‹ Monaco et ses princesChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

(xie et xne siècles.)

Si l'histoire de Monaco en particulier, et celle de la Ligurie en général, est fort incomplètement connue dans le xe siècle , les ténèbres s'épaississent bien autrement au xie et au xiie. Les historiens de Gênes elle-même ne marchent qu'avec les plus grandes hésitations dans cette nuit historique ; et ils ne peuvent que reproduire, en les liant par des commentaires hypothétiques, les rares documents qu'ils sont assez heureux pour rencontrer épars, confus et obscurs, dans les plus vieilles annales, ou dans quelques dépots d'archives. Nous ne pouvons prétendre à une

plus grande exactitude, et force nous sera de procéder d'après la même méthode.

De ce qui a pu être recueilli sur Monaco, il ressort que cette forteresse a dû être abandonnée ou détruite pour un motif encore inconnu, au xie ou peut-être seulement au xir siècle. C'est à cette époque sans doute qu'il faut faire remonter l'établissement des Grimaldi à Gênes, où nous allons les retrouver dans un rang qui témoigne de l'importance qu'ils avaient acquise par les talents et les exploits des premiers seigneurs de Monaco et d'Àntibes ; aussitôt que le voile qui couvre l'histoire de Gênes s'entr'ouvre un peu , c'est à dire vers la fin du xne siècle , nous y voyons des Grimaldi en tête de la noblesse. Or, nous ne trouvons aucune trace authentique de la souveraineté de cette famille sur Monaco , ni même de son séjour dans cette ville à cette époque; loin de là, nous verrons bientôt par plusieurs documents que cette souveraineté n'existait plus en fait. C'est que les Grimaldi avaient été dépossédés violemment de leur antique forteresse ; mais comme la force ne peut jamais anéantir le droit, ils n'en restaient pas moins souverains légitimes de Monaco, ainsi que nous le ferons voir plus tard. Comment durent-ils céder pour un temps à la violence, et à quelle date précise? Nul document ne le

fait connaître, mais le choix que les Grimaldi firent de Gênes pour leur nouvelle patrie s'explique facilement. Gênes , bâtie sur les flancs de montagnes arides , entre des rochers que ne couvre aucune verdure et une mer vers laquelle la pente rapide des Apennins semble la précipiter, n'avait reçu de la nature qu'un port aussi sûr qu'il est vaste ; sa position lui dictait la loi de ses destins ; elle était nécessairement commerçante et maritime ; de bonne heure elle obéit à cette loi. Quand toutes les villes de l'Italie aspirèrent à la liberté, Gênes, séparée par ses montagnes du siège de l'Empire, se livra tout entière au commerce maritime, et ses flottes devinrent bientôt considérables; elle put à la fin du xie siècle louer ses vaisseaux aux Croisés, et aller, à la suite des combattants du Christ, conquérir sur les mers de l'Orient des richesses et de la gloire. Les Croisés, qui avaient d'abord adopté la voie de terre pour se rendre en Palestine, n'avaient pas tardé à préférer la voie de mer, car la Méditerranée , malgré ses tempêtes , leur parut encore plus sûre que l'hospitalité perfide des Bysantins ; les Génois , dès la première croisade , unis aux Vénitiens , s'étaient chargés de convoyer la grande armée de Godefroy de Bouillon le long du littoral asiatique. Baudouin I, roi de Jérusalem, frère et successeur de Godefroy de Bouillon, s'assura l'alliance des Génois dont il

avait besoin pour la conquête du littoral de la Terre-Sainte ; il leur promit un tiers du butin, et dans chaque ville conquise une rue qui s'appellerait rue des Génois, et qui serait exempte de la juridiction royale. Avec le secours de ces auxiliaires Baudouin prit Arsur et Césarée en 1101, Saint- Jean-d'Acre (Ptolémaïs), Biblos, Sarepta, Béryte en 1 1 04. C'est à Gênes que s'adressaient surtout les souverains de l'Occident pour le transport de leurs troupes. Aussi futelle bientôt en mesure d'étendre son territoire, et d'imposer sa domination aux vallées qui l'entourent et même aux petites villes des deux rivières, Lavagna, Savone, Albenga, Vintimille.

Monaco touchait de trop près à l'Etat génois pour que de fréquentes relations ne s'établissent pas entre deux villes que la nature avait destinées à la vie maritime. Les galères des Grimai di, qu'elles partissent d'Antibes ou de Monaco, durent donc visiter souvent le port de Gênes ; et quand les Grimaldi furent contraints d'abandonner le port d'Hercule, ils se fixèrent naturellement à Gênes où sans doute quelques-uns d'entre eux avaient déjà acquis droit de cité.

C'était sur les Sarrazins que les Grimaldi avaient conquis Monaco, et ils en avaient fait un poste redoutable aux Infidèles et un gardien vigilant des côtes de Ligurie et de

LES GRIMALDI A GENES ET A MONACO. Oô

Provence contre les incursions des pirates. La noble mission que la Providence leur avait imposée, et qu'ils se glorifiaient de remplir avec fidélité , ne fut pas interrompue par les événements qui leur avaient enlevé leur forteresse. Si la perte de leur place d'armes suspendit forcément la guerre dont les Grimaldi, en se succédant, acceptaient l'héritage, s'il ne leur fut plus permis de faire du Golfe de Gênes le théâtre de leurs exploits, ils allèrent en d'autres pays continuer les traditions déjà séculaires de leur maison ; sur chaque flotte que les Génois armèrent et mirent au service des Croisés, on trouva quelques Grimaldi. En 11 04, une flotte de soixante-dix galères génoises transporta en Palestine les secours que le frère de Philippe Ier, roi de France, Hugues, comte de Vermandois, conduisait au naissant royaume de Jérusalem, et cette flotte était commandée par un Grimaldi. Albert Grimaldi, d'après la généalogie fils de Guido, seigneur de Monaco, s'enrôla dans la milice sacrée qui se consacrait à la défense des Saints-Lieux, et en 1168 il était titulaire de la commanderie de Puimoisson (diocèse de Riez), de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, fondée en 1150 par Raimond Bérenger, comte de Provence. Un Grimaldi encore, dont Vénasque fait Grimaldus IV, souverain de Monaco, était, amiral de la flotte qui porta en Egypte Jean de Brienne,

54 MONACO ET SES l'HIM

roi de Jérusalem, et André II, roi de Hongrie, chefs de

la 5e croisade; et la prise de Damielte (1219) fut surtoul l'œuvre de la flotte. Les Grimaldi combattirent encore avec le saint roi Louis dans la 7e croisade. Cette persévérance à une guerre qui lassa tant de courages, cette hérédité de la croix rouge des guerriers du Christ dans la famille Grimaldi , est un honneur dont elle doit être justement fière. '

Mais pendant cette période, que devint Monaco? Située sur les extrêmes confins de l'Italie et de la Provence, Monaco n'était bien exactement ni terre provençale ni terre italienne. Elle dut faire d'abord partie du royaume d'Arles ; car la frontière provençale s'étendait alors jusqu'à la Roya, près de Vintimille. 2 Puis cette frontière recula jusqu'à la Turbie, comme nous en trouvons la preuve authentique dans l'acte de partage qui intervint en 1 125 entre Raymond Bérenger I , comte catalan de Provence , et son compéti-

1 Aussi l'écusson des Grimaldi figure-t-il dans la salle des Croisades au musée de Versailles.

2 La famille des Balbs , une des premières de l'ancienne noblesse provençale , reçut des comtes de Provence des seigneuries à Vintimille et à Tende, indépendamment des baronnies de Beuil et de Puget-Théniers , et cette famille compta toujours parmi les maisons nobles de Provence.

Dans la liste de la noblesse provençale dressée par Nostradamus, on voit aussi figurer les Vento, nobles Génois, qui possédèrent Vintimille après les Balbs, et Menton ; cette possession les fit admettre dans l'armoriai de Provence. Ce serait un argument en faveur des auteurs qui soutiennent que l'Italie ne commence qu'au col de Cadibone , au delà de la Roya.

teur Alphonse Jourdain, comte de Toulouse. La pari de Raymond Bérenger, ou Provence orientale , allait jusqu'à la Turbie, du côté du Levant. ' Dans cet acte fort minutieusement rédigé , le nom de Monaco ne paraît nulle part , la frontière qui « descendait jusqu'à la mer et au milieu de la mer, » laissait-elle Monaco en deçà ou au delà? Cette presqu'île appartenait-elle encore aux Grimaldi ou déjà aux Génois, ou faisait-elle partie des Etats de Raymond Bérenger?

C'est en 1162 que nous rencontrons pour la première fois le nom de Monaco. L'Empereur Frédéric Ier venait d'écraser dans Milan le soulèvement national de l'Italie ; chacun tremblait, Gênes surtout, qui, quatre ans auparavant, avait montré tant d'enthousiasme pour la cause de l'indépendance. Les Génois tentèrent d'effacer par l'excès de leur zèle la mauvaise impression produite par l'ardeur de leur patriotisme. Ils envoyèrent des députés à Frédéric pour le féliciter de sa victoire et l'assurer de leur obéissance. Ils lui offraient en même temps leurs flottes pour porter la guerre en Sicile. L'Empereur agréa leur offre ; il sentait trop bien qu'il ne serait obéi qu'autant qu'il serait

1 « Per fines Italiac ad ipsam Turbiam in mare, et usque in médium maris. » (Archives d'Aix.J

puissant, et il entendait utiliser l'effroi des Génois au profit

de l'accroissement de sa puissance ; il voulut plus encore : prévoyant la mauvaise fortune, il résolut de s'attacher ce peuple par l'intérêt, et il lui accorda une charte telle que les Génois ne l'auraient jamais osé demander. Entre autres faveurs, il leur donna, au préjudice des Provençaux, un privilège pour négocier seuls dans tous les lieux maritimes ; il les dispensa du devoir de porter les armes pour lui , partout ailleurs que sur la côte de Provence ou dans les Deux- Siciles. En outre, il concéda en fief, aux consuls de Gênes, le droit de conduire sous leurs bannières, toutes les fois qu'ils marcheraient en bataille, les habitants de la côte Ligurienne, depuis Porto-Venere ' jusqu'à Monaco, avec le droit de prendre sur cette côte des bois, des matelots, des soldats et généralement tout ce qui leur serait nécessaire pour le service de la marine ; mais une réserve était faite qu'il est bon de citer : l'Empereur n'entendait préjudicier en rien aux droits particuliers des seigneurs dont les terres se trouveraient comprises dans cette donation. 2

1 Petit port près de la Spezzia , sur la Rivière du Levant.

1 Cette charte se trouve dans Muratori, Antiquit. Italie. Dissertatio xlviif. tom. iv, page 253.

« Concedimus et donamus Consulibus et Connnuni Januee in feudum , ut quoties hostem vel expeditionem aut exercitum facere volucrint , saivà tamen fide-

Ces mots jusquà Monaco se cloivent-ils interpréter comme mettant le port d'Hercule en dehors de la limite, ou comme marquant le point extrême en deçà de cette limite? On serait tenté d'admettre le premier sens en lisant un acte de 1174», par lequel Raymond V, comte de Toulouse et marquis de Provence, compétiteur malheureux d'Alphonse II d'Aragon , dans la succession du comte de Provence, après la mort de Raimond Bérenger III (1166), donna aux consuls de Gênes Guilliermo Longo , Ottobuono , Otto di Tafaro, Guilliermo Doria, Bonvassallo d'Antioca et Guilliermo Piperi, au nom de la commune de Gênes, la faculté de commercer dans tous les lieux qui s'étendent depuis Arles jusqu'au château de la Turbie (Castrum Turbise) ; il leur fait également don de « Podium quoque et Montent Monœci cum suis pertinentiis » pour en user « proprie tario more. » A ce don le comte joint celui de la moitié de Nice. ! Nous nous réservons d'apprécier un peu plus loin la valeur de cette donation de Monaco, ainsi que de

litate impérial] , habeant totain maritimam a Portu Monachi usquc ad Portum Venerii in illo hostc, cxercitu, vel cxpcditione ; sanc hoc statuentcs, ut proptcr hoc in ceteris justitia eomitum aut marchionum non minuatur, etc.... »

1 Extrait authentique pris sur le texte original à Gènes par Jacques Sigalupus, et légalisé pardon Juan Viras, seigneur des Baronnies de Benifaycro y Santa Coloma, conseiller de Sa Majesté catholique, et son ambassadeur en la république de Gènes. (Archives du palais de Monaco.)

celles qui la suivirent. Ici, nous constatons seulement le fait sans le discuter. !

En 1190, Frédéric partant pour la croisade où il devait périr dans le Cydnus, envoya au roi de France Philippe- Auguste, pour l'engager à se joindre à lui dans la sainte expédition, Obert Grimaldi, son grand-maître d'hôtel et un de ses plus fidèles serviteurs. Cet Obert est présenté par la généalogie comme souverain de Monaco. Or, l'année suivante, le fils de Frédéric, l'empereur Henri VI, qui sollicitait l'appui des villes maritimes pour conquérir la Sicile, concéda aux Génois , outre nombre d'autres avantages , une confirmation de la donation précédente , en ces termes : « Nous vous livrons la possession de la montagne et du rocher de Monaco avec le port et les terres adjacentes. » - En vertu de cette confirmation, deux députés

1 Les Empereurs prétendaient à la suzeraineté sur la Provence comme faisant partie de l'ancien royaume d'Arles dont ils se portaient héritiers depuis la donation de Rodolphe III à l'Empereur Conrad II; dans leurs rapports avec les comtes de Provence, ils ne manquaient jamais de donner à ces princes la qualification « fideli suo , » ce qui impliquait l'idée d'hommage à l'Empire ; ils se croyaient donc le droit de disposer de Monaco , soit comme souverains de l'Italie , soit comme suzerains de la Provence ; mais en vertu duquel de ces deux titres ont-ils agi?

2 Tradimus vohis possessioncm corporalem podii et montis Monœci et portuni ejusdem et terra? adjacentis territorii ad ai'dificandum.

(Ottobonis Scribaî Annales genuenscs, liv. m, page 364, et archives du palais de Monaco, copie authentique).

impériaux, Ànialdo de Plaisance et Albert de Crémone, se rendirent en compagnie des commissaires génois Guillaume Zerbino et Othon Guaraco , à Monaco même , pour donner à la République, en la personne des deux commissaires, l'investiture du rocher, du port et du territoire monégasques, sans qu'il soit en rien tenu compte ni fait mention d'une souveraineté quelconque des Grimaldi. C'était sans doute encore une violation du droit et une usurpation , et certes Henri VI en était fort capable , même envers un ami de son père.

Ajoutons que, l'année suivante, Alphonse, roi d'Aragon et comte de Provence , faisait reconnaître son autorité dans toute la Provence et inscrivait dans le dénombrement de ses états : « la cité de Nice posée à la tête de la Provence, sur un rocher au dessus de la mer, appelée autrefois Bellanda, avec tout son évêché, Port Olive, Eze, la Turbie, Monaco, Peille, Luceran, Thoët, etc....' »

A qui appartenait donc Monaco? à l'Empereur qui en faisait don aux Génois, ou au Comte de Provence qui comptait cette ville au nombre de ses domaines?....

Les Génois ne s'établirent sérieusement à Monaco que vingt-quatre ans plus tard. L'annaliste Oggerius Panis raconte que le 6 juin 1215, Fulco de Castello et plusieurs nobles Génois se rendirent avec trois galères et plusieurs

autres bâtiments de charge portant des bois de construction, do la chaux, des ferrements et toute sorte de matériaux, au rocher de Monaco, et commencèrent à y élever un château ; ils ne s'en retournèrent qu'après avoir construit quatre tours et un mur d'enceinte haut de trente-sept pans. Ce château était carré sans doute, les quatre tours en marquant les quatre angles, et il dut être élevé sur les fondations d'une forteresse arabe. Dans le palais actuel on retrouve facilement la trace des époques, et le noyau de ce palais est précisément ce vaste carré aux vieilles murailles épaisses dont parle Oggerius Panis ; le caractère mauresque des tours dénote assez que les architectes génois conservèrent un type architectural dont ils trouvaient sinon un modèle complet, du moins des vestiges considérables.

La possession de Monaco fut de nouveau garantie aux Génois par une charte de confirmation que leur donna Frédéric II en octobre 1220, dans son camp devant Bologne ; cette charte mettait pour condition à cette donation que la commune de Gênes tiendrait la forteresse de Monaco comme fief perpétuel de l'Empire, et que cette forteresse serait toujours prête pour le service de l'Empire dans les guerres que les Empereurs pourraient avoir à faire aux Marseillais ou aux autres Provençaux. ■

1 « Item concedimus eidem communi, utliceat œdificare et acdilicatum tenere

Avant de pousser plus loin notre récit, nous avons besoin de donner quelques explications importantes sur un événement grave qui se dresse tout à coup devant nous.

Les Grimaldi souverains de Monaco depuis la fin du xe siècle , disparaissent vers le milieu du xne, et pendant plus d'un siècle les Génois sont en possession de cette ville. Faut-il croire que les Grimaldi ont perdu à ce moment leurs droits légitimes, ou bien qu'ils ont été dépouillés par la force de l'exercice de leur souveraineté? Si les documents ne nous faisaient pas défaut, si le Trésor des Archives de la famille Grimaldi n'eût pas perdu une grande partie de ses richesses pendant les troubles révolutionnaires , nous y aurions sans doute trouvé des preuves sans réplique d'une usurpation violente, les traces d'une glorieuse résistance et des protestations énergiques.

Aussi bien , nous n'hésitons pas à donner franchement notre opinion sur les nombreuses investitures que les Génois ont reçues de Monaco. Pourquoi ce luxe de donations en 1174, 1190 et 1220, tantôt de la part des Empereurs,

et habere castrum , videlicet super portum Monachi, ad honorem imperii et utilitatern communis Januœ, ità quod hoc castrum ab imperio teneat in feudum in perpetuum, sub eo tenore ut ipsum castrum sit expositum et paratum ad servitium imperii cùm nos, vel aliquis successor noster, voluerimus guerram facere Massiliensibus vel aliis de Provincia. » {Gioffrcdo.)

tantôt de la part des comtes de Provence? Elles paraissent à nos yeux couvrir, mais couvrir mal une usurpation flagrante, une dépossession brutale. Les comtes de Provence et les Empereurs d'Allemagne transmettent avec une admirable facilité des droits qu'ils ne peuvent avoir les uns et les autres en même temps ; et les Génois , quand ils ont recueilli tous ces droits prétendus, les tiennent encore pour si incertains, qu'ils n'osent se mettre en possession de Monaco! En effet, chose digne de remarque, c'est en 1174 qu'on leur fait donation de cette ville, et ils ne commencent à s'y établir qu'en 1215, quarante-un ans après! Et comme s'ils avaient encore peu de confiance dans leur droit sur cette forteresse, ils s'en font de nouveau donner l'investiture en 1220; c'est la troisième! Mais pourquoi n'ont-ils pas pris possession dès l'année 1174? Monaco était si bien à leur convenance ! ils le convoitèrent si longtemps! Et que s'est-il passé jusqu'à l'an 1215? Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que les Grimaldi, si braves contre les Sarrazins , ne se sont pas laissé déposséder sans résistance; ils ont lutté à main armée contre les envahisseurs ; ce qui le prouverait, c'est l'état de la forteresse au moment de l'entrée des Génois ; ceux-ci sont obligés de la rebâtir! Elle avait donc été assiégée, défendue, démantelée. En effet, les Grimaldi, contraints de sortir de

Monaco, n'avaient voulu livrer que des ruines, témoins éloquents qui attestaient à tous l'énergie de leur défense puisée dans la justice de leurs droits.

Plus tard, les Génois eux-mêmes trafiqueront de Monaco en gens qui s'en croient faiblement les maîtres légitimes, et leur conduite sera encore une nouvelle preuve que les Grimaldi n'ont pas laissé prescrire contre leur droit de souverains.

Voilà ce que nous pensons des investitures génoises considérées en elles-mêmes et isolément. Mais si nous les mettons en regard de la tradition qui fait remonter la souveraineté des Grimaldi à la donation d'Othon, elles n'ont plus pour nous aucune valeur et sont frappées dans leur source même d'une nullité radicale.

Nous n'avons pas le texte original de la donation d'Othon, tout en conservant l'espoir de le retrouver un jour ; mais la tradition orale nous en donne la substance. Monaco a été donnée aux Grimaldi en toute franchise, comme terre libre et allodiale, et non comme fief, sans réserve de droits et d'hommages quelconques, en toute souveraineté et d'une manière irrévocable. Telle est la tradition qui s'est perpétuée à travers les siècles , que les Grimaldi se sont transmise de règne en règne, et dont les historiens font mention sans même la discuter. Elle est le fait dominant de l'his-

toire de cette illustre famille, la base sur laquelle repose la souveraineté des Grimaldi encore debout aujourd'hui. Un historien grave et consciencieux pourrait-il sacrifier ce qui est admis et respecté de tous? Nous ne le croyons pas. Pour nous, nous tenons cette tradition pour authentique, nous nous y attachons fortement, et nous mettons au nombre de nos devoirs de lui subordonner tous les faits qui de prime-abord semblent être en opposition avec elle, mais qui, en réalité, ne s'expliquent qu'avec son aide.

Au fond, la possession de Monaco par les Génois ne contredit nullement la tradition dont il s'agit. Voici selon toute vraisemblance comment les choses ont dû se passer alors.

Placés entre le comté de Provence et les possessions italiennes des empereurs d'Allemagne , les Grimaldi , maîtres de la forteresse de Monaco et puissants sur la mer, pouvaient difficilement vivre longtemps en paix avec ces deux redoutables voisins ; et il est même surprenant que pendant près de deux siècles ils aient pu conserver leur indépendance , dans un temps où il n'y avait guère de droit bien reconnu que celui de la force. Quand ils avaient les sympathies du comte de Provence ils devaient subir l'inimitié et le ressentiment de l'Empereur. A force de recourir à l'un ou à l'autre et de les avoir tour à tour pour

amis ou pour ennemis, il vint un moment où l'Empereur et le comte de Provence profitèrent d'une occasion favorable et de la faiblesse relative des Grimaldi pour s'attribuer sur Monaco des droits de suzeraineté qu'ils n'avaient pas. C'est précisément à cette époque que les grands souverains firent une guerre acharnée aux alleux ou terres libres, pour les convertir en fiefs. Les Empereurs de la maison de Saxe ont dû laisser en repos et même protéger les Grimaldi qui tenaient leur droit souverain d'un Othon de Saxe, du premier et du plus grand. Les Empereurs de la maison de Franconie , occupés de la grande lutte du sacerdoce et de l'Empire, n'eurent guère le loisir d'intervenir dans les affaires de la rivière de Gênes trop éloignée du théâtre où s'agitait la querelle. Mais avec l'avènement des Hohenstauffen la guerre changea d'objet ; alors il s'agit moins de savoir qui l'emporterait du Pape ou de l'Empereur que de décider si l'Italie resterait la vassale de l'Allemagne ou deviendrait une nation indépendante. Quelque temps les Césars germaniques triomphèrent, et dans l'assujettissement général de la Péninsule, Monaco subit le sort commun; les Hohenstauffen en disposèrent. Survinrent les Génois pour qui Monaco était une proie précieuse ; ils offrirent leurs services, le secours de leurs flottes; on s'empressa à l'envi de les investir de Monaco; marchands

avant tout, ils étaient peu accessibles aux scrupules, sauf en matière commerciale. Les Grimaldi, souverains légitimes, luttèrent contre ces ennemis dans la mesure de leurs forces ; réduits à céder, ils se retirèrent à Gênes , en vue de Monaco , emportant leur droit et espérant bien le faire triompher plus tard à la pointe de leur vaillante épée.

Telles sont les réserves que nous avions à faire au sujet de l'usurpation génoise; elles s'appliquent également à toutes les autres puissances qui ont suspendu violemment dans la suite des siècles l'exercice de la souveraineté dans la famille des Grimaldi. Il y a eu des interrègnes pendant l'occupation étrangère ; mais les Grimaldi ont toujours été souverains de droit , et voilà pourquoi la liste généalogique des souverains de Monaco se continue sans interruption jusqu'à nous.

Mais en cédant à la force des circonstances, les Grimaldi ne cessèrent pas de rester liés aux destinées de la Provence et de se tenir prêts à saisir toutes les occasions de rentrer dans leur souveraineté. Leur maison posséda toujours de nombreux fiefs dans cette contrée , notamment aux environs de Fréjus, Saint-Tropez, Antibes, Grasse, Lérins, Nice. A la fin du xne siècle , pendant la plus longue de ces périodes de dépossession, les Grimaldi occupaient plusieurs sièges épiscopaux en Provence : Humbert, frère de Grimaldi

III, était évêque de Fréjus ; Pierre, de Vence; Raymond, d'Antibes ; Isnard , de Glandèves ; Boson était abbé de Saint-Honorat de Lérins. En 1 153, à la suite d'une révolte de Nice , comprimée par Raymond Bérenger III , comte de Provence, ce prince établit comme podestat, à Nice, un Grimaldi seigneur d'Antibes. En 1 1 59, de nouvelles difficultés entre l' évêque et les consuls de Nice avaient été momentanément réglées par l'arbitrage de Raymond Grimaldi, évêque d'Antibes. Ce prélat s'intitulait dans ses actes publics seigneur de Sartoux, du Biot, de Bar, Rouret, Clarémont, Pégomas, Grasse, du Loubet, de laGaude, de Roquefort, Châteauneuf-d'Oppio, Magagnosc, Saint-Pierre de l'Hôpital et Saint-Césaire. Quatre ans plus tard, il fut encore appelé comme arbitre entre le chapitre de Marseille et les religieux de Saint-Sauveur.

Tout en prenant une part active et considérable à la vie politique de Gênes, leur patrie d'adoption, les Grimaldi de Monaco intervenaient dans les affaires de la Provence. Les consuls de Nice, gibelins prononcés, ayant refusé en 1 1 66 l'hommage à Raymond Bérenger III, qui soutenait la cause de l'évêque, le comte rassembla une forte armée dont il donna le commandement à Grimaldi de Gênes, le Grimaldi HT de la généalogie. Dans la commission de général de ses armées donnée à Grimaldi et datée de son

camp de Mouans , le comte le qualifie de « notre illustre ami Grimaldi des Grimaldi, amiral des Génois, renommé dans la paix et dans la guerre. » La même commission adjoint à Grimaldi, comme lieutenant, Guiraud de Simiane, qualifié de ce notre féal. » 1

Raymond Bérenger étant venu en personne presser les opérations du siège, fut atteint mortellement d'une flèche, et la ville fut momentanément sauvée. Mais en 1176, Alphonse II, roi d'Aragon, héritier de Raymond Bérenger,

1 Texte de la Commission :

Omnibus sit manifestum quod nos Raymundus Berengarius Cornes Provinciu1, constituti in procinctu, pro rebellione subdictorum nostrorum villee Niciœ per justam castigationem reprimendâ, quum nostrœ sit aliundè incolumitati consulendum , armorumque nostrorum ratio in omnibus sit habenda, et bonori imprimis nostri comitatûs atque auctoritati, pro subsequenti tempore prospiciendum de suceessu etiam prœdictorum armorum nostrorum, maturâ deliberatione cogitantes eisdem prœfectos générales, quibus sollicitudo nostra sublevetur, rebellio comprima tur, et ex eorum generosâ nostri exercitûs administratione in nos et obsequium nostrum fides cum splendore elucescat, illustrem amicum nostrum Grimaldum de Grimaldis, Januentium amiralem , bello et pace inclytum, armorum nostrorum in prœsenti expeditione contra rebelles nostros Niciœ subditos, generalem prœfectura et locum tenentem prœcipuum nostrum terra manque, constituimus. Cui in necessitate nobilem virum Guiranum de Simianâ, dilectum fidelem nostrum proximè substitutum ordinamus ; prœcipientes omni et cuilibet subditorum nostrorum in armis et extra degentium , omni meliori quo possumus et volumus forma et modo , ne in prœjudicium nostrœ auctoritatis et constitutionis prœsentis, in aliquo , prœfatis illustri amico et nobili nostro fideli, rcluctari prœsumant; quin potiùs ut prirnos post personam nostram gradatim in omnibus attendant, et prœfato imprimis illustri viro et amico omnimodis obedientiam prœstent.

Actum in castro de Molians, Antipolitanae diocœsi, anno Domini MCLXVI, mense martio. Sigillum Raymondi Berengarii Comitis Provineiœ.

[Extrait de l'Histoire Générale de Provence.)

reprit le siège et s'empara de Nice , encore avec la coopération de Grimaldi.

Nous allons maintenant reprendre le cours des événements historiques.

Gênes prenant parti, comme toutes les villes italiennes, dans la grande querelle entre l'Empire et la Papauté, était guelfe en 1240 et tenait pour le Pape. Grégoire IX recourut contre son ennemi aux armes spirituelles et convoqua pour Pâques 1241 un concile à Saint-Jean de Latran. Gênes s'engagea à transporter à Rome les évêques anglais et français qui se réunissaient à Nice ; mais avant d'accomplir cet acte d'hostilité contre l'Empereur, la Commune voulut mettre à couvert la frontière occidentale de ses possessions ; deux députés, Lanfranc Malocello et Lanfranc Cigala, allèrent à Àix et conclurent avec Raymond Bérenger Y un traité par lequel les Génois et le comte s'engageaient à protéger dans leurs possessions respectives les nationaux de leur allié ; en outre , Bérenger devait respecter et protéger le territoire génois depuis Monaco jusqu'à Gênes, et les Génois en agir de même pour le territoire provençal, de Monaco à l'extrémité de la Provence, ' c'est à dire jusqu'au

l Actura Aquis in rapollà dicti comitis, prascntibus dominis Romœo de Villa- Dova, Vicedomino de Viredoininis, Guillclino Ramondo, jurisperilo, Bcllranno

Rhône. La cause guelfe fut malheureuse ; la Hotte génois»-, qui portait les prélats, rencontra entre la Heloria el l'Ile de

Giglio la flotte gibeline composée des vaisseaux siciliens de L'Empereur et des navires pisans. Des vingt-sept galères génoises, trois furent coulées et dix-neuf furent prises; quatre mille hommes furent faits prisonniers, et les cardinaux et les évêques emmenés à Pise où on les chargea de chaînes d'argent; la flotte de Gènes était commandée pur Jacques Malocello, et les grandes familles guelfes des Fieschi et des Grimaldi comptaient plusieurs de leurs membres parmi les combattants. 1

Le comté de Provence était échu à Charles d'Anjou ; ce prince avide et ambitieux, qui méditait dévastes projets, s'occupa activement de recouvrer les anciens droits du comté sur les terres voisines, droits que les comtes catalans avaient souvent négligé de faire valoir. En 1257,

Allamanno, Perissolo bajulo Aquensi, Guillelmo Aicardo Clavigcro Niciensi el Berlrando Raimondo notario comitis. Die 22 julii, anno millesimo ducentesimo

quadrage-simo. » (Archives d'Aix.)

1 Quarante-quatre ans plus lard (1284), les Génois réparèrent cette défaite par la victoire signalée qu'ils remportèrent près de la même île de la Méloria, sur les Pisans. Deux cent quarante galères s'y combattirent avec le plus terrible acharnement, et les Pisans y perdirent 5,000 morts et 11,000 prisonniers.

Une des divisions de la Hotte pisane étail commandée pur le comte Ugolino Délia Gherardesca, qui devint ensuite capitaine général de Pise, el dont le supplice affreux est le sujet d'un des plus fameux épisodes de V Enfer du Dante.

Charles revendiqua les Marches du Comté de Vintimille , en vertu de cessions antérieures faites par les souverains de Vintimille aux Comtes catalans ; ces Marches comprenaient les villes de Gorbio , Tende, Briga, Castellar, Saorgio, Ste-Àgnès, Castillon, la vallée de Lantosque. Guillemin II, comte de Vintimille et seigneur de la vallée de Lantosque, se soumit de bonne grâce à la réclamation de son trop puissant voisin , auquel il abandonna ses domaines en échange d'autres terres en pleine Provence et d'une rente de 5,000 sous. Mais cet accord fut mal vu à Gênes ; on y craignait le voisinage de Charles, et la République entreprit de faire valoir les droits qu'elle disait tenir de donations impériales sur Vintimille et son territoire. Charles ne se sentait pas encore assez fort pour passer outre; il transigea, et une convention fut signée le 2 juillet 1 260 entre Charles et Béatrix sa femme, d'une part, et Theodosio Fieschi, Bonarel Grimaldi et Marchessino di Cassino, députés de Gênes, de l'autre, en vertu de laquelle Charles devait conserver le comté sans la ville , Castillon et Briga, et les Génois garderaient Vintimille, Monaco et Roquebrune ; Menton et Puipin , possessions des Vento de Gênes, resteraient aux mains de cette famille. l

1 Les Génois avaient tenté de déposséder les Vento de leur seigneurie, ci ceux-ci, pour repousser les prétentions delà Commune, avaient invoqué la preuve

On voit par l'une des clauses de ce traité que les Génois avaient eu encore besoin de se faire confirmer leurs prétendus droits sur Monaco. C'est qu'en effet, malgré les donations antérieures tant de l'Empereur que des Comtes de Provence, cette forteresse n'était pas en leur possession effective; quand Charles d'Anjou et Béatrix de Provence, sa femme, reçurent l'hommage de leurs vassaux (1 248) , les seigneurs Ferrand et Rostang d'Ysia (Eza?) leur prêtèrent serment pour les fiefs d'Ysia, la Turbie et Monaco ; ces mêmes seigneurs prirent part, en qualité de détenteurs de la Turbie et Monaco, à l'expédition de Charles contre Mainfroi en 1266. Or, par le traité de 1260, il est dit que les Génois conserveraient leurs droits sur Monaco. Quels étaient ces droits incessamment violés? Mais le moment approchait où les légitimes possesseurs allaient mettre fin à ces prétentions rivales en rentrant en puissance de leurs droits séculaires.

testimoniale : le procès l'ut plaidé le 5 décembre 1258, par devant le juge Conrad Gasti. L'assistant procurateur de la ville de Gùnes était Boniface de Canossa. Les témoins : Lanfranco Vento, neveu de Guillaume seigneur de Menton , Inguerasso Bureil , Buichino , fils de feu Salvan de Monaco, Oliviero Dulcisagio, Guido Jurra, tous les deux également de Monaco, etc., attestèrent que lesdits lieux et endroits de Puipin et de Menton étaient sous la seigneurie et juridiction de Guillaume Vento, et que la commune de Gènes n'y avait jamais exert é aucune juridiction.

Ces témoignages fort longs et minutieux se lisent dans le procès-verbal original, aujourd'hui encore dans les archives du palais de Monaco.

Afin de s'attacher plus étroitement une ville qui leur échappait si souvent, les Génois accordèrent (le 26 février 1262) aux Monégasques des privilèges commerciaux semblables à ceux dont jouissaient les villes de Porto-Venere et de Bonifacio.

Ces immunités consistaient à pouvoir transporter, sans acquitter aucun péage, toutes marchandises de Gênes à leur pays, et tout ce qui était nécessaire à l'usage des habitants. En outre, ceux-ci pouvaient transporter et vendre partout leurs propres marchandises, sans être obligés à aucune gabelle , ni être astreints à aller à Gênes pour en obtenir l'expédition.

Il nous faut, pour bien comprendre les circonstances de la restauration des Grimaldi à Monaco, dire quelques mots de l'histoire particulière de la république de Gênes, avec laquelle est intimement liée celle de la maison issue de Giballin Grimaldi et du vieux Grimaldus qui avait été le premier seigneur de Monaco.

Gênes ne commença que vers le milieu du xnr siècle à former définitivement un état particulier, une république de plus en plus indépendante des Empereurs, auxquels elle avait reconnu longtemps, de gré ou autrement, le droit de souveraineté.

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