit les Sarrazins dans un grand combat naval , puis sur terre ; il leur enleva même le Fraxinet. Mais les Infidèles s' étant réfugiés dans les monts Maures et de l'Esterel, le vainqueur n'osa les y suivre et traita avec eux ; le Fraxinet leur fut rendu, et ils reçurent même des terres en Dauphiné et en Savoie, mais à charge de prendre parti pour Hugues contre Bérenger, son rival au trône d'Italie ; ce à condition, dit Nostradamus, qu'ils tiendraient les Alpes Grecques et Àpennines, qui sont les monts Saint -Bernard en Tarantaise et le val d'Aouste, et si en empescheraient fort et ferme le passage à Bérenger. »
1 Sans doute Martigny en Valais, en latin Martiniacum.
■2 César de Nostradamus. Chronique de Provence , p. 73. Edition do 1614. Lyon.
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Ce traité souleva une indignation générale ; l'historien Luitprand se fait en ces termes l'interprète du sentiment commun :
ce Voilà une étrange manière de défendre ses états! Hérode, pour n'être pas privé d'un royaume terrestre, ne craignait pas de faire tuer un grand nombre d'innocents. Et toi, pour arriver au même but, tu délivres des hommes criminels et dignes de la mort! Sans doute tu ignores quelle fut la colère du Seigneur contre le roi d'Israël Àchab , qui épargna la vie du roi syrien Ben-Hadab : « Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre la vie, lui dit le Seigneur, ton âme paiera pour son âme, et ton peuple pour son peuple » Ce qui fut fait. '
Constamment attaqués par les rois d'Italie, les rois d'Arles et les comtes de Provence, que leurs déprédations exaspéraient, tour à tour vainqueurs et vaincus, les Sarrazins se maintenaient au grand désespoir des populations.
Enfin, en 973, Guillaume 1er, vicomte de Marseille, comte d'Arles et souverain d'une grande partie de la Provence, sur laquelle les rois de Bourgogne, héritiers des droits de Hugues, devenu roi d'Italie (934), n'avaient qu'une suzeraineté purement honoraire, entreprit de pur-
1 Luitprand. Historia sui temporis, livre V, chapitre VII.
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ger le pays de ces mécréants; il leur fit une guerre acharnée, les poursuivit à la ibis sur terre et sur nier, et leur enleva le grand Fraxinet, qui fut rasé. Dans cette rude campagne, Guillaume fut puissamment secondé par plusieurs seigneurs de la contrée , Izarn , évêque de Grenoble , Boniface, fondateur de la baronnie, longtemps souveraine, de Castellane, parles Pontevez, les seigneurs de Vintimille, et particulièrement par un guerrier valeureux, nommé Giballin Grimaldi, sur l'origine duquel nous reviendrons tout à l'heure. Après avoir contribué à la prise du Fraxinet , Giballin poursuivit les Sarrazins. Ceux-ci, forcés d'évacuer leur forteresse, se réfugièrent sur les crêtes presque inexpugnables des monts Maures, et y défièrent tous les efforts des chrétiens. A peine étaient-ils chassés d'une position, qu'ils se retranchaient sur une nouvelle ligne de rochers, en se rapprochant de la mer. Le combat s'éternisait : l'armée chrétienne, découragée d'une telle résistance, songeait à quitter la partie. C'eût été perdre tout le fruit de la campagne ; l'expérience avait démontré avec quelle promptitude les Sarrazins se relevaient des coups qui leur étaient portés ; il fallait les exterminer jusqu'au dernier, pour espérer de ne plus les revoir. Giballin Grimaldi décide de tenter un effort suprême. La montagne où étaient retranchés les pirates présentait au nord un accès naturel
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assez facile ; aussi les Arabes y avaient-ils accumulé toutes leurs ressources. Au sud, c'était une falaise tombant à pic dans la mer; c'est par là que Grimaldi décide de les surprendre. Suivi d'une poignée de braves, il gravit, à la faveur de la nuit, le rocher que les Sarrazins n'ont pas jugé utile de surveiller; il pénètre dans l'enceinte de la forteresse, et occupe assez longtemps les Arabes pour que le gros de l'armée, tentant un nouvel assaut au nord, puisse forcer le retranchement mal défendu par les brigands pris entre deux ennemis. C'en est fait , les Sarrazins sont massacrés jusqu'au dernier.
Guillaume récompensa son compagnon d'armes avec une largesse qui témoigne éloquemment de la haute estime où il tenait les exploits de Giballin Grimaldi. Il lui fit don de la contrée contiguë au golfe de Fréjus , appelé autrefois Sinus Sambracitanus, c'est à dire de toute la côte de Saint- Tropez à Fréjus ; c'était précisément le territoire enlevé aux Arabes. Le golfe a reçu depuis le nom de golfe de Grimaud en mémoire de l'héroïque vainqueur des Sarrazins.
La charte de donation que nous trouvons dans Honoré Bouche , est tirée des archives de l'évêché de Fréjus , et du livre appelé X Authentique Rouge, feuillet 125. '
1 Une expédition du même document est conservée dans les archives du Ministère de la Marine et des Colonies ; cette expédition a été tirée des Archives
34 MONACO El SES l*i;iv ES.
« Au nom du Seigneur, ainsi soit-il.
« C'est par les récompenses que les hommes sont poussés aux entreprises magnanimes ; mais les hommes de mérite y trouvent un prix bien plus relevé, quand l'objet de ces récompenses consiste précisément en la possession de ces lieux mêmes où leur valeur et leur courage ont triomphé des ennemis. C'est pourquoi Giballin Grimaldi, homme de grand cœur et seigneur très magnifique , nous ayant aidé dans toutes nos expéditions, attaques, poursuites et périlleuses aventures contre les Àgaréens et Maures ou Sarrazins, et ayant enlevé par son courage auxdits Sarrazins le golfe de Sambracie , appelé communément golfe de Saint-Tropez , un si grand exploit doit être récompensé par la munificence du prince.
ce Nous, Guillaume, comte, fils de Bozonet de Falcoare, siégeant en la cité d'Arles, avec le consentement d'Adélaïde, notre épouse, et de Guillaume, notre fils, en présence d'Annon, archevêque d'Arles, Rainouard, juge, Riquelin, Hildoard, Ponce d'Alauzon, Foulques, Guy, Ingelrad, et autres hommes nobles , concédons et donnons pour le posséder entièrement et le défendre contre les Agaréens ou Maures et Sarrazins , audit Giballin Grimaldi ,
de l'église de Fréj us , fol. 125, par Trophime Gestoux, docteur in utroque jure, avocat d'Arles, le 26 septembre 1522.
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ledit golfe de Sambracie en toute son étendue , avec les terres qui l'entourent, à la seule réserve des droits épiscopaux de l'église de Fréjus et de son évêque.
« Que tout homme qui entreprendrait contre cette donation faite en faveur de puissant homme Giballin Grimaldi , sache qu'il encourra notre indignation , et qu'il soit précipité dans l'abîme avec Coré, Dathan et Abiron.
ce L'année de l'Incarnation dcccclxxx (980), indiction X, au mois de septembre, sous le règne de Conrad, roi des Allemands et des Provences. *
(( Moi Guillaume, ai fait écrire cette donation et l'ai scellée de ma main ; la comtesse Adélaïde l'a confirmée ; l'a confirmée aussi le comte Guillaume, ainsi qu'Annon, archevêque d'Arles, Rainoard, Riquelin, Hildoard, Ponce d'Alauzon, Foulques, Ingelrad, Guy, etc
« Ecrit et scellé par Boniface. » 2
Quelques écrivains ont contesté plusieurs des faits que nous exposons ici, s'appuyant sur César de Nostradamus, qui, dans sa Chronique de Provence, attribue à un certain Bérald de Saxe , personnage presque fabuleux , 3 la gloire
1 Conrad le Pacifique, second roi d'Arles et fils de Rodolphe II.
2 Voir le texte latin aux pièces justificatives , n° 3.
! Ce Bérald ou Gérald, ou Béraud ou Géraud , est supposé père de lluinbeit aux Blanches-Mains, souche de la maison de Savoie.
d'avoir pris et détruit le Fraxinet en 993; ils reportent à cette date l'expulsion des Sarrazins, et en tirent un argument pour attaquer l'authenticité de la charte de Guillaume. Bouche, à qui nous l'empruntons, est considéré comme un historien de grande valeur, et nous pourrions n'invoquer que sa seule autorité admise par tant de bons esprits. Mais il ne nous paraît pas hors de propos, la question étant d'une haute importance pour cette histoire, d'anéantir cette objection par des preuves. Raoul Glaber, chroniqueur presque contemporain des faits, après avoir raconté que saint Mayeul , abbé de Cluny, avait été arrêté et pris par les Sarrazins, ajoute que « ces barbares furent détruits jusqu'au dernier dans leur Fraxinet même, par l'armée de Guillaume, duc d'Arles, et que bientôt après Othon le Grand mourut. » ! Othon le Grand mourut en 973 ; son fils et successeur, Othon II, en 983, et son petit-fils Othon III en 1002. Nostradamus se trompe donc en assignant l'année 993 comme date de la prise du Fraxinet. Nostradamus a bien connu ce passage de Raoul Glaber; il le cite même, mais en y faisant une curieuse modification : quand il arrive au nom de Guillaume , il y ajoute entre parenthèses,
l Qui paulô post in eodem Fraxineto ab exercitu Willermi , ducis Arelatensis , omnes ad internecioncm deleti sunt, et paulo post Otho magnus moritur. {Radulphi Glabri chronica.)
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a c'est notre Bérald ; » voilà presque de la naïveté. Toutefois , comme il est peu vraisemblable que cet auteur, qui entre, à propos de cette guerre de 993, dans de longs détails, n'ait pas eu quelque fondement à son erreur , nous croyons qu'après la destruction du grand repaire des Sarrazins, plusieurs détachements de ces forbans continuèrent à se maintenir dans les Alpes , et qu'il faut rapporter le récit de Nostradamus à quelque combat livré contre eux par ce Bérald. Nous penchons d'autant plus à cette explication, que vers 987 Bérald aurait, d'après Nostradamus, aidé le seigneur de Seyssel à chasser les Arabes du château de Cules en Savoie. l
Tel est le premier et incontestable titre historique d'une souveraineté dans la maison Grimaldi qui soit parvenu jusqu'à nous.
Giballin fit élever une tour entre le Fraxinet et la mer, au lieu appelé depuis Grimaud , et y fixa sa résidence , au centre de ses domaines. Du haut de cette tour une vigie
1 La campagne de Guillaume contre les Sarrazins, la coopération de Giballin Grimaldi et la donation du golfe sont admises sans restriction par Papon, Durante, etc.... Quant à la personnalité de Guillaume lui-même, que Nostradamus confond avec Bérald, nous ajouterons aux autorités ci-dessus celle de saint Odilon, abbé de Cluny, successeur de saint Maycul, qui cite avec éloge le comte Guillaume , « prince de la province d'Arles, » dans l'oraison funèbre de son devancier. Guillaume s'étant fait moine quelques années avant sa mort, avait reçu l'habit des mains de saint Mayeul qui mourut précisément en 993.
attentive surveillait au loin la campagne et la mer, interrogeant d'un œil sévère toute voile qui s'élevait à l'horizon ; au premier signe suspect, un ordre était donné, et les galères de Grimaldi, mouillées dans le golfe, s'élançaient rapides pour donner la chasse au pirate maudit.
Peu après, Grimaldi reçut une députation des habitants de Nice qui le suppliaient de venir les délivrer des Sarrazins du Petit-Fraxinet. 1 Ces députés étaient Inghilbert Miron et Bernard Lamberti. Une armée était levée, composée des gens de Sospello, des vassaux des seigneurs d'Aspremont, d'Ascros, deLevens, de Gillette, etc.. Giballin y joint ses troupes, appelle aux armes les autres habitants de la vallée du Var, et prend le commandement général ; puis , à la suite de plusieurs combats sanglants , il se rend maître successivement des postes sarrazins de Port- Olive ou Villefranche , de Castellare, de la Turbie et de Saint-Hospice ; le Petit-Fraxinet fut alors détruit de fond en comble, et la côte ligurienne à son tour purgée de la terrible présence des Arabes. 2
Quel était ce Giballin Grimaldi? d'où venait-il? Nous
1 De ce fait relaté d'après d'antiques manuscrits cités plus loia , il paraîtrait que si le Grand-Fraxinet était à la Garde Fraisnet, le Petit-Fraxinet devait être à Saint-Hospice ou à Villefranche. C'est du reste l'opinion la plus accréditée.
2 Durante, Histoire de Nice, d'après les manuscrits des anciennes archives d'Antibes , et les manuscrits délie cosc diiïizxa.
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trouvons la réponse à cette question dans une tradition étayée des assertions de plusieurs chroniqueurs et de grandes vraisemblances historiques. Selon cette tradition et les chroniqueurs, Giballin Grimaldi serait le fils d'un Grimaldi ou Griraaldus qui aurait conquis Monaco sur les Sarrazins en 920, selon les uns, 962 ou 968 selon les autres. Charles de Vénasque, généalogiste de la maison Grimaldi, et Honoré Bouche admettent ce fait sans aucune contestation ; le père Anselme en son Histoire généalogique de France, et Moréri l'adoptent également; et de temps immémorial la tradition en est restée dans la maison Grimaldi. Napoléon Ier demandait un jour au duc Massimo, de Rome : « Est-il vrai que votre famille descend de Fabius Maximus? — C'est du moins, répondit le duc, une tradition incontestée depuis mille ans et plus. » Telle pourrait être la réponse des princes de Monaco sur l'origine de leur souveraineté au Port d'Hercule. Nous allons essayer de grouper les arguments historiques qui peuvent, à défaut de documents plus explicites, légitimer cette prétention séculaire.
Les patriciens d'Italie, particulièrement dans les républiques aristocratiques de Venise et de Gênes, veillaient avec grand soin à la conservation de leur généalogie ; dès 1333, les Grimaldi de Gênes firent relever sur les registres
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des paroisses de la ville, surtout de la paroisse de San- Luca, la liste aussi complète que possible de leurs ancêtres, et celle des membres alors vivants. En 1433, Nicolas Grimaldi, noble génois, seigneur de Seminara, dans le royaume de Naples, transcrivit cette généalogie en remontant aussi loin que les documents alors conservés le lui permettaient; cette liste fut reprise et continuée en 1554, puis en 1630 et en 1634. Toutes ces généalogies furent réunies et collationnées en 1647 par le secrétaire d'Honoré II , prince de Monaco , le sieur de Yénasque-Ferréol , qui consacra vingt années à ce travail. De toutes les recherches qui furent faites , il résulta que l'arbre généalogique était appuyé de documents paroissiaux depuis l'an 1100; et antérieurement à cette date, il y avait des traditions de tout temps acceptées à Gênes.
L'arbre généalogique des Grimaldi, ainsi dressé par Vénasque, fait descendre cette maison de Grimoald, fils de Pépin d'Héristal, maire du palais d'Austrasie et frère de Charles Martel. Après la mort de Grimoald, assassiné dans l'église de Liège , sur le tombeau de saint Lambert (714), le vieux Pépin se relevant du lit où il attendait le jour prochain du repos éternel, punit les meurtriers, jeta en prison Charles soupçonné de complicité, établit comme maire du palais de Neustrie et d'Austrasie le fils de Gri-
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moald , Théodebald ou Theudoald , âgé de cinq ans , sous la tutelle de son aïeule Plectrude , puis se recoucha pour toujours.
Le nouveau maire du palais et le roi nominal Dagobert III étaient deux enfants ; les Neustriens , impatients du joug de l'Àustrasie, secouèrent l'autorité de la vieille régente, battirent les Francs orientaux dans la forêt de Cuise, ' et se donnèrent pour maire Raginfred. 2 Les Austrasiens abandonnèrent Théodebald et Plectrude ; il leur fallait un chef vaillant pour venger cette défaite , et ils élurent pour duc d'Austrasie Charles Martel, oncle du jeune maire Théodebald qui disparut. Quelques historiens qui ont voulu en suivre les traces, prétendent qu'il fut emmené par sa mère Théodesinde en Espagne , où il grandit chez les Asturiens, près de Pelage son parent, dont il devint par la suite le compagnon d'armes contre les Arabes. Charles Martel étant mort , il revint en France et fut employé par Pépin le Bref, son cousin, contre les Arabes en
1 Aujourd'hui forêt de Conipiègne.
2 In illis diebus, instigante diabolo, Franci denuo in Cotiâ silvâ in Francos invicem irruunt, ac se durissimâ cœde prosternunt. Theudoaldus autcm per fugam clapsus, creptus est; fuitque illo tempore valida persecutio. Fugato cnim Theudoaldo, Raginfredum in majorcm domatum elegerunt. (Gesta rerum Francorum ab auctorc incerto, scd qui Theodorici tempore vixit. Editio Marquardi Freherii).
Theudoaldus itaque à sodalibus suis per fugam elapsus , evasit.
[Chronique de Frcdégaire.)
\'l MONACO • PRINCES.
Septimanie et en Provence. Pépin ayant pris Narbonne aui
Arabes de la Septimanie, et ayant chassé de la Provence les dernières bandes des Sarrazins que la perfidie de Mauronte y avait attirées pendant l'administration de Charles Martel, établit des comtes francs dans chaque circonscription diocésaine; de là les comtes de Marseille, de Fréjus, de Nice. Àntibes aurait alors reçu pour comte Théodebald , dont la postérité , maintenue en possession de cet office par Charlemagne, en serait devenue propriétaire féodale quand les fiefs, les bénéfices, les charges devinrent héréditaires sous Charles le Chauve. L'édit de Kiersy-sur- Oise, porté par Charles, empereur, eut son effet en Provence qui faisait partie de l'Empire.
Le Grimaldus , conquérant de Monaco, ainsi que Giballin, fils de Grimaldus, appartiendraient à cette postérité de Théodebald; à la même tige se rattacheraient encore les Grimaldi que l'on connut en Espagne dès les premiers temps de la monarchie espagnole , et qui affirmaient être de la même famille que les Grimaldi de Monaco.
Cette tradition qui n'est contredite par aucun monument positif, a le précieux avantage de concilier entre elles d'autres suppositions vagues qui font venir de Gênes ou naître en Espagne le conquérant de Monaco, et d'expliquer (Vu ne manière très acceptable la présence des Grimaldi à
GIBALLIN GRIMALDI. 43
Gênes et au-delà des Pyrénées. En effet, d'après cette tradition, Théodebald aurait eu deux fils; le plus jeune, Ramirus Grimaldus serait retourné en Espagne; l'aîné, Hugo Grimaldus , aurait poursuivi les exploits de son père en Provence, et serait l'aïeul de Grimaldus le premier possesseur de Monaco.
Ce Grimaldus imitant l'exemple de l'évêque Izarn, de Grenoble , qui reconquit son diocèse sur les Sarrazins (965), et de plusieurs autres seigneurs provençaux qui se taillaient des domaines en arrachant morceaux par morceaux la Provence aux mains des Infidèles, se serait emparé de Monaco , soit en combattant isolément , soit en s'unissant à l'armée et à la flotte du roi Hugues (942). Othon le Grand, devenu Empereur, lui en aurait ensuite confirmé la possession souveraine par un édit daté de Ratisbonne (968). Othon était préoccupé des ravages des Sarrazins ; le pape , les évêques de Provence et les populations imploraient la puissance impériale contre ces farouches ennemis du nom chrétien , qui pillaient et incendiaient les villages, saccageaient les monastères et les églises, déshonoraient ou mutilaient les vierges consacrées au Seigneur. 1 Le 15 des calendes de février 968, l'Empereur
1 Les Sarrazins s'étaient emparés du couvent de Saint-Sauveur près de Marseille, et avaient coupé le nez à toutes les religieuses, ce qui fit donner aux nonnes de ce couvent le surnom de Denarradas.
iî MONACO 11 SES PRINCES.
annonça dans une lettre écrite de Capoue, à deux de ses généraux, l'intention de marcher contre les Sarrazins du Fraxinet :
a Othon, par la volonté divine, Empereur. A Hermann et à Théodoric, ducs, salut! et que tout leur réussisse, etc.... Dans l'été de la présente année, nous nous mettrons en route avec notre fils et homonyme Othon pour la France, en passant par le Fraxinet, afin de détruire les Sarrazins, et en conséquence nous vous le mandons, etc.... »
Il en fut empêché par les événements de l'Allemagne où il rentra en toute hâte par la Haute-Italie; mais il est vraisemblable qu'il ne manqua pas de stimuler l'ardeur des seigneurs provençaux contre les Maures , et c'est sans doute à cette époque et dans ce but qu'il promulgua l'édit de Ratisbonne en faveur de Grimaldus.
Quand Guillaume de Marseille fit appel à tous les vaillants hommes du pays pour délivrer définitivement la Provence de la souillure des Infidèles, le seigneur de Monaco dut évidemment prendre part, soit de sa personne, soit par quelqu'un des siens, à ce grand et suprême effort. Le Giballin Grimaldi , qui sut s'y conquérir un domaine , devait appartenir à sa famille , si même il n'était pas son fils , comme le rapportent d'ailleurs la tradition locale et les généalogistes.
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On voit par le texte de l'acte de donation de Guillaume, que Giballin devait être d'un rang distingué fegregiœ magnificentiœj ; c'était un seigneur très magnifique; il devait, en outre, tenir à la Provence par des liens étroits; il combattait sans doute pour une cause personnelle , car les Normands seuls à cette époque allaient courir les aventures ; enfin il avait combattu les Sarrazins sur terre et sur mer, ce qui en fait un seigneur du littoral. Eh bien! en rapprochant ces faits positifs des traditions provençales sur Grimaldus de Monaco , des récits des anciens historiens, mieux placés que nous pour connaître par des archives aujourd'hui dispersées l'histoire locale, et des raisonnements que nous avons exposés plus haut , ne devient-il pas admissible , en l'absence de toute preuve contraire et même de toute assertion contradictoire , que ce Giballin Grimaldi, le héros des légendes de Provence , et le Grimaldus des généalogistes sont unis par des liens étroits? et l'authenticité de Giballin ne rend-elle pas plausible l'hypothèse traditionnelle qui le fait descendre d'un Grimaldus conquérant et possesseur de Monaco? Si les habitants de Nice ont fait appel à Giballin plutôt qu'à tout autre seigneur de la contrée, au comte Guillaume lui-même, n'en peut-on pas induire que ce choix leur était indiqué par la communauté d'intérêts qui devait
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exister entre le seigneur Je Monaco et les autres cités de la cote?
Tout ceci est bien , il est vrai, de l'histoire conjecturale ; c'est la seule possible, quand tout document positif fait défaut, et la vraisemblance doit tenir lieu de certitude jusqu'à ce que, par une bonne fortune, la découverte d'une pièce authentique vienne la corroborer ou la détruire. Et une hypothèse basée sur le raisonnement , la tradition et quelques monuments, n'est-ce pas à cela qu'en est presque toujours réduit l'historien quand il lui faut renouer dans la nuit des premiers siècles du moyen-âge la chaîne sans cesse interrompue des événements et des hommes? C'est une loi que subissent les historiographes des plus puissantes maisons de l'Europe. !
Enfin ajoutons ici un nouvel argument en faveur de l'origine attribuée à la principauté de Monaco : aussi loin que l'on remonte, avec quelque soin que l'on ait compulsé les anciennes archives, nulle part on ne trouve trace d'un hommage quelconque prêté par les Grimaldi pour leur principauté de Monaco. Dès les premiers mots que dit l'histoire positive sur ce petit état, il apparaît, comme il
1 Pour n'en citer qu'une seule, et la plus illustre de toutes, la maison de Hourbon, que d'incertitudes, de conjectures et de lacunes entre Childebrand, tigo supposée de la maison, et Robert de Clermont, chef de la branche actuelle!
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n'a cessé de l'être, libre de toute suzeraineté, ainsi que nous le verrons bientôt, il y eut de longues et fréquentes interruptions dans la possession du Port d'Hercule par la maison Grimaldi ; il lui a fallu quelquefois subir la loi du plus fort ; mais ce ne furent que des orages momentanés ; et à chaque restauration, c'était en souverains qu'ils rentraient dans leur forteresse. Il faut donc que cette maison ait acquis Monaco dans des conditions qui excluent tout droit suzerain de la part d'une puissance quelconque, c'est à dire par la loi du premier occupant ou par la conquête sur les Infidèles ; et la donation impériale n'aurait fait que sanctionner le droit souverain des Grimaldi sur une terre qui avant l'occupation arabe avait fait partie des terres de l'Empire.
Il résulte donc de ce qui précède que la maison Grimaldi, 1 que l'on présume issue de Grimoald, fils de Pépin d'Héristal, était incontestablement investie à la fin du xe siècle de la propriété de la côte provençale , depuis Saint- Tropez jusqu'à Fréjus; elle paraît, de plus, avoir été, antérieurement à cette date, en possession d'Antibes qui lui revint plus tard, et il est permis d'admettre qu'elle était dès lors souveraine de Monaco.
1 Voir aux pièces justificatives, n° 4.