L'ÉPREUVE
Le bruit des pas avait depuis longtemps cessé dans l'escalier, et Monique restait là, debout à la place où l'avait laissée le terrible discours de son père adoptif. Ce qui dominait en elle dans ces premiers moments, c'était une douleur d'un ordre très spécial et qui tenait à la longue crise morale de ses dernières années. Il est nécessaire, pour expliquer et son mutisme dans la scène qui vient d'être racontée et sa résolution au cours de celles qui suivront, de dessiner au moins la ligne générale de cette bien simple mais bien humaine histoire. Elle avait été dominée par une seule idée, constamment prise et reprise, et qui donnait le ton à toutes les pensées de la jolie ouvrière, depuis le jour, déjà lointain, où elle avait
appris, par une soi-disant étourderie de Marguerite, qu'elle n'était pas la fille de M. et Mme Franquetot. C'était depuis lors que, petit à petit, elle avait commencé d'appeler ses protecteurs de ces noms de parrain et de marraine. Elle avait, à cette époque, tout voulu savoir des circonstances dans lesquelles elle avait été recueillie, et, aussitôt, elle avait senti s'ouvrir dans son cœur cette plaie qui saigne au cœur de tant d'enfants naturels, de quelques faveurs que la destinée les comble. Personne ne se souvient de leur origine, excepté eux, dont l'amourpropre reste si vif, si ombrageux à cet endroit que tout y fait blessure, même dans le triomphe. La plaie est pire quand cette destinée est tout étroite par elle-même, tout humble ; quand le pain que mange l'enfant sans père et sans mère, l'enfant hors la loi, lui est donné par la charité. Chez les êtres orgueilleux et combatifs, cette sensation d'une différence radicale et indestructible entre eux et les autres — une différence produite par la chose dont ils sont le plus absolument irresponsables, leur naissance ! — se transforme vite en un instinct de haine et de rébellion. Ils deviennent des réfractaires ou des anarchistes. Chez des créatures de tendresse et de douceur, comme était Monique, il se développe une délicatesse maladive, une susceptibilité frémissante. Elles ont une constante appréhension de l'antipathie, du dédain, une reconnaissance passionnée pour les moindres bontés, une anxiété douloureuse et un reploiement devant les natures hostiles, un désir suraigu de perfection, afin d'échapper au plus léger reproche. Voilà pourquoi Monique avait voulu devenir ce qu'elle était devenue : la plus fine ouvrière dans son métier, — pourquoi elle n'avait jamais perdu une occasion de s'instruire et de lire, — pourquoi les moindres objets lui appartenant avaient cet air de distinction, — pourquoi tout, autour d'elle et sur elle, révélait ce soin méticuleux, cette surveillance des plus petites nuances ; — comment, dans ce milieu d'atelier,
MONIQUE s,
elle gardait ce quant à soi, ces manières continûment distantes, cette habituelle taciturnité qui la faisait traiter de « sournoise » par Marguerite, et que Mme Franquetot condamnait en disant qu'elle était « fière ». La mère et la fille traduisaient ainsi le malaise que leur infligeait la présence auprès d'elles de cette sensibilité qui leur était absolument inintelligible. Si, en effet, le constant travail d'afnnement, de perfectionnement, que l'enfant trouvée exerçait sur elle-même avait soulevé chez les deux femmes une aversion grandissante, ce phénomène ne s'expliquait point par la seule envie. Certes, Mme Franquetot en avait, instinctivement, voulu à Moniqu$ de tous les éloges qu'elle entendait sans cesse son imprudent mari, son neveu Michel, les clients de l'atelier prodiguer à la grâce, au caractère, au talent de l'orpheline. Marguerite de même en avait voulu à sa sœur d'adoption de ce que celle-ci lui était sans cesse préférée ; mais, chez l'une et l'autre, ce qui envenimait cette impression jusqu'à leur rendre la présence de l'orpheline physiquement insupportable, c'avait été, à mesure que les années avançaient, ce sentiment d'un caractère de plus en plus incompréhensible. Par une contradiction apparente qui s'explique pourtant à la réflexion, cette inintelligibilité réciproque semblerait devoir ne produire que des antipathies morales, et elle est le principe le plus fréquent des profondes haines animales. C'est qu'elle rend la différence entre individus d'espèces adverses plus perceptible, comme plus concrète. Monique n'avait pas été seulement pour Mme Franquetot l'émule de sa fille, et une émule toujours préférée, et pour Marguerite de même. Elle avait été la créature d'une autre race, l'intruse, — l'étrangère/
Cette aversion des deux femmes, Monique en avait éprouvé les effets bien avant d'en distinguer la cause. Plus elle s'appliquait à être douce, réservée, laborieuse, irréprochable, plus elle se sentait haïe. Puis, durant les
longues heures de silence passées à son métier, elle avait réfléchi. Comment n'eût-elle pas attribué cette hostilité de Mme Franquetot et de sa fille à la tache originelle de sa naissance? Quoiqu'il ne lui restât pas beaucoup de temps pour lire autre chose que des ouvrages d'art et qu'elle n'allât guère au spectacle, les quelques romans tombés entre ses mains, les quelques drames auxquels on l'avait conduite n'avaient-ils pas suffi pour lui apprendre quelle situation est faite, dans la société, aux enfants nés comme elle en dehors des conditions régulières? Tout en trouvant sa mère d'adoption et surtout sa sœur bien iniques, bien cruelles de ne pas l'aimer, elle n'avait pu se soustraire à une impression de honte secrète. C'était vrai, après tout, qu'elle s'asseyait à la table des Franquetot, qu'elle couchait sous le toit des Franquetot, par charité ! Elle n'avait pas le droit d'être là ! Elle se sentait elle-même Y étrangère/... Ah ! si le maître de la maison n'avait pas été cet homme excellent, s'il ne l'avait pas traitée avec cette indulgence à laquelle son pauvre cœur, sans cesse meurtri d'autre part, se réchauffait, se ranimait, revivait, comme elle s'en serait allée de ce foyer où sa présence était odieuse, — elle le devinait à chaque regard, à chaque geste, — où ses qualités lui faisaient tort, où ses plus ingénieuses tentatives pour plaire échouaient misérablement ! Mais le vieux sculpteur en meubles restait si tendre, si paternel pour elle ! Où auraitelle pris le courage de le quitter, et surtout de lui déclarer pourquoi? Elle se rendait trop compte que ce véritable et fervent artiste, dont elle était la pieuse disciple, habitait un rêve, qu'il ne connaissait ni sa femme ni sa fille, qu'A ne la connaissait pas elle-même, tout en la chérissant. Elle comprenait, par un instinct de sa subtile sensibilité de femme, que, le jour où Franquetot apercevrait Françoise telle qu'elle était, dans l'âpre dureté de sa nature paysanne, Marguerite surtout dans la basse mesquinerie de son envieux caractère, il subirait le sursaut
du plus désolant réveil. Vis-à-vis de cet homme qui avait été pour elle, en même temps que le plus généreux des pères nourriciers, un père spirituel, un éducateur de ses yeux, de ses doigts, de son esprit, elle n'avait jamais cessé d'éprouver le sentiment d'une dette à payer dont elle ne s'acquitterait qu'en acceptant en silence les mesquineries qui la victimaient dans cet intérieur, — pour lui, pour qu'il continuât à se mouvoir librement dans cette atmosphère où elle l'admirait de vivre. La suggestion émanée du visionnaire avait gagné la docile et fidèle enfant. Elle aussi, elle croyait en Boulle, en (Pressent, en Œben, en Riesener ! Le petit frisson d'une réelle vénération la saisissait devant certaines pièces du Louvre et du Garde-Meuble que Franquetot lui avait expliquées, avec un enthousiasme dont elle n'avait jamais souri. Elle le partageait. De bonne foi, elle en reportait une part sur celui qu'elle considérait comme le dépositaire d'une tradition d'art presque perdue. Sentant ainsi, elle fût mprte plutôt que d'accroître pour son compte le poids du sort sous lequel pliait le sculpteur en meubles, né dans un âge incapable de le comprendre et de l'employer !...
Ces émotions d'ordre si complexe s'étaient compliquées encore depuis que Monique avait commencé de s'intéresser à Michel Tavernier, le neveu de son bienfaiteur. Elle avait connu Michel tout petit. Elle avait joué avec lui quand ils étaient, elle une fillette, lui un garçonnet, sans se douter que cette intimité d'enfant préludait à un de ces attachements d'autant plus forts, d'autant plus passionnés qu'ils nous enveloppent, qu'ils nous lient à notre insu. Elle avait senti de quelle tendresse elle aimait le jeune homme, le jour où elle avait appris le secret de sa propre naissance. L'idée de ce qu'il pensait d'elle, maintenant qu'elle se savait une enfant trouvée, lui avait été horriblement douloureuse, et cette souffrance lui avait révélé son amour. Depuis lors, les preuves que Michel partageait cet amour avaient eu beau
sê multiplier, la pensée qu'il ne pouvait pas l'aimer avec la confiance entière, avec l'estime absolue qu'il aurait eue pour la fille légitime d'honnêtes gens, ne l'avait jamais quittée tout à fait. C'est pour une femme qui aime un tel délice, que de donner à celui qu'elle aime, en se donnant, quelque chose dont il puisse être fier, et elle éprouve une mélancolie si profonde à se dire qu'au contraire il ne peut pas ne pas rougir d'elle ! C'était là une des deux raisons pour lesquelles Monique avait tant hésité au bord du bonheur. Elle avait mis des années à laisser voir à Michel combien elle l'aimait, paralysée par cette idée qu'elle avait à peine le droit de devenir sa femme. L'autre raison avait été un de ces scrupules de délicatesse comme en nourrissent les âmes généreuses et tendres qui ne savent pas rendre haine pour haine et qui se sentiraient dégradées de se venger. Monique n'avait pas eu de peine à deviner que Mme Franquetot désirait un mariage entre son neveu et sa fille ; elle s'était rendu compte, avec le sûr instinct d'une amoureuse, que celle-ci, de son côté, était éprise de son cousin ; et, plus les deux femmes étaient dures pour elle, plus il lui avait répugné de paraître en triompher. Et puis l'invincible et doux penchant qui attirait les jeunes gens l'un vers l'autre l'avait contrainte de recevoir l'aveu de l'amour qu'elle inspirait, d'avouer celui qu'elle ressentait. Mais les motifs intimes de sa longue hésitation n'avaient pas oessé de la troubler, même alors, et e'est pour cela que son innocent engagement avec Michel demeurait secret. ÏUe avait toujours reculé le moment où le jeune homme viendrait demander sa main à Franquetot, son tuteur. La poignante appréhension que, plus tard, il ne se repentît d'avoir épousé une enfant trouvée, la fille naturelle et abandonnée d'un père et d'une mère inconnus, faisait trembler encore la romanesque orpheline, au moment de lier pour toujours sa vie à la vie de celui qu'elle aimait. Quel reproche d'ingratitude elle encourrait ce jour-là
de Mme Franquetot, de l'injuste femme gui, malgré tout, l'avait élevée, l'avait même gâtée si longtemps, jusqu'à cette rivalité avec Marguerite ! En même temps que cette idée la troublait à l'avance dans son bonheur, elle gardait aussi une pitié pour sa sœur d'adoption, avec une espérance, malgré tant de piqûres quotidiennes, qu'une réconciliation aurait lieu entre elles auparavant. Poar certains cœurs, et celui de Monique était du nombre, leur joie n'est pas une joie complète si elle coûte une larme, fût-ce à leurs pires ennemis. Pourquoi faut-il que ces cœurs-là soient précisément; ceux qui suscitent chez les cœurs féroces les antipathies les plus violentes? L'action détestable que Marguerite Franquetot venait d'oser, afin de déshonorer la compagne de son enfance et de sa jeunesse dans l'esprit de son père et surtout dans celui de son cousin, n'est qu'un petit, un vulgaire épisode de la lutte éternelle qui se poursuit dans tous les temps, à tous les étages de la société, dans toutes les situations, entre les représentants de ces deux lignées d'âmes, symbolisées, au Livre de toute sagesse et de toute vérité, par les deux premiers-nés de la première pécheresse : Caïn et Abel. Et que l'on ne trouve pas ce légendaire souvenir trop solennel pour une tragédie qui se jouait entre de pauvres gens, dans un décor bien mesquin et à propos d'un incident de l'ordre le plus médiocre ! Si, chrétiennement, toutes les âmes se valent devant le juge, humainement toutes sont pareilles devant la passion et la douleur.
Comprend-on maintenant comme cette enfant de vingt et un ans, mûrie déjà par une si longue expérience et par tant de réflexions amères, avait trouvé en elle assez de force d'âme pour recevoir, sans en être affolée, ie coup subit de la plus cruelle accusation qui puisse frapper un être jeune et pur? Comprend-on aussi comment son premier soupçon était allé droit à la vraie coupable, à cette Marguerite dont elle se savait détestée?... Ah! pas
à ce degré pourtant, pas jusqu'à cette machination d'une scélératesse si préparée, si calculée !... — Comprend-on enfin par quel miracle d'amour filial, chérissant en effet Franquetot comme son père de sang, sachant de lui tout ce qu'elle en savait, ayant toujours tremblé qu'il ne fût éclairé sur le vrai caractère de sa fille, elle avait, au moment de se défendre, senti les paroles lui manquer? Aurait-elle l'énergie de maintenir ce parti pris d'héroïque silence, adopté, sans même y réfléchir, dès la première minute, dans un de ces élans spontanés de sacrifice dont nous ne nous serions jamais crus capables et qui résument des milliers d'aspirations au dévouement demeurées inconscientes et ineiïectives? Si, durant les instants qui suivirent cette douloureuse explication, Franquetot était remonté dans la chambre où il avait laissé sa pupille accablée sous le poids de l'abominable calomnie, très probablement la vérité aurait échappé à Monique, parmi ses larmes, car, une fois seule, tout son être se souleva dans une réaction indignée contre l'ignominie qui la victimait :
— « Et Marguerite entendait cela !... » se disait-elle. « Et elle me voyait traitée ainsi !... Et elle n'a pas eu un éclair de remords devant ce qu'elle avait fait !... Car c'est elle qui avait pris ces papiers, elle qui les avait cousus dans la robe, j'en suis sûre, je l'ai lu dans ses yeux... C'est elle qui a passé chez le changeur sous mon nom, sans doute, et avec mon chapeau et mon manteau !... Il était tard. Elle a dû mettre une grosse voilette pour qu'on ne vît pas ses traits... Ah! quelle infamie! quelle infamie !... Et moi qui, tout à l'heure, suppliais Michel d'attendre encore avant d'annoncer notre mariage, moi qui craignais de la peiner, de peiner Mme Franquetot !... J'ai été trop bonne. Je ne le serai plus. Je me défendrai. Je la dénoncerai. Je montrerai comment était cousue la poche ®ù elle a mis ces titres, et que c'est sa manière de travailler. Je justifierai de l'emploi de mon temps. Hier,
après déjeuner, j'étais avec Michel rue Masseran, je le dirai. Je la forcerai de venir chez le changeur avec moi. Si on ne la reconnaît pas à son visage, je la ferai parler et je parlerai. On distinguera bien nos voix... Je raconterai à mon parrain tant de misères que j'ai souffertes depuis des années. Il me comprendra. Il me croira. Il m'aime, lui. Comme il était ému ! Comme il me plaindra, quand il saura tout ! Car il le saura. C'est trop, trop injuste ! Ce qu'elle m'a fait est trop abominable ! Je ne peux pas le supporter... » Puis, éclatant en sanglots : « Mais qu'est-ce que je leur ai fait, moi, » gémit-elle tout haut, « pour qu'elles me haïssent tant?..>» Et, se laissant tomber sur la chaise même où une demi-heure auparavant Franquetot s'asseyait brisé d'émotion, en entendant sa femme accuser sa chère Monique, la jeune fille prit son visage dans ses mains, et elle se mit à pleurer, pleurer, secouée de spasmes convulsifs où se détendaient ses nerfs malades...
Un bruit qu'elle entendit du côté de l'escalier la rappela soudain à la réalité de la situation. Elle crut que Franquetot allait reparaître... Ce n'étaient que les ouvriers qui rentraient au travail. La pendule marquait près de deux heures. L'atelier se peignit devant la pensée de Monique tel qu'elle l'avait vu tous les jours depuis des années, avec le pittoresque amas de ses meubles décarcassés et dévernis, les fragments de bois partout épars et les quatre hommes : Jolibois, Avron, Chassaing, Espitalier, travaillant et causant sous la surveillance de Franquetot. Elle les vit regardant le patron, surprenant sur son visage la trace d'une poignante inquiétude... Ils en cherchaient la cause... Ils se rappelaient le vol des titres... Ils remarquaient l'absence de Monique... Eux aussi la croiraient coupable si elle ne se défendait pas. Franquetot, certes, ne leur dirait rien. Mais Marguerite?... Et puis quelqu'un viendrait à l'atelier, cet après-midi même, elle le savait, Michel, qui tout à l'heure, en la quittant, lui
avait promis cette visite II avait justement le prétexte d'une commande à transmettre à son oncle. A lui, cet oncle parlerait. Michel saurait qu'elle était accusée et qu'elle ne s'était pas défendue. ' Supporterait-elle d'être ainsi salie dans l'opinion qu'il avait d'elle?... Non. Mille fois non... Elle se leva de sa chaise, passa de l'eau sur ses yeux pour effacer la trace de ses pleurs, sortit de sa chambre afin d'appeler son parrain et de provoquer tout de suite cette explication décisive. Quand elle fut à michemin, elle s'arrêta sur les marches de l'escalier, et, appuyée contre la rampe, une nouvelle chaîne d'idées commença de se dérouler en elle :
— « Et ensuite? » se demanda-t-elle. « Quand il saura la vérité, que fera-t-il?... » Un autre tableau se traçait maintenant devant son esprit : elle voyait la physionomie du bienfaiteur à qui elle devait tout, tandis qu'elle lui dénoncerait sa fille. Quelle douleur s'éveillerait alors dans ses yeux ! Comme ce cœur de père serait déchiré ! La mère serait là, qui prendrait le parti de Marguerite. Quelles paroles se prononceraient entre les deux époux, qu'elle avait toujours connus si unis? « Et ensuite?... » se demanda-t-elle encore... Ensuite, elle se vit reprenant sa place dans le petit atelier de tapisserie, à côté du grand. Son ennemie n'y serait plus, ou, si elle y restait, ce serait après quelque terrible châtiment d'humiliation, infligé par ce père qui venait de se montrer si violent en présence d'un simple soupçon. Que serait-ce quand il aurait la certitude que le vol avait été commis par Marguerite, et dans quel but!... La vision se précisa. Monique aperçut de nouveau les ouvriers devinant cette triste histoire, leur mépris à l'égard de Marguerite, qu'ils n'aimaient déjà pas beaucoup, Franquetot au milieu d'eux, supplicié par ce mépris dont il surprendrait la trace sur tous ces visages, et qui s'appliquerait à sa propre enfant... Le respect attendri pour les illusions de ce grand cœur généreux, qui avait toujours retenu la plainte sur la bouche de l'or-
pheline, s'empara d'elle à nouveau avec une force souveraine, et elle remonta dans sa chambre, incapable, elle le sentait par toutes les fibres de son être, de jamais porter ce coup à celui qui l'avait ramassée, toute petite, frêle et misérable chose abandonnée, pour la sauver, pour l'élever, pour la soigner, pour l'aimer. Ah ! qu'elle souffrît, qu'elle fût calomniée, méconnue, persécutée, mais qu'il ne sût rien !...
Que faire cependant?... A travers ces allées et venues d'impressions contradictoires, le temps avançait. L'horloge du couvent des Bénédictines, tout voisin, et dont Monique connaissait bien le timbre fort et clair, sonna les deux coups de la demie de deux heures. Encore un quart d'heure, et Franquetot serait là derechef, pour l'interroger, comme il l'avait annoncé. C'est alors, et devant l'imminence de cet entretien où elle ne devait rien répondre, où elle n'était pas sûre d'avoir la force de se taire, que la jeune fille sentit s'éveiller en elle cet irrésistible esprit de fuite, ce besoin d'être ailleurs, de mettre de la distance entre soi et des circonstances insupportables, — sursaut animal du génie de conservation chez l'être trop faible, élan aussi aveugle, aussi irrésistible que l'impulsion d'un instinct physique. Monique ne discuta pas avec ce vertige. Elle ne se dit pas que de s'en aller ainsi, sous le coup de cette infamante accusation, c'était presque s'avouer coupable. Non. D'un regard aigu, celui du sauvage qui cherche une piste, elle fit le tour de sa chambre. Elle avisa un petit sac de voyage en cuir noir, où elle empila les objets de toute urgente nécessité, de quoi passer la première nuit, quelques lettres — celles de Michel, — et quelques instruments de son métier, des laines et des aiguilles, son livret de caisse d'épargne. Dans un des tiroirs de la commode, le dernier, et dans un coin qui avait échappé aux investigations de sa marraine, elle prit un coffret plat qui lui servait à serrer i'ar-
gent qu'elle gardait par devers elle. Il contenait exactement cent soixante-dix-huit francs. Elle en enferma cent cinquante dans une enveloppe et elle la posa sur la table, bien en vue, après avoir écrit à la place de l'adresse : * A M. Franquetot, cent cinquante francs pour racheter le titre qui manque; les trois cent cinquante autres francs seront envoyés aujourd'hui ou demain. » Elle avait, au hasard, choisi ce chiffre de cinq cents francs comme étant le plus haut que le sculpteur eût mentionné quand il avait parlé des valeurs trouvées dans la cachette du fauteuil. Ce soin pris, elle sortit de la chambre en fermant la porte avec des précautions de criminelle qui s'évade. Elle descendit l'escalier en étouffant le bruit de ses pas. Cet escalier aboutissait à un couloir sur lequel donnait la porte de l'atelier. La fenêtre dont il s'éclairait donnait elle-même sur le jardin. Elle était entre-bâillée. Monique l'ouvrit tout à fait et sauta sans trop de peine dans ce jardin, vide par bonheur en ce moment. Elle savait qu'il communiquait avec la cour d'une grande maison de la rue de Babylone. Elle se mit à courir en rasant les murs et se dissimulant derrière une rangée d'arbres taillés en couvert, où les premiers .feuillages pointaient, trop rares encore pour protéger son évasion, s'il se fût rencontré quelqu'un pour l'épier. Il n'y avait personne. Arrivée à l'extrémité de l'enclos, la fugitive poussa bravement la porte à claire-voie, traversa la cour et passa devant la loge du concierge sans être remarquée. Elle héla un nacre qui passait et se fit conduire au bureau de la caisse d'épargne, situé rue Saint-Romain, où elle savait pouvoir retirer l'argent de son livret. Ensuite elle donna au cocher l'adresse de la gare Montparnasse. Elle avait calculé qu'en quittant la voiture là, et allant ensuite à pied, son sac à la main, demander une chambre dans un des hôtels du voisinage, elle passerait très naturellement pour une voyageuse débarquée d'un des trains qui desservent cette ligne de l'Ouest. Ses prévisions se trou-
vèrent justes, et quand elle fut installée au cinquième étage de la maison meublée qu'elle avait choisie comme à la fois la plus modeste et la plus décente, elle put voir par la fenêtre que l'aiguille du cadran de la gare marquait à. peine un peu plus de trois heures. Il ne lui avait fallu que quarante minutes pour exécuter ce programme de fuite.
Quoique très innocente et très pure, Monique n'était pas une ignorante. Ayant grandi dans un faubourg parisien, et parmi des ouvriers, elle savait quels dangers menacent une jeune fille seule, quand elle est jolie et sans protections et qu'elle a besoin de gagner sa vie. En quittant, comme elle venait de faire, la maison de la rue Oudinot, elle se condamnait à une existence qui risquait d'être très dure, si elle n'épousait pas aussitôt Michel Tavernier. Tout son avenir dépendait maintenant de ce que le jeune homme penserait d'elle. Sous le coup de l'espèce de panique qui l'avait précipitée loin, le plus loin possible de l'intolérable conversation avec Franquetot, elle ne s'était plus rappelé la visite annoncée de son ami à l'atelier. Il allait apprendre, loin d'elle, avant de l'avoir vue, de l'avoir entendue, et les charges qui pesaient sur elle, et qu'elle s'était sauvée. Et s'il y croyait, à ces charges?... Si les indices savamment combinés par la scélératesse de Marguerite faisaient impression sur son esprit?... L'enfant trouvée, et que la tare de sa naissance n'avait jamais cessé d'obséder, sentit son cœur se serrer et une sueur glacée inonder son front à cette pensée. Que Michel l'aimât, elle en était très sûre. Pourtant, qu'elle s'était demandé de fois s'il ne gardait pas, tout au fond de lui, une secrète mésestime pour sa qualité de fille naturelle ! Qu'elle avait appréhendé de découvrir quelque jour une trace de ce mépris inconscient ! Ah ! si elle la rencontrait maintenant, cette trace, ce serait trop explicable, mais aussi, dans les circonstances où elle se débattait, trop amer. Sans raisonner tout à fait avec cette pré-
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cision, l'orpheline comprenait que cette première entrevue avec Michel allait être une épreuve décisive de son bonheur ou de son malheur futurs. S'il ne doutait pas d'elle, même en son absence et devant tant de vraisemblances matérielles, c'est que le cruel préjugé dont la seule idée lui faisait si mal n'existait pas dans ce cœur généreux. S'il doutait d'elle, au contraire, elle ne lui en voudrait certes pas de cette défiance, mais comment accepter ensuite de l'épouser? Un ménage, où le mari n'a pas en sa femme une foi entière, peut-il jamais être un ménage heureux? Et cette foi totale, absolue, son origine, n'interdisait-elle pas à Monique de l'inspirer?... Tragique et poignante question que l'enfant naturelle s'était tant posée ! La destinée lui donnait une occasion d'avoir la réponse. Dieu ! Qu'elle avait peur !
En tout état de cause, il ne fallait pas laisser le temps passer, cette fois. Même si Michel ne devait pas être ébranlé par la dénonciation de cet après-midi, il en souffrirait. Il s'inquiéterait d'elle. Il s'affolerait de ne pas savoir où elle était réfugiée. S'il devait douter d'elle, la courageuse Monique préférait l'apprendre tout de suite. Sa première idée fut d'aller trouver le statuaire chez lui, dans l'atelier qu'il occupait, pas très loin de cette gare Montparnasse, vers le milieu de la longue et populeuse avenue du Maine, — lieu de départ de tant d'artistes pauvres, et, comme celui-ci, voisins de l'artisan. Une instinctive pudeur retint la jeune fille. Elle osa pourtant une démarche devant laquelle sa modestie avait toujours reculé : écrire à celui qu'elle aimait, pour lui demander un rendez-vous, et à la nuit, à huit heures, ce soir même, dans cette paisible rue Masseran où ils s'étaient tant promenés déjà, mais le jour. Quand elle eut rédigé ce billet, sous la forme d'une petite dépêche bleue, dans le bureau de poste le plus proche, elle hésita encore. Dans quelle disposition à son égard Michel lirait-il l'unique phrase, pourtant si simple, qui composait tout ce mes-
sage : « Michel, je te prie d'être ce soir, à huit heures, à notre endroit. » Et elle avait signé. Recevrait-il ce télégramme avant ou après la visite à la rue Oudinot?... Le recevraitil même cet après-midi?... S'il était sorti quand la dépêche arriverait et qu'il rentrât trop tard pour aller au rendezvous?... Si, la croyant coupable du vol, il refusait de venir à son appel?... Que l'après-midi parut long à Monique tandis qu'elle se débattait parmi ces hypothèses, et aussi qu'elle luttait contre l'émotion, d'un ordre bien différent, qui l'envahissait à l'approche de ce tête-à-tête, dans cette ombre et cette solitude dangereuses, avec le jeune homme qu'elle aimait ! Elle trompa cette anxiété, comme elle put, en vaquant aux diverses emplettes qui lui étaient nécessaires pour compléter son installation provisoire de cette nuit dans cette chambre d'hôtel dont elle avait aussi un peu peur. Le regard de la patronne, au bureau, quand elle avait donné simplement comme référence : Mademoiselle Monique, de Versailles, l'avait fait rougir, et plus encore cette question, posée par la logeuse : a Mademoiselle Monique, quoi?... » — « Marie Monique, » avait-eDe repris, en faisant ainsi de son second prénom un nom de famille. La dame, habituée à des passants et à des passantes de toute espèce, n'avait heureusement pas insisté, pas plus que l'employé du bureau de poste, lorsque, après avoir expédié le télégramme à Michel Tavernier, la jeune fille avait demandé que l'on fît un envoi de trois cent cinquante francs à l'adresse de M. Franquetot, sculpteur sur bois, rue Oudinot. L'employé avait interrogé : « Qui envoie? » — et de nouveau elle avait répondu : « Mademoiselle Marie Monique, de Versailles. » Il l'avait regardée, comme la patronne de l'hôtel, avec une curiosité presque insultante. Mais qu'étaient ces mesquines misères à côté du chagrin qui lui déchirerait le cœur si, tout à l'heure, à son arrivée au rendez-vous, elle surprenait le doute à son égard, dans les yeux et sur la physionomie de son ami?
Lorsqu'elle déboucha, au moment fixé par elle-même, à l'angle de la rue de Sèvres et qu'elle put voir sous les arbres de cette rue Masseran, toujours déserte, la silhouette de son fiancé, son angoisse était si forte qu'elle put à peine marcher jusqu'à lui. Ses jambes se dérobaient sous elle. Il la vit aussi et s'avança vers la survenante, vivement. Que cette demi-minute qu'il mit à la rejoindre fut cruelle à Monique, mais aussi quelle douceur, quel flot de joie dans son pauvre cœur blessé quand le jeune homme fut à deux pas d'elle et que, dans l'ombre de cette nuit commençante, leurs yeux se rencontrèrent ! Michel n'avait pas prononcé une parole que la calomniée savait déjà qu'il ne la croyait pas coupable. Le statuaire avait un de ces visages tourmentés comme en ont souvent les artistes issus du peuple, où se devine l'effort d'une intelligence trop tendue pour jamais s'épanouir, mais dont l'énergie pathétique a sa beauté. Il était maigre, pas très grand, avec un teint pâli par les longues séances de travail et que rendaient plus mat les cheveux très noirs, massés en touffes épaisses sous le chapeau de feutre mou. Il était vêtu plutôt comme un ouvrier que comme un étudiant, avec des effets de hasard auxquels la souplesse de ses mouvements donnait une grâce. Ses dents très blanches et bien rangées, la soie floconneuse qui ombrait ses joues, la pourpre saine de ses lèvres, disaient la jeunesse, comme ses mains aux longs doigts minces révélaient le praticien habile, le modeleur délicat et adroit. Pour Monique, élevée, comme elle avait été, dans le respect, dans le culte des grands ornemanistes d'autrefois, ce masque du neveu de Franquetot et qui était l'élève favori du maître avait toujours rayonné de l'éclat du talent. Jamais elle ne l'avait contemplé avec autant d'attendrissement ravi que sous ces arbres à peine feuillus de la rue Masseran, dans la pénombre de ces premières heures de nuit, et elle l'écoutait qui lui disait : — « Je sais tout. Je sais ce dont tu as été accusée. Je
suis allé chez mon oncle... Ils ont voulu me montrer une robe à toi, les titres volés, de l'argent que tu leur as rendu... Je leur ai répondu : — « Je n'écouterai rien « avant d'avoir vu Monique, mais ce dont je suis sûr à «l'avance, c'est qu'elle n'est pas coupable... » Ah! mon amie, que tu as dû souffrir !... »
— « Oui! » répondit-elle. « Mais que j'en suis payée! C'est presque trop doux. Cela fait mal... » Elle dut, pour ne pas tomber, tant elle était remuée, s'appuyer des deux mains à l'épaule de son fiancé. Elle y posa sa tête lassée. Le jeune homme l'avait prise par la taille, afin de la soutenir. Il vit ce joli et délicat visage tout près du sien, et leurs lèvres s'unirent pour la première fois dans un baiser qui fut vraiment celui de leurs accordailles. Pour la première fois, il n'y avait qu'espoir et que confiance dans l'âme de l'enfant trouvée. — « Tu ne sais pas le bien que tu viens de me faire, » dit-elle en se dégageant de l'étreinte de Michel, chastement, et lui prenant le bras pour marcher avec lui. « C'était l'épreuve, vois-tu. Ah! maintenant, je suis sûre de toi... b
— « Tu ne l'étais donc pas avant? » demanda- t-il. « Et de quelle épreuve veux-tu parler? »
— « Mais de ceîle-ci, » répondit-elle, d'une voix que Michel ne lui connaissait pas et où les secrètes et longues souffrances de sa jeunesse s'épanchaient dans un chuchotement : « Quand on est née comme je suis née et que l'on ne sait même pas de qui on est la fille, on a si peur, vois-tu. Je ne t'ai jamais dit ce que je te dis, mais, depuis que je t'aime, il y a bien longtemps, je n'ai pas passé un jour sans y penser, sans trembler à l'idée que, si jamais il se présentait dans la vie une circonstance où j'aurais besoin de te demander de croire en moi, tout à fait, sans preuves, peut-être tu te défierais, à cause de cela... Si tu savais que de nuits j'ai passées à pleurer de n'avoir pas une mère et un père, comme toutes les autres jeunes filles, et que cette mère et ce père fussent de braves
gens, à qui je ressemblerais!... Quand je me suis sauvée de la rue Oudinot, cet après-midi, je n'ai eu qu'une terreur, de te trouver soupçonneux. — Ah ! que tu es bon, mon amour! Que tu es grand! Que tu es généreux!... »
— « Je t'aime, » — interrompit-il, et, de sa main libre, il serra la petit main fiévreuse qui s'appuyait sur son bras, « depuis bien longtemps, moi aussi, depuis toujours, je crois. Vois comme tu as eu tort de ne pas me dire toutes tes pensées. Ce qui te faisait craindre, c'est justement ce qui m'a le plus attaché à toi... Mais, » ajouta-t-il, « tu es déjà trop nerveuse. Calme-toi. Pense que nous avons à prouver ton innocence et à éclairer mon oncle... »
— « Non, » s'écria-t-elle en s'arrêtant de marcher. « Jamais, jamais... Écoute, Michel, je t'expliquerai tout, mais il faut que j'aie de toi une promesse, sur ce que tu as de plus sacré, sur ton sentiment pour moi... »
« Une promesse? » interrogea le jeune homme;
puis, comme il la sentait toute tremblante : « Tu sais bien que je ferai toujours tout ce que tu voudras. »
— « Cela ne suffit pas, » reprit Monique, « je veux que tu me jures, » et elle insista, « que tu me jures de ne jamais répéter à personne, entends- tu, à personne, ce que je vais te raconter. »
— « Je te le jure, » répondit Michel.
« Merci, » dit-elle en se pressant contre lui ; et
comme soulagée d'un poids immense par ce serment du jeune homme, elle recommença de marcher avec lui, en lui ouvrant cette fois son cœur tout entier. Elle disait toutes les autres peines dont elle s'était tue autant que de la première, de la plus profonde, et la haine grandissante de Marguerite pour elle depuis des années, et les partialités de la mère, et les aveuglements du père. Elle disait comment elle avait essayé de désarmer cette hostilité, sans y réussir, à force d'application, de prévenance, d'effacement, et sa terreur que jamais son bienfaiteur devinât les tracasseries dont elle était victime. Elle disait
son émotion quand elle avait trouvé le père, la mère et la fille rassemblés dans sa chambre, et la suite, et la certitude du plan ourdi par sa rivale pour la perdre, et pourquoi elle ne s'était pas défendue dès la première minute, et son agonie d'après, et sa résolution de s'en aller, et son départ. Tandis qu'elle parlait, Michel ne pouvait se retenir d'exprimer tantôt sa pitié, tantôt son indignation. Quand elle eut fini, ce fut lui qui s'arrêta pour la supplier :
— « Rends-moi ma parole, Monique. Il faut que mon oncle sache tout... Je ne peux pas accepter qu'il croie de ma femme qu'elle a volé. Je ne le peux pas. »
— « Tu m'as promis, » répéta-t-elle. « Je ne te rendrai pas ta promesse... » Et comme le jeune homme esquissait un geste de protestation : « Je sais que tu la tiendras, » ajouta- t-elle, avec une fermeté douce. « Moi aussi, j'ai foi en toi. — Maintenant, » dit-elle en lui mettant sa petite main sur la bouche, « ne discute plus cette volonté. J'ai bien droit à un peu de gâterie, après cette horrible journée... Mais la fin en est si heureuse !... Tu vas me reconduire jusqu'à ma porte. Dès demain, j'irai prendre du travail. J'en trouverai de l'autre côté de l'eau, ou sur le quai, chez les marchands d'antiquités... J'ai trois adresses... Je louerai une chambre, un peu loin, dans le faubourg, derrière che^ toi, pour ne rencontrer personne de la rue Oudinot. Dès que nous l'aurons arrêtée, nous nous entendrons pour que tu ailles chercher mes petites choses et annoncer notre mariage... A présent, c'est moi qui veux que ce soit le plus tôt possible... Ah ! mon ami, je bénis presque Marguerite, puisque sa méchanceté m'a permis de sentir ce que je sens... »