‹ MondaineChapitre 3 sur 5 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Un malin, huit jours après, vers six heures, Geoffroy entrait dans son atelier : Lotieu était déjà au travail et, tout en dessinant, elle défendait d'une main sa tartine de beurre posée près d'elle, que Diavolo assis sur la table, s'obstinait quand même à vouloir lécher.

— Alors toujours', dit-il, en jetant son chapeau sur le divan.

— Je viens d'arriver.

— Ce n'est pas un reproche, au contraire; mais enfin, quand dormez-vous?

— Je me couche de bonne heure, n'ayant plus rien à faire quand mon jardin est arrosé.

— Vous ne sortez jamais ?

— Où irais-je ? J'ai eu assez à souffrir de me trouver seule dans les rues, de marcher au hasard sans m'arrèter, pour avoir maintenant la crainte et l'horreur de la rue. \

— A Dunkerque, vous sortiez?

— A chaque instant; dans la semaine pour les classes, les cours et aussi pour aller sur Testacade ou à la tour de Leughenaer; le dimanche, avec mou père aux ducasses des villages des environs de la ville: Rosendael, Saint-Pol , Millebrugghe , Petile- Synthe, Teteghem.

— On danse aux ducasses ?

— Pas les demoiselles de la ville, mais les filles des caves comme nous.

— Et vous dansiez ?

— Je crois bien.

— Maintenant, il ne vous arrive pas quelquefois de jeter un regard par-dessus les palissades de cet enclos.

— Si, qu-elquefois.

— Alors ?

— Alors, je me dis que je serais folle de penser à sortir de cet enclos où j'ai trouvé la tranquillité et la sécurité; qu'irais-je chercher dehors ? Je n'ai plus de parents, pas d'amis, je ne connais personne. 11 me semble qu'il en serait de la campagne comme il en est pour moi des rues, j'aurais peur. Et puis, je vous assure bien que je n'ai pas le temps de m'ennuyer : vos paroles m'ont mis tant de choses dans la tète, tant d'idées, tant d'espoir, tant de rêves.

Tout en parlant, Geoffroy avait quitté son veston et passé sa longue blouse noire.

— Alors, vous allez travailler? demanda-t-elle.

— Toute la journée, demain et après-demain, et souvent.

— Quel bonheur I

Mais tout de suite elle se reprit :

— ie ne pensais qu'an travail sous votre direction.

Ge à quoi elle pensait maintenant, c'était à ce qu'il lui avait dit en la prévenant que des occupations le tiendraient désormais souvent éloigné de l'atelier. Ge qu'il espérait ne s'était donc pas réalisé qu'il revenait si vite. Sans bien se rendre compte de ce que pouvaient être ces occupations , elle imaginait qu'elles consistaient dans l'exécution de commandes en province, et dès lors ce ne pouvait pas être un bonheur, que pour une raison ou une autre il les abandonnât.

Ge n'était pas seulement chez les bavards de la rue Ghampionnct que Geoffroy provoquait la curiosité; elle aussi s'était souvent étonnée des bizarreries de cette existence qui ressemblait si peu à celle de tout le monde, tâchant de se l'expliquer et n'y parvenant pas. Que de points obscurs qu'elle ne savait comment éclairer, que de trous dans lesquels elle se perdait, que de contradictions qui la déroutaient. La première question que s'était posée son imagination avait été celle du mariage : était-il ou n'était-il point marié? et tout bien examiné, elle avait conclu qu'il ne pouvait pas l'être : marié, il eût écrit à sa femme quand il passait plusieurs jours à l'atelier, il eût reçu des lettres d'elle, et il n'écrivait point pas plus qu'on ne lui écrivait. Gette question l'avait conduite â une autre qui la complétait : habitait-il Paris ou, comme le disait Trip, la province?

Elle avait conclu pour Paris; s*îl habitait la province, il ne quitterait pas Tatelier le soir tantôt à une heure, tantôt à une autre, et il n'arriverait pas le matin à des heures variables aussi qui, précisément par cette variabilité, disaient qu'il ne subissait pas les exigences d'un train. Et la solution donnée à rhabitation avait tranché du même coup celle du mariage : marié, il rentrerait chez lui tous les soirs. Mais, pour se croire à peu près fixée sur ces deux points, elle ne l'était pas sur beaucoup d'autres : son état, sa position, sa fortune. Son état : artiste, cela ne faisait pas de doute, et elle n'imaginait même pas que quelqu'un pût avoir, au même degré que lui, le goût et la passion de l'art; c'était à l'art qu'il ramenait tout; sur l'art que roulaient ses paroles; pour l'art qu'il s'animait et s'enthousiasmait ; ordinairement calme, froid, même indifférent, il ne s'échauffait qu'au travail ; alors sa physionomie s'éclairait. Certainement il prenait un extrême plaisir à ce qu'il faisait, et elle avait été frappée du contraste significatif qui existait entre son arrivée et son départ ; le plus souvent sombre ou préoccupé lorsqu'il ouvrait la porte, il se montrait alerte, dispos, heureux lorsqu'il la refermait; une heure passée dans son atelier en avait fait un tout autre homme. Mais qu'était cet artiste? Un ouvrier qui cherche à s'élever comme il le disait lui-même, ou plus qu'un ouvrier? Là, elle se perdait dans des conjectures où aucun fil ne pouvait la guider. Devait-on ne pas le croire ! C'était lui faire injure. Pourquoi se dirait-il ouvrier s'il ne l'était pas ; elle ne voyait pas son intérêt à cela. Il

est vrai que, par contre, il fallait, pour croire à l'ouvrier, fermer les yeux à Tévidence et se dire : « Je crois parce que je crois, non parce que je vois ».

D'ouvriers parisiens, elle n'en connaissait qu'un, Pavard, le serrurier-électricien, dont l'atelier se trouvait dans l'enclos, et celui-là, au dire, du père Trîp, était un ouvrier comme on en rencontre rarement et qu'on pouvait placer en tête des plus intelligents, instruit dans les choses de son métier ; orateur des réunions publiques, jeune, soigné de sa personne, beau garçon et régulier dans sa vie à ce point qu'on ne le voyait jamais chez les marchands de vin. Depuis que les jours étaient longs, il venait quelquefois, le soir, la regarder arroser son jardin ; il avait même voulu l'aider à porter son eau et, quoiqu'elle se fût tenue sur la réserve, il s'était établi entre eux des relations de voisinage qui le lui avaient fait connaître. Qu'il fût intelligent, elle en avait eu la preuve ; instruit, il l'était aussi et même en dehors des choses de son métier, si elle s'en rapportait aux longues conversations qu'il avait souvent avec Trip , et dans lesquelles il lui exposait toutes sortes d'idées sur l'histoire des religions, la suppression des armées, l'extinction de la misère, l'organisation du travail et du crédit, la réorganisation de la société. Mais, si intelligent qu'il pût être, si instruit, si soigné dans sa personne, si beau garçon, il n'y avait pas plus de ressemblance entre eux qu'entre un blanc et un nègre, une comparaison serait une injure et, dès lors, Pavard ne pouvait servir à rien pour décider la question de savoir si Geoffroy était ou n'était pas un

ouvrier. Cependant, puisqu'il se présentait eomnH^ tel, elle devait le croire, en admettant des circonstances qu'elle arrangeait pour expliquer que des revers de fortune, des difficultés de vie Teussent réduit à n'être qu'ouvrier, quand tout en lui, édu-, cation, manières, élévation en faisaient un artiste et, dès lors, elle devait aussi penser que, dans cette condition, là perle d'un long travail était un désagrément qui ne permettait point qu'on s'en réjouît et qu'on répondît sottement : « Quel bonheur! a

Fatigué et encore plus blessé qu'on réloignât de la tartine qu'il voulait, Diavolo l'avait abandonnée et, dignement, il s'était retiré au haut d'une armoire où il boudait. Maintenant, n'ayant plus à défendre la tartine, Lotieu pouvait manger à son aise; et, tout en travaillant, elle mordait une bouchée, puis elle reposait la tartine sur la table auprès d'elle; elle faisait cela si gentiment, si gracieusement, que c'était plaisir de voir ses dents perlées s'enfoncer dans le pain jaune.

— Est-ce que vous avez du pain chez vous ? demanda Geoffroy.

— Vous en désirez?

— Vous me donnez faim à vous voir manger.

Elle s'était vivement levée :

— Je vais vous en donner un moroeau.

— A.vec du beurre dessus, n'est-ce pas?

EUe parut embarrassée:

— C'est que je n'ai que du beurre salé, dit-elle ; nous autres gens du Nord, nous aimons tant le beurre, que nous le mangeons tel quel.

— J-acoepte le beurre salé; les Normands, pour le beurre, sont aussi gens du Nord.

Elle partit en courant et ne tarda pas à revenir apportant, sur une assiette, une belle tartine de pain un peu moins mince que la sienne et, surtout, moins économiquement beurrée.

— Voulez-vous que je vous fasse une tasse de café au lait, dit-elle.

— Vous avez du café?

•— Non.

— Et du lait?

— Il est facile d'aller en chercher.

— Ne perdons pas notre temps, un verre d'eau remplacera très bien le bol de café au lait.

Elle était si j bien habituée au mot: « Ne perdons pas notre temps », qu'elle n'insista pas, de peur de lui déplaire. A peine était-il arrivé, qu'il se jetait furieusement au travail, comme si les journées passaient trop vite pour lui, déjeunant, le plus souvent debout, sur le coin d'une table, ne s'interrompant pas jusqu'au soir, et ce n'était certes pas lui être agréable que de ne pas faire comme lui.

g Dans cette application au travail, il y avait même pour elle un nouveau sujet de curiosité qui, d'ailleurs, restait aussi obscur que les autres. Depuis qu'elle vivait dans l'atelier, elle n'avait jamais vu sortir un seul des émaux qu'il avait terminés ; s'il en était satisfait, il l'appliquait au mur, par quatre clous; au contraire, s'ilen était mécontent, il le jetait dans un tiroir, où il rejoignait une nombreuse collection et c'était tout; jamais il n'en emportait un

seul pour le vendre. Alors n'était-îl pas étrange, vraiment, si Ton devait croire à l'ouvrier, que cet ouvrier ne tirât pas profit de son travail ; à la vérité, il ne Tétait pas moins qu'un artiste n'en tirât pas profit non plus. Sans avoir la prétention d'être en état déjuger ce qu'il faisait, elle sentait que, parmi les plaques qui garnissaient les murs de Tatelier, il y en avait de fort belles qui, certainement, trouveraient des acquéreurs s'il consentait à les vendre ; et, cependant, il ne les vendait pas.

Les choses se passèrent ce jour-là comme à l'ordinaire ; quand Trip rentra de sa tournée, il vint poser sa question habituelle :

— Qu'est-ce que mon locataire mangera ce matin? Et le locataire fit sa réponse habituelle aussi :

— Ce que vous voudrez.

Alors Trip, après s'être creusé la tête, trouva qu'une tranche de jambon avec un morceau de gruyère pour dessert et une bouteille de bière feraient un joli déjeuner que Geoffroy accepta, et qu'il mangea tout en travaillant, tandis que Lotieu allait déjeuner chez elle.

De toute la journée, il ne quitta sa table que pour son four, et le four que pour sa table : jamais elle ne lui avait vu pareille ardeur; pas une minute de repos ou de distraction, pas une parole inutile ; il semblait que le travail fût pour lui un soulagement, une griserie.

A sept heures seulement, il retira sa blouse.

— Une bonne journée, dit-il.

Son accent était joyeux, sa physionomie exprimait la satisfaction.

— Si les gens qui s'ennuient savaient ce que c'est que le travail, dit-il ; mais voilà, le travail pour les oisifs, c'est comme la marche pour les obèses ; il faut s'y mettre et l'on ne peut pas.

Tout en parlant, il regardait ce qu'elle avait fait dans sa journée et, doucement, amicalement, il lui donna quelques conseils.

— Et maintenant? dit-il.

— Je vais préparer mon dîner.

Pour lui, il s'en alla dîner chez le marchand de vin de l'avenue, et le repas du soir fut tout aussi simple que l'avait été celui du matin: ce n'était point par la recherche et l'abondance de ses menus qu'il se distinguait de ses voisins, ouvriers ou petits commig, dont les additions, bien souvent, s'élevaient au double des siennes ; comme ce n'était pas pour lui non plus qu'on débouchait les bouteilles de vin cacheté, qu'on ouvrait la douzaine de portugaises, ou qu'on servait les platées d'escargots selon les saisons.

Quand il rentra, il vit Lotieu assise devant sa cabane, un livre sur les genoux, rêvant, plutôt que lisant; il vint à elle:

— Déjà dîné ? dit-il.

— Ce n'est pas long.

Non seulement, elle avait dîné, mais encore arrosé son jardinet; et de la terre humide montait une odeur de giroflées qui parfumait l'enclos.

— C'est là que vous passez vos soirées? dit-il.

— Quand il fait beau : si le froid ou la pluie m*oblîgent à rentrer, je lis.

— Je vous demandais ce matin si vous ne sortiez jamais, et vous m*avez s>épondu que vous aviez la crainte et Thorreur d« la rue; je pense qufi si voas n*étîez pas seule vous auriez plaisir à marcher.

— Mais je suis seule.

— Youlez-voQS sortir avec moi ce fioir ?

— Ohl Monsieur...

L'émotion en même temps que la confusion arrêtèrent ses paroles.

— Qui vous retient?

Elle ne répondit pas, mais d'un geste, elle montra sa robe vraiment modeste, bien qu'en ces derniers temps elle en eût égayé la tristesse parnin col droit et des manchettes dont la blancheur tranchait sur le noir de la laine.

Alors, il la regarda, car il était si bien habitué à la traiter en camarade, que lorsqu'elle ne posait point il ne savait guère comment elle était habillée.

— Mais, vous êtes très bien, dit-il.

— Pour sortir avec vous I

Sa robe qui s'appliquait simplement sur le buste, sans aucun ornement, faisait valoir Télégante souplesse de sa taille et le développement de son corsage, qui n'était plus celui delà maigriotte de Thiver épuisée par les privations; d^uls cette époque, les cheveux avaient poussé et leurs mèches frisées^ flottantes maintenant, avaient enlevé à la tète son caractère gamin, mais en lui laissant toute sa naïveté et sa jeune candeur.

MQNÛAIÎJE, 251

— Avez- VOUS un chapeau? dfmanda-t-il.

— Il ne vaut guère mieux que la robe.

— Laissez-moi vous dire que vous ne savez pas ce que vaut votre robe, ni vous-même, ni très probablement votre chapeau ; allez le mettre.

Elle avait fait toute la défense possible ; dans le trouble de joie que lui causait la pensée de sortir, une plus longue résistance était au-dessus de ses forces.

Elle revint promptement coiffée d'un chapeau qui ne valait pas mieux que la robe, mais qui ne valait pas moins non plus ; un paillasson noir avec une aile de corbeau posée sur le côté.

— Mais il est très gentil, dit Geoffroy; et par sa teinte sombre, il donne plus d'éclat encore à votre carnation de flamande; partons.

Ils n'allèrentpas loin, simplement jusqu'à la porte de §aint-Ouen oîi ils montèrent sur les fortifications, marchant dans l'herbe verte que les chaleurs n'avaient point encore de sséchée ; bien que le soleil eût disparu, depuis assez longtemps déjà, il était resté au couchant une lueur rose qui éclairait tout le ciel.

— Si vous voulez courir, dît-il, vous devez avoir besoin de remuer les jambes.

— Comme c'est curieux, répondit-elle, en riant.

— Qui est curieux?

— Que vous deviniez si bien ce que je pense et ce qui se passe en moi.

— Vous avez envie de courir?

— Pas précisément ; mais je pensais aux fortiflca-

lions de Dunkergue et aux belles glissades que je faisais d'un seul pied dans une ornière creusée sur la pente des glacis.

— Je ne vois pas d'ornière de ce genre, mais au moins voici un petit sentier dans Therbe fait, il me semble, pour vous engager.

Elle partit en courant, mais presque aussitôt elle revint :

— Je n'ose pas, dit-elle, je ne suis plus une petite fille.

— C'est à cela seulement que vous vous en apercevez ?

— A cela, et à bien d'autres choses aussi.

— Quelles choses?

— C'est difficile à dire, et même à expliquer pour moi.

— Si je vous aidais.

Elle parut confuse et émue, mais non de cet embarras qu'il remarquait autrefois quand il la questionnait.

— Il n'y a qu'un moment, dit-il, quand je suis revenu de dîner, vous aviez un livre à la main, mais vous ne lisiez pas, vous rêviez ; à quoi, de quoi rôviez-vous? Est-ce une indiscrétion de vous le demander? Vos réponses éclaireront ma première question.

— Je vous ai dit que je m'asseyais là presque tous les soirs, et toujours je prends un livre; j'en lis une page, deux quelque fois, rarement trois ; sans que ma volonté y soit pour rien, je le pose sur mes genoux et mon esprit s'envole.

Page 1