FRANÇOISE FRANQUETOT
On l'a vu, le premier mouvement de Michel Tavernier avait été une révolte contre le serment de silence fait à Monique. C'est si dur pour un homme de cœur : savoir la femme qu'il aime calomniée et ne pas la justifier, quand il la croit, quand il la sait innocente ! Lorsqu'il eut reconduit son amie jusqu'à la porte de son hôtel, ce soir-là, et qu'il l'eut quittée avec autant de respect que si, au lieu d'être deux enfants du peuple, complètement, absolument libres, ils eussent été deux fiancés de la bourgeoisie, surveillés par une parenté sévère, cette révolte grandit en lui. Au lieu de tourner à gauche pour rentrer dans son logement de l'avenue du Maine, il n'avait qu'à suivre le boulevard Montparnasse jusqu'à la hauteur de l'église Saint-François- Xavier, il serait en face de la rue Oudinot. Il était dix heures. C'était le moment où Franquetot, courbé sous la lampe, s'ingéniait à surprendre sur des gravures le style de quelque meuble, relégué dans un musée étranger qu'il ne visiterait jamais ; ou bien il étudiait, dans un livre spécial, la vie et les travaux d'un des petits maîtres de l'autre siècle. Michel était sûr de le trouver au logis et travaillant. La tentation de l'éclairer tout de suite sur l'inqualifiable complot tramé contre l'orpheline fut si forte que l'amoureux marcha jusqu'à la porte de son oncle. Arrivé là, il prit en main la poignée de la sonnette... Puis il ne sonna point. Ce ne fut pas tant le scrupule de la parole donnée qui l'arrêtait qu'un éveil de pitié tout pareil à celui qui avait retenu Monique. Lui aussi, comme la jeune fille, il res-
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pectait, il chérissait la sensibilité profonde du vieux sculpteur en meubles. Il le plaignait encore davantage, car il savait de lui quelque chose de plus, et leurs rapports comportaient des dessous plus douloureux, plus délicats que ne le soupçonnait l'orpheline. C'était surtout le souvenir de ces rapports qui faisait hésiter le jeune homme. Comme Monique, il avait toujours estimé souverainement injuste la place que la destinée assignait au dévot de Riesener. Étant, lui aussi, un artisan à la veille de passer artiste, il connaissait par sa propre expérience le malaise où se débat l'ouvrier génial et incomplet auquel manque une éducation plus lente, plus large, — qui n'a pas de milieu, parce qu'à la fois trop raffiné pour sa classe et trop peu pour une classe supérieure, il n'a pas de semblable, — enfin que le temps trahit, car il lui faut vivre, gagner son pain, dépenser ses heures et sa force à des besognes payées. Lui-même, plus instruit, mieux muni que son oncle d'instruction technique, grâce à son oncle, quand aurait-il le loisir de travailler au bas-relief qu'il rêvait si passionnément . d'exécuter en marbre et dont il n'avait pas encore achevé la maquette : une sainte Monique mourante et parlant à ses hls? On devine par quelle naïve association d'idées le simple élève de l'école des Frères, puis de celle des beaux-arts, ignorant du latin autant que de la théologie, avait conçu un pareil projet. Il était allé, dans ce but, demander les Confessions de saint Augustin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et, si la sublime beauté de l'entretien d'Ostie ne l'avait pas trouvé préparé à la comprendre, il lui avait suffi, de son cœur pour admirer l'humanité du cri de la vieille femme, revenant de son évanouissement et reconnaissant ses deux fils : — Elle reprit ses sens, et elle nous vit debout, mon frère et moi, et comme quelqu'un qui cherche... « Où étais-je? » demanda-t-elle; puis comme nous nous taisions, écrasés de douleur, elle dit : a Vous enterrerez iei votre mère... » Il y avait trois ans que les esquisses pour cette
œuvre s'accumulaient dans les cartons de Michel, et jamais il n'avait pu s'y donner vraiment tout entier, à cause des petites commandes fructueuses qu'il avait à livrer. Il en était triste souvent, et, quand il travaillait audit basrelief, plus triste de sentir une constante disproportion entre le thème antique tombé par hasard dans son esprit d'illettré et les puissances de cet esprit. Il possédait un don de réaliste, une facilité singulière à empreindre la ressemblance dans la terre glaise, et, par une anomalie fréquente chez les artistes trop près du peuple, il n'estimait pas à son prix ce talent de vitalité un peu grossière. Un poète abstrait palpitait chez lui dans le manœuvre. Du moins il était jeune, et, tout en souffrant de ne pouvoir « faire du grand art », comme il disait ingénument, l'espoir de s'affranchir le soutenait. Mais Franquetot ! Lui aussi, il avait caressé un Idéal, lui aussi rêvé de ce « grand art » qui, pour lui, consistait dans des créations que Tavernier considérait comme inférieures. Qu'importait, dès l'instant que l'ouvrier d'ébénisterie les considérait comme supérieures? Malgré les préjugés contractés à l'École des beaux- arts, Michel gardait un sens trop vif de l'élégance et de la beauté pour ne pas comprendre ce qu'il y avait de vraiment rare et d'exquis dans le goût de son oncle, et combien il plaignait cet oncle de ne s'y être pas livré tout entier l Franquetot avait peut-être en lui le génie d'un Boulle ou d'un Cafneri? Peut-être aurait-il créé un style, peutêtre composé des pièces dignes des musées, vivant dans d'autres conditions? Au lieu de cela, son existence s'était dépensée à réparer, avec une conscience et une intelligence admirables, des meubles signés par d'autres... Cette misère, Michel, je le répète, la sentait depuis longtemps, comme Monique, plus que Monique. Cette sensation se compliquait d'une autre pour le neveu du sculpteur en meubles. Ayant hérité à dix-huit ans, de sa mère, une très petite somme, qui lui assurait un peu
d'indépendance, — six cents francs de rente exactement, — Michel s'était décidé à quitter l'ébénisterie pour la statuaire, et, ce faisant, il avait trahi les espérances de son éducateur. En renonçant à la sculpture sur bois pour entrer à l'École de la rue Bonaparte et se vouer au marbre, il avait enlevé à Franquetot cette revanche possible de sa vie manquée : un élève qui, formé par lui, exécutât les travaux dont lui-même s'était trouvé incapable. L'admirateur de Riesener avait caressé la chimère d'une vieillesse durant laquelle, aidé par Michel, son disciple, il exécuterait les quelques meubles qu'il avait en tête et qu'ils signeraient à eux deux. Le neveu et l'oncle devaient, pour cela, tenir l'atelier ensemble. En désertant ce poste d'aide et d'héritier, le jeune homme avait obéi au plus légitime, au plus inévitable des instincts, celui qui veut qu'à un moment le fils se sépare du père, que l'ami d'enfance quitte l'ami d'enfance, l'élève le maître, quand des deux personnalités l'une étoufferait l'autre. Michel Tavernier avait ainsi abandonné Franquetot, parce qu'il se sentait dépérir dans ce milieu d'art industriel. Il ne s'était pas affranchi sans un remords. Le chagrin qu'il avait pu lire dans le regard de son oncle et que celui-ci ne lui avait jamais* exprimé avec des mots, avait eu son contre-coup dans sa conscience... Et voici que, sur le point de sonner à la porte de la rue Oudinot, tout ce petit drame moral se représentait à l'amoureux de Monique. Allait-il, après avoir été, pour ce sincère artiste humilié, l'occasion d'une peine quasi quotidienne, l'être aussi d'une douleur si cruelle, si inguérissable, -— celle d'un père aveuglé jusque-là et qui apprend soudain que sa fille a commis le plus vil des attentats, — et cela quand la victime elle-même demandait, exigeait le silence, quand il l'avait promis sous la foi du serment? — Et la main de Michel, levée pour prendre la poignée de la sonnette, était retombée sans l'avoir tirée.
— « Monique a raison, Monique a raison, » se répé-
tait-il en reprenant le chemin de son logement et passant à la place même où vingt-deux ans auparavant, presque à la même date, son oncle avait recueilli l'orpheline, endormie dans la paille du panier, il conclut tout haut : « On ne peut pas lui dire çà... »
Cette évidence avait été si forte que le lendemain, et lorsqu'il se retrouva vis-à-vis de sa fiancée, il n'essaya plus de la faire revenir sur une résolution qui continuait pourtant de lui être bien pénible. Durant toute cette journée, que les deux amoureux passèrent à courir dans Paris, à la recherche d'abord d'un emploi, puis d'une chambre pour Monique, la jeune fille n'esquissa pas un geste, ne prononça pas une parole qui ne renouvelât chez lui cette douleur de savoir un tel être calomnié. Un trait le touchait par-dessus tout : l'espèce de tranquillité profonde dont il la voyait remplie. Elle était triste, il le devinait à son regard, d'avoir quitté ainsi la maison de son père adoptif, triste d'avoir été trahie si bassement par la compagne de son enfance, triste que Mme Franquetot l'eût jugée et condamnée si vite, triste du chagrin dont elle savait Franquetot lui-même atteint. Mais la certitude d'être aimée de Michel avec une si absolue confiance lui donnait ce calme des forts attachements, contre quoi ne prévaut aucune menace. Sentir que par son affection et par sa présence on procure cette sérénité à un cœur de femme, c'est vraiment s'en sentir aimé. Et puis la pureté de Monique, sa réserve si simple, si pudique en même temps, dans un tête-à-tête si périlleux, achevait de porter au plus haut degré la passion de celui qui serait le mari de cette virginale et jolie enfant, et sa révolte contre l'indignité de sa cousine. Car il ne doutait pas que ce ne fût celle-ci la coupable. Quand la conviction de Monique ne l'eût pas suggestionné, ses propres observations lui avaient révélé depuis trop longtemps l'antipathie de la fille légitime pour l'orpheline.
Comme à l'égard de cette criminelle Marguerite le pacte de silence imposé par la calomniée lui serait difficile à tenir ! Monique s'en rendait si bien compte que ce fut sa dernière recommandation lorsque, le surlendemain du jour où elle s'étaie enfuie de chez son parrain, elle se décida à y envoyer Michel. Elle avait loué une chambre meublée, rue de Vanves, tout près de l'avenue du Maine. Dès le commencement de la semaine qui viendrait, elle aurait une place dans l'atelier de réparations d'un des grands antiquaires du quai Malaquais, où elle gagnerait quatre francs et le déjeuner. Les choses iraient ainsi jusqu'à leur mariage.
— « Nous devons prévenir Franquetot le plus tôt possible, » avait-elle dit à Michel, « d'abord pour qu'il ne se tourmente pas à mon sujet. Malgré ce que l'on a pu lui faire croire, il m'aime. Ensuite, j'ai besoin de mes petites affaires. Il n'y a que toi qui puisses bien me les rapporter. Enfin, tu sais que Franquetot est mon tuteur, et si nous sommes obligés à des difficultés, plus tôt nous les aborderons, plus tôt nous les finirons, plus tôt nous serons mariés... Mais rappelle- toi ta promesse. Tu n'accepteras aucune discussion sur l'affreuse chose. Tu n'en parleras pas et tu ne t'en laisseras pas parler, même par Marguerite. »
— « Je tiendrai ma parole tant que tu ne me l'auras pas rendue... » avait répondu Tavernier. Quoiqu'il eût été très sincère en renouvelant sa promesse, son trouble intérieur était bien grand, lorsque à une heure et demie il se présenta devant son oncle. C'était l'instant où il se savait le plus sûr de le trouver seul. Franquetot était en effet dans l'atelier, qui vaquait à un de ces menus travaux qu'il reprenait avant les séances êe besogne commune, pour son plaisir propre. Il nettoyait un coffret en vernis Martin. Si Michel eût pu douter de la peine que les incidents de l'avant-veille avaient causée p. l'intransigeant ornemaniste, il en aurait trouvé la preuve dans
son accueil. Robert Martin, l'inventeur du procédé qui porte son nom, restait, à cent cinquante années de distance, un des ennemis personnels de Franquetot. En temps ordinaire, il n'eût pas manqué de fulminer contre le système de décoration inauguré par ce maître : ces paysages que rien n'encadre dans la constitution des éléments du meuble, ces horizons que le simple maniement d'un tiroir décompose. C'était l'objet continuel de ses ironies prof essionnelles : « Vous trouvez cela joli, » disaitil dans ses boutades, « ces arbres dans le feuillage desquels ce monsieur a plaqué une serrure?... Et ces nuances fuyantes de la laque, vous approuvez qu'il les marie avec du bronze?... Quel est le plan, je vous le demande, qui doit appuyer l'œil, celui du métal de l'applique, ou bien celui du vernis?... » Ce matin-là, et quoiqu'il eûjt, littéralement, — il est permis de le dire, — le prétexte sous la main, il ne décocha pas d'épigramme au « vernisseur du Roy » célébré par Voltaire, lequel a chanté :
Ces fiers lambris dorés et vernis par Martin.
Il se contenta de dire à son neveu un : « Tiens, c'est toi, mon garçon? » — qui n'annonçait aucun désir d'engager une conversation, esthétique ou autre.
— « Oui, mon oncle, c'est moi, » répondit le jeune homme, avec une espèce de solennité. L'autre ne releva même pas la tête. Son visible parti pris d'éviter tout entretien parut pourtant céder à mesure que Michel parlait : « Oui, c'est moi, » répéta-t-il, « et qui viens t'annoncer une grande nouvelle... Je me marie... » Comme Franquetot continuait à ne pas répondre, il ajouta : « J'épouse Monique... »
— « Tu épouses Monique? » — dit l'ornemaniste. Ses yeux bleus dardèrent une flammede colère sous ses gros sourcils broussailleux, qui se fronçaient dans un pli formidable. Sa main se crispa sur le morceau d'étoffe qui lui servait à lustrer le coffret en vernis Martin. Ce ne fut
qu'un passage, et aussitôt dissipé qu'apparu. « Tu te maries pour toi, et non pour moi, mon garçon, » reprit-il en continuant sa besogne. « Seulement, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, et du moment que cette malheureuse est partie d'ici comme elle en est partie, elle n'y rentrera plus et que je ne la reconnaîtrai jamais pour ma nièce, tu entends, jamais... »
— « Mon oncle, » répliqua Michel, frémissant à son tour, « tu viens d'employer en parlant de ma fiancée un mot que je ne puis pas laisser passer... Non, Madame Tavernier ne remettra pas les pieds ici, mais c'est parce que, moi, je ne le lui permettrai pas... » r
— « Alors, » demanda le vieil homme avec une profonde amertume, en abandonnant son ouvrage, « elle t'a démontré qu'elle n'avait pas pris les titres manquants?... Dans ce cas-là, veux-tu m'expliquer pourquoi elle ne s'est pas justifiée, ici, quand je l'ai interrogée ; pourquoi elle s'est sauvée de la. maison, par la fenêtre, au lieu de m'attendre et de me parler, si elle avait quelque chose à dire pour sa défense ; pourquoi elle m'a restitué les cinq cents francs que valait le cinquième titre? Si toute cette conduite n'est pas un aveu, comment la qualifies- tu? Parle toi-même, je t'écoute. Mais parle donc... »
— « Je n'ai pas d'explication à te donner, » répliqua le jeune homme. « Toutes les apparences sont contre Monique, j'en conviens, mais je sais qu'elle est innocente, et la preuve en est que je l'épouse. »
— «. C'est la preuve que tu es fou, » reprit Franquetot avec une violence qui maintenant ne se dominait plus, « fou et ingrat... Ah! laisse-moi parier, » ajouta-t-il, comme Michel faisait le geste de l'interrompre, « puisque, toi, tu ne veux pas parler. Ce qu'elle t'a dit, tu ne peux pas le répéter, parce qu'elle ne t'a rien dit. Elle a pleuré. Elle t'a juré qu'elle était innocente, et tu l'as crue, parce qu'elle est jolie et que tu en es amoureux, comme un fou. Je te le répète, comme un fou... Et tu l'épouses !... Quant
au vieil oncle, on ne le verra plus, voilà tout. Car tu es un ingrat- aussi... Va, je n'ai pas attendu aujourd'hui pour le savoir et que tu ne m'aimais pas. Si tu m'avais aimé, est-ce que tu m'aurais quitté comme tu m'as quitté? Est-ce que tu ne serais pas resté ici à m 'aider?... Mais non, un ébéniste, un menuisier, c'est trop peu brillant pour M. Tavernier. Travailler dans le meuble, c'est rester un ouvrier. Travailler dans le marbre, c'est devenir un monsieur... Qu'est-ce que cela fait que le pauvre oncle vieillisse seul, qu'il n'ait personne pour l'aider, pour l'aimer?... Mais il y a deux cœurs simples qui me restent au moins. C'est ma femme et ma fille. Elles n'ont jamais rien entendu ni à Boulle, ni à Œben, ni à Riesener, à tout ce que vous faisiez semblant de goûter, Monique et toi. Mais elles m'aiment, pour moi, et elles me consoleront... »
L'accent de douleur avec lequel Franquetot prononçait cette imprécation bouleversait Michel. Il lui était affreusement cruel de constater chez son oncle des sentiments à son égard, qu'il savait bien exister, mais pas aussi présents, aussi cuisants. En même temps, il était obligé de reconnaître une fois de plus à quelle profondeur l'ornemaniste chérissait sa femme et sa fille, et, par suite, la sagesse, la charité du parti où s'était rangée Monique. On ne pouvait pas toucher à cette illusion dans le vieillard sans déchirer les fibres les plus vivantes, les plus saignantes de son cœur. Le jeune homme se taisait donc, en proie à un émoi qu'il ne pouvait même pas montrer, puisqu'il ne voulait pas répondre aux injustes reproches de son oncle. Aurait-il eu l'énergie d'en entendre davantage? N'aurait-il pas, à la fin, et malgré tout, protesté en son nom et au nom de Monique? Il fut sauvé de cette tentation par l'arrivée — comme il était tout près de deux heures — d'un des ouvriers de l'atelier qui interrompit ce cruel entretien. C'était Jolibois, dit l'Amiral, qui, ayant tutoyé Michel tout gamin, continuait :
— « Je ne vous dérange pas, patron? » demanda-t-il,
et comme il connaissait trop bien les expressions du visage de Franquetot pour ne pas deviner qu'une explication violente avait lieu entre l'oncle et le neveu, il en attribua tout de suite la cause au départ de Monique. Depuis le matin, ce départ faisait l'objet des préoccupations de l'atelier. Quoique Marguerite, par terreur de la colère de son père, n'eût pas encore propagé son infâme calomnie, et que Franquetot lui-même eût coupé court d'avance à l'accusation en racontant avoir découvert les titres manquants, entre deux journaux, dans le tiroir du secrétaire, un des ouvriers, Espitalier, le Méridional, avait rapproché l'histoire des valeurs disparues, puis retrouvées, et l'absence de la jeune fille. C'était un garçon très en dehors, commun et familier, que Monique avait toujours un peu intimidé, et par conséquent froissé, par ses attitudes de réserve. Jolibois avait défendu l'orpheline. Pourtant, lui aussi, flairait un mystère, et, de fait, pas plus que les autres, il n'avait osé interroger le patron. De retrouver celui-ci en tête à tête avec Michel et tous deux qui se disputaient corrobora soudain l'hypothèse déjà dessinée dans son esprit. Depuis longtemps, il avait deviné qu'un petit drame d'amour se jouait entre les trois jeunes gens : Marguerite, Monique et le sculpteur. Il avait remarqué que Mme Franquetot était ardemment hostile au mariage de l'orpheline et de son neveu. Il pensa donc que l'explication orageuse entre les deux hommes, suspendue par son entrée, n'avait pas d'autre motif. Sa joie de tenir une preuve qui lui permît de confondre Espitalier fut si vive qu'il ne put s'empêcher de se mêler à cette conversation en disant à Tavernier : « Tu as l'air tout défrisé aujourd'hui, mon petit Mike. » C'était le nom d'amitié que l'on donnait au statuaire quand ii n'était qu'apprenti, puis clignant de l'œil et goguenardant : « Ce n'est pas mon affaire, et je ne sais pas ce que tu as. Mais quoi que ce soit, va ton train, mon fils, et ça s'arrangera. Nous avons bien arrangé ce fauteuil... » et il
montra une des pièces achevées de la veille, « et on nous l'avait apporté roulé dans un tablier, pas vrai, Franquetot?... C'est l'image de la vie, mon gars. Tout se décolle et tout se recolle... » conclut-il philosophiquement.
— « Tu vois, mon oncle, » dit le jeune homme sans répondre à la plaisanterie de l'ouvrier et en attirant Franquetot dans un coin pour lui parler bas, « que celuilà se doute déjà de quelque chose... Ses camarades arrivent. Nous ne pouvons plus causer en ce moment... Je répondrai à tout ce que tu m'as dit, et qui n'est pas juste, non plus je te le jure, un autre jour... Maintenant, je n'ai que le temps de te poser la première des deux questions pour lesquelles je suis venu : refuseras-tu ton autorisation, comme tuteur, à mon mariage avec Monique? »
— « Oui, » répondit l'ornemaniste.
4$. — « Tu nous obligeras alors à te faire des sommations? » dit le jeun» homme.
— « Faites-les, moi, j'aurai rempli mon devoir. Passe à ta seconde question,» ajouta- t-il, « et dépêche- toi. J'ai à travailler. »
— « Il s'agit des hardes de Monique... » reprit Michel.
— « Tu t'es chargé de les emporter? » dit Franquetot. « Qu'à cela ne tienne! Arrange- toi avec ta tante... » Ouvrant la porte qui donnait au bas des marches, il poussa son neveu hors de l'atelier, en appelant : « Françoise ! Françoise!... » et, quand sa femme eut apparu, penchée sur la rampe : « Aide Michel à ce qu'il te demandera, » cria-t-il, puis, sans dire bonsoir au jeune homme, il rentra lui-même dans l'atelier, dont il referma la porte brusquement.
— « Qu'y a- t-il pour ton service, mon bon Michel?...» dit Mme Franquetot, d'un ton aussi affectueux, aussi avenant que la réception de Franquetot avait été rogue, — le ton de la mère qui a un trésor de fille à placer, et qui aguiche le gendre possible. L'ancienne servante de cré-
merie gardait le serre-tête, les cottes un peu courtes, les épais bas de laine tricotés à l'aiguille et les galoches des brayaudes de sa montagne. Son teint, resté d'un rouge brun, n'avait pas été nettoyé de son hâle par le long séjour dans la capitale. Il convient d'ajouter qu'hiver comme été la dure ménagère vivait, du patron-minet au couvre- feu, toutes fenêtres ouvertes. Avec le vaste jardin pas très bien tenu sur lequel donnait sa cuisine, elle pouvait se croire aux champs, en plein Paris. Ses yeux de loup, petits et bruns, éclairaient d'un feu toujours jeune, malgré ses cinquante- cinq ans passés, ce vieux visage tanné, comme gaufré de larges rides. C'était une face tout animale, qui dénonçait une nature très instinctive, inéduquée, mais sans ce pli de ruse basse qui déshonorait la physionomie de sa fille. Habituée à toujours commander, entre la flatteuse Marguerite, la douce Monique et le ahimérique Franquetot, l'Auvergnate ne cachait jamais rien de ses sentiments. Elle venait d'avoir dans la voix et dans le sourire toutes les grâces d'accueil dont sa rustique personne était capable, parce qu'elle ignorait l'objet de la visite de son neveu. En revanche, son accent, son regard, trahirent pleinement l'âcreté de sa rancune, lorsque Michel lui eut répondu, en gravissant les marches de l'escalier : i
— « Je viens tout préparer pour le déménagement de Monique. »
— «*Ah! Elle est allée chez toi? » répliqua- 1- elle, o j'aurais dû m'en douter 1 »
— « Elle n'est pas chez moi, ma tante, » repartit le jeune homme, « mais c'est vrai qu'elle y sera bientôt, car je l'épouse, et je suis venu annoncer mon mariage à mon oncle. » Et avant que Mme Franquetot eût même pu traduire, par une exclamation, son étonnement de cette prodigieuse nouvelle, il insista : « Je tiens à te dire tout de suite, ma tante, que je n'admets pas la moindre observation sur ce qui est une volonté irrévocable. Donne-moi
So MONIQUE
donc la clef de la chambre de ma fiancée. Voilà tout ce que je te demande, et je te dispense des commentaires. » Michel avait eu, pour prononcer ces dernières paroles, une voix si impérative, il se dégageait de sa maigre personne un tel caractère de résolution presque farouche, que Mme Franquetot en demeura pendant une minute interloquée. Mais son déconcertement se changea en un accès d'une véritable indignation, devant la manière dont celui qu'elle s'était choisi pour gendre en pensée, depuis tant d'années, et qui la décevait ainsi, se conduisit soudain vis-à-vis de sa fille. Marguerite, attirée par le bruit de la conversation, sortait de la chambre voisine. Elle s'avança vers son cousin, et lui souhaita le bonjour, la main tendue, comme d'habitude. Celui-ci, mis brusquement en présence de la calomniatrice, ne fut plus maître de ses nerfs. Il regarda la jeune fille des pieds à la tête, avec le plus insultant mépris, puis, sans répondre à son geste, il lui tourna le dos, et dit à sa tante :
— « Où est cette clef, je te prie?... »
— « C'est Marguerite qui l'a, » répondit Mme Franquetot, éclatant cette fois, « et je lui défends de te la donner... Je le lui défends. Si ta Monique veut faire son déménagement, qu'elle vienne donc elle-même. Nous verrons à régler notre compte ensemble, et je te promets que je te V assolerai, moi, ta voleuse... »
— « Ma tante !... » interrompit Michel, d'une voix terrible. Il était devenu très pâle, et fit deux pas sur Mme Franquetot, les poings fermés. Puis, s'arrêtant, il secoua la tête, à plusieurs reprises, d'un geste véhément, comme pour chasser la tentation qui venait de le saisir, — celle de frapper de ses mains l'insulteuse de sa fiancée : « Non, » continua- t-il, presque tout bas, « non, non... «Et, s'adressant de nouveau à la femme de son oncle, mais comme à une étrangère : « Je reviendrai demain pour ce déménagement, avec un homme. J'apporterai les caisses et les cordes qu'il faudra. J'espère que vous aurez réfléchi
et que vous vous épargnerez, à vous et à M. Franquetot, que vous nous épargnerez, à Monique et à moi, la honte de faire ouvrir cette porte par le commissaire pour prendre ce qui nous appartient... Ne me poussez pas à bout. Vous voyez que je suis redevenu calme. Je ne répondrais pas de moi, si vous me parliez une autre fois comme vous venez de le faire... »
— « Oh ! maman, » s'écria Marguerite, quand le jeune sculpteur eut disparu par la porte qui, du palier du rezde-chaussée, ouvrait directement dans la cour, et sans avoir repassé par l'atelier. « Tu as vu comme elle l'a enjôlé?... Tu as vu comme il m'a traitée?... Et toi, maman, comme il t'a menacée quand tu as voulu lui parler d'elle?... Je te dis qu'il l'épousera !... Ill'épousera !... Rien ne lui fait, rien, rien !... Ah ! comment empêcher cela?... »
— « Je m'en charge, » répondit Mme Franquetot. Puis, après un silence où sa bouche se ferma dans un pli de réflexion singulièrement expressif : « Descends travailler comme à l'habitude... Il ne faut pas que ton père s'aperçoive que cette gueuse manque... Il est si féru de ses meubles, le pauvre cher homme, qu'il serait capable de lui pardonner, s'il trouvait que l'ouvrage, elle partie, ne marche pas. Mais ce mariage n'aura pas lieu. Je trouverai, ma Gote, je trouverai... Fie- toi à "moi. »
Sous le coup de la profonde irritation où l'avait jetée l'attitude, pour elle inqualifiable, de son neveu, la mère passionnée venait, en effet, d'imaginer un moyen, qu'elle jugea tout de suite infailhble, d'empêcher ce mariage avec Monique, — mariage deux fois monstrueux, lui semblaitil. D'abord elle connaissait les sentiments de Marguerite pour Michel, et elle n'admettait pas cette préférence donnée sur sa fille, à qui? A une bâtarde, tombée on ne savait d'où, et élevée par qui? Par les parents de Marguerite elle-même, par leur charité!... Ensuite elle
croyait de bonne foi que Monique avait commis le vol des titres, et pour que l'intrigante eût ensorcelé Michel comme elle avait fait, il avait fallu qu'elle lui mentît impudemment. Elle savait son neveu très bon, mais très intransigeant, et qu'il ne pardonnerait pas une tromperie de cette espèce. Si donc on lui fournissait une preuve indiscutable du mensonge de l'orpheline, la confiance aveugle qu'il avait en elle se tournerait en révolte contre tant de duplicité. Cette preuve, elle existait. Pour Mme Franquetot comme pour son mari, les cinq cents francs remis par Monique représentaient le prix du titre vendu chez le changeur. C'était une restitution faite dans un premier moment de terreur, afin de se mettre à l'abri de toute poursuite devant la justice. Mme Franquetot réfléchit qu'un changeur ne délivre pas une somme pareille, surtout à une inconnue, sinon contre un reçu. Ce reçu, signé de Monique, serait la pièce à conviction irréfragable et devant laquelle aucune des fables inventées par la voleuse ne pourrait tenir.
— « Il me faut ce reçu. Mais comment l'avoir? » Cette question, l'obstinée paysanne commença de la prendre et de la reprendre dans sa tête, dès qu'elle fut seule, tout en vaquant au nettoyage de sa vaisselle. On a vu qu'elle avait renvoyé sa fille à l'atelier de tapisserie à l'heure réglementaire, au lieu de rester à causer longuement avec elle, quelque intérêt qu'eût eu un pareil itretien. Elle s'était de même remise à sa tâche accoutumée, comme si elle n'eût pas été sous le coup de la plus forte agitation peut-être qu'elle eût subie de sa vie. C'est un des trafts profonds de la nature rurale, cette continuation du travail habituel à travers et malgré tous les soucis moraux. Oui aurait vu la vieille femme occupée à donner un dernier eoup de balai aux carreaux de sa cuisine, puis à en considère l'ensemble avec le regard de la ménagère diligente >+ -atisfaite, ne se fût certes jamais douté qu'elle se proparait, aussitôt sa besogne finie, à la plus dé-
cisive des démarches. Tout en récurant la casserole, qui avait servi au repas du matin, avec du grès et de l'eau de cuivre composée par elle-même et d'après une vieille recette, elle avait discuté en pensée, fort méthodiquement, les divers procédés à employer, depuis une dénonciation à la police jusqu'à une visite personnelle chez le changeur. Elle finit par s'arrêter à ce dernier moyen. Elle aurait beaucoup voulu communiquer cette résolution à sa fille. Elle craignit d'attirer l'attention de son mari si elle appelait Marguerite ou si elle descendait à l'atelier. Elle savait d'instinct qu'il lui défendrait de donner suite à son projet, et elle ne voulait pas que cette interdiction lui eût été formulée, car alors, elle n'aurait pas osé désobéir. Ce fut donc en étouffant, elle aussi, ses pas dans l'escalier, en ouvrant et refermant les portes avec des précautions de coupable, comme Monique l'autre jour, qu'elle sortit de sa maison. Elle avait mis, pour la circonstance, sa robe des dimanches, le plus cérémonieux de ses chapeaux, des gants de fil noir, et pris un petit sac à main pour avoir avec elle, au besoin, des pièces d'identité. Elle était à ce point troublée de ce qu'elle allait tenter, à l'insu de Franquetot, qu'elle se sentit rougir à une plaisanterie que lui fit la concierge en la voyant attifée de la sorte. Son trouble redoubla, lorsqu'elle se trouva rue de Sèvres, dans le voisinage du Bon Marché, et qu'elle aperçut deux boutiques de changeurs presque vis-à-vis l'une de l'autre. A laquelle s'adresser? Elle allait d'une devanture à l'autre, hésitante, intimidée, sans qu'elle s'en rendît compte, par l'éclat des pièces d'or amassées dans les sébiles, et par les chiffres imprimés sur les valeurs derrière les vitrines. Elle se décida pour le plus petit des deux établissements, simplement parce que les guichets étaient desservis à cet instant par deux femmes, l'une toute grise de cheveux, l'autre toute blonde, la mère et la fille sans doute, et qu'elle ne vît aucun homme dans le magasin. Il lui sembla qu'elle s'expliquerait plus
aisément, et, de fait, lorsqu'elle eut poussé la porte sur laquelle on lisait en caractères de métal le nom engageant du marchand de monnaie : « Cadeau-Bonnet, » la conversation qu'elle entendit était de nature à la rassurer sur l'accueil que la dame aux bandeaux gris ferait à son étrange demande. Mme Cadeau-Bonnet — car c'était la patronne elle-même — donnait une consultation à une personne de pauvre mine, une veuve vraisemblablement, vêtue de noir, et qui tenait un paquet de valeurs.
— « Si vous voulez attendre M. Cadeau-Bonnet, » disait-elle, « il vous expliquera les choses mieux que moi. Il sera ici dans trente-cinq minutes. Mais je suis sûre que mon conseil est le bon. Avant trois mois, chacune de vos actions vaudra cent francs de plus qu'aujourd'hui... C'est une baisse toute factice et qui ne va pas durer. Nous le savons de la meilleure source. Ne prenez pas peur... Vous êtes- vous jamais mal trouvée de suivre notre avis?...
Tel est le caractère patriarcal que revêt, dans ces petits coins de province que sont les quartiers populaires de Paris, le maniement financier de l'humble épargne. Le changeur devient, pour la légion des petits employés, des petits bourgeois, des domestiques, des concierges, des ouvriers qui mettent de côté en six mois, en, deux ans, quelques billets bleus et veulent les faire fructifier, le conseiller unique de tous les placements. L'étonnante absence d'esprit d'initiative qui reste une des caractéristiques du Français autochtone se manifeste par un désarroi devant les arcanes de la spéculation. Heureux quand il tombe, — c'était le cas avec les Cadeau-Bonnet, sur de braves gens, et qui n'abusent pas trop de la docilité moutonnière de leurs pratiques ! Évidemment la dame aux cheveux gris, dont le visage fin exprimait d'ailleurs une réelle bonté, et dont la toilette décelait d'anciennes habitudes d'élégance, contractées sans doute dans une condition meilleure, n'avait jamais fourni à sa cliente que
des indications judicieuses, car celle-ci reprit la liasse de titres qu'elle venait de soumettre à son examen en disant :
— « J'attendrai, madame Cadeau-Bonnet, mais j'ai bien peur... Si je n'avais pas hérité ces papiers, je ne les achèterais pas, pour sûr... Parlez-moi d'un morceau de terre, d'une maison, de quelque chose qui se voit, qui se touche, qui ne s'en va pas... »
— « Et vous, madame, en quoi puis-je vous être utile? » demanda la changeuse à Françoise Franquetot, quand le guichet fut devenu libre. Celle-ci hésita une seconde, puis elle répondit, non sans regarder avec soupçon les autres personnes qui attendaient leur tour :
— « C'est que j'ai à vous communiquer, madame, quelque chose de tout à fait confidentiel, et qu'ici je ne peux vraiment pas... »
— « Hé bien ! Je vais vous recevoir au fond, » dit la femme du changeur, après avoir, elle aussi, dévisagé cette difficultueuse cliente. Son métier l'avait rendue assez bonne physionomiste pour qu'elle reconnût du premier coup qu'elle n'avait affaire ni à une folle ni à une aventurière. Elle fit donc entrer Françoise dans le réduit qui leur servait d'endroit de repos, à elle, à son mari et à sa fille. Ils y déjeunaient. Ils y faisaient leur correspondance particulière. Une machine à coudre attestait que Mlle Céleste Cadeau-Bonnet y vaquait même à des occupations plus féminines. La cloison grillagée était tendue de serge verte et finissait à un pied du plafond — juste de quoi y voir clair sans allumer le gaz. Ce fut là que Mme Franquetot se décida enfin à se nommer. Elle montra sa quittance de loyer et la carte d'électeur de son mari, puis elle commença de raconter à la changeuse une histoire machinée par avance pour justifier sa démarche. C'était un prudent récit, mi-vérité, mi-mensonge, comme les sagesses des matrones campagnardes savent les combiner et les doser. Une orpheline qui vivait chez elle
avait été chargée de vendre un titre, par M. Franquetot, il y avait quatre jours. Elle avait rapporté une somme dont on ne savait pas si elle était exacte, et Mme Franquetot venait elle-même vérifier la chose sur le reçu.
— a Vous voulez dire le bordereau d'achat, » répondit Mme Cadeau-Bonnet, qui distingua aussitôt des réticences dans les paroles de sa visiteuse et un rien d'embarras dans sa voix. Dans tous les bureaux de quartier, du type de celui-ci, la constante préoccupation de ces petits brocanteurs en obligations est d'éviter l'achat de titres volés. Il n'y va pas seulement de leur intérêt. C'est une question de tenue professionnelle. Quand, par hasard, une pareille erreur a été commise, leur premier souci est de la réparer, sans l'intervention judiciaire, afin de bien prouver une entière bonne foi. Mme Cadeau- Bonnet désira donc savoir à quoi s'en tenir, et, rusant à son tour, elle dit à Mme Franquetot : « Si le titre a été vendu chez nous cette semaine, madame, ce bordereau est là, avec les autres, mais nous ne pouvons pas le montrer. Nous ne faisons d'exception à cette règle, que lorsqu'il s'agit d'un vol... »
— « Il s'agit d'un vol, » reprit la mère de Marguerite, après un nouveau passage d'hésitation qui était à lui seul une réponse : « Mais je ne voulais pas le dire avant d'être tout à fait sûre... »
— « Et quel est le titre qui vous a été volé? » interrogea la changeuse.
— a C'est ce que nous ne savons pas, » dit Mme Franquetot, « ce titre faisait partie d'un paquet trouvé dans un fauteuil qu'un héritier nous avait donné à réparer. Ce que nous savons, par exemple, et très exactement, c'esi qu'il a été vendu au moins cinq cents francs... Ça, c'est avoué... »
— a Et le nom de la personne qui a vendu le titre?.. »
— « Mlle Monique... »
— « Et vous dites, il y a quatre jours?... » demanda
encore Mme Cadeau-Bonnet. Puis, sur une réponse affirmative, elle passa dans l'autre partie du bureau. Elle avait laissé la porte ouverte, en sorte que Mme Franquetot put la voir qui parlait à sa fille avec un air de très vif mécontentement. Elle alla ensuite chercher, à même un classeur, un papier qu'elle examina, cette fois, avec une expression de surprise. Revenant dans l'arrièrepièce avec cette feuille, elle la tendit à l'enquêteuse en lui disant :
— « Voilà tout ce que je trouve, madame. — Ma fille se rappelle avoir, en effet, étant toute seule au bureau, mardi dernier, vers les six heures, acheté un titre au comptant à une personne qui a déclaré s'appeler Mlle Monique et demeurer rue Oudinot, chez M. Franquetot. Cette personne avait son livret de caisse d'épargne à son nom, plusieurs enveloppes de lettres, une quittance de loyer au nom de M. Franquetot, la même sans doute que vous venez de me montrer. Elle a dit qu'elle était envoyée par son patron qui avait un paiement un peu pressé à faire. Sur la vue des papiers, ma fille a payé,.. Elle a eu grand tort. Elle débute seulement. Elle n'est pas expérimentée... Mais ce ne doit pas être le titre que vous cherchez, car vous parlez de cinq cents francs, et nous n'en avons versé que deux cent quinze... Jugez vous-même, b
Mme Franquetot prit le bordereau et put y lire : « Comptoir Saint-Placide. — C. Cadeau-Bonnet, changeur. Rue de Sèvres, 95, à l'angle de la rue Saint-Placide. — » Acheté de Mademoiselle Monique, 8, rue Oudinot, le 7 avril 1900, — 2J4 Ville de Paris i8>ji, ioy fr. 50 — - 215 fr., » et, sur un timbre de quittance, ia personne qui avait vendu la valeur et touché le montant avait signé : « Mlle Monique. » La mère de Marguerite n'eut pas plus tôt vu ia signature qu'une stupeur se peignit sur son visage. Elle regarda de nouveau le chiffre de 215, et de nouveau les lettres de cette signature. L'altération de ses traits fut si effrayante que la changeuse lui demanda :
« Mais qu'y a-t-il, madame?... Vous vous trouvez mal?... » Cette interpellation rendit à la pauvre femme la conscience de la situation. Elle remit le bordereau en disant : « Je vous remercie, madame. Ce n'est pas ce que je croyais, en effet. Il y a une erreur... » Et, comme si elle eût été la coupable du faux qu'elle venait de constater, elle sortit de la boutique en balbutiant des excuses, la tête baissée, tandis que Mme Cadeau -Bonnet, stupéfaite, disait de son côté à sa fille :
— « Il paraît que la brave dame s'était trompée. Ou bien, il y a quelque imbroglio que je ne comprends point... Cette fois, je n'en parlerai pas à ton père. Mais, pour l'amour de Dieu, ne recommence jamais... C'est trop dangereux d'acheter un titre à un inconnu, tu en as la preuve... »
— « Cette demoiselle était si propre sur elle, » répondit Mlle Céleste Cadeau-Bonnet. « Son chapeau, son manteau, avaient l'air si soignés. Ses papiers étaient si bien en ordre, l'enveloppe de chaque lettre coupée avec tant de soin !... Il n'y a qu'un instant où j'ai eu un peu l'idée de me méfier, quand je lui ai fait signer le bordereau... Il m'a semblé qu'elle hésitait, qu'elle allait dire non... Mais c'a été l'affaire d'une seconde. Tout de suite elle a pris la plume et écrit son nom si vivement. Regarde... »
Les curieux de nature humaine et qui ont suivi de près des débats de cour d'assises, surtout en province, connaissent bien cette loi singulière de la mentalité criminelle chez les gens du peuple, en particulier chez les paysans : à l'extrême complication des plans, et qui décèle le plus inventif, le plus subtil esprit de ruse, ils associent sans cesse des grossièretés de moyens qui déconcertent par l'illogisme de leur imprévoyance. C'est ainsi que l'impulsive Marguerite, au moment où elle déployait, pour perdre Monique et empêcher son mariage en la déshonorant, un véritable génie de scélératesse, avait laissé der-
rière elle cette signature au bas de ce bordereau, dont la production suffisait à ruiner du coup l'édifice de sa machination. Il est vrai de dire qu'en allant présenter le titre au bureau de change, elle avait ignoré qu'on lui demanderait d'écrire quoi que ce soit. Dans la surprise où l'avait jetée la présentation du reçu à remplir, elle avait esquissé le geste d'hésitation remarqué par la fille du changeur, puis elle avait eu peur, en refusant, de se dénoncer. Elle avait pris simplement, en signant, la précaution instinctive de tracer les lettres du nom de Monique en caractères plus grands qu'à l'habitude. Avec cette incroyable sécurité qui accompagne l'exécution de leurs projets dans ces tempéraments passionnés et primitifs, elle s'était dit que si jamais on arrivait à une enquête, ce détail lui permettrait de nier. Et puis, dans la sauvage ardeur de sa haine, elle n'y avait même plus pensé. Elle n'avait pas calculé que cette signature serait examinée hors de sa présence, sans qu'elle pût même suggérer une explication, et qu'un fait d'ordre matériel attesterait plus certainement encore l'innocence de sa victime. Ce fait était la différence entre les deux cent quinze francs mentionnés sur le bordereau et les cinq cents francs versés par Monique pour le rachat du titre qu'elle était accusée d'avoir volé. Dans la tête de Mme Franquetot, arrivée au Comptoir Saint-Placide avec une sûre espérance de tenir enfin contre l'orpheline le témoignage absolu, cette soudaine révélation de deux circonstances aussi complètement favorables à la calomniée devait produire et avait produit une véritable révolution.
— a Mais c'est l'écriture de Marguerite !... » se disaitelle en remontant le long des boutiques et des échoppes dans cette populeuse portion de la rue de Sèvres qui va de la rue du Bac au boulevard. « Un peu plus grande... C'est bien son écriture cependant... Avec cela que l'autre n'est pas capable de l'avoir imitée !... Pourquoi? Est-ce que je sais?... C'est bien singulier tout de même. Mais si
go MONIQUE
c'est Monique qui a vendu le titre... » Elle admettait déjà, malgré elle, la possibilité qu'il y eût doute sur l'identité du voleur ou de la voleuse, « pourquoi nous a-t-elle renvoyé cinq cents francs au lieu de deux cent quinze?... » Quoique la plus irraisonnée des partialités, celle d'une mère jalouse pour le compte de sa fille, obscurcît ce cerveau de montagnarde, on l'a trop vu depuis le commencement de cette humble tragédie domestique, la bonne foi y demeurait entière. Françoise Franquetot était capable des pires iniquités, à la condition qu'elle en fût inconsciente. Elle était incapable de commettre de parti pris la plus légère injustice. Sa physionomie d'un animalisme loyal et rude était le vivant miroir de son caractère. Il y avait en elle un mélange de brutalité instinctive et d'intransigeante droiture. C'était cette franchise, fruste et maladroite, mais si savoureuse, qui l'avait fait supporter, et mieux que cela, aimer par un mari aussi délicat et sensitif que Franquetot. Elle pouvait, dans son inintelligence, méconnaître les plus évidentes réalités. Mais, savoir qu'elle avait — pour prendre un de ses termes — « fait préjudice » à quelqu'un, fût-ce à son pire ennemi, et ne pas réparer ce préjudice, elle ne le pouvait pas. Pas une seconde, durant le temps qu'elle mit à rentrer, par cette rue de Sèvres, puis par la rue Rousselet, dans le logement de la rue Oudinot, elle ne fut tentée de se dire : « Tant pis, Monique n'avait qu'à se défendre... » Cette solution l'eût pourtant dispensée de prolonger une recherche, au terme de laquelle son lent mais sincère esprit entrevoyait une vague chose, indéterminée, inconnue, et déjà, rien qu'à la pressentir, souverainement pénible. Car elle la pressentait, sans qu'elle se la formulât avec des mots précis et nets. Mais si la vérité ne lui était pas apparue, confusément, lointainement, dès que son regard avait reconnu l'écriture de Marguerite sur le timbre d'acquit du bordereau, aurait-elle éprouvé cette terreur subite sous le regard de la changeuse? Aurait-elle été secouée de ce tremblement inté-
rieur à l'idée que la main de sa fille avait en effet tracé ces caractères? Aurait-elle subi ce saisissement, comme devant un abîme soudain ouvert, cet irrésistible besoin d'en finir, de rentrer chez elle aussitôt, d'interroger son enfant, — de comprendre enfin? Autant elle avait mis d'acharnement à confondre Monique, quand elle la croyait coupable, autant elle allait mettre, en présence d'un indice qui déconcertait sa conviction première, d'entêtement à le couler à fond, dût le résultat lui donner le plus mortifiant démenti.
— « Si c'était la signature de Marguerite, » conclutelle, après avoir, pendant une demi-heure, et une fois rentrée chez elle, tourné et retourné en tous sens les diverses hypothèses qui se présentaient à son raisonnement, a c'est donc qu'elle aurait vendu le titre. Ce serait elle alors qui l'aurait pris — et avec celui-là les autres? Elle les aurait cachés dans la doublure de la robe de Monique? Pour se sauver, elle, et perdre l'autre?... Non. C'est impossible... »
Les réflexions qui avaient amené la peu imaginative Françoise à se prononcer intérieurement ces phrases, grosses d'un si douloureux soupçon, avaient été bien profondes. Car, pour la première fois peut-être de sa vie, l'économe mère de famille n'avait pas, de retour au logis, troqué sa toilette de ville, contre la jupe à l'épreuve des taches, le caraco solide et le tablier bleu de la ménagère. Elle s'était assise sur une chaise, sans même ôter son chapeau, et elle demeurait, les grosses semelles de ses larges souliers posées à plat sur le carreau rouge, ses fortes mains gantées ouvertes sur ses genoux, dans cette attitude ruminante de paysanne, que son endimanchement, au milieu des cuivres reluisants des casseroles et parmi l'éclat lustré des mallons, rendait plus pittoresque encore. Elle en sortit, par le brusque mouvement de quelqu'un qui veut, coûte que coûte, finir une lancinante incertitude, et elle alla dans le corridor, frapper trois
coups à une certaine place, avec le manche du balai. Cet endroit du palier donnait juste au-dessus de l'atelier de tapisserie. Depuis des années, Mme Franquetot employait ce procédé expéditif pour appeler sa fille sans descendre. Elle évitait ainsi la dépense d'une installation de sonnette. Une minute s'était à peine écoulée, Marguerite parut. Elle ne put retenir une exclamation de surprise, en voyant sa mère habillée ainsi, et elle lui demanda :
— « Où vas-tu, maman, et qu'as-tu décidé?... »
— « Je ne vais nulle part. Je rentre, » répondit la mère. Les deux femmes avaient passé dans la cuisine. Mme Franquetot avisa au bout d'une planche une écuelle ébréchée, sur laquelle posaient une vieille plume et une petite bouteille d'encre. Elle s'en servait pour griffonner ses comptes, avec l'orthographe qu'on devine. Elle eut tôt fait de trouver une feuille de papier blanc. Encre, plume, papier, elle plaça le tout sur une table, qu'elle débarrassa des ustensiles qui l'encombraient. Elle dit à sa fille, en lui avançant une chaise :
— « Assieds-toi là, et écris... »
— « Que faut-il que j'écrive?... » demanda Marguerite.
— « Signe ton nom, simplement, » dit la mère.
— « Mais pourquoi? » fit l'autre étonnée.
— « Signe toujours, tu comprendras tout à l'heure. » Quand la jeune fille eut obéi à cet ordre, Mme Franquetot prit la feuille et regarda la signature avec une extrême attention. Elle posa de nouveau le papier sur la table en disant :
— « Signe un peu plus gros... » Et, quand sa fille eut obéi : « Signe le nom de Monique, maintenant, et un peu plus gros aussi, » dit-elle.
— « Mais pourquoi, maman? » interrogea de nouveau Marguerite. La physionomie de sa mère et la singularité de ces préparatifs avaient commencé de l'inquiéter. Cette inquiétude avait augmenté, quand Mme Franquetot l'avait priée de signer son nom, d'abord
avec son écriture habituelle, puis dans des lettres plus grandes, comme celles qu'elle se rappelait si bien avoir tracées, au bas du bordereau, chez le changeur. Le dernier ordre de la mère porta ce trouble à son comble. La fille voulut pourtant obéir... Sa main tremblait tellement qu'elle ne put pas aller au delà de la première syllabe, et ses doigts laissèrent tomber sa plume, tandis que la vieille femme, devant cet aveu muet et d'autant plus indiscutable, s'écriait d'un accent déchirant :
— « Malheureuse! C'était donc toi!... Ce n'est pas la peine de nier... » continua- 1- elle. « Je viens de chez le changeur, j'ai vu ta signature. J'ai vu le chiffre de ce que tu as touché... Où est cet argent, d'abord? Qu'as-tu fait de ces deux cent quinze francs?... Mais réponds donc... Qu'en as- tu fait? Que tu les aies volés, c'est abominable, mais que tu aies voulu cacher ton vol en accusant une autre, c'est une infamie... »
— « Non, maman ! » protesta Marguerite, « je n'ai pas fait cela... Cet argent, je l'ai ici. Je le rendrai tout. Je n'ai pas voulu voler. C'est me venger que je voulais, pas autre chose, ne crois pas autre chose... Monique et Michel avaient des rendez- vous, rue Masseran, tous les jours. Je le savais. Je les avais suivis. Il lui écrivait. Il allait l'épouser... Alors, l'autre jour, ces papiers étaient dans le tiroir... Ils m'ont tentée, j'en ai pris cinq, c'est vrai, mais pas pour l'argent. J'ai pris les papiers pour la perdre, pour qu'on les trouve chez elle, pour que papa la chasse, pour qu'il y ait entre eux quelque chose, que Michel la soupçonne, qu'elle s'en fâche, qu'ils ne s'épousent pas... Voilà ce que j'ai fait, rien que cela... »
— « Ah ! j 'aimerais mieux encore que tu eusses volé pour voler, » gémit la mère. « Mais oui. On est faible. On prend. On peut se repentir, on peut rendre... Mais que toi, ma fille, tu aies eu ce vice, cette lâcheté !... Ah ! malheureuse ! malheureuse !... » Et, dans une crise de colère, empoignant son enfant par les deux bras, la sauvage
paysanne la jeta par terre à deux genoux, et elle criait : « Mais demande-moi donc pardon de m'avoir fait faire ce que tu m'as fait faire... Car, enfin, j'ai porté un faux témoignage auprès de ton père, à cause de toi... Je l'ai porté, moi, Françoise Franquetot, moi qui n'ai jamais fait tort d'un liard à personne... Pardon, demande pardon, et tout de suite !... »
— « Pardon, maman !... » suppliait Marguerite. « Pardon, tu me fais mal !... Ah ! laisse-moi m'en aller, ne me serre pas... Écoute-moi. Quand on est jalouse, on souffre tant!... On est comme folle. Ça vous tient. Ça vous retourne. Ça vous traîne. On est en proie. On ne se connaît plus... J'ai perdu la tête... Je ne recommencerai plus jamais, jamais... »
— « Mais quand tu nous as vus, ton père et moi, chercher ces papiers, notre chagrin ne t'a pas retourné le cœur?... Nous ne sommes pas des gens riches, nous autres. Nous n'avons pas des mille et des cents. Nous n'avons que ça : notre honneur. On pouvait, on devait nous soupçonner. Il ne s'agissait pas de Monique dans ce moment-là, ni de ton cousin, il s'agissait de nous, — de nous que cette fille a le droit de mépriser... Elle ne cherchait qu'un prétexte à être ingrate, tu le lui as fourni... C'est elle qui a le beau rôle maintenant. Je suis sûre qu'elle a deviné la vérité. Elle sait que tu es la coupable. Voilà pourquoi Michel ne t'a pas parlé. Et elle a voulu faire la fière, pour être quitte avec nous. Elle est quitte... Comment as-tu pu nous laisser recevoir ces cinq cents francs quand tu savais que nous n'avions pas le droit de prendre cet argent? Mais j'ai trouvé ta punition. C'est toi qui les lui rendras, ces cinq cents francs, en mains propres... »
— « Non, maman, » dit Marguerite, en se relevant, « tu ne me demanderas pas cela, » et, avec une terreur sur son visage : « Non, non. Je ne le ferai pas. Jamais. Jamais. »
— « Tu le feras, » reprit la mère. « Ton père et moi, nous saurons bien t'y forcer. Comme ça, du moins, elle ne pourra pas dire que nous avons été complices... »
— « Tu veux parler à mon père?... » implora la jeune fille, en joignant les mains avec plus d'épouvante encore... « Ah ! maman, je rendrai l'argent à Monique, moi-même. Je lui demanderai pardon. Mais que papa ne sache rien !... Tu ne l'as donc pas vu, quand il a cru que c'était elle, et sa fureur?... Il me tuerait... Maman, je t'en supplie, ne lui parle pas ! Ne lui parle pas !... » Elle s'approchait de Mme Franquetot, elle la prenait par les vêtements, elle essayait de l'embrasser, de la retenir. Cette idée de la dénonciation au vieil ornemaniste achevait de l'affoler. L'implacable femme la repoussa d'un geste brutal comme un coup de poing, en disant :
— « Il fallait y penser avant. Ton père saura tout, et tout de suite. Je ne veux pas qu'il me reproche jamais d'avoir eu une chose comme ça sur le cœur, et de l'avoir gardée. C'est lui l'homme, et c'est sa maison. Je suis sa. femme, et tu es sa fille. Je ne lui ferai pas ce tort... » Et, joignant l'action à la parole, elle se mit à appeler : « Franquetot ! Franquetot ! » — Puis, par crainte que sa fille ne s'échappât, elle lui courut après, cette fois, elle lui saisit le poignet dans sa main, et la tenant ainsi, comme dans un étau, elle la traîna d'abord sur le carré de l'escalier, puis, comme son mari ne lui répondait pas, jusqu'au milieu des marches, et elle appela de nouveau : « Franquetot !... » C'est dans cette attitude que l'ornemaniste les vit toutes deux, Marguerite se débattant et Françoise la pressant, à la meurtrir, de sa rude étreinte. Cette scène de lutte muette, à deux pas des ouvriers, entre cette mère et cette fille, annonçait quelque événement domestique si grave à la fois et si inattendu, que, d'instinct, le père comprit la nécessité qu'il n'y eût aucun témoin. Il referma la porte de l'atelier, sans poser aucune question à sa femme, qui déjà était remontée avec sa
prisonnière au premier étage, et ce fut seulement dans la cuisine, bien sûr enfin que personne ne pourrait rien entendre, qu'il sépara les deux combattantes, en prenant Mme Franquetot d'une main et Marguerite de l'autre, et en leur disant :
. — « Que se passe- t-il? Qu'est-ce que tu as fait à ta mère, Gote?... Calme-toi, Françoise... » Puis de nouveau à l'autre : « Tu ne trouves donc pas que j'ai eu assez de chagrin, ces temps derniers, que tu veux m'en donner d'autres, toi aussi?... »