‹ MoniqueChapitre 3 sur 11 · LE SOUPÇON · texte numérisé non relu

LE SOUPÇON

Cette nécessité de garder le secret sur le vol afin d'endormir la défiance du coupable paraissait si importante à Franquetot qu'il ne laissa pas ses ouvriers partir de l'atelier, sur le coup de six heures, comme à l'habitude, sans leur avoir vivement et instamment recommandé à nouveau le silence. Puis, quand il fut seul, sa première action fut de raconter lui-même à sa femme l'incroyable événement. Disons, pour excuser cette contradiction, qu'il obéissait, en consultant Françoise, moins au besoin, si naturel après tout, de la confidence, qu'à celui de demander un conseil. On l'a vu : au premier instant l'idée d'aller dénoncer la disparition des titres au commissaire lui avait traversé l'esprit, et, tout de suite, cette démarche lui avait semblé trop pénible. Une fois la police avertie, on viendrait chez lui, on perquisitionnerait dans l'atelier, on interrogerait, non seulement les ouvriers, mais le concierge, mais les voisins. Bref, tout le quartier saurait qu'un vol avait été commis dans l'atelier Franquetot, et, pour le sculpteur, l'honneur de son atelier, c'était son propre honneur. On l'a vu aussi : à la seule pensée que, chez lui, une chose de valeur eût disparu, sa fierté professionnelle de patron probe avait été blessée,

et combien profondément ! Il était donc naturel que, sitôt le premier saisissement passé, il hésitât devant une démarche dont il apercevait trop les compromettantes conséquences. Il n'était pas moins naturel que cette répugnance augmentât à la réflexion et qu'il essayât de se faire donner des raisons, dans le sens de son désir caché, par sa meilleure amie, par la fidèle compagne de ses bons et de ses mauvais jours depuis tantôt trente ans. Au déjeuner, lui non plus n'avait pas eu d'autre sujet d'entretien que la trouvaille faite par son ouvrier dans le coussin du fauteuil en gondole. D'ailleurs, les deux jeunes filles, Marguerite et Monique, n'avaient-elles pas assisté à la découverte? Le hasard avait voulu qu'en revanche elles n'assistassent pas, la porte de l'atelier de tapisserie étant fermée à ce moment-là, aux explications qui avaient suivi la seconde découverte, celle du vol. Le sculpteur crut donc trouver un accommodement entre la consigne qu'il avait donnée à ses ouvriers et sa propre faiblesse en insistant auprès de sa femme pour qu'elle ne répétât point son récit aux enfants, — comme il les appelait. Il les confondait toutes deux dans la même appellation protectrice, comme il les confondait dans la même chaleur de tendresse :

— « Je serai muette comme un carpiau, » dit l'Auvergnate. « Quoique Gote ait une si bonne jugeotte. » (Elle appelait toujours sa fille de cette abréviation. Monique, elle, était Monniau, qui signifie moineau en patois. Le nom de la mère vénérable de saint Augustin, de la grande Chrétienne des adieux d'Ostie, s'était transformé ainsi en un sobriquet qui prenait jadis sur la bouche de la paysanne une grâce caressante et qui maintenant devenait un terme de mépris. Monniau, prononcé doucement, c'avait été longtemps le petit oiseau frileux à qui la main compatissante de la fermière émiette un gâteau sur le bord d'une fenêtre. Prononcé rudement, c'était l'importune bestiole dont le piaillement agace, et que la ménagère

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va chasser en la menaçant.) « Bien sûr, je n'irais pas raconter ça au Monniau, » continua-t-elle, « mademoiselle s'imaginerait qu'on nourrit de mauvaises idées sur elle ».

— « Il ne s'agit ni de Gote ni de Monique, » répondit Franquetot. Quoique bien peu observateur, il était de sensibilité trop fine pour ne pas flairer, malgré tout, une hostilité chez sa femme contre l'enfant trouvée. Chaque fois qu'il percevait une trace de ce mauvais sentiment, il détournait la conversation. « Il s'agit du commissaire. M'engages-tu à l'avertir ou non? »

— « Avertir le commissaire, » s'écria Françoise. « Pour que les gendarmes descendent chez nous et que nous devenions la disandenne de tout le quartier ! Je n'oserais plus aller chez le boucher et chez le boulanger. — Non, mon homme, nous trouverons le voleur à nous tout seuls, la mère Franquetot en fait son affaire, et si nous ne le trouvons pas, nous lui bâillerons ses cinq papiers sur nos petites rentes, à l'héritier... Mais pas de gendarmes chez nous, je t'en supplie, pas de gendarmes... »

Cette supplication de la prudente campagnarde, pour laquelle une enquête judiciaire représentait, après tant d'années de Paris, — mais quel Paris ! — les mêmes images que si elle n'eût jamais quitté Fontfrède-en-Montagne, correspondait trop bien aux appréhensions de Franquetot pour qu'il ne s'y rendît pas. Les deux époux convinrent donc qu'ils vaqueraient chacun de leur côté à la recherche du voleur. Franquetot recueillerait le lendemain matin les noms des personnes à qui les femmes de ses ouvriers avaient pu parler. Françoise, de son côté, saurait, chez les fournisseurs, si quelqu'une de ces femmes avait3 fait une dépense exagérée. Le sculpteur devait aussi passer chez les deux changeurs du voisinage et les prévenir. La première partie de ce programme s'accomplit, en effet, aussi exactement qu'inefficacement,

pour le plus grand désespoir du bonhomme, à qui ce vol commis sous son toit était aussi insupportable que s'il eût vu de ses yeux massacrer un meuble de son cher Riesener :

— « Si ça continue, » dit-il à sa femme quand ils se retrouvèrent le soir en tête à tête, « je ne fais ni une ni deux. J'achète les cinq obligations. Les plus chères étaient de cinq cents francs. Total : deux mille cinq cents francs. Et puis après? Ce sera comme si on ne m'avait pas payé une grosse facture, voilà tout... C'est arrivé déjà et nous n'en sommes pas morts! J'aime mieux cela que d'être là, tout le jour, à me tarauder, à me vriller le cerveau. Je n'ai plus la main à mes outils. Je gâche. Je bousille. Ça ne peut pas durer... »

Fut-ce la perspective de cette grosse somme à débourser qui induisit l'avide Auvergnate à trahir l'engagement qu'elle avait, pris? Fut-elle amenée à cette indiscrétion par les chatteries de sa fille Marguerite, qui lui disait, sans cesse, depuis la veille, avec une de ces voix qui appellent l'épanchement : « As-tu un ennui, maman?... Papa et toi, vous avez l'air tout inquiets, tout mal lunés?... » Une certaine idée, qu'elle ne voulait pourtant pas accepter, commençait-elle de vaguement lever dans sa tête, depuis la découverte du vol, et suffisait-il d'une insinuation pour qu'elle prît conscience de ce soupçon et ne pût plus le contenir? Toujours est-il qu'au lendemain de cette déclaration de son mari, voici les propos qui s'échangeaient, après le déjeuner, entre elle et sa fille, toutes deux en train de desservir la table. Franquetot était déjà redescendu dans l'atelier, afin d'examiner un nouveau lot de meubles, apporté tard dans la matinée. Monique était sortie, sous le prétexte d'une emplette de laine.

— « Ne trouves-tu pas qu'elle est toujours dehors? » avait demandé Marguerite, et elle avait ajouté : « Sur-

tout depuis ces quarante-huit heures, on dirait, qu'elle ne tient plus en place. »

— « Qu'est-ce qui te fait dire cela? » répondit Mme Franquetot, en dévisageant son interlocutrice d'un regard inquisiteur.

— « Mais toutes sortes de petites choses... Ces deux nuits-ci d'abord, à peine si elle a dormi. Je l'ai entendue qui marchait, marchait dans sa chambre... Je crois qu'elle aurait bien voulu avoir trouvé les titres cachés dans le fauteuil... »

— « Elle t'en a parlé? » interrogea la mère avec le même regard, mais plus appuyé encore.

— « Non, » répliqua Marguerite. « C'est tout le contraire. C'est moi qui lui en parle et elle qui change la conversation... Justement cela me fait penser que l'idée qu'on les a rendus lui est désagréable. Elle aurait sans doute préféré qu'on les partageât entre nous tous. Elle a tant envie d'avoir de l'argent ! Elle est si fière ! »

— ■ « C'est vrai qu'elle a bien perdu, » reprit la mère. « Autrefois, elle était si gentille !... En grandissant, elle s'est gâtée... C'est la faute à ton père et à Michel. Leurs compliments sans fin, c'est du poison pour elle. Je le leur ai dit, pas une fois, mais vingt : « Vous lui donnerez « de l'orgueil. » Et ils lui en ont donné. Je te demande. Ravauder des trous de vieux tapis, le beau mérite ! Et se pâmer devant des vieux bois verres, voilà-t-il pas de quoi faire sa tête !... » (Toutes les injustices, dans le petit monde aussi bien que dans le grand, ont les mêmes ingéniosités. On trouve changés ceux envers qui l'on change soi-même.) Mme Franquetot continua, après un silence, et son soupir prouvait que sa rancune contre Monique, causée surtout par les assiduités de son neveu Tavernier, n'étouffait pourtant pas entièrement l'ancienne affection, « Tiens, ne parlons plus d'elle, cela vaudra mieux... »

— « D'ailleurs, » dit Marguerite, « je serais bien étonnée si elle ne nous quittait pas d'ici à peu de temps...

Elle a des idées qu'il va lui arriver une fortune !... Elle a dû acheter aussi quelque papier à lots sur son argent. Hier, quand je suis sortie après elle vers les six heures, je l'ai vue qui entrait, rue de Sèvres, chez le changeur. Sans doute elle venait voir si son numéro était sorti. »

— « Tu l'as vue entrer hier chez le changeur? » demanda la vieille femme avec un accent qui parut étonner profondément Marguerite, car elle répondit, avec l'air d'une personne qui, pour un peu, retirerait ce qu'elle a dit, tant elle a peur d'avoir nui à une autre :

— « Mais oui, maman... Il n'y a pas de mal à ça. Pourquoi n'aurait-elle pas mis de l'argent de côté, comme moi? Papa est si généreux avec nous... Je ne sais pas comment, par exemple, avec les toilettes qu'elle se fait... »

— « Écoute, Gote, » reprit la mère, et le remords de manquer à sa promesse de silence étouffait sa voix, en même temps que l'association d'idées éveillée en elle par les dernières phrases de sa fille la contraignait d'ouvrir son cœur : « Peux-tu garder un secret? » et sur la réponse affirmative de l'autre : « Ce que tu ne sais pas, » continua-t-elle à voix plus basse encore, « c'est qu'un vol a été commis dans l'atelier avant-hier... Ces titres que Jclibois avait trouvés, quand ton père a voulu les compter avec M. de Lingendes, il n'en restait plus que trente-deux. Il en manquait cinq, et ils n'ont pu être pris que chez nous, dans le tiroir, à de moment-ci, entre midi et deux heures. »

— « Alors, ce serait une de ces valeurs qu'elle vendait chez le changeur hier?... » dit Marguerite, achevant et précisant tout haut la pensée enveloppée dans la phrase de sa mère. Puis, comme révoltée contre ellemême d'avoir conçu une pareille hypothèse : « Non, maman, ce n'est pas possible ! Monique a des défauts. Elle est vaniteuse. Elle s'en croit. Elle est en dessous. Mais c'est une honnête fille et qui ne ferait tort d'un

centime à un enfant !... » Et, avec une hésitation : « C'est vrai, pourtant, qu'elle est devenue bien rouge quand elle m'a aperçue qui venais sur le trottoir et qu'elle est entrée bien vite dans la boutique... Mais non, je l'aurais vue prendre ces titres dans le tiroir que je n'y croirais pas... » — « Et moi, » dit Mme Franquetot, « je ne l'ai pas vue, et j'y crois... Oui, c'est elle, c'est elle... Car, enfin, il faut bien que ce soit quelqu'un. Ce n'est pas toi. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas ton père. Ce n'est aucun des ouvriers ; je réponds d'eux comme de moi. Ils ont d'eux-mêmes offert de rendre la gratification que M. de Lingendes leur avait fait remettre. Ils voulaient que nous n'ayons à racheter que trois titres sur les cinq volés... Car ton père les restituera, ces titres, s'il ne les retrouve pas. Je le connais, et moi aussi, je me connais. Je les rendrais de mon argent, s'il ne les rendait pas... Le portier jure son grand serment qu'il n'est venu personne de midi à deux heures... Et Monique, elle, pendant les deux nuits qui suivent, elle est agitée, elle ne peut pas dormir? Elle détourne l'entretien quand tu lui parles des titres? Et elle va, le lendemain du vol, chez un changeur, et chez celui de la rue de Sèvres, remarque, alors qu'il y en a deux plus près, et en cachette? C'est elle, je te le dis, c'est elle... Une enfant que nous avons ramassée dans la rue, c'est le cas de le dire, nourrie de notre travail, élevée comme notre fille, à qui nous n'aurions jamais même appris qu'elle n'était pas notre fille, si ta tante ne te l'avait pas raconté, et toi à elle, sans comprendre ce que tu faisais, pauvre Gote. Tu en as eu assez de chagrin !... Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je le pense, le sang est là... De qui sort-elle? On ne sait pas. Pour l'avoir abandonnée dans ce panier, sur ce mur de jardin, la nuit, il fallait que sa mère fût une fameuse coquine, et son père un fier gueux... C'étaient un voleur et une voleuse, peutêtre... Ah ! quand elle va rentrer, maintenant, il faudra bien qu'elle parle. Je la tramerai de mes mains chez le

changeur, si elle n'avoue pas... Mais d'abord je vais appeler ton père. »

— « Non, maman, » dit Marguerite en retenant le bras de Mme Franquetot, qui avait fait le geste de prendre à la gorge l'enfant d'adoption, aussitôt convaincue que soupçonnée, tant était fort le ferment de jalousie insinué dans les veines de la paysanne, depuis longtemps déjà, par la constatation quotidienne des supériorités de l'étrangère sur sa propre enfant. « Non, maman, » répéta-t-elle, « tu n'as pas le droit de lui faire cet affront... Tu n'as pas assez de preuves... »

— « Et qu'est-ce qu'il te faut donc, à toi? » répondit la mère déchaînée, en qui les petits détails rapportés par sa fille — elle avait dans sa Gote une foi si aveugle ! — faisaient certitude. Elle n'avait pas remarqué vingt petits signes qui eussent dû éveiller sa défiance : la rougeur venue aux pommettes de l'accusatrice, le regard de ses yeux, où cet entretien allumait une flamme fauve, le dosage savant de ses révélations. Comment eût-elle mis en doute la sincérité de cette dénonciatrice, dans cette défense de la dénoncée? Et elle l'embrassa en lui disant : o Tu as toujours été trop bonne pour elle, au lieu qu'elle !... » Mme Franquetot n'acheva pas cette exclamation qui sous-entendait toute sa rancune contre l'intérêt que son neveu Michel Tavernier montrait à la perfide orpheline au détriment de la généreuse Gote. Celle-ci d'ailleurs ne laissa pas à sa mère le temps de continuer :

— « Je ne suis pas bonne, » interrompit- elle, « je suis juste. Si Monique n'a pas pris les titres, elle ne mérite pas cette injure. Si elle les a pris... »

— « Hé ! comment le savoir sans lui en parler? » dit la mère.

— « Elle est trop fine, si elle a fait le coup, pour avoir vendu les cinq à la fois, » répondit Marguerite. « Elle a dû aller chez le changeur pour essayer de se débarrasser d'un d'abord, puis, un autre jour, d'un second. »

— « C'est juste, » fit Mme Franquetot. « Ah ! quelle tête tu as, toi! Quelle mtendouère!... Celui qui t'aura aura un trésor I... Mais où les aurait-elle cachés, ces papiers?... Tu l'as entendue qui fasillait dans sa chambre ces nuits-ci, m'as-tu dit?... C'est là qu'ils sont... » et regardant le réveil qui, posé sur la cheminée de la cuisine, marquait en ce moment une heure un quart : « Nous avons un peu de temps à nous avant qu'elle rentre. Viens chercher... »

La chambre de Monique, où les deux femmes allaient hâtivement pratiquer cette insultante et clandestine enquête, protestait, par son seul aspect, contre cette odieuse accusation d'un vol deux fois criminel, puisqu'il eût été commis par l'enfant trouvée, sous le toit même et au détriment de son bienfaiteur. La maison, construite par adjonctions successives, comme la plupart des bâtisses de ce vieux quartier, avait de curieuses inégalités de paliers sur le même étage. C'est ainsi qu'on accédait par deux marches à cette pièce, isolée dans une espèce de lanterne surajoutée au corps primitif. Marguerite logeait à côté, en contre-bas. C'était une chambre spacieuse et qui se terminait sur le jardin. par une fenêtre cintrée. Le goût exquis de Monique avait transformé ce réduit en une cellule presque élégante, où tout trahissait et l'enseignement de Franquetot et la reconnaissance que lui gardait l'orpheline. Elle-même, avec des morceaux de tapis cousus ensemble et dont les couleurs se mariaient joliment, avait paré de deux carpettes le carreau passé au rouge. Les portions visibles des malons luisaient en ce moment sous la caresse du soleil. L'orpheline s'était fait donner par l'ébéniste un petit lit de bois ancien qu'elle avait peint, à ses heures perdues, et des chaises pareilles, sur la canne desquelles ses doigts agiles avaient attaché, par des rubans, des coussins d'une étoffe passée, une ancienne perse à ramages, assortie aux rideaux de la

fenêtre. Le papier des murs jouait la cretonne. La tonalité bleue et blanche de cet ensemble s'adoucissait, se fondait dans la clarté douce de ce jour de printemps. Quoique toutes sortes de gravures décorassent les parois, pas un clou n'y avait été fiché. La méticuleuse ouvrière avait de ses propres mains fixé le long de la cimaise une baguette de bois, peinte aussi, et d'où pendaient les cordonnets tressés qui soutenaient les cadres. Ces gravures étaient des présents de Franquetot. Il les avait trouvées dans quelques-uns des innombrables journaux d'art qu'il achetait par passion pour son métier. Elles prolongeaient autour de cette chambre virginale les conversations que l'enthousiaste avait eues avec sa pupille. Ici, c'était une image représentant une tapisserie, d'après François Boucher; ailleurs, la reproduction d'une commode de Caffieri; plus loin, des peintures décoratives par Le Prince ou Bérain. Le célèbre bureau du roi Louis XV, gloire de Riesener, y figurait, bien entendu. Cette chambre de jeune fille avait une physionomie mêlée de coquet réduit et de salle d'études. C'était quelque chose d'à la fois gracieux et professionnel, comme avait été toute l'existence de la patiente apprentie. Un crucifix audessus du lit, avec un bénitier où trempait un brin de buis, disait la piété de l'enfant abandonnée, et un portrait de Franquetot à la sanguine, signé de Michel Tavernier, racontait les deux affections chères à son jeune cœur : celle pour le modèle et celle pour l'artiste. Chaque détail révélait la propreté la plus minutieuse : la tenue des objets rangés sur la table qui servait à la modeste toilette de l'habitante de ce clair asile, les tranches reluisantes de quelques livres placés sur les deux rayons de l'étagère, la profusion des menus rideaux de serge qui garantissaient de la poussière les tablettes où se trouvaient rangées les diverses parties de sa maigre garde-robe. Tout cela était très humble, très étriqué, presque pauvre; il s'en dégageait pourtant je ne sais quei air d'aristocratie

dont s'irrita, une fois de plus, la rude paysanne qu'était Françoise Franquetot. Car elle montra cette chambre à sa fille, dès qu'elles y furent entrées, en lui disant, avec un accent qui trahissait l'aigreur d'une offense personnelle :

— « Croirait-on pas l'appartement d'une princesse? »

— « Nous n'avons que quelques minutes, » répondit Marguerite. « Visite la commode, pendant que je cherche dans le placard. »

Mme Franquetot commença donc d'ouvrir l'un après l'autre les tiroirs où le linge de Monique était soigneusement plié sous des bouquets de lavande, pendant que sa fille fouillait les deux cartons posés sur la planche de l'armoire. Elle affecta de regarder à terre, sous les robes et sous le lit. Enfin elle revint à l'armoire, en répétant : — « Tu vois, maman, que nous ne trouvons rien et que tu t'étais trompée. Va. J'en étais sûre... » Puis, battant les jupes pendues, comme distraitement, elle poussa un petit cri : « C'est drôle, » dit-elle, « qu'est-ce qu'il y a donc? C'est comme une épaisseur... Qu'a-t-elle caché là?... » Et, décrochant la robe qu'elle venait de tâter ainsi, elle la tendit à Mme Franquetot pour que celle-ci touchât l'étoffe à son tour. En relevant la jupe, les deux femmes virent que l'on avait cousu dans la doublure un objet assez volumineux qui devait être une liasse de papiers. Aviser des ciseaux sur la toilette et découdre cette doublure fut l'affaire de quelques secondes, et Marguerite en tira un paquet enveloppé d'un journal. Elle déplia le journal. Des titres apparurent :

— « Une, deux, trois, quatre obligations... et la cinquième, qu'elle a vendue au changeur, ça fait bien le compte. Ah ! la malheureuse !... » dit la mère. « C'est elle qui les avait volés !... » Et, avant que sa fille eût pu la retenir, la terrible femme était déjà dans l'escalier qui criait : « Franquetot! Franquetot! Franquetot!... »

— « On y va, » répondit une voix partie du rez-dechaussée. C'était le sculpteur qui ouvrait la porte de

l'escalier, et il ajouta : « 11 y aurait le feu à la maison, tu ne crierais pas plus fort, la maman... Je suis pressé de travail... Si tu as à me parler, descends. »

— « Les titres volés sont retrouvés, » cria à son tour Marguerite.

— « Les titres sont retrouvés? Où cela? Comment?... » dit Franquetot, en grimpant quatre à quatre les marches du petit escalier, sans prendre même le temps de poser son outil. La révélation faite par sa fille le bouleversait à un tel point qu'il en demeurait tout tremblant. Il vit les deux femmes debout sur le palier, la porte de la chambre de Monique ouverte. Il n'eut pas le temps de renouveler sa question. Solennellement, impérativement, Françoise l'avait pris par le bras et introduit dans la pièce, et elle lui montrait l'armoire ouverte, la doublure de la robe décousue et les titres.

— « Voilà où nous les avons dénichés, » conclut-elle après cette trop éloquente mimique, « ici, cachés dans ce dessous de jupe, la jupe de Monique, et cette jupe était pendue au fond de l'armoire, l'armoire de Monique. C'est Monique qui a fait le coup... Il ne reste que quatre obligations. Elle a déjà vendu le cinquième papier... »

— « Où est-elle? » demanda le sculpteur après un silence, effrayant pour qui connaissait sa naturelle expansion et combien vite ses moindres sentiments se traduisaient au dehors en jeux de physionomie, en gestes, en boutades. Il répéta : « Où est-elle? » et il se laissa choir sur une des chaises, comme assommé par le coup qu'il venait de recevoir. Que Monique, cette enfant qu'il avait recueillie sur le pavé, réchauffée de son affection, entourée de son culte, pénétrée de son esprit, eût commis un vol, et un vol à son détriment, c'était une chose si absolument inattendue, si monstrueuse, qu'il se révoltait contre l'évidence, et quand sa femme eut répondu à sa question :

— « Est-ce que nous savons? Elle est allée touche; l'argent, sans doute?... »

— « Non, » s'écria-t-il, « je n'y crois pas... Il faut l'attendre. Elle nous expliquera tout. »

— - * « Tu es comme ta fille, » reprit la mère. « Elle non plus n'y croj'ait pas. Mais est-ce ici sa chambre, oui ou non? Est-ce là sa robe, je te répète? Gote l'a-t-elle vue, oui ou non, hier, qui entrait chez le changeur de la rue de Sèvres, en se cachant? »

— «Tu as vu cela, Marguerite? » interrogea Franquetot.

— « Oui, mon père, » répondit la fille, « hier, à la fin de l'après:midi. »

— « Et elle se cachait? »

— « Elle a fait semblant de ne pas m'apercevoir, » reprit Marguerite. « Pourquoi alors a-t-elle rougi jusqu'à la racine de ses cheveux? »

— « Mais quand aurait- elle pu prendre ces valeurs, et dans quel but? » dit encore Franquetot.

— « Quand? » fit la mère, « mais pendant notre déjeuner. Tu ne te rappelles donc plus qu'elle est partie avant la fin, comme aujourd'hui, soi-disant pour une course? Demande-lui donc un peu où elle est allée?... Dans quel but? Mais tu seras donc toujours aveugle, mon pauvre Hippolyte? Regarde cette chambre, mon ami. Est-ce la chambre d'une ouvrière, je te le demande?... Et ces nippes? » Et elle montrait les robes dans l'armoire. « Et tous ces affuiâaux? » Et elle ouvrait de nouveau un des tiroirs de la commode. « Mademoiselle aime à faire toilette, voilà tout, et il lui faut du plus fin, du meilleur, des fitjuts de bourgeoise... Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai ouvert l'œil, mon homme... Tout ça, c'est des manigances pour épouser notre pauvre nigaud de Michel, qui n'y voit que du feu... Elle a pensé que tu ne recompterais pas les valeurs, puis qu'elle les vendrait une par une, pour acheter de quoi turluter... Comprends- tu maintenant? »

La violente plébéienne n'avait pas achevé ce réquisitoire, où s'épanchait le flot depuis longtemps amassé

de ses rancunes maternelles, quand le bruit d'une porte ouverte puis refermée et celui d'un pas dans l'escalier l'arrêta net. Pour des raisons d'ordre bien divers, les trois personnes réunies dans la chambre de l'orpheline se sentirent comme contraintes de se taire à son approche. C'était elle qui rentrait, un peu essoufflée sans doute d'avoir monté vite, car elle s'arrêta une seconde sur une des marches de l'escalier, puis elle vit la porte de sa chambre à demi tirée et elle demanda de sa voix chantante : « Tu es là, Gote? » et elle pousssa le battant, avec un sourire sur ses fines lèvres qui se changea en une expression d'étonnement presque effrayé quand elle aperçut son parrain et sa marraine — comme elle appelait son père et sa mère adoptifs — installés chez elle, l'attendant, parmi le désordre des tiroirs fouillés et des armoires bouleversées, et Marguerite auprès, dont les yeux se détournèrent malgré tout, à son entrée, pour ne pas rencontrer les siens.

— « Monique, » commença Franquetot après que sa femme eut fermé la porte derrière l'arrivante, « ce que j'ai à te dire m'est extrêmement pénible... Tu sais que nous t'avons toujours traitée, Françoise et moi, comme notre fille, et que Marguerite t'aime comme sa sœur... Au nom de cette affection, je te supplie de me répondre avec une entière franchise. Quoi que tu aies fait, je suis prêt à te le pardonner, si tu m'ouvres ton cœur... Ne me mens pas, mon enfant, c'est tout ce que je te demande. »

— « Je ne t'ai jamais menti, parrain, » répondit la jeune fille. La pourpre lui était montée aux joues en écoutant Franquetot. Elle ne pouvait pas deviner quelle abominable accusation pesait sur elle. Mais sa conscience ne la laissait pas tranquille. Elle y portait le secret de son innocent roman avec le neveu du sculpteur. Précisément ces jours derniers, et tout à l'heure encore, ce roman caché avait traversé des épisodes décisifs. Pour tout dire, elle avait accepté plusieurs rendez-vous avec

Michel dans une des rues solitaires qui contournent le chevet de l'église Saint-François-Xavier. Elle en revenait à cet instant même. Certes, au cours de ces entretiens en plein jour, entre une heure et demie et deux, rien de coupable ne s'était passé entre elle et celui qu'elle considérait dès à présent comme son fiancé. Mais le seul fait que ces tête-à-tête eussent été clandestins troublait la charmante enfant. Évidemment Franquetot prévenu redoutait quelque aventure de légèreté. On venait de chercher dans sa chambre des indices d'une coupable intrigue, une correspondance d'amour, au lieu que si l'orpheline avait tenu secrètes ses accordailles avec Michel, c'était pour ménager Marguerite et Mme Franquetot, par un scrupule qu'elle allait payer très cher et qui la fit à cette minute prononcer la plus malheureuse des phrases : « Je répondrai à toutes tes questions, mais j'aimerais mieux que ce fût à un autre moment... »

— « Ne l'écoute pas, Hippolyte, » interrompit vivement Mme Franquetot. « Elle est prise. Finissons-en tout de suite. »

— « Mon enfant, » continua le sculpteur, « quand je suis allé chez M. de Lingendes, avant-hier, lui restituer les valeurs que Jolibois avait trouvées dans le fauteuil de Leleu, nous avons constaté qu'il en manquait cinq... Il n'est entré dans l'atelier que les ouvriers, la maman, Marguerite, toi et moi. Il faut donc que le coupable soit une de ces huit personnes... »

— « Ah ! parrain !... » fit l'orpheline. Le regard haineux de sa mère adoptive rencontré à ce moment arrêta la protestation indignée qui criait déjà sur ses lèvres. Elle comprit qu'elle était plus que soupçonnée, accusée. Un nouveau flot de sang lui empourpra le visage. Elle était une enfant trouvée, recueillie par charité. Elle le savait. Le plus profond, le plus douloureux des sentiments de son cœur était la pudeur de cette situation. Elle eut un de ces mouvements d'orgueil froissé, si instinctif chez les

parias ou ceux qui se croient tels, et, au lieu de se défendre, elle dit, avec une amertume et une hauteur singulières : « On se défie de moi. C'est trop juste. Hé bien l puisqu'on a commencé de chercher dans mes affaires, que l'on continue... »

— « On a cherché, » dit la mère Franquetot, « et on a trouvé. »

— « Oui, mon enfant, » reprit Franquetot lui-même, et cette fois avec l'accent étonné tout ensemble et peiné d'un homme qui s'attendait à rencontrer certains sentiments chez un interlocuteur et qui en rencontre d'autres. « Tu reconnais bien cette robe comme t'appartenant, n'est-ce pas? Elle pendait dans cette armoire, qui est bien la tienne? Quatre des titres volés étaient cousus dans la doublure. Voici ces titres. Voici la place qu'ils occupaient. Je ne t'accuse pas, Monique. Mais il faut que tu m'expliques cela. Il le faut, et pour toi, et pour moi. »

En parlant ainsi, il avait tendu à l'accusée la jupe retournée. La jeune fille prit la robe d'une main qui tremblait d'émotion. Elle regarda l'espèce de poche, ouverte d'un côté à coups de ciseaux. Les points qui avaient servi à la bâtir s'y voyaient encore. La personne qui avait fait cette couture s'était bien servie d'une des soies que Monique seule possédait dans l'atelier. Mais soie et aiguille avaient été choisies plus fortes que ne comportait ce travail. C'était là une caractéristique habituelle de Marguerite dans ses ouvrages à l'aiguille. Aucune autre personne que Marguerite ne connaissait la place où Monique serrait sa petite mercerie. L'évidence du plan criminel que l'envieuse avait imagmé pour la perdre saisit d'un coup l'enfant trouvée. Elle releva la tête, toute pâle cette fois du battement de cœur que lui donnait l'émotion de cette foudroyante découverte. Elle dévisagea Marguerite, dont les prunelles noires la défiaient à présent avec une horrible férocité ; Mme Franquetot, dont la haine, du moins sincèrement égarée, lui fit mal aussi à constater ; Franquetot,

enfin, le bienfaiteur à qui elle devait tout. Elle ouvrit la bouche pour parler et la voix lui manqua. Pendant une minute, ses traits décomposés exprimèrent l'angoisse d'une agonie intérieure. Son courage l'abandonnait soudain. Pour se défendre il lui fallait dénoncer au père, à cet homme qu'elle savait si profondément, si simplement attaché aux siens, l'infamie qu'elle entrevoyait ! Elle n'en trouva pas la force, et elle répondit, en posant la robe sur une chaise :

— « C'est ma robe, et c'est une de mes soies. Tout ce que je peux dire, c'est que je n'ai pas fait ce travail et que je n'ai jamais touché à ces valeurs. »

— « Qui les a cachées là, alors? » demanda Franquetot. « Et si tu n'as touché à aucun, des titres, pourquoi allaistu chez le changeur, hier au soir, rue de Sèvres? »

— « Je suis, en effet, allée rue de Sèvres, » dit Monique, « mais pas chez le changeur. »

— « Tu mens. Gote t'a vue, » dit la mère.

— « Oui, je t'ai vue, » répéta Marguerite.

— « Que réponds-tu à cela? » reprit Franquetot. « Cinq titres ont été soustraits dans l'enveloppe. On en découvre quatre ici, chez toi. Le cinquième manque. On t'a vue entrer dans une boutique de change. Tu dis que non... Je vais t'y conduire, c'est bien simple. »

Il s'était levé et s'avançait vers la porte. De nouveau le visage de la jeune fille traduisit une lutte intime d'une extraordinaire intensité. Elle aussi fit deux pas du côté de cette porte, pour se rendre à une confrontation qu'il eût été si naturel qu'elle réclamât après sa dénégation. Puis elle s'arrêta net. La même idée qui tout à l'heure l'avait paralysée et empêchée de formuler tout haut sa remarque sur les points de couture venait de nouveau de la saisir : cette visite chez le changeur, ou bien c'était Marguerite convaincue aux yeux de son père, ou bien, pour elle, Monique, la découverte d'une nouvelle infamie, machinée avec une adresse diabolique. Elle se rappela que, la veille, l'autre lui avait emprunté

pour sortir un chapeau et un manteau. C'était le soir, et si, chez le changeur, on se rappelait cette toilette sans reconnaître son visage?...

— « Parrain, » dit-elle, « ce n'est pas la peine. Je n'irai point. »

— « Tu n'iras point? » reprit le sculpteur. Et maintenant la colère commençait de gronder dans ses mots : « Et pourquoi? »

— « Je ne peux pas répondre, » dit la jeune fille.

— « Ah ! Prends garde ! » s'écria-t-il en éclatant tout à fait : « Voyons. Es- tu innocente ou coupable? »

— « Je suis innocente, » dit-elle.

— « Alors, prouve-le, » reprit- il avec plus de colère encore. « Explique comment ces valeurs sont sorties du tiroir de l'atelier pour se trouver ici? Explique ce que tu faisais rue de Sèvres et pourquoi tu ne veux pas être confrontée avec le changeur? Mais justifie-toi donc, malheureuse enfant ! »

— « Je ne peux pas, » répondit Monique.

— « Tu ne peux pas. Avoue, alors, » dit Franquetot, et lui saisissant le poignet il le serra de toute la force de sa fureur, maintenant à son comble, « avoue donc enfin ! »

— « Tu vas me faire mal, parrain, » dit simplement la courageuse fille. Ces quelques mots suffirent pour que le sculpteur, revenu à lui, laissât retomber le poignet fragile que meurtrissaient ses doigts robustes. Comme pour comprimer les pensées de délire dont jl sentait en lui le bouillonnement, il prit son front dans ses mains, avec une telle force que les traces de ses ongles s'imprimèrent sur la peau au-dessus de ses épais sourcils. Puis, d'une voix toute sourde, tant était grande l'intensité du mouvement de passion qui le secouait, il conclut :

— « Je te donne une heure pour prendre un parti, Monique. Tu vas rester seule dans ta chambre à bien méditer ce que je te dis. Si dans une heure tu ne t'es pas résolue ou à te justifier ou à avouer, tu t'en iras...

Si tu avoues, » ajouta-t-il, « même maintenant, je te pardonnerai. Je rachèterai un cinquième titre, et ni Françoise, ni Marguerite, ni moi, ne parlerons de rien à personne. Tu auras eu un moment de folie, voilà tout. Si tu n'avoues pas, ce n'est plus de la folie, c'est autre chose... Je ne te ferai rien. Je ne te réclamerai rien. Je ne te dénoncerai pas. Mais tu ne coucheras pas ici une nuit de plus... Et maintenant décide... Et vous, » il s'adressait à sa femme et à sa fille, « pas un mot sur tout cela à âme qui vive. Ce n'est pas une prière, c'est un ordre... » Son visage trahissait, en prononçant ces dernières paroles, un tel frémissement de violence domptée que les deux femmes en eurent peur, et suivies par Franquetot, qui ferma la porte derrière elles, toutes deux sortirent de la chambre sans seulement regarder Monique.

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