‹ MoniqueChapitre 6 sur 11 · EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS

Il n'y a rien de plus effrayant, dans les circonstances .tragiques de la vie, que certains silences, quand on attendait une explosion. On tremblait par avance de cet éclat que l'on prévoyait. On a plus peur encore de ce calme dont on ne comprend rien sinon qu'il recouvre une volonté plus implacable, plus irrémédiable. Cette terreur devant le silence, Marguerite Franquetot la ressentit jusqu'à être obligée de s'asseoir, — tant son être tout entier fut comme disspus, rien qu'à subir le regard de son père, tandis que sa mère racontait, avec la dure crudité de son langage et d'un trait, les incidents de ces deux dernières heures : la conversation avec Michel Tavernier et l'affront fait à Marguerite, sa colère à elle, sa visite chez le changeur pour y demander le reçu signé par Monique, et ce qu'elle avait lu sur ce reçu, et le reste. Franquetot avait écouté ce récit sans une parole, sans un geste. Pour qui connaissait son expansion habituelle, cette immobilité, jointe à une pâleur presque livide, révélait un bouleversement intérieur si intense, si profond, que

tout en pouvait sortir, même le meurtre. Quand sa femme eu.t achevé de parler, il demeura encore silencieux durant quelques minutes qui parurent interminables à la coupable ; puis, s'adressant à elle, il lui dit d'une voix qui la fit tressaillir de saisissement, tant l'accent en était profond, mais sans cette colère indignée qu'elle attendait. EHe l'aurait mieux aimée que l'espèce de sévérité froide et infiniment triste avec laquelle le vieil ouvrier lui demandait :

— « Tout ce que ta mère vient de m'apprendre est vrai? Tu le reconnais?... »

— « Oui, mon père, » répondit- elle, « mais... »

— « Ne m'interromps pas, » reprit-il, « réponds seulement à mes questions. Comprends-tu qu'en te conduisant comme tu t'es conduite, tu as commis une action abominable? Oui, abominable... Envers cette pauvre fille d'abord qui n'a ni père ni mère, et qui a été élevée avec toi, comme ta sœur ; et tu allais, s'il ne s'était pas trouvé près d'elle un grand cœur, la jeter à la rue, sur le pavé, sans appui, sans rien, déshonorée?... Envers ta mère et moi, que tu faisais les complices de cette affreuse injustice, et pourquoi? Parce que nous ne pouvions même pas avoir l'idée de te soupçonner d'une pareille chose... Envers toi-même enfin. Est-ce que tu crois que tu n'aurais pas été horriblement malheureuse avec ce remords 'sur ta conscience et sûre que Monique savait tout? Car sa conduite, à elle, te le prouve, qu'elle sait tout, et Michel aussi. Et tu aurais dû supporter à toutes les heures, à toutes les minutes, l'idée de leur mépris!... Tout cela est-il vrai aussi? Sens-tu bien que c'est vrai? Réponds moi. »

— « C'est vrai, mon père, » dit Marguerite.

— « Je ne t'infligerai pas de punition, » continua Franquetot. « Ta faute est trop grande. Si tu t'en repens, je le verrai... Je ne t'en reparlerai plus jamais. Tu sauras' que je t'ai pardonné le jour où je t'embrasserai... D'ici là

tu seras pour moi une étrangère... C'est à toi de mériter que je t'appelle de nouveau ma fille. Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire. Et maintenant, va laver tes yeux, que l'on ne voie pas que tu as pleuré, et redescends travailler... »

— « Comment ne l'as-tu pas punie, mon homme? » demanda Françoise Franquetot, quand Marguerite eut qukté la pièce. Les deux femmes n'avaient ni l'une ni l'autre osé interrompre le père. Il avait déployé, en effet, pour prononcer ce petit discours adressé à sa fille, cette inexprimable dignité qu'il savait avoir quelquefois. Les personnages tels que lui, mi-ouvriers et mi-artistes, se trouvent tout naturellement prendre à de certaines heures des façons de gentilshommes, comme ils se trouvent en avoir les sentiments. A d'autres heures ils retombent à la brutalité de leur classe et de leur profession. Franquetot avait, quelques instants auparavant, reçu et traité son neveu presque en butor. — Il avait cédé alors aux portions plébéiennes de son tempérament. — Il venait, dans son attitude vis-à-vis de Marguerite, de manifester les portions délicates de sa sensibilité, celles qui faisaient de lui un aristocrate de son métier, un poète de la sculpture sur bois, un amant de l'Idéal, un enthousiaste. L'explication qu'il donna de cette attitude ne pouvait certes pas être entièrement comprise par- la loyale, mais grossière créature que les hasards de la destinée lui avaient imposée comme compagne. Pourtant, elle en sentit l'humanité profonde, car, tandis qu'il parlait, elle ne put se retenir d'essuyer les larmes que cette confession de « son homme », comme elle disait, lui arracha. Faute du tablier, dont le coin lui servait d'habitude dans des occasions pareilles, elle employa ses gants qu'elle avait gardés aux mains, — autre preuve bien significative que cette série d'événements, pour elle inouïs, l'avait comme aliénée d'elle-même ! — Et les doigts de fil noir se mar-

quaient, détail comiquement touchant, en longues raies sombres sur son rouge visage.

— « Pourquoi je ne l'ai pas punie? » répondit Franquetot. « Parce qu'en la regardant, tandis que tu me parlais, je me suis mis à la revoir toute petite, dans cette même chambre, quand elle jouait avec Monique, et, tout d'un coup, là, j'ai senti que si elle était arrivée à tant la haïr, ce n'était pas tout à fait sa faute... Il y a longtemps que j'ai vu commencer cette antipathie, chez toi aussi, ma pauvre femme, ne dis pas non. Seulement, toi, tu es très juste, et tu viens de le prouver une fois de plus en déchargeant l'innocente sitôt que tu l'as sue innocente. Cependant, toi non plus, tu ne l'aimes pas... Depuis trois jours qu'elle est partie, j'ai tant compris cela! Tu étais heureuse qu'elle ne fût plus dans ta maison, de ne plus l'entendre qui allait et venait, de ne plus me voir l'aimer... C'est moi qui suis au fond de cette rancune que vous gardez toutes deux à Monique... J'ai eu trop de plaisir à être avec elle, c'est vrai, je l'ai trop montré. J'aurais dû me souvenir que vous deviez passer avant tout, toi, ma femme, et Gote, ma fille. J'aurais dû deviner que vous sciiez jalouses... Qu'est-ce que tu veux? Monique et Michel, c'était aussi le meuble que j'aimais en eux. Us le comprenaient si bien, le meuble, et c'est ma toquade, à moi, c'est mon grain de folie... Alors je ne vous ai pas assez montré ce que j'avais dans le cœur pour vous... Ça vous a aigries contre l'autre. Et quand, par-dessus, est arrivée cette jalousie d'amour, la petite a vu rouge et elle a mal agi, très mal, mais si elle est fautive, j'en ai bien ma part. Voilà pourquoi je n'ai pas pu la punir... La forcer de demander pardon à Monique, comme tu le voulais, c'était si dur ! Ça lui aurait encore empoisonné le cœur davantage... C'est moi qui suis le père. C'est moi qui suis responsable. C'est moi qui demanderai pardon pour elle..: »

— « Toi, mon ami, demander pardon? » s'écria Fran-

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çoise. « Toi, un homme du bon Dieu, et qui as toujours vécu pour les autres, et à Monique qui te doit tout !... » Et, faisant sur elle un effort, qui donna pour une seconde à ses grands traits, taillés comme à coups de serpe, une expression exaltée de martyre volontaire : « C'est vrai, Hippolyte, que je ne l'aime pas, cette fille. C'est vrai que je la hais. C'est plus fort que moi. Elle a rendu mon enfant mauvaise. Elle lui a pris son cousin. Et puis, c'est vrai que j'en suis jalouse. Ça m'est si dur, mon homme, d'être une bête et de ne pas toujours comprendre quand tu parles... Elle a eu de l'éducation, du temps, de la tête. Elle t'a connu toute jeune. Moi, quand je t'ai rencontré, c'était trop tard. A peine si je savais lire et écrire. Je n'ai su que te servir... Hé bien ! c'est moi qui irai lui demander pardon, puisqu'il faut que quelqu'un y aille... Liais pas toi. Pas toi... »

— « Si, moi, » répéta Franquetot. « Tu oublies que c'est moi qui l'ai chassée. C'est moi qui dois la ramener... »

— « Tu vas la ramener? » dit-elle.

— « Et tu la recevras, » insista-t-il. « C'est à ce prix que nous effacerons ce qu'a fait Marguerite. Nous le devons. Et tu ne seras plus jalouse, je te le promets. Avant aujourd'hui, je savais bien que je t'aimais et ce que tu valais. Je ne savais pas combien... »

Franquetot avait tendu les bras à sa femme. Les deux époux s'étreignirent d'un long embrassement. Ils venaient d'échanger des mots trop sincères, ils étaient descendus trop profondément dans l'âme l'un de l'autre, pour qu'une fois le premier mouvement de révolte passé, Françoise essayât de faire revenir son mari sur une résolution, conforme malgré tout à l'idée que son esprit, imbu des fortes coutumes de sa montagne, se faisait du rôle d'un chef de famille. S'il y a, comme le croyait sa foi robuste de catholique, un séjour d'épreuve au lendemain de la mort, les instants qui suivirent cet entretien lui seront

assurément comptés sur son temps de purgatoire. « Apporte-moi mon chapeau et ma jaquette, » avait dit Franquetot, « c'est tout de suite que je veux y aller... » Et Françoise les apporta, et elle aida l'ornemaniste à passer ce vêtement de sortie, et elle alla elle-même, voyant le temps incertain, lui chercher l'unique parapluie du ménage. Enfin elle le regarda descendre l'escalier, et quand il eut refermé la porte sur lui, elle se mit à pleurer des grosses larmes qui tombaient, tombaient, qui roulaient sur ses joues, qui tachaient son corsage de gala ?. uquel elle ne pensait plus, et, dans la naïveté de sa dou- Lur, elle sanglotait :

— « Il a raison. Nous serons quittes, après cela... C'est égal, si nous n'avions pas pris cette enfant, tout de même rien ne serait arrivé... Voilà ce que c'est que d'être trop délicat. On en est puni... »

Si Franquetot eût entendu cette exclamation, où se résumait cette stricte philosophie du tien et du mien, trop naturelle aux gens du peuple, toujours à la tâche et à l'heure, peut-être aurait-il senti davantage encore ce qu'il sentait si vivement déjà à ce moment même : cette différence trop profonde entre lui et ceux de son sang, et la ressemblance au contraire trop complète, trop intime, entre son cœur et celui de cette fille adoptive, à la recherche de laquelle il allait maintenant. Il avait été bien sincère tout à l'heure dans ses remords de sa partialité envers sa pupille, comme il avait été bien lucide dans la vue du caractère de Marguerite et des ravages qu'y avait produits la secrète jalousie envers l'étrangère. Mais se reprocher une inclination, une émotion, une préférence, ce n'est pas cesser de les éprouver. Tandis qu'il s'acheminait vers l'avenue du Maine et l'atelier de Michel, par qui seul il pouvait avoir l'adresse de Monique, le vieil artiste retombait, malgré lui, dans la faute qu'il avait avouée à sa femme. Il oubliait presque et cette femme et sa propre

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fille, dans la joie d'avoir retrouvé l'enfant de son esprit, et de ne plus avoir à la soupçonner. Lorsqu'il eut demandé au portier de l'espèce de cité où logeait son neveu si M.,Tavernier était là et qu'il eut reçu une réponse affirmative, il dut s'arrêter, tant son cœur battait fort. L'atelier, qui portait le numéro 7 au-dessus de sa porte, était comme une cellule d'une vaste ruche composée d'un grand nombre de pièces semblables, toutes au rez-dechaussée, avec de petits logements attenants au-dessus. Il y en avait ainsi dix-huit, neuf de chaque côté, distribués le long d'une allée centrale, pavée, et qui aboutissait au hangar d'une entreprise de camionnage. Un spéculateur avait, en attendant la plus-value de ces terrains, dressé au rabais ces constructions légères, dont les murettes étaient toutes en briques creuses. Il les louait dans d'assez bonnes conditions pour que ces dix-huit ateliers fussent presque toujours occupés. C'était un symbole, cette petite caserne, distribuée en compartiments égaux, de l'enrégimentement qu'une société de plus en plus égalitaire et niveleuse exerce, même sur les existences les moins classées. L'indépendance et le bohémianisme reprenaient leurs droits derrière les hauts vitrages à travers lesquels les Visiteurs de ce caravansérail pouvaient apercevoir, appendus aux murs, des moulages en plâtre et des armes, des toiles commencées et des instruments de musique, enfin la décoration incohérente et pittoresque des habitacles de cet ordre. Il est bien probable que si un génie tout-puissant, comme ceux des Contes arabes, eût ouvert à la fois les dix-huit portes, les tableaux qu'eussent présentés ces intérieurs de libres artistes à leur début n'auraient pas tous eu le caractère pathétique et vraiment jeune, au plus noble sens de ce beau mot si profané, qu'offrit l'atelier de Michel Tavernier au regard de son oncle, lorsque celui-ci se fut décidé enfin à frapper et que le sculpteur lui eût crié simplement : « Entrez!... »

Monique était assise sur une chaise, placée elle-même sur la sorte de large piédestal destiné aux modèles, sans chapeau, ses beaux cheveux blonds relevés comme d'habitude en une masse fauve, d'où s'échappaient des boucles rebelles, toute modeste, toute menue, dans sa robe de travail, avec un tablier à épaulet tes. L'active enfant s'occupait à un petit ouvrage de lingerie. Pour adoucir l'amertume que Michel avait rapportée de sa visite à la rue Oudinot, elle lui avait offert elle-même de poser enfin pour son buste, qu'il rêvait de faire depuis longtemps. Elle lui avait toujours dit : « Après notre mariage... » Puis, le voyant si vivement irrité, elle lui avait proposé d'employer à la première maquette les quelques jours qu'elle avait à elle, avant d'aller chez son nouveau patron. Elle avait pensé que ces séances de pose calmeraient la colère du jeune homme. Elle comptait, de son côté, en profiter pour ourler et marquer le petit trousseau de leur futur ménage. Répondant à l'entière confiance que lui avait montrée Michel par une confiance égale, elle n'avait pas appréhendé ces tête-à-tête avec le jeune homme, dans cette solitude, ni que sa présence chez son fiancé pût être mal jugée. Aussi avaient-ils, d'un accord tacite, laissé la. clef sur la porte. A la vue de son oncle, les doigt', lu sculpteur, en train de dégrossir l'énorme boule de terre glaise montée devant lui, s'arrêtèrent de leur geste. Monique, elle, était devenue - aussi blanche que la serviette sur laquelle se penchait son joli visage. Franquetot n'était pas moins ému que les deux jeunes gens. Ce fut lui pourtant qui rompit le premier le silence. Il s'avança vers eux d'un pas ferme, et, les associant dans une appellation qui, par elle seule, était un désaveu des injustes sévérités qu'il leur avait montrées :

— « Mes enfants, » dit-il, « je viens vous demander pardon à tous deux. A toi, Monique, de t'avoir traitée comme je t'ai traitée avant-hier ; — à toi, Michel, de t'avoir mal reçu tout à l'heure... J'ai été trompé, indigne-

ment trompé. A présent, je sais tout. Cette malheureuse a tout avoué... »

— « Ah ! parrain, cher parrain ! » s'écria Monique, et, s'élançant de sa chaise, elle se tapit contre la poitrine de Franquetot. « Ne continue pas, n'en dis pas davantage... » f.upplia-t-elle. « Tais-toi. Nous ne voulons rien savoir d'autre, sinon que tu crois en moi de nouveau.., Cela nous suffit, n'est-ce pas, Michel?... et que tu consens à notre mariage... Le reste, vois-tu, ça n'est rien, ça n'existe plus... Le malentendu avec toi est fini. Il n'y avait que ça qui importait. J'étais très sûre que la vérité serait connue un jour... Je n'espérais pas si tôt... Et tu as voulu que nous le sachions tout de suite, Michel et moi !... Ah ! Merci ! Merci !... Que tu es bon ! J'ai eu bien du chagrin ces jours derniers... Mais tout est payé. Tout... Entre vous deux, ainsi, personne au monde ne peut plus rien me faire... »

La charmante fille avait, en parlant de la sorte et en même temps qu'elle embrassait son père adoptif, attiré vers lui son fiancé pour unir les mains des deux hommes. Elle pleurait de joie :

— « Voilà le vrai jour de mes fiançailles !... Vous me devez un cadeau tous les deux. Vous engagez-vous à m accorder ce que je vous demanderai? Est-ce promis, Michel? »

— « C'est promis, » dit le jeune homme. — « Et toi, parrain? »

— « Oui, » répondit Franquetot.

— « Hé bien ! je vous demande de n'en vouloir, ni l'un ni l'autre, à personne à cause de moi. A personne? Entends-tu, Michel?... Tu as promis... Tu n'as pas tenu tout à fait l'autre promesse. Tu as déjà cette faute à te faire pardonner... »

Le sourire de ses lèvres frémissantes était si doux, il y avait dans ses yeux humides d'attendrissement une si engageante supplication de ne pas lui gâter cette minute

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de félicité absolue, sa fine tête se penchait sur son cou un peu frêle avec tant de grâce coquette, les traits de son délicat visage s'éclairaient d'une imploration si émue et si spirituelle, que l'amoureux de cette adorable créature sentit se fondre sa rancune contre celles qui l'avaient persécutée, l'une par perfidie, l'autre par inconscience, et il répondit :

— « Je t'obéirai, Monique, Tout est oublié... »

— « Et toi, parrain?... »

— « Ce n'est pas à moi d'oublier, » dit Franquctot, « c'est à toi... »

— « Non, c'est à toi aussi, » répliqua-t-elle, en secouant sa petite tête. Jamais sa ressemblance avec les portraits du dix-huitième siècle, qui, tant de fois, avait frappé l'ornemaniste, n'avait été plus saisissante. Quel sang coulait dans les veines de l'enfant trouvée? Il se l'était demandé si souvent. Souvent, il avait pensé que ce devait être du sang noble, et chaque fois son idolâtrie pour elle avait grandi de tout le culte qu'il portait aux ombres des grandes dames pour qui travaillaient les Œben et les Riesener. A cette minute où elle déployait, comme par une aristocratie innée de sa jolie nature, tant de magnanimité instinctive, une si spontanée générosité, elle était vraiment, même dans sa simple toilette, une petite patricienne entre deux de ses servants, et le vieil ouvrier finit par lui répondre, en résumant toutes ses impressions d'un mot qui, dans sa bouche à lui, le dévot de Louis XVI et de Marie-Antoinette, était la plus souveraine des flatteries :

— « On vous obéira, Madame la Reine... D'ailleurs, » ajouta-t-il, « tu vas en juger toi-même, car je t'emmène... J'ai dit à l'atelier que tu étais allée travailler en province pour quelques jours. Si tu reviens maintenant, on n'aura même pas eu le temps de remarquer ton absence... »

A ces paroles de Franquetot, la jeune fille s'était retirée de lui, Le sourire qui animait ses yeux et sa bouche s'était

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éteint. Elle fit plusieurs pas en long et en large, comme à la. réponse qu'elle se préparait à faire au cher et brave homme lui coûtait beaucoup. Enfin, elle s'arrêta devant lui, et gravement, tendrement, timidement aussi, comme quelqu'un qui sait qu'il touche à une plaie saignante, et qui pourtant croit de son devoir d'y toucher :

— « Non, parrain, je ne rentrerai pas chez toi. J'irai demain, après-demain, laisse-moi le choix du jour, vous faire visite avec Michel. Mais je n'habiterai plus rue Oudinot... Je n'en veux à personne, comprends-moi bien. Toi, je t'aime, ah! comme j'aimerais mon père, et, je garde à Mme Franquetot une grande reconnaissance. J'ai pardonné à Marguerite... Mais, qu'est-ce que tu veux? Ce n'est pas ma place chez elles. Dès la première heure où je leur ai porté ombrage, mon devoir était de m'en aller. C'est ta femme et c'est ta fille. Je les respecte. Chez toi, elles sont chez elles, et moi, tu as beau me traiter comme ton enfant, je ne suis pas de la famille. Tu le sais comme moi, ma présence leur était pénible auparavant. Maintenant elle ne peut que leur être un supplice. Ne me demande pas de le leur infliger, et ne le leur inflige pas. Tu voudrais, je lis si bien en toi, me faire triompher, me réhabiliter... A quoi bon?... Ce n'est plus Monique, l'enfant trouvée, qui doit reparaître rue Oudinot, c'est Monique, la fiancée de ton neveu, c'est Monique, ta nièce. Si tu savais comme j'ai besoin d'avoir une vraie place à moi dans le monde, bien régulièïe, bien avouée !... Ne vois pas là de l'orgueil. Je n'en ai pas, mais j'ai trop souffert de n'être pas comme les autres. Je ne peux pas recommencer, même pour un peu de temps, même auprès de toi... »

— « Tu as peut-être raison, » répondit Franquetot, après être, lui aussi, demeuré quelques instants sans parler, et, avec un soupir qui fendit le coeur de l'orpheline : « Adieu, Monique; adieu, Michel... C'est égal, si j'avais pu vous garder auprès de moi, j'aurais vieilli bien heu-

reux... Peut-être ne serais-fe pas mort sans avoir fait ce que j'avais là... » Il se frappa le front, du geste que la légende prête à tant de grands artistes méconnus. Puis, avec bonhomie et haussant les épaules : « Qu'est-ce que je vais vous raconter? Je serai heureux, mes enfants, puisque vous le serez, et que j'y suis bien pour quelque chose... Tu as dit que tu viendrais demain, Monique, ou après-demain. Tâche que ce soit demain, et, tu sais, je te défends d'acheter les meubles de ton logement... C'est moi qui te les donnerai... Je te les sculpterai de ma main. Ce sera la dot de ton oncle... »

... Vous savez maintenant pourquoi la porte qui fait communiquer l'atelier des meubles et celui de la tapisserie était toujours ouverte, quand vous alliez chez le père Franquetot, voici un an, et pourquoi elle est toujours fermée, depuis le départ de Monique. Vous savez pourquoi le bonhomme a tant blanchi durant ces quelques mois, et la cause de ses humeurs taciturnes. Quoi qu'il en ait dit, il n'est pas heureux. De penser au bonheur de sa fille adoptive ne lui suffit pas. Il la voudrait là, comme autrefois, et là aussi Michel, son élève. L'art, ce suprême consolateur des avortements de tous nos rêves, exerce pourtant sur le vieil enthousiaste son influence apaisante, et il goûte, même dans sa mélancolie, des moments très doux. Ce sont ceux où il travaille, secrètement et solitairement, l'atelier une fois vide, à une chaise longue en trois parties, de sa composition, qu'il destine à Monique. Il oublie, à fouiller le bois, de la pointe de sa gouge, avec toute la délicatesse dont il est capable, et sa fille, à laquelle, au fond, tout au fond de son cœur il en veut toujours, et sa femme, dont la vulgarité le fait plus souffrir qu'il ne se l'avoue, et sa déception à l'endroit de son neveu, et ses autres griefs contre le sort : la mort de Riesener persécuté, la suppression des corporations,

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l'incendie du dépôt de Boulle en 1720, — en un mot tous ses chagrins réels ou imaginaires. Il les garde pourtant au fond de son cœur, les anciens et les nouveaux, et ceux-ci sont les plus meurtriers, car ils se marquent sur son visage, jadis si gai, en signes trop visibles pour que ses ouvriers ne les aient pas observés. C'est le sujet habituel de leur entretien quand le patron n'est pas là. L'autre jour, comme un des plus fidèles clients de la maison, celui même de qui le narrateur de cette histoire en tient tout le détail, allait entrer dans l'atelier, voici le dialogue qu'il entendit. On le rapporte ici, tel quel, parce qu'il contient, sous une forme assez pittoresque, quoique un peu bien professionnelle, la philosophie non seulement de cette anecdote, mais de combien d'autres !

— « Tout de même la Monique devrait venir plus souvent, » disait le malveillant Espitalier. « Le patron serait plus gai. J'en suis pour ce que j'ai toujours pensé : ce ne sera jamais du cœur qu'elle mourra... »

— « Laisse donc qu'elle ait fini d'allaiter son gosse, » répondait Avron. « Il n'y a pas six semaines qu'elle est accouchée... »

— « Je ne pense pas comme Espitalier, moi, » dit Chassaing à son tour. « Ce n'est pas la Monique qui n'a pas bon cœur, c'est Michel. Il se croit un bourgeois, et nous, Franquetot en tête, nous sommes des ouvriers... Il ne tient pas à ce que sa femme nous fréquente... »

— « Nous ne saurons tout de même jamais ce qu'il y a eu entre la Monique et la Gote, » reprit Espitalier, « et avec la mère, donc ! On ne me sortira pas de la tête que le mic-mac des titres disparus a quelque chose à faire dans cette histoire... »

— « Et dire que tu es dans la partie depuis vingt ans, et que ça ne t'a rien appris, » interrompit Jolibois, l'Amiral, le doyen de l'atelier. « Qu'est-ce que c'est que ce bois?... • continua-t-il, en montrant à Espitalier, son camarade.

un pied de fauteuil qu'il était en train de raccommoder. « Le sais-tu seulement? Réponds, pour voir. »

— « C'est du noyer. Cette bêtise ! » dit Espitalier.

— « Et ceci? » demanda Jolibois, en désignant un autre morceau. « Quel bois est-ce?... »

— « C'est du bois blanc. Vieux malin!... »

— « Hé bien ! » insista l'autre, « as-tu jamais vu qu'on ait fait un meuble en assemblant ce beau noyer noir, si bien veiné, si piein, et ce bois blanc qui ne vaut pas une chique?... Non, n'est-ce pas? C'est pourtant ce qu'a voulu Franquetot. Il a cm qu'il ferait une famille avec une Monique et une Gote. La Monique, c'était le noyer, un bois fin, gentil, un bois de luxe et d'art ; l'autre, c'était le bois blanc... Comprends-tu pourquoi ça n'a pas tenu... Nous avons chacun notre bois, d'ailleurs, à qui nous ressemblons. Vous riez?... Toi, Espitalier, ton bois, c'est le pitchpin, un bois qui tourmente, qui travaille. Avron, Chassaing, moi, c'est du frêne ou du cerisier, quelque chose de maigre, de dur, de pas bien brillant, mais de résistant tout de même... Franquetot, lui, c'est du cœur de chêne... Riez, riez, mais réfléchissez et vous verrez que j'ai raison... Et puis, » ajouta-t-il en hochant sa vieille tête de tâcheron, avec un mélange de gouaillerie et de misanthropie, « soyez du bois que vous voudrez, vous finirez toujours par être coupé, scié, raboté, — et pour la fin de la fin, mangé aux vers, comme ce fauteuil-ci. Il y a pourtant une différence, c'est qu'avec du soin, on replante sur ses pieds un meuble, si mauvais soit-il, au heu qu'un homme, quand il est trop cassé par le chagrin, on a beau tout remettre d'aplomb, ça ne va plus. Et il y a des moments où j'ai peur que Franquetot n'ait été un peu trop cassé. Ce n'est la faute de personne. C'est le sort qui veut ça... Quel gâcheur !... »

Paris. Janvier-février 19 jï.

A Madame la Comtesse de La Tour.

Quand Mme Izelin eut jeté les yeux sur la carte que lui remettait avec sa correspondance le concierge de l'hôtel, et qu'elle eut vu le nom de Lucien Salvan, son visage de femme de quarante-cinq ans, si réfléchi et si fermé d'ordinaire, exprima une surprise violente jusqu'au saisissement, et, tout de suite, elle glissa la carte dans le guide qu'elle tenait à la main, de peur que sa fille Marthe, qui s'était attardée à choisir des fleurs devant la porte, ne l'interrogeât. Pourtant, quand celle-ci arriva, avec une gerbe de fraîches primevères, — de ces pâles primevères de Naples, dont les vendeurs de bouquets assiègent là-bas les voitures, et qui se mariaient joliment à sa grâce blonde, — la mère n'avait pu encore composer tout à fait ses traits, et la jeune fille lui demanda :

— « Mais qu'as-tu, maman? Tu as reçu de mauvaises nouvelles? »

— a Je n'ai même pas regardé les lettres, a dit Mme Izelin en se forçant à sourire, tandis que Marthe reprenait, avec une sollicitude dans la voix et une inquiétude dans ses prunelles bleues qui semblaient trahir la tendresse la plus exaltée :

— « Si tu te sentais souffrante, il faudrait rentrer à Paris le plus vite possible et sacrifier Rome et Florence...

ii2 LES GESTES

Ne pense pas à moi. Pense à toi... Ta santé, c'est toute ma vie... J'aime passionnément les arts, mais je t'aime mieux encore que Michel-Ange et que Raphaël... »

— « Je suis parfaitement bien, » dit la mère avec une espèce d'irritation, comme si le ton de sa fille pour l'interroger sur sa santé — ce ton, si affectueux, semblait-il — lui avait déplu. « Tiens, voilà une lettre de ta cousine Julie, » continua-t-elle après avoir examiné les suscriptions du courrier. Et, tandis que Marthe prenait l'enveloppe et la déchirait avec une curiosité, joyeuse maintenant, sur sa mobile physionomie, la mère continuait de l'étudier d'un singulier regard, en serrant de ses doigts le livre où elle cachait la carte de visite qui l'agitait si profondément.

Les deux femmes étaient entrées dans l'ascenseur qui montait lentement vers le troisième étage où elles avaient leur appartement. La jeune fille lisait sa lettre, qu'elle commentait de réflexions adressées à sa compagne :

— « Il y a eu un grand bal chez les Le Prieux, maman... Julie écrit qu'on s'y est tant amusé... On parle du mariage d'Edgard Faucherot avec Jacqueline Louvet... Il paraît qu'on portera les boléros très courts cette année... Quelle chance pour moi, avec ma taille !... »

— « Non, » se disait la mère, cinq minutes plus tard, quand, seule dans sa chambre, elle fut de nouveau libre de s'abandonner aux idées que le simple nom gravé sur la carte avait éveillées en elle, « il n'est pas possible qu'elle soit pour quelque chose dans l'arrivée de ce jeune homme. Toutes ses lettres passent par mes mains. Est-ce qu'elle se soucie de lui, d'ailleurs? Se soucie-t-elle de quoi que ce soit, la pauvre, sinon d'elle-même et de produire de l'effet? Tout à l'heure, elle avait l'air de s'in téresser à ma santé. Si quelqu'un l'avait vue, dans ce hall d'hôtel, me demander, avec ces yeux, avec cette voix : « Qu'as-tu, maman? » il aurait cru qu'elle était

inquiète, qu'elle m'aimait... « Ne pense pas à moi, » disait-elle à propos de Rome et de Florence... Elle parlait de Michel-Ange et de Raphaël ! Et elle ne regarde rien, elle ne sent rien... » Et, continuant son monologue intérieur : — « Mais est-ce sa faute? Ai- je le droit de lui en vouloir, quand je sais si bien de qui elle a hérité cet affreux défaut, cette absence de vérité, cet éternel cabotinage?... Suis-je juste d'ailleurs? C'est sa façon à elle de sentir... Hélas ! J'ai trop vu avec son père où cela mène, ce goût de l'attitude et de l'effet, à quel égoïsme, à quel mensonge ! Je ne le voyais pas, quand je l'ai épousé, pas plus que ce malheureux Lucien Salvan ne voit maintenant le caractère de Marthe... Comme il l'aime, pour n'avoir pas pu supporter notre départ!... S'il savait qu'elle n'a pas parlé de lui une fois, qu'elle n'y a pas pensé une minute?... C'est bien de lui seul qu'il est venu, qu'il a découvert où nous étions... Comme il l'aime ! Le malheureux enfant!... »

Elle avait tiré du guide, en songeant ainsi, la carte de visite, et elle épelait des yeux le nom du jeune homme à cause duquel elle avait précipitamment, cinq semaines auparavant, emmené sa fille loin de Paris, en Sicile d'abord, puis à Naples, poussée par des impressions et des scrupules qui tenaient à l'histoire profonde de sa vie. (^ qu'avait été cette vie et eombien elle avait dû traverser d'heures cruelles, le précoce grisonnement de ses cheveux, la flétrissure prématurée de ses paupières le disaient assez. Elle avait dû être jolie, d'une tout autre manière que sa fille, avec quelque chose de modeste, de timide, d'effacé. Ses traits, marqués par l'âge, demeuraient d'une délicatesse extrême. Elle gardait de belles dents, et de beaux yeux très doux, qui s'éclairaient parfois, trop rarement, quand elle souriait avec abandon, d'un éclat jeune, presque enfantin. Le demi-deuil qu'elle ne quittait pas, après deux ans de veuvage, donnait à son teint des pâleurs d'ivoire. Sa taille restait mince et souple,

et, quoiqu'elle n'eût pas la moindre goutte de sang noble dans les veines, — son père, qui s'appelait fort plébéienneraent Dupuis, avait fait sa fortune comme gros marchand de vins à Bercy, — ses pieds et ses mains auraient fait envie à plus d'une duchesse authentique. Avec cela elle avait, comme répandue sur toute sa personne, cette indéfinissable mélancolie des femmes qui n'ont jamais été aimées. Si sa fille, occupée en ce moment dans la pièce voisine à ranger ses fleurs dans des vases, en répétant à mi-voix une chanson napolitaine, — destinée à être redite au piano à Paris, — avait entr'ouvert la porte pour étudier dans la vérité de son expression cette mère qu'elle affectait de tant aimer, peut-être aurait-elle été saisie d'une émotion vraie en voyant combien cette physionomie, si lassée d'habitude, s'attristait encore tandis que les doigts minces tournaient et retournaient le souple carré de bristol. L'admirable paysage, développé au delà de la fenêtre — ce golfe de Naples avec ses lignes voluptueuses, la pureté de son ciel et de ses eaux, la molle courbe de son volcan, ses villas claires sur son rivage lumineux, ses voiles si blanches sur sa mer si bleue — faisait à cette figure de femme soucieuse un cadre qui en accentuait encore la touchante expression. A la fin, et comme se réveillant d'un cauchemar, la veuve passa une main sur ses yeux, poussa un long soupir, et regarda l'heure. La pendule marquait midi moins un quart. Le déjeuner était à midi et demi. Elle prit, dans un tiroir fermé à clef, son buvard de voyage où se trouvait une lettre commencée, très longue, et visiblement écrite à plusieurs reprises. Elle la relut en hochant parfois la tête, comme par un sentiment de la complète inutilité de ces pages. Elle s'assura que sa fille, maintenant assise elle-même à sa table dans la chambre voisine et en train, elle, d'écrire le journal de ses soi-disant impressions de voyage, ne la dérangerait pas. Puis elle revint continuer cette lettre adressée à la seule de ses amies avec qui elle fût en com-

plète confiance. Ces pages feront comprendre, mieux que tous les commentaires, et l'exceptionnelle nature des relations de Mine Izelin avec son enfant, et la singulière tragédie morale qu'elle traversait. La présence de Lucien Salvan à Naples et sa visite en marquaient un nouvel et décisif épisode.

Naples, 14 mars 1897.

Les reproches que vous me faîtes de mon long silence ma chère amie, m'ont touchée. Pour avoir, au degré où vous l'avez à mon égard, la double vue du cœur, il faut que votre amitié soit bien vive, — vive jusqu'à être un peu injuste. Mais c'est une douce injustice. On a besoin quelquefois de se sentir trop aimée, avec ces susceptibilités que les tiédeurs des demi-affections ne connaissent pas. Vous savez si j'ai été gâtée sous ce rapport. Sachez aussi, sachez toujours que j'apprécie votre sympathie le prix qu'elle vaut. Heureuse comme vous l'êtes, dans votre mari, dans vos enfants, dans vos petits- enfants, que vous vous soyiez intéressée comme vous l'avez fait à une femme isolée et qui n'était pour vous qu'une connaissance de société, c'est la preuve d'une délicatesse pour laquelle il serait monstrueux que je fusse ingrate.

Je ne le suis pas, soyez-en très assurée, et, si j'ai quitté Paris sans vous revoir, sans vous entretenir du projet de ce voyage qui vous inquiète, c'est que certains malaises du cœur ont leur pudeur, même, et surtout, vis-à-vis d'amis dont on ne voudrait pas trop aliéner l'estime à d'autres personnes. Vous devinez à ces seuls mots que ma pauvre Marthe n'est pas étrangère à cette résolution que j'ai prise subitement de déserter mon intérieur pour quelques semaines, quelques mois peut-être. N'allez pas vous imaginer au moins que cette enfant ait rien fait qui mérite un blâme

n6 LFS GESTES

quelconque. A de certains moments, je me demande si ce n'est pas moi bien plutôt qui mériterais d'être blâmée et si j'ai vraiment rempli vis-à-vis d'elle, dans cette circonstance-ci, mon devoir de mère. Mais pourrais-je mieux répondre à votre tendre sollicitude, ma si chère amie, qu'en vous faisant juge vous-même des troubles que j'ai traversés, des réflexions qui les ont suivis, et de la solution que j'ai donnée à une difficulté peut-être imaginaire? En tout état de cause, elle a tant de chances aujourd'hui d'être bien passée! C'est donc de l'histoire rétrospective que je vais vous raconter, au risque de vous répéter des choses dont je vous ai entretenue déjà à bien des reprises. Ne vous attendez pas à des révélations extraordinaires. Où donc ai-je lu que les vrais drames du cœur n'ont pas d'événements?

Nous avons trop souvent parlé de ma fille ensemble pour que j'aie besoin de vous redire que mes troubles ont eu de nouveau pour cause la situation morale si particulière où je me trouve dans mes rapports avec elle. Permettezmoi de vous les rappeler pour que tout cela vous devienne très clair et précis. Ce récit me soulagera en me faisant mal. Vous avez connu son père et vous n'ignorez rien de ce qui fut le martyre de mon existence avec lui. Dieu me garde de jamais confondre une enfant tout inexpérience, toute naïveté, avec un homme si profondément, si absolument corrompu. Que M. Izelin ne m'ait épousée que pour ma fortune, qu'il n'ait jamais eu pour moi dans le cœur l'ombre d'une tendresse, tandis que je m'étais, moi, donnée à lui avec une passion dont cette plainte d'aujourd'hui, après tant d'années, après la mort, est encore une preuve; qu'il m'ait trahie, exploitée, humiliée, brisée, je serais bien coupable d'en vouloir à sa fille et de faire peser sur elle la responsabilité d'une ressemblance dont elle est si complètement innocente! Qu'elle ait ses yeux, ses cheveux, son teint, ses gestes, sa toix, — que je retrouve en elle, sous une forme féminine, cette grâce de traits et de manières à laquelle je me suis follement prise, — ce serait de quoi mieux l'aimer,

cette enfant, par souvenir de mes -illusions passées. Mais cette ressemblance, je vous l'ai tant expliqué, va plus avant. Je vous ai expliqué aussi comment la misère de mon mariage a moins résidé dans des actions dont j'ai été la vic- . time que dans les états du cceur qu'elles manifestaient. M. Izelin aurait été plus infidèle encore et plus brutal, j'en aurais moins souffert s'il n'avait pas gardé à travers ses fautes cette haïssable faculté de simulation qui a trompé tant de gens, comme elle m'avait trompée toute jeune; qui vous a trompée d'abord, vous, l'esprit le plus aigu que je connaisse, le plus doué du sens de l'observation. Vous vous souvenez avec quelle justesse, quelle finesse aussi, cet homme, si cruellement égoïste et dur, savait trouver dans chaque situation le mot à dire, l'attitude à prendre; comme il excellait à jouer la comédie de la délicatesse? Racontait-on devant lui l'histoire d'une vilenie? Comme il s'indignait!... D'une belle action? Comme il admirait!... Parlait-on d'un livre, d'un tableau, d'une pièce de théâtre? Comme son goût paraissait élevé et noble!... Fallait-il juger un caractère? Comme il était indulgent ou sévère, avec une équité qui donnait de lui, à ceux qui l' entendaient, l'idée d'une conscience si intelligente, si élevée!... Cette simulation, vous vous le rappelez, a été de toutes mes misères la pire. C'est par horreur de cet étalage mensonger que j'ai pris cette habitude de réserve que vous m'avez tant reprochée, cette difficulté à me raconter, cette aversion pour toute émotion montrée, o-ù vous croyiez parfois voir de la froideur. J'ai trop souffert de cette dualité de mon mari Ppur ne pas me méfier partout et toujours de ce que vous avez appelé un jour d'un mot que je n'oublie pas, les gestes de l'âme. On peut tant les faire, avec tant de grâce, avec tant d'àpropos, et si peu sentir!

Vous n'avez rencontré M. Izelin que tard dans sa vie, à une époque où ce don de concevoir et d'exprimer des sentiments délicats sans en rien éprouver était devenu une criminelle, une affreuse hypocrisie. Elle lui servait à cacher

liS LES GESTES

sous de beaux dehors une affreuse dégradation. Il n'en avait pas toujours été ainsi. Dans les débuts de notre ménage, et quand il était pour moi un mari absolument irréprochable, j'avais pu déjà observer chez lui ce divorce complet, foncier, entre l'expression et l'impression, cet instinct d'attitude, grâce auquel il jouait involontairement, sans calcul, par un irrésistible besoin d'artifice, le personnage qu'il devait être pour produire un certain effet. Avant d'être un comédien utilitaire, si je peux dire, il était un comédien désintéressé. Pourquoi? En vous décrivant, une fois de plus, ce caractère, dont j'ai fait, à mes dépens, une si longue étude, je n'arrive pas à répondre à cette question. Y a-t-il, dans certaines natures, une aridité intérieure qui ne leur permet pas de s'émouvoir profondément, simplement, réellement, jointe à une imagination qui fait qu'elles croient s'émouvoir et qu'elles se jouent une comédie à ellesmêmes, avant de la jouer aux autres? Puis ces natures frelatées et compliquées se laissent- elles entraîner par le désir de plaire, par la vanité, par l'intérêt, à exagérer encore ce défaut premier? Elles étaient factices, elles deviennent fausses. Elles ne sont que calcul et que perfidie. Mais elles avaient commencé par être presque spontanées dans leur insincérité. Ce passage de l'artifice au mensonge, c'est toute l'histoire morale de mon mari. Et toute mon histoire, à moi, avec ma fille, depuis que j'ai constaté en elle, encore enfant, des touches de caractère si pareilles à celles de son père, c'est la terreur que la similitude ne soit complète. Pour une autre mère, cette facilité de Marthe à se transformer au gré des personnes à qui elle veut plaire, cette intelligence des mots qu'il faut dire, des attitudes qu'il faut prendre, alors qu'elle ne sent rien de ce qu'elle exprime, ce don des gestes qui contraste tant, lorsqu'on la connaît bien, avec son indifférence intérieure, ce seraient de petits travers qui s'en iront avec la vie. J'ai trop pris garde à ces dispositions pour ne pas constater qu'elles n'ont fait que grandir avec elle, et j'ai trop présente la destinée de son père pour accepter

avec légèreté ce que je crois, ce que je sais être une véritable difformité d'âme. J'ai tant lutté contre, depuis que je l'ai aperçue chez elle! Et toujours en vain. J'ai tant essayé de corriger ce mensonge spontané, d'empêcher que cette enfant ne se jouât à elle-même la comédie des sentiments qu'elle n'a pas! J'ai tant travaillé à la rendre sincère et simple, et tant éprouvé qu'il y a là, dans la constitution intime de son être, un élément fondamental, une donnée primitive et indestructible, qu'elle est née comédienne comme vous et moi nous sommes nées vraies, — peut-être, je frémis d'écrire $e que je vais écrire, moi, sa mère, peut-être parce qu'elle n'a pas, qu'elle n'aura jamais de cœur.

Je me suis laissée aller à vous parler indéfiniment, comme si je ne vous avais pas confessé cent fois ces misères. Excusez-m'en. Voyez-y un signe que je suis bien émue en ce moment et que tout le fond de ma mémoire a été ébranlé. Et puis, vous redire ce que je viens de vous redire, c'est plaider pour moi par avance dans l'aventure à laquelle j'arrive, et qui a eu pour épilogue ce voyage en Italie. Une aventure? Le mot vous semblera très gros, quand vous aurez constaté ce dont il s'agit. Vous ne comprendrez sans doute pas non plus pourquoi je ne vous ai pas entretenue de mes préoccupations quand elles ont commencé, et pourquoi je vous en entretiens aujourd'hui. C'est que j'ai hésité si longtemps à m'y abandonner tout à fait moi-même, et puis je vous ai si peu vue cet hiver, à cause de votre deuil et de la fin du mien, qui a coïncidé avec les débuts de Marthe dans le monde. Vous vous souvenez que je les avais toujours appréhendés? Avec ce caractère que je crois lui voir, tout, pour elle, plus que pour aucune autre, dépend de son mariage, et un mariage dépend si souvent de cette première année de sortie, de l'impression que produit une jeune fille, des jeunes gens qu'elle rencontre. Vous étonner ai- je en vous disant qu'elle a eu beaucoup de succès et aussi beaucoup de tact et de tenue? — trop à mon gré. Elle, pour qui son père a été si dur, et qui l'a si peu regretté, — vous vous souvenez

encore comme j'en ai souffert, malgré tout? — eïïe a su apporter à ses amusements cet air réservé d'une fille qui, restée seule avec une mère veuve, vit sur un fond de secrète mélancolie. Vous savez comme j'avais peur de la voir imiter ses cousines, qui sont de braves créatures, mais avec ce ton détestable des petites évaporées d'aujourd'hui? Tout au contraire, Marthe s'est appliquée à ne pas leur ressembler. Elle qui ne s'intéresse, depuis qu'elle a commencé de réfléchir, qu'aux bribes de vie parisienne qui ont pu lui arriver, elle a trouvé le moyen, grâce à ce génie de simulation, de comprendre que le secret pour réussir était de paraître aussi sérieuse, aussi « vieux jeu » que les autres sont en l'air et « nouveau siècle » : c'est leur mot. Vous me direz que je suis bien malaisée à contenter et que peu importent les causes pourvu que l'effet soit bon. Qu'une jeune fille ait de la tenue par vanité, la grande affaire, c'est qu'elle ait de la tenue. Et c'est bien ainsi que je raisonnerais, si ce petit manège de Marthe n'avait eu pour résultai d'éveiller l'intérêt le plus passionné chez le jeune homme que je voudrais le m,oins lui voir épouser, pour un motif qui est précisément l'objet de mon scrupule, et dont vous seule au monde, ma chère amie et dévouée confidente, comprendrez l'origine et la nature.

Ce jeune homme que vous ne connaissez pas, mais dont vous avez certainement entendu prononcer le nom à cause de son père, s'appelle M. Lucien Salvan. C'est le fils du docteur Salvan, le spécialiste en maladies nerveuses. C'est vous dire qu'il aura un jour de la fortune, et aussi que sa famille appartient à ce cercle de bonne bourgeoisie où j'ai à cœur de maintenir Marthe. J'ai trop éprouvé, par l'exemple de son père, combien était sage la vieille coutume qui voulait que l'on se mariât dans son milieu, avec une égalité absolue de fortune et d'origine. Si M. Izelin n'avait pas été le fils d'une femme noble qui s'était crue déclassée par son union avec un plébéien, aurait-il eu ce déséquilibre qu'a augmenté son mariage avec moi, lui, le demi-artiste, tout voisin 4c l'aristocratie; moi, la filie de commerçant,

LES GESTES lai

si voisine du peuple? Du côté des conditions sociales, M. Salvan correspondrait doyic tout à fait à ce que je désire. Avec cela, sans être un très beau garçon, il se présente bien. Il a un visage plaisant et de jolies manières. Il a la réputation d'un travailleur et il vient de passer brillamment ses examens de docteur en droit. Son père et sa. mère — il tient beaucoup de celle-ci, qui vous plairait — le laissent libre de sa carrière, et nul doute qu'il ne réussisse dans celle qu'il choisira, quelle qu'elle soit. Je viens de vous tracer, n'est-ce pas? le portrait du gendre idéal, et c'est bien parce qu'il en est ainsi que je me demande si, en souhaitant avec passion que ce mariage ne se fît pas, je n'ai pas manqué gravement à ma fille... Ne me croyez pas folle et ayez la patience de me lire jusqu'au bout. N

Je n'eus pas beaucoup de peine, comme bien vous pensez, à deviner que Marthe intéressait ce jeune homme. Le manège des amoureux est toujours le même. Celui-ci ne nous eut pas plus tôt été présenté, qu'il commença par être, dans le monde, aussi empressé auprès de moi qu'auprès de ma fille. C'est classique. Il ne l'est pas moins que j'aie essayé de profiter de ses assiduités pour étudier son caractère. Le trait qui me frappa tout de suite, sans doute parce que j'y reconnaissais une intime et singulière analogie avec moimême, ce fut cette difficulté à s'exprimer, cette espèce d'effarouchement que l'émotion ne fait qu'accroître, ce reploiement devant le regard des autres, cette sensibilité, d'autant plus intimidée qu'elle est plus vive, et qui se manifeste d'autant moins qu'elle est plus touchée. Je vous ai dit que Lucien Salvan tient de sa mère. Il en a les façons fines et gracieuses, avec une fermeté dans le vouloir qui rappelle son père. Mais la mère prédomine, et l'on devine à toutes sortes de petits signes que ce fils d'une femme si distinguée éprouve à toute minute, au contact de la vie, de ces impressions que la plupart des hommes ne soupçonnent pas. Une brutalité de pensée ou de parole le froisse comme elle nous froisse, vous et moi. Comme nous, il est la victime de sym~

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pathies et d'antipathies profondes, aux moindres rencontres. Enfin, c'est un de ces êtres pour qui l'on ne peut se défendre d'avoir à l'avance un sentiment de pitié, tant on les devine exposés à souffrir s'ils sont malheureux. N'allez pas au moins vous imaginer, d'après ce portrait, un de ces héros de roman à l'aspect mélancolique et efféminé qui prennent, ^autour d'une table à thé ou dans un coin de bal, des physionomies d'incompris. Le charme le plus grand de ce garçon, c'est qu'il est absolument, foncièrement simple. Il ne sait pas combien il est différent des jeunes gens de son âge. Il a vécu, jusqu'ici, tout bonnement, dans sa famille, sans se douter qu'il était une exception. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le constate, les sensibilités vraiment profondes ne sont pas celles qui se révoltent contre leur milieu; ce sont celles qui l'acceptent, celles qui se soumettent à la monotonie des habitudes, qui se complaisent dans la discipline et dans la patience. Lucien a été le plus régulier des écoliers, le plus sage des étudiants, et c'est le cœur le plus passionné que j'aie rencontré, le plus fait, s'il s'est donné une fois, pour ne jamais se reprendre, et, si son choix n'est pas ce qu'il doit être, pour en souffrir jusqu'à l'agonie.

Comment, à quelle heure, à la suite de quel incident me suis-je surprise à me rappeler, devant les sentiments naissants de ce charmant jeune homme pour Marthe, la naissance de mon sentiment, à moi, pour celui qui a été le bourreau de ma jeunesse, le flêtrisseur de toutes mes fleurs d'espérance? C'est qu'à l'étonnante ressemblance, et qui m'a tant inquiétée déjà, entre le caractère de ma fille et le caractère de son père, correspond une ressemblance non moins étonnante entre le caractère de ce jeune homme et ce qui fut mon caractère, à moi, dans cette période aveuglée de mes fiançailles... Et voici que la vision 'a grandi en moi, si ce mariage a jamais lieu, d'une identité entre nos deux sorts. Voici que je l'ai aperçu découvrant peu à peu, comme je l'ai découvert, le mensonge radical, irrémédiable du çœm auquel il était en train de donner son cœur. Voici que

je me le suis figuré suivant, une à une, les étapes de désillusion qui ont été les miennes, et Marthe se développant dans le sens où s'est développé son père, d'indifférente devenant dure, d'artificielle devenant comédienne, de simulatrice hypocrite, de vaniteuse coquette, et ma destinée recommençant en lui. Vainement, quand cette idée s'est présentée à moi pour la première fois, l'ai-je écartée de toute la force de ma raison, en me disant que je n'avais pas le droit de penser cela de ma fille, que les circonstances qui avaient déterminé la décadence morale de son père ne se reproduiraient pas pour elle; qu'au contraire, s' il y avait une chance de salut pour cette nature, très froide en son fond, c'était l'union avec une sensibilité brûlante comme celle-là. Vainement me suis-je démontré que je devais, entre deux partis, prendre celui de ma fille et l'établir d'abord dans les conditions les meilleures... Mais ces débats avec moi-même, n'importent pas. Ils se sont résolus un beau jour, sans que je puisse encore bien dire pourquoi, par un besoin violent, passionné, irrésistible, de couper court à l'intimité que je voyais grandir entre Marthe et Lucien, par une impossibilité d'admettre ce mariage sans un insupportable remords, et voilà tout le motif de ce brusque départ dont je dois reconnaître aujourd'hui que, sur un point du moins, il a été très sage. J'ai eu la preuve que Marthe ne s'intéresse à Lucien en aucune manière. Je ne lui ai pas vu avoir une minute de tristesse de cette séparation. Et quant à M. Salvan, j'ai eu la preuve aussi que je me suis exagéré le danger, puis-* qu'il n'a ni fait, ni fait faire aucune démarche qui atteste un désir de se rappeler à notre souvenir...

15 mars.

... J'avais interrompu ma lettre hier au soir, ma chère amie, pour la terminer ce matin par quelques détails plus terre à terre sur la suite de nos projets de voyage. Vous

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pouvez voir à mon écriture que je la reprends dans un instant d'émotion extrême. Je vous disais que M. Salvan n'avait rien fait pour se rappeler à notre souvenir et j'en concluais que le commencement d'intérêt dont je m'étais effrayée avait aussitôt cédé à l'absence. Hé bien! il nous a suivies. Il est à Naples! On m'a remis sa carte ce matin. Cet après-midi, ce soir, demain, il reverra Marthe. Marthe le reverra. Ah! mon amie, je vous en conjure, écrivez-moi, dites-moi où vous voyez, vous, mon devoir de femme et de mère. Si vous jugez que j'ai été la victime d'un scrupule de conscience déraisonnable, en me considérant comme obligée d'empêcher à tout prix ce mariage que je crois devoir être malheureux pour un homme qui, après tout, m'est un étranger, votre conscience tranquillisera la mienne. Enfin je me sens toute remuée de la certitude où je suis maintenant que ce jeune homme aime ma fille. Que je voudrais vous avoir ici et comme vous manquez à votre amie qui vous embrasse bien tendrement I

Mathilde Izelin.

Tandis que Mme Izelin, sa lettre fermée et envoyée, se demandait si elle devait ou non annoncer à sa fille la visite du jeune homme dont elle redoutait 1a présence à Naples pour les raisons si complexes résumées dans ces pages, celui-ci n'était pas moins troublé qu'elle, mais pour des motifs d'un ordre plus simple. La mère ne s'y était pas trompée : Lucien Salvan aimait Marthe. Les quelques semaines qui avaient suivi le départ de la jeune fille lui avaient été d'autant plus insupportables qu'il ne s'était pas mépris une seconde sur le motif secret de ce brusque voyage. Mme Izelin avait voulu interrompre ainsi une cour si discrète qu'elle avait peut-être été seule

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à s'en apercevoir. Mais qu'elle s'en fût aperçue, le jeune homme en était certain. Il ne pouvait pas expliquer par une autre hypothèse le brusque changement remarqué dans les manières de cette femme à son égard. Après lui avoir montré une grâce d'accueil où il avait voulu voir presque une permission de se rapprocher de Marthe, il avait tout d'un coup constaté que la froideur remplaçait la sympathie. Il s'était dit : « J'ai été imprudent, mais en quoi?... » Le plus scrupuleux examen de conscience n'avait pu lui fournir une réponse à cette question. A vingt-cinq ans, et bien qu'élevé à Paris, Lucien avait gardé — Mme Izelin y voyait juste — une de ces sensibilités féminines qui, au moindre contact froissant, au lieu de réagir en résistance, réagissent en douleur. De tels , êtres ont besoin, pour que leurs cœurs s'épanouissent, d'une complicité de bienveillance. L'hostilité les fait se replier, mais, en même temps, elle les exalte en développant encore chez eux cette énergie du rêve intérieur, leur constante tentation et leur constant danger. N'ayant plus osé manifester à Marthe aussi ouvertement l'intqrêt qu'il éprouvait, Lucien s'était attaché davantage à l'idée délicieuse et chimérique qu'il se formait de la jeune fille. Elle partie, et n'ayant plus à se demander chaque jour où et comment il la verrait, sa passion imaginative s'était encore exaspérée. A force de tourner et de retourner toutes les données possibles du problème, il était arrivé à cette double conviction, d'abord qu'il avait été desservi auprès de Mme Izelin, — mais par qui? — puis que la mère avait un autre projet de mariage pour son enfant. Un nom prononcé devant lui au cours d'une conversation, celui d'un M. de Barrois, du seul jeune homme noble qui fréquentât dans leur milieu très bourgeois, avait achevé de confirmer ce soupçon. Quatre petites phrases jetées au hasard avaient suffi pour faire certitude dans stjn esprit : « — On ne voit plus M. de Barrois?... — Soyez tranquille, on le reverra quand Mlle Izelin sera rentrée... — Ahl

vous croyez?... — Mais oui. Je crois qu'il a beaucoup de goût pour elle et que Mathilde serait bien contente de faire de sa fille une marquise. Pensez donc, ma chère... » Ces quelques mots, — le souvenir, d'une part, subitement réveillé, d'un bal où Marthe avait dansé plusieurs contredanses avec ce M. de Barrois, — le souvenir, d'autre part, d'un certain regard qu'elle avait, pour lui parler à luimême, — le sentiment, malgré tout, de cette première sympathie observée chez Mme Izelin, en faut-il plus pour expliquer que, se trouvant libre de faire im voyage, et ayant d'abord passé une semaine sur la Corniche, un projet, aussi naïf que romanesque, fût né en lui? Il savait par d'autres conversations que Marthe et sa mère étaient parties avec l'intention de visiter Naples et la Sicile, puis de passer à Rome la semaine sainte. Il calcula qu'elles avaient dû commencer leur tournée par la partie la plus méridionale, et voilà comment il avait, trois jours auparavant, débarqué à Naples. Qu'allait-il y faire? D ne Savait pas, ni même s'il retrouverait celles qu'il poursuivait ; et quand il eut découvert, après quelques heures de recherches, qu'elles habitaient sur la rivière de Chiaia un hôtel tout proche du sien, le caractère extravagant de son entreprise lui était soudain apparu. Il était demeuré quarante-huit heures à épier les sorties de Mme Izelin et de sa fille, caché comme un coupable dans un angle de rue, se demandant s'il irait leur rendre visite simplement, s'il se présenterait devant elles dans la rue comme par hasard, si... Qui ne connaît, qui ne regrette ces folles incertitudes de l'amour jeune, où le raisonnement essaye de réduire en calculs ce qui n'est que l'aveugle et tendre instinct du cœur, affamé de présence et malade d'absence? Au fond, ce que voulait Lucien Salvan, c'était de montrer à Mme Izelin la vérité de son sentiment. Il voulait lui dire : « Ne me sacrifiez pas sans m'avoir écouté... » Comment s'y prendrait-il pour formuler cet appel? Il l'ignorait, de même qu'il ignorait si ce regard de Marthe

où il avait cru lire un indice d'un intérêt partagé trahissait autre chose que l'enfantin orgueil de tant lui plaire. Il n'avait jamais osé se déclarer. Aussi, dans la résolution de ce voyage insensé, y avait-il, plus au fond encore, ce besoin d'une épreuve. S'il retrouvait Marthe triste de leur séparation, c'est qu'elle l'aimait. Il n'avait pu juger de l'état de son humeur, à la voir passer, comme cela lui était arrivé deux fois dans ces deux jours, avec quelle émotion ! Il avait reconnu sa silhouette élégante, sa souple démarche, la fleur de son teint, ses cheveux blonds. Il n'avait pu discerner l'expression de ses traits, ni celle de ses yeux. Il n'avait pas davantage aperçu le détail de la physionomie de la mère. Celle-ci lui avait cependant paru un peu pâlie. — Enfin, il avait eu honte de ses hésitations, peur surtout que ces dames ne s'en allassent de Naples sans même qu'il leur eût parlé, et il s'était présenté à leur hôtel à onze heures ce matin, avec l'idée qu'elles ne seraient pas chez elles ; mais il leur laisserait sa carte et elles sauraient ainsi sa présence. Un heureux hasard voulut qu'il tombât sur un concierge d'hôtel volontiers causeur, et qu'à sa question : « Quand aurais-je le plus de chance de rencontrer Mme Izelin? » cet homme répondit : « Après le déjeuner, ordinairement, mais pas aujourd'hui. Ces dames vont à Pompéi à deux heures... » L'amoureux était sorti sur cette indication. A peine sur le trottoir, il avait hélé un fiacre et s'était fait conduire à toute bride à la gare. Un train partait pour Torre Annunziata un peu avant midi. Il l'avait pris ; et pendant que Mme Izelin, assise maintenant à la table du déjeuner, continuait à se demander si elle parlerait à sa fille de la visite de Lucien et comment elle l'accueillerait, celui-ci arrivait à Pompéi. Cela s'était fait si impulsivement, la conception et l'exécution de ce projet s'étaient mêlées si étroitement, qu'en franchissant l'enceinte de la cité morte où il se proposait d'attendre Mme Izelin et sa fille, Salvan croyait rêver. Dans moins de deux fois trente-cinq minutes, si le renseignement donné était

exact les deux femmes arriveraient parce même chemin. — « EJles auront été averties que je suis \ \aples, » se dit-il « et quoi d'étonnant qu'elles me renco. -ont ici. Te n'aurai pas eu l'air de les chercher. Il ne sera pas moins naturel que je les accompagne dans cette visite et que je reprenne le même train pour revenir... Et quel endroit pour revoir Marthe!... »

L'amoureux avait pénétré en effet, tout en se parlant ainsi à lui-même, sous la voûte de la Porta Marina. Il avait devant les yeux ce tableau unique au monde, cette apparition fantomatique, de la ville frappée en pleine fête de cette Pompéi ensevelie sous la cendre il y a dix-rmit cents ans. Il commençait d'aller dans ces rues ou les petites maisons grises sans toits et sans portes dressent leurs murs, encore revêtus par places de stucs colories et livrent le secret des activités ou des loisirs d autrefois. Ce sont tantôt des boutiques aux comptoirs creuses de trous, avec leurs jarres toutes prêtes pour 1 huile ou le vin tantôt des cours intérieures avec des colonnades, un bassin où le jet d'eau s'est tu, des parois ou s effacent vaguement des fresques. Ailleurs l'âtre d une cheminée de cuisine garde ses trépieds et ses chaudrons. Plus loin une fontaine vide dresse ses margelles usées par es mains qui s'y sont appuyées. Il y atelmur le long duquel s enchevêtrent toujours les réseaux de plomb des conduites d eau, . soutenus, comme on les soutiendrait aujourd'hui, par des anneaux de métal soudés de distance en distance. Les roues des chars ont creusé dans les dalles de profondes traces Les hauts trottoirs semblent attendre le piéton oui s'y réfugiait pour éviter ces voitures. Des péristyles de temples se dessinent sur des places entourées de portiques Des statues décoraient ces places. Leurs vastes bases de brique restent debout, et, sans cesse, à 1 extrémité de ces voies se dessinent de nobles lignes de montagnes les Apennins, les collines de Castellamare Dans e^olfe, la mer étincelle avec ses îles. La merveilleuse

intelligence que les anciens mettaient à choisir les emplacements de leurs villes se révèle, et ce besoin qu'ils avaient de la caresse des horizons. L'animal païen vivait tant en plein air ! Tant de ses plaisirs se prenaient sur le forum ouvert, dans le théâtre ouvert, dans l'amphithéâtre ouvert ! Le paysage se mêlait à tous ses actes, et à Pompéi la grâce de ce paysage se fait terrible, quand le promeneur, en se retournant, aperçoit là-bas l'assassin de cette ville de joie, le volcan toujours actif. Ce dangereux et admirable Vésuve domine cet amas de ruines de son svelte et ferme triangle aux sombres pentes veloutées. A son sommet son panache de fumée s'incline au vent avec des blancheurs qu'empourpre par instants le chaud reflet de la flamme souterraine. L'impression des redoutables énergies destructrices de la nature, juxtaposée ainsi aux témoignages de cette humanité semblable à la nôtre, ferait passer dans notre être une inexprimable épouvante, si l'immense silence de la nécropole ne nous enveloppait d'une espèce de douceur presque voluptueuse. C'est le frémissement devant l'abîme sinistre de la tombe, et c'est l'attrait de son grand sommeil. C'est le décor d'une tragédie et c'est, avec l'azur profond de ce ciel et le rayonnement de ce soleil, une vision de beauté, si apaisante ! On dirait que le conseil des poètes contemporains de ces maisons vides, de ces temples écroulés, de ces peintures effacées, se chuchote dans l'atmosphère qui les enveloppe, — ■ ce conseil d'être heureux en se répétant que ce bonheur va finir, de mélanger aux plus enivrantes saveurs de la vie le goût amer de la mort. On se souvient du squelette d'argent que l'esclave de Trimalcion apporte dans le triclinium d'une villa toute pareille sans doute à celle du Faune ou des Vetti, et les convives couronnés de roses répètent la chanson épicurienne : « Nous serons tous ainsi quand l'Orcus nous aura saisis. — Vivons donc pendant qu'il nous est permis d'aimer... »

La tournure particulière de son esprit aurait, à toute

époque, disposé Lucien Salvan à recevoir de cet étrange décor pompéien des sensations bien vives. La circonstance y ajoutait ce je ne sais quoi de si pénétrant qui nous saisit lorsque le drame de notre fortune privée se trouve associé par quelque point à un vaste drame historique et que notre bonheur ou notre malheur personnels deviennent un tout petit épisode dans une immense épopée. La destinée voulait que la formidable éruption dont s'épouvanta le monde antique eût éclaté, que les scories et les cendres eussent amoncelé sur la ville de plaisir leurs cinq mètres d'épaisseur, que les rois de Naples, puis ceux d'Italie, eussent travaillé cent cinquante ans à déblayer ce colossal champ funéraire, pour que ces debns de l'antique colonie grecque servissent de décor romanesque à une rencontre entre le jeune homme et celle dont il rêvait de faire sa femme. Cette rencontre promettait d'être décisive, Lucien s'en rendait compte. Ou bien Mme Izelin aurait dit à Marthe sa présence à Naples et la façon dont la jeune fille aurait accueilli cette nouvelle lui serait un signe assuré de ses vrais sentiments pour lui Ou bien Marthe ignorait cette présence, et, s il pouvait l'étudier sans qu'elle le vît, il saurait quel effet cette séparation de plusieurs semaines avait produit en elle. S'il la retrouvait visiblement mélancolique, pâlie, avec des traces de chagrin semblables à celles qu'il pouvait lire sur son propre visage quand il se regardait dans la ^lace, alors... alors c'est qu'elle l'aimerait!... A mesure ou- les minutes avançaient, les hypothèses les plus contradictoires sur cette prochaine apparition des deux femmes se dessinaient dans l'imagination de Lucien. 11 finit par choisir, quand l'heure du train fut toute proche, un poste d'observation d'où il était sûr d'épier 1 arrivée de Mme Izelin et de Marthe sans risquer de les manquer et avec les plus grandes chances de n'être pas vu d elles. Il se blottit, armé de sa lorgnette, dans l'angle du mur qui sépare le temple d'Apollon de la Via Marina, à

quelques pas de l'unique entrée des ruines. De l'autre côté de la rue, à quelques pas, il voyait la clôture de la Basilique, où il était à peu près sûr que les visiteuses pénétreraient d'abord; puis elles viendraient dans le temple d'Apollon d'où il aurait tout le temps de s'échapper. H courrait les attendre au Forum, où elles ne pouvaient manquer de se rendre ensuite... Il était donc là, assis sur une marche, ne regardant plus ni les colonnes du temple avec les belles feuilles d'acanthe de leurs chapiteaux corinthiens, ni le ciel bleu dans leurs interstices, ni un Hermès encore debout sur sa base de marbre, aux plis du manteau duquel couraient d'agiles lézards à tête verte, ni rien, sinon cette Via Marina où le flot des touristes amenés par le train commençait de se répandre. Si, au dernier moment, ces dames avaient changé le plan de leur après-midi? Si, après avoir reçu sa carte de visite, elles avaient quitté Naples? Si... Tout d'un coup le cœur de Lucien s'arrêta de battre. Il venait de reconnaître Marthe et Mme Izelin. Elles arrivaient, un peu en arrière des autres, conduites par un des gardiens. Dans le champ de la. petite lorgnette qui tremblait entre ses doigts, l'amoureux tenait le visage de la mère et celui de la fille, tous deux animés, à cette seconde, par des impressions qui lui firent soudain mal à cette place inconsciente et profonde de l'être par où nous percevons les infiniment petits de la vie. La physionomie de Mme Izelin, qu'une pensée morose semblait voiler, commençait de traduire, dès les premiers pas à travers l'étonnante ville, un saisissement de surprise où Lucien pouvait reconnaître sa propre sensation de tout à l'heure. Ces yeux de femme se posaient sur ce décor, à la poésie duquel son ignorance ne s'était pas attendue, avec cette espèce d'intérêt poignant qu'il avait lui-même éprouvé. Ses traits se contractaient dans cette attention émue qu'il aurait tant voulu voir à la jeune fille, pour avoir avec elle aussitôt une communion secrète. Au lieu de cela, le masque délicat de Marthe,

t33 LES GESTES

libre de toute comédie à cet instant parce qu'elle ne se savait pas observée, s'éclairait du sourire amusé d'une enfant à qui cette poésie émanée des choses n'arrive même pas. Lucien se fût reproché comme un crime de désirer que ce joli visage portât des traces de tristesse. Et pourtant ce lui fut un coup de constater que, depuis son départ de Paris, elle avait pris cet air de santé qui décèle le plein épanouissement d'un organisme jeune qu'aucune émotion pénible n'a ébranlé. Si elle savait sa présence à Naples, évidemment elle y était indifférente. Si elle l'ignorait, leur séparation lui était absolument indifférente aussi. Ses prunelles claires et mobiles regardaient les ruines avec une curiosité qui n'avait d'autre but que de satisfaire la plus innocente, mais aussi la moins romanesque des manies. Marthe tenait à la main un petit appareil à photographies, et toute sa préoccupation était, dès ces premières minutes, de chercher l'occasion d'un « instantané ». Elle s'arrêta tout d'un coup, et Lucien put la voir qui « prenait » ainsi, d'abord la perspective de la Marina, puis la porte de la Basilique. Il lui sembla, — mais n'était-ce pas un effet d'imagination? — que la mère qui regardait, elle aussi, sa fille vaquer à ce jeu enfantin, avait, autour de sa bouche, un demi-sourire de pitié. Presque aussitôt les deux femmes disparurent derrière la clôture de pierres du bâtiment et Lucien luimême se dirigea vers le Forum.

— « Qu'a-t-elle de changé en elle? » se disait-il. « Elle m'a fait l'impression comme d'une autre femme... Elle ne sait pas que je suis ici et son voyage la distrait. Voilà tout... C'est trop naturel, et moi, je suis un égoïste... »

Il se tenait ce raisonnement, appuyé contre une de ces énormes substructions qui servaient, le long de la vaste place, à soutenir de colossales statues équestres. Une heure auparavant, lorsqu'il s'était trouvé dans cette enceinte que domine le glorieux édifice consacré à Jupiter, il avait été, même dans l'anxiété de son attente, pénétré

par le je ne sais quoi de grandiose, par l'atmosphère de la majesté romaine, qui flotte toujours, là où furent gravées les lettres de la formule sacrée : S. P. Q. R. Aucun fils de la terre latine ne les a jamais regardées sans que le sang des ancêtres frémît en lui. Un voile maintenant s'était tiré pour Lucien sur ces monuments, sur ce ciel bleu, sur cette histoire. Il n'avait plus dans son esprit que cette idée : « Elle a changé. Que s'est-il passé?... » Durant ces semaines d'absence, l'image de Marthe, de cette Marthe qu'il n'avait jamais vue, même présente, dans sa réalité, s'était encore modifiée dans son cœur, jusqu'à devenir absolument différente de l'être véritable. Et puis, à Paris, chaque fois qu'il avait rencontré la jeune fille, celle-ci, se voyant remarquée par lui, avait naturellement exercé, à son égard, son talent d'attitude. Elle lui avait d'instinct, et avec une infaillible sûreté de coquetterie spontanée, posé le personnage d'une enfant tout émotion, toute sensibilité. Elle avait fait, avec la plus subtile divination, les gestes d'âme qui devaient le séduire. Pour la première fois il l'avait surprise désarmée, si l'on peut dire, telle qu'elle était pour elle-même et hors de tout regard, et, pour la première fois aussi, il venait d'avoir l'intuition, indistincte comme un pressentiment, qu'il ne connaissait pas cette créature, alors qu'il croyait tant l'aimer. C'étaient bien les mêmes traits, ce n'était plus la même expression. C'était le même visage, ce n'était plus le même regard. Lucien n'eut pas le temps d'ailleurs d'analyser ce confus et vague désappointement. Déjà le grand chapeau de paille bleu sombre, garni de bluets^et surmonté d'un souple nœud de soie rouge, dont s'encadrait le délicat visage de Marthe apparaissait à l'extrémité de la place, et sa silhouette si mince dans son costume de voyage en serge bleu marine. Elle tenait à la main une ombrelle rouge et rayée de bleu, assortie à sa toilette... A côté d'elle, toujours un peu en arrière, il reconnut le chapeau rond de

la mère avec des ruches noires et blanches, sa robe gris de fer, son ombrelle grise aussi. Rien que la différence de leurs façons de s'habiller marquait la différence des caractères des deux femmes : l'une toujours un peu trop éclatante et soulignée, l'autre toujours un peu trop effacée et trop discrète. Mais si Lucien devait plus tard, en se rappelant cette arrivée, se formuler cette remarque et en tirer cette conclusion, sur l'instant une seule idée absorba pour lui toutes les autres : s'il voulait se présenter à Mme Izelin et l'accompagner ainsi que Marthe dans cette visite à Pompéi, il fallait qu'il se décidât et tout de suite. Un dernier sursaut d'hésitation, un dernier effort, et il était devant elles.

La mère le vit la première. La petite secousse nerveuse qu'elle éprouvait tandis que le craintif jeune homme la saluait et balbutiait une phrase de surprise avec la plus touchante gaucherie se traduisit par un étouffement dans sa voix pour lui répondre. Quant à la jeune fille, elle eut un peu de rougeur à ses joues, et dans ses prunelles, ce subit éclat, qui annonce chez les coquettes la seule joie dont elles soient capables : celle de tenir là, devant elles, une preuve évidente de leur pouvoir. Ce ne fut qu'un passage, et, tout de suite, cette physionomie mobile s'était empreinte du sentiment que doit avoir une jeune fille à qui un prétendu possible apporte un témoignage d'une dévotion passionnée, — à égale distance d'une froideur qui découragerait l'adorateur et d'une émotion qui serait un aveu ou un encouragement. Lucien cependant commençait, après les premières phrases de banale politesse, d'expliquer son voyage en termes dont l'embarras seul le convainquait de mensonge :

— « J'ai été bien souffrant, » disait-il ; « l'hiver à Paris s'est fait si rude après votre départ ! Le médecin m'a conseillé le Midi. Je ne connaissais pas l'Italie... Je me suis laissé tenter, et je suis descendu jusqu'à Naples.

C'est hier, en parcourant la liste des étrangers dans la salle de lecture de mon hôtel, que j 'ai vu vos noms. Alors je me suis permis d'aller prendre de vos nouvelles... Vous êtes tout à fait bien, madame, ainsi que mademoiselle Marthe? »

— « Très bien, » répondit la mère. La timidité du jeune homme, le tremblement de son accent, l'imploration muette de ses yeux la touchèrent. Elle voyait, à ses orbites plus creusées, à ses joues un peu amaigries, à tout son aspect enfin, qu'il avait réellement souffert, et, pour un moment, la pitié l'emportait sur le scrupule. Elle ajouta : « Vous allez nous raconter ce qui se passe à Paris... Si vous n'avez pas encore fini votre visite, nous la continuerons ensemble... »

— « Je la commence seulement, » dit Lucien. De rencontrer de nouveau chez cette Mme Izelin, dont la froideur l'avait tant déconcerté, la sympathie des tout premiers jours, lui fut une si vive surprise que le sang empourpra ses joues, et il se mit à marcher à côté des deux femmes, sans plus se rappeler son impression de désappointement des minutes précédentes que si Marthe se fût offerte à son premier regard telle qu'elle était maintenant. Par quelle magique puissance de double vue la jeune simulatrice avait-elle compris ce que le jeune homme attendait d'elle, et quel personnage il lui fallait adopter pour achever de l'ensorceler? Toujours est-il que son sourire amusé de tout à l'heure s'était changé en un étonnement ému, que ses prunelles erraient sur les ruines avec une mélancolie discrète. Il ne s'agissait plus de « prendre des instantanés » qui, plus tard, étonneraient les petites amies de Paris. Elle était vraiment, avec sa fine beauté blonde, l'élégante et jolie fragilité de sa taille, son cou gracile, les fines attaches de ses mains et de ses pieds, l'apparition que Lucien avait rêvé de rencontrer, la Jeunesse attendrie parmi les images d'une des plu:i poignantes tragédies de l'histoire, l'Espérance parmi les

reliques d'une civilisation détruite, mais une Espérance doucement attristée par l'éternel menace du Sort, empreinte de tous côtés dans ces décombres. Et elle se gardait bien de demander « ce qui se passe à Paris », comme avait dit sa mère. Existait-il un monde, des bals, des bavardages de société? La jeune fille ne semblait plus s'en souvenir. Elle allait, prononçant de temps à autre des phrases vagues sans doute et bien faciles, mais qui, passant par cette bouche, prenaient pour l'amoureux des significations extraordinaires.

— « ... Ce qui me frappe, » disait-elle, et elle montrait ces boutiques abandonnées, ces thermes vides, ces cours désertes, « c'est combien il y a peu de choses nouvelles dans la vie. Si la cendre ensevelissait une de nos villes, on n'y rencontrerait rien de bien différent de tout cela... C'est un grand commentaire à ce que l'on nous enseignait au catéchisme sur la vanité des vanités... »

— « ... Ne pensez- vous pas, » disait-elle plus loin en s'asseyant sur un des gradins du théâtre, « qu'une tragédie jouée ici, avec quelques spectateurs seulement, et toute cette ville vide au dehors, produirait un bien bel effet?... » Et elle ajoutait : « Les portions de ces ruines les plus impressionnantes sont, pour moi, celles qui rappellent des souvenirs de fête. Il m'arrive si souvent, quand je vais au théâtre, de songer que les spectateurs et les acteurs sont, après tout, des condamnés à mort, et je me figure la salle et la scène vides, et eux disparus... Ce rêve se réalise ici et on en frissonne... »

— «... Je voudrais tant savoir, » demandait-elle encore devant la colonnade du temple d'Isis, « s'il y avait des chrétiens à Pompéi? Ce sont les seuls qui aient pu avoir une espérance... » Et dans la rue des tombeaux, devant le bas-relief de Nœvoleia Tyché qui représente

un vaisseau entrant au port : « Quand je vous disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien de nouveau ! Inventerionsnous une autre comparaison pour signifier la paix du ciel après les orages de la terre?... »

Ces paroles lui venaient si ingénument, elle paraissait si bien comprendre et sentir la secrète poésie de la ville morte, que Lucien l'écoutait avec une admiration qui ne lui permettait pas de reconnaître le caractère tout conventionnel de ces formules. Ce qu'elles avaient de si général, de si vulgaire, de si banal au fond, eût dû l'avertir que cette facile mélancolie de touriste ne traduisait aucune impression directe et personnelle. Mais cette mimique sentimentale était accompagnée d'un jeu savant de ces lèvres fines et de ces souples paupières, Marthe avait un art déplacer ses réflexions entre deux silences, comme si elle se laissait aller à penser tout haut. Et l'amoureux, lui, se laissait envahir par un hypnotisme de crédulité qui eût été jusqu'à l'extase, s'il n'eût de nouveau observé un assombrissement sur le visage de la mère. Celle-ci, en effet, dès les premières paroles de ce genre qu'avait proférées sa fille, s'était tue. Elle avait regardé Lucien se suspendre à cette voix qu'elle savait si peu sincère, et Marthe improviser, prolonger une comédie dont elle, la mère, connaissait trop bien la fausseté ! La souffrance qu'elle était venue fuir en Italie s'était de nouveau emparée d'elle avec plus de force que jamais. Ce fut au point qu'à un moment, de continuer cette promenade se trouva au-dessus de ses forces. C'était au milieu de cette rue des tombeaux et devant le bas-relief du bateau dont Marthe venait de commenter le funèbre symbole avec des prunelles noyées de poésie. L'évidence de l'attitude chez cette enfant qui était sa fille devint trop intolérable à sa perspicacité, trop intolérable l'évidence de la duperie chez ce jeune homme, dont elle devinait qu'il éprouvait réellement.

lui, toutes les émotions que feignait l'autre. Elle leur dit :

— « Je me sens fatiguée. Je vais m'asseoir ici, tandis que vous finirez de visiter la rue. »

— « Mais nous allons rester avec vous, maman, » dit la jeune fille, avec une sollicitude que Mme Izelin repoussa presque durement.

— « Non, » répondit- elle, « j'aime mieux être seule... »

— « Qu'a donc madame votre mère? » osa demander Lucien à sa compagne quand ils furent à quelques pas en avant. « On croirait qu'elle est mécontente de me voir ici? Pourtant elle m'a si bien accueilli !... »

— « Ce n'est pas de vous qu'elle est mécontente, » répondit la jeune fille, « c'est de moi... »

— « De vous? » interrogea-t-il. « Et pourquoi?... »

— « Parce que je me suis permis de parler un peu, » répondit- elle en hochant sa fine tête, « et que vous avez paru m'écouter avec intérêt... N'allez pas croire au moins qu'elle soit sévère pour moi... Non... Seulement elle a ses idées... Comment vous expliquer cela?... Mon pauvre père était si bon... Il l'a habituée à avoir toujours le premier rang, vous comprenez?... C'est trop naturel qu'il lui coûte d'y renoncer et qu'elle n'aime pas beaucoup mes succès... Enfin, faites un peu plus attention à elle, et parlons d'autre chose, je vous prie... »

Ce fut si bien dit, avec un ton mi- douloureux, mienfantin ! Le sensitif , le délicat Lucien ne prit même pas garde qu'en dénonçant ainsi la prétendue jalousie de sa mère à son égard, celle dont il rêvait de faire sa femme commettait un de ces petits parricides moraux qu'il eût condamnés sans appel chez toute autre. Il éprouva au contraire un respect ému pour la réserve de cette enfant qui n'achevait pas sa plainte... Était-il possible que le mot de l'énigme contre laquelle il se heurtait depuis ces dernières semaines fût vraiment là, et que l'admiration qu'inspirait Marthe excitât chez Mme Izelin cette basse, cette

détestable envie de la femme qui vieillit contre le charme et la beauté de la femme plus jeune — envie, certes, toujours attristante, mais presque monstrueuse quand il s'agit d'une mère et d'une fille? Dans un cœur chimérique et passionné, une telle idée devait faire révolution.

Lucien en fut bouleversé en effet au point que, durant la fin de cet après-midi et pendant le retour à Naples, ce fut au tour de Mme Izelin de s'étonner de son changement. Sans qu'il y eût un seul mot prononcé à ce sujet, tout naturellement le jeune homme était sorti de Pompéi avec les deux femmes. Non moins naturellement il avait pris place dans le même compartiment de wagon qu'elles. En dépit de la recommandation de Marthe, il ne put prendre sur lui de soutenir la conversation avec cette mère dans la nature de laquelle il entrevoyait soudain de si mesquines, de si coupables façons de sentir. Marthe, de son côté, un peu honteuse, malgré tout, dans sa conscience, de la calomnie que son insatiable besoin de jouer un rôle lui avait inspirée, sans qu'elle en mesurât la portée, se taisait maintenant. La mère, elle, les regardait l'un et l'autre avec l'intuition qu'ils avaient prononcé, pendant ces quelques minutes où elle les avait si imprudemment abandonnés, des paroles d'une extrême gravité. Lesquelles?... Le train allait, longeant cette côte de lave noire, baignée des lames bleues. La sublimité de cet horizon que ferment là-bas la pointe lumineuse de Sorrente, le rocher aigu de Capri, la molle montagne d'Ischia et celle du Pausilippe n'apaisèrent pas cette sensibilité de femme qui, peut-être, ne se connaissait pas tout entière elle-même. Au moment où le train entra dans la gare de Naples, la fièvre de cette agitation était devenue si vive qu'elle n'accepta pas l'idée de subir plus longtemps les incertitudes où elle venait d'être jetée à nouveau. La nécessité d'une explication définitive avec Lucien s'imposa à elle. Marthe était descendue du wagon la pre-

i4o LES GESTES

mière, et le jeune homme s'effaçait pour laisser passer Mme Izelin. Celle-ci, d'une voix saccadée, impérieuse, où il discerna un trouble profond, lui dit :

— « J'ai absolument besoin de vous parler. Venez me demander à l'hôtel demain matin à dix heures et demie... Mais, à tout prix, » — elle désigna du regard sa fille, — « qu'elle ne le sache pas. Je compte pour cela sur votre honneur... »

Le trouble où ce rendez- vous si étrangement et si brusquement fixé avait jeté Lucien Salvan durait encore quand, à l'heure fixée, il fut introduit dans le petit salon de l'appartement d'hôtel qu'occupait Mme Izelin. Pourquoi l'avait-elle fait venir? Quelle décision allait-elle lui annoncer, mortelle à son bonheur? Avant la conversation de la veille et quand Marthe ne lui avait pas encore dénoncé les ombrageuses susceptibilités de sa mère, cette entrevue n'aurait pas effrayé le jeune homme. Il en aurait profité pour mettre à exécution le projet qui l'avait déterminé à son insensé voyage. Il aurait montré à cette femme, qui pourtant ne pouvait pas y demeurer tout à fait indifférente, la vérité de son sentiment. Il devait se taire, dès l'instant où elle nourrissait en elle cette étrange et criminelle envie dont sa fille paraissait si épouvantée. Et de nouveau, Lucien s'était dit qu'une pareille aberration n'était pas humaine, qu'il avait dû mal interpréter la confidence de Marthe, ou bien que celle-ci s'était ellemême trompée... Son agitation fut portée à son comble par l'accueil que lui fit cette femme, pour lui si pleine de mystère, et de qui dépendait tout le bonheur ou tout le malheur de sa vie. Elle était assise près de la fenêtre

ouverte sur l'immense paysage du Vésuve et de la mer. Avec ses cheveux blanchissants, son teint décoloré, les tonalités grises de sa toilette, combien peu elle donnait l'idée d'un être dont la personnalité souffre des hommages rendus à une autre ! Chaque trait dans cette physionomie révélait une âme mortifiée, qui s'est renoncée pour toujours, et dont les désirs se tournent uniquement, irrévocablement, vers la paix. Ses yeux surtout, quand ils se posèrent sur le jeune homme, infligèrent un indiscutable démenti à l'accusation portée par Marthe. Leur regard était si droit, si pur, si sérieux ! Il y a des expressions de prunelles qui ne se concilient pas avec la mesquinerie du cœur. Il était visible que cet entretien ne remuait pas moins Mme Izelin que le jeune homme. Les traces de l'insomnie se reconnaissaient autour de ses paupières battues, dans le pli de ses joues creusées, et ses mains tremblaient un peu. Elle fit signe à Lucien de s'asseoir, et commença de lui parler. Elle s'était, dans ses réflexions de la nuit, amèrement reproché d'avoir cédé la veille à un mouvement irraisonné. Elle s'était dit qu'elle n'avait pas le droit de dénoncer à un étranger l'irrémédiable défaut de sincérité qu'elle avait dû reconnaître dans sa fille. Elle pouvait bien susciter certains obstacles à un mariage entre Lucien et Marthe, mais sans toucher au caractère de celle-ci, et elle s'était arrêtée à un plan qu'elle mit aussitôt à exécution. Elle voulait faire appel chez le jeune homme à la générosité, — bien sûre qu'en frappant cette corde, elle éveillerait un écho en lui.

— « J'ai tenu à vous parler, monsieur Salvan, » lui dit-elle, « parce que j 'ai pour vous une absolue, une entière estime. Il y a des résolutions qu'une mère aurait le droit de prendre sans en rendre compte à personne. Mais j.e vous sais Une nature trop noble, trop sensible aussi, pour agir avec Vous comme j'agirais vis-à-vis d'un autre... Je vous demande seulement de répondre d'abord à cette question : supposez qu'un de vos amis de Paris nous eût

rencontrés hier tous les trois, vous, ma fille et moi, nous promenant dans les ruines de Pompéi?... Que croyez- vous qu'il eût pensé?... »

— « Mais, madame, » balbutia le jeune homme, « si j'avais pu supposer que ma présence vous déplût, je vous aurais quittées, Mlle Marthe et vous, tout de suite... Il a fallu votre propre autorisation... »

— « Je devais vous la donner, » interrompit la mère, « et je ne la regrette pas. je voulais vous voir auprès de Marthe, je vous y ai vu. Si j'avais gardé le moindre doute sur certains soupçons, je l'aurais perdu... Répondez-moi en toute franchise, mon enfant... » Au moment où elle se préparait à le frapper, elle ne put se retenir de lui donner,par une appellation plus affectueuse, une marque de la pitié qu'elle éprouvait pour la peine qu'elle allait lui infliger... « Oui, » insista- 1- elle, « répondez-moi. Croyezvous que cet ami de Paris dont je vous parlais aurait cru que nous nous étions rencontrés là par hasard?... »

— « Non, madame, » dit-il simplement.

— « Soyez franc jusqu'au bout, » continua Mme Izelin, « et avouez que votre voyage ici a été prémédité, que vous êtes venu à Naples parce que vous vouliez revoir Marthe... »

— « Je l'avoue, » répondit Lucien. Il avait eu, tandis que Mme Izelin lui parlait, cette espèce de désarroi intérieur qui s'empare des jeunes gens comme lui, pudiques dans leurs émotions jusqu'à en être farouches, lorsque leur plus intime secret est formulé à haute voix devant eux. Même quand ils savaient que ce secret était connu de leur interlocuteur, cette précision les désoriente autant que s'ils s'étaient crus assurés d'un absolu mystère. Il arrive alors qu'au lieu d'essayer de dissimuler au moins quelque chose de ce qu'ils étaient résolus à cacher, ils éprouvent un besoin d'une complète franchise, et ils prononcent à leur tour des paroles dont ils se seraient estimés incapables. L'amoureux de Marthe répéta : « Je l'avoue... »

puis, étonné lui-même de ce qu'il osait dire : « Je comprends maintenant que j'ai été imprudent et que j'ai risqué de me faire mal juger par vous... Cela vous paraîtra insensé, mais c'est bien vrai : je n'ai pas pensé une minute à cette possibilité que je fusse rencontré par quelqu'un de notre monde, que ma présence ici pût être connue, interprétée, commentée... Puisque vous lisez si bien en moi, vous avez deviné aussi quel sentiment je porte à Mlle Marthe... Mais je le sais trop, que vous l'avez deviné. Je sais que vous êtes partie de Paris à cause de cela, parce que vous me trouviez trop empressé auprès d'elle... Alors j'ai été très malheureux... Je me suis dit que l'on m'avait calomnié auprès de vous. Je l'ai cru... J'ai cru que vous aviez formé le projet d'un autre-mariage... On avait prononcé un nom devant moi... Je n'ai pas supporté cette incertitude et je'suis parti... Je voulais d'abord rester dans le midi de la France, tâcher de savoir la date de votre retour, me trouver sur votre route seulement dans le nord de l'Italie. Ensuite j'ai pensé que je pouvais revenir au-devant de vous jusqu'à Florence, puis jusqu'à Rome. Enfin la tentation a été trop forte, et me voici,.. Je ne vous ai rien caché, madame. Ordonnez-moi de quitter Naples, je vous obéirai... Mais soyez bien sûre qu'il n'y a de ma part aucun plan caché et que, pas un instant, je n'ai même imaginé que mon voyage pût compromettre Mlle Izelin... »

— « Elle n'était pas prévenue de votre départ? » demanda la mère.

— « Ah ! madame !... » répondit-il avec une révolte à peine dissimulée.

— « Comme il l'aime! » pensa la mère devant cette nouvelle preuve de l'extrême délicatesse de ce cœur de jeune homme ; et, tout haut : « Je vous crois, monsieur Salvan, et je vous sais un gré infini de m'avoir parlé avec cette entière sincérité... J'y répondrai par une sincérité pareille... Il est très vrai, » ajouta- t-elle, après une seconde

d'hésitation, « que j'ai emmené ma fille loin de Paris à cause de vous... Mais ne vous faites aucun reproche... Vous n'avez dépassé en rien dans vos assiduités la discrétion qu'un galant homme doit s'imposer, quand il s'agit d'une jeune fille... On ne vous a pas davantage calomnié auprès de moi. Je ne l'aurais pas permis, vous ayant trop étudié pour ne pas vous avoir jugé d'une manière définitive... Je vous ai déjà dit que je vous estime beaucoup, et je vous le répète, mais beaucoup, beaucoup... »

Elle avait prononcé ces phrases avec une émotion mal contenue qui acheva de déconcerter Lucien Salvan. Cette estime où elle disait le tenir contrastait d'une manière trop complète avec la volonté qu'elle avait eue, qu'elle avait visiblement encore, de le séparer de sa fille, et il ne put se retenir de protester contre cette contradiction, d'autant plus douloureuse pour lui qu'elle était plus inintelligible :

— « Mais alors, madame, » s'écria-t-il, « pourquoi m'avez-vous traité, pourquoi me traitez-vous comme quelqu'un que vous n'estimeriez pas?... Je sais que je n'ai rien qui puisse beaucoup flatter l'orgueil d'une mère, que ma famille est de condition bourgeoise. Moi-même, je suis destiné à un avenir simplement honorable... Y a-til là de quoi justifier ce parti pris de refus que j'ai deviné dans votre départ, que je devine maintenant dans vos yeux, dans le son de votre voix, dans toute votre attitude?... Vous avez d'autres engagements, je le comprends bien... » continua- t-il, en secouant la tête, « et vous ne voulez pas me les dire... C'est votre droit... Pourtant, » conclut-il d'une voix déchirante, « si c'est avec le jeune homme que l'on m'a nommé, je vous jure, madame, que Mlle Marthe serait plus heureuse avec moi !... »

Ce cri de naïve jalousie ne lui eut pas plus tôt échappé qu'il en sentit l'imprudence. Mais comment faire que la phrase prononcée n'eût pas été prononcée?

— « On vous a nommé quelqu'un? » demanda-t-elle j

« mais qui?... Allons, répondez-moi. J'ai le droit de savoir ce que l'on dit de ma fille. »

— « M. de Barrois, » fit-il après une seconde d'hésitation.

— « M. de Barrois?... » répéta la mère. « Je vous remercie de m'avoir prévenue... Il est assez naturel, » continua-t-elle avec une ironie où se révélait son énervement grandissant, « que ce gentilhomme ruiné qui vient chez des bourgeois comme nous pour y trouver une dot fasse courir ce bruit. Je saurai y couper court... Il n'est pas moins naturel, » ajouta- t-elle, « que la jalousie vous ait rendu crédule à un si absurde propos... Car enfin, qu'est-ce que M. de Barrois a pour lui?... C'est un oisif et un libertin. Il est vrai qu'il est titré. Est-ce que vous avez pensé, a insista- t-elle, « que j 'étais capable de me décider pour cette raison, pour la vanité d'avoir une fille marquise?... » Et voyant, à cette simple phrase, la rougeur de la honte envahir de nouveau le visage du jeune homme elle répéta : « Ainsi, vous l'avez pensé... » Et sa voix se fit singulièrement amère pour continuer : « Ah ! ce serait vraiment une trop grande duperie de sentir d'une certaine façon si l'on ne sentait ainsi pour soi-même... D'ailleurs, on ne se refait pas... Quand je vous ai vu vous intéresser à Marthe, monsieur Salvan, croyez- vous que j'ai cherché, moi, à votre conduite de vilains motifs?... Pourquoi en avez-vous cherché à la mienne, quand vous m'avez vue emmener ma fille et que vous avez compris que j'étais opposée à votre mariage avec elle? Pourquoi ne m'avez- vous pas fait crédit? Pourquoi n'avez- vous pas pensé tout uniment : « Madame Izelin connaît Marthe « mieux que je la connais. Elle ne croit pas que nos « caractères se conviennent, et elle veut nous éviter, à « l'un et à l'autre, des déceptions. Voilà tout... «Peut-être même auriez- vous pu deviner... » et ce fut à son tour d'avoir une rougeur aux joues, « que cette résolution m'a coûté, qu'elle me coûte. Je ne vous ai pas caché ma sym-

pathie. Je ne vous la cache pas. Vous avez dans votre nature toutes les délicatesses, toutes les loyautés, je le sais, qu'une femme qui a été épreouvée par la vie peut rêver dans son gendre. Si je suis opposée à ce mariage, ce n'est pas pour des raisons égoïstes... Mais, mon enfant, comprenez-le donc et ne m'en faites pas dire davantage... J'ai déjà trop parlé... »

— « Je crois vous comprendre, madame, » répondit Lucien après un silence. Durant ce discours de la mère, et comme il arrive dans certaines minutes d'explication décisive, toutes les impressions contradictoires par lesquelles il avait passé depuis qu'il s'occupait de Marthe s'étaient à la fois réveillées en lui. Il s'était rappelé, et les espérances conçues devant le gracieux accueil de la jeune fille, et ses incertitudes à d'autres moments, sa déception de la veille, par exemple, quand il l'avait vue entrer à Pompéi, si évidemment frivole et indifférente, puis leur soudaine communion de sentiments durant la visite de la ville morte, le mécontentement progressif de Mme Izelin devant l'intimité de leur causerie et l'explication que Marthe en avait donnée. L'énigme de sa situation visà-vis de ces deux femmes se faisait plus obscure encore, à moins que le mot n'en fût simplement un malentendu entre elles : « Oui, » continua- 1- il, « vous pensez que Mlle Marthe ne m'aime pas... S'il en est ainsi, » et une supplication passa dans son accent, « et si, d'autre part, vous avez pour moi cette estime dont je suis profondément touché, trouvez- vous juste de m'interdire d'essayer de changer ses dispositions?... H y a entre Mlle Izelin et moi, permettez-moi de vous le dire, tant de ressemblances d'esprit, nous avons, si naturellement, une même façon de sentir que ce principe de sympathie pourrait devenir de sa part quelque chose de plus tendre. Si vous m'autorisiez à seulement vivre un peu dans son atmosphère, — pas maintenant, pas durant ce voyage, je me rends trop compte que les convenances du monde s'y

opposent, — mais à Paris, dans la société où nous sommes destinés à nous rencontrer?... C'est une épreuve. Ai-je besoin de vous assurer que, si vous me la permettez, j'y apporterai tant de prudence, tant de discrétion. Si, dans six mois, dans un an, je n'ai pas su me faire aimer, alors, oui, je trouverai trop légitime que vous me demandiez de m'en aller... Mais d'ici là... »

— « D'ici là, » interrompit- elle de sa voix profonde, « je vous aurai laissé gâter votre vie, remplir votre beau et grand cœur davantage encore d'un sentiment dont je suis sûre, entendez vous, sûre, absolument sûre qu'il ne sera jamais partagé... »

— « Mais pourquoi? » interrogea- t-il.

— « Pourquoi? Parce que cette identité dont vous parlez entre vos*f açons de sentir et celles de Marthe n'existe que dans votre imagination, parce que vous êtes une âme d'une race et elle une âme d'une autre, parce qu'il est encore temps pour vous de vous arracher à ce qui ne sera jamais qu'un mirage... J'ai été comme vous, » insista- 1- elle avec l'accent d'une femme qui va chercher ses souvenirs au plus intime de son cœur et de son passé : « Comme vous je me suis trouvée au bord de la vie... Comme vous j'ai été séduite par ce que j'ai cru être un accord de l'âme, une vérité... Et tout mentait... Oui, tout ! Ah ! si quelqu'un m'avait avertie alors, comme je vous avertis 1... »

Elle s'arrêta, effrayée de l'allusion si directe qu'elle venait de faire à son propre mariage. Quoique les phrases de cette demi- confession fussent singulièrement obscures pour son interlocuteur, trop de douleur sincère y frémissait pour qu'il n'en fût pas remué. En même temps une trop évidente conclusion s'en dégageait : si Mme Izelin s'opposait à l'union de sa fille avec Salvan, c'est qu'elle nourrissait, à l'égard du caractère et du cœur de cette fille, une défiance, — Quelle défiance? — un soupçon, —

quel soupçon? — Cette évidence fut soudain trop cruelle à l'amoureux, et il répondit :

— « Êtes-vous sûre, madame, que vous ne vous trompez pas?... C'est bien osé à moi de toucher à certains sujets. Mais en me disant ce que vous venez de me dire, vous me donnez la preuve d'une telle confiance !... Et puis il me serait impossible de vous quitter maintenant sans m 'être moi-même ouvert tout entier... Je ne sais pas quel résultat cet entretien aura pour moi... Je serais non pas consolé, mais pourtant moins malheureux, s'il aboutissait à éclaircir un peu une situation que je devine bien pénible pour vous... et pour une autre personne... Il faut que vous me pardonniez, » ajouta- t-il en hésitant, « si je me permets d'interpréter ainsi vos paroles... Il me semble qu'elles laissent entendre que les chances de malheur, si vous consentiez à m'accorder la main de Mlle Marthe, ne viendraient pas de mon côté... Pardonnez-moi encore d'aller plus loin. Mais dans notre promenade à Pompéi, hier, il m'avait semblé qu'elle aussi sentait de votre part une sévérité, presque une malveillance... Ah ! Laissez-moi continuer... Je n'ai pas beaucoup vécu. Je sais pourtant qu'entre des natures délicates et qui paraissent le plus faites pour s'estimer, il peut s'établir des mésintelligences. J'ai trop senti hier que Mlle Izelin, elle aussi, de son côté, s'inquiétait de n'être pas tout à fait en accord avec vous et qu'elle en souffrait... »

— « Ah ! » dit la mère. « Elle vous a parlé de moi? Soyez franc jusqu'au bout... Et à quel moment?... Pendant que vous acheviez de visiter la rue des tombeaux et que je vous attendais?... Je l'avais deviné... »

— « Je vous en conjure, madame, » s'écria le jeune homme; « n'interprétez pas ainsi ce que je viens de vous dire, bien mal... C'est moi qui avais cru deviner un mécontentement sur votre visage... »

— « Et alors, » interrompit Mme Izetin, « vous l'avez questionnée? Vous lui avez demandé ce que j'avais? Et

que vous a-t-elle répondu?... Mais moi aussi je l'ai deviné, ce qu'elle vous a répondu, rien qu'à vous regarder ensuite, rien qu'à vous voir maintenant... Elle s'est plainte de moi ! » répéta-t-elle, comme en se parlant à elle-même. « Cela devait être ; et vous l'avez crue !... Cela devait être encore... »

Elle s'était levée, en prononçant ces mots auxquels Salvan n'osait plus répondre. Il en est de certaines conversations comme de ces promenades sur un sol miné où tout d'un coup le pied éveille un écho si prolongé que le marcheur s'arrête. Un phénomène tout pareil de surprise saisissait Lucien devant le retentissement de ses paroles. Il devinait des profondeurs secrètes et inexplorées, le secret ravage intérieur de longues méditations, de chagrins solitaires,* dans cette femme qui maintenant l'épouvantait par l'inexplicable émotion dont il la voyait possédée. Elle avait cessé de le regarder, et elle était venue, comme pour calmer cette émotion trop forte, s'accouder à la fenêtre. Il voyait les masses grises de ses cheveux, sa tempe appuyée sur sa main blanche et contractée, son autre main crispée contre le bord de la croisée. Que signifiait ce soudain éclat d'indignation, — contre quoi? Contre une plainte dont il ne pouvait même pas soupçonner la nature? Quelles difficiles, quelles incompréhensibles relations y avait-il entre cette mère et cette fille, pour qu'elles parussent ainsi souffrir l'une de l'autre, et à ce degré? Lucien n'avait pourtant pas rêvé la veille et Marthe lui avait bien réellement dit ces mots-ci : « Je me suis permis de parler un peu, vous avez paru m'écouter avec intérêt, voilà pourquoi elle est mécontente... » Et elle avait ajouté, pour que la signification de cette phrase, si peu équivoque, fût tout à fait évidente, cette autre phrase sur son père qui expliquait, si elle n'excusait pas, les susceptibilités de la veuve envers sa fille plus jeune et dans toute la grâce de sa beauté. Il n'avait pas rêvé non plus tout à l'heure, en écoutant Mme Izelin rappeler

son propre mariage et pousser ce cri où se ramassait toute la mélancolie de sa vie manquée, ce : « Tout mentait !... » ce : « Si quelqu'un m'avait parlé alors comme je vous parle !... » Elle avait donc été malheureuse dans son mariage? — Que Marthe l'ignorât, c'était trop naturel. Mais il n'était pas naturel que la mère tînt rigueur à sa fille des misères de son existence conjugale. Il ne l'était pas davantage qu'au moindre indice elle soupçonnât cette fille d'une injustice à son égard... Le jeune homme avait peur de ce qu'elle allait lui dire maintenant, lorsqu'elle sortirait de ce silence, plus étrange encore que ses discours. Aussi son cœur battait-il, comme à l'approche d'une catastrophe, quand il la vit se retourner tout d'un coup, le visage serré, les yeux presque durs.

— « Marthe rentre, » dit-elle d'une voix saccadée. « Elle vient de descendre de voiture devant l'hôtel. Dans deux minutes elle sera ici. Mettez- vous là, » et elle montrait à Lucien la porte qui, du petit salon, communiquait avec sa chambre, « derrière cette portière, » et elle fit tomber la lourde étoffe elle-même, après avoir entr'ouvert le battant. « Je le veux, » continua-t-elle ; « il faut que vous sachiez la vérité... C'est vous-même qui déciderez ensuite... » Elle répéta : « Je le veux. » Il y avait dans son regard une énergie si impérative, que le jeune homme lui obéit, sans discuter un projet dont le caractère fantastique ne se réalisa pour lui qu'au moment où, tapi dans les plis épais du damas, il commença d'entendre les deux voix, celle de la mère et celle de la fille, échanger des propos bien simples, bien peu chargés de sens, eût-il semblé à quiconque n'eût pas été lui. Mais les paroles que disait Marthe, qui se croyait en tête-à-tête avec sa mère, donnaient un tel démenti à ses paroles de la veille, sa façon d'accueillir une certaine allusion de Mme Izelin contrastait si fort avec l'espèce d'intérêt contenu qu'elle avait montré à Lucien en visitant Pompéi, — cet entretien était une si évidente preuve des complexités de cette

nature, toute en expression, où rien n'était vrai d'une vérité profonde, que l'amoureux en aurait crié de douleur. Cette évidence lui était rendue plus douloureuse et plus irréfutable par cette particularité qu'il entendait le timbre de la voix de la jeune fille, sans voir son visage. Pour la première fois, n'étant plus sous le prestige de sa délicieuse beauté, ce qu'il y avait en elle de si volontaire et de si factice lui était comme rendu perceptible par son accent. Elle avait une certaine manière, un peu appuyée et trop douce, de prononcer ses phrases, qui l'avait tant séduit quand des regards et des sourires accompagnaient cette intonation. Il sentait tout d'un coup cette jolie voix parler faux, et cela lui faisait mal à cette place intime de l'être par où nous percevons les infiniment petits de la vie, ces riens qui échappent à l'analyse, presque à la conscience. Quel rôle ils jouent dans l'histoire intime de notre cœurl Ce sont les seules révélations que nous ayons de la personne, chez ceux que nous aimons ou que nous haïssons. — Cette personne peut ne pas ressembler à ses actes, mais qu'il est rare qu'elle ne ressemble pas à sa voix, si seulement nous savons l'écouter 1

— « Hé bien ! » avait demandé la mère à sa fille, « astu trouvé ce que tu voulais? »

— a Oui, maman, » avait répondu Marthe. « je me suis décidée pour le collier de chien à neuf rangs, avec les petites barrettes d'or. On me les changera à Paris contre des barrettes avec des perles. Tu verras comme le corail est pâle, pâle, presque blanc, et comme il me va ! Que tu es bonne de me faire ce cadeau, maman, que tu es bonne toujours !... »

— « Alors tu es heureuse avec moi? » demanda la mère.

— « Tout à fait heureuse, » dit la jeune fille. « Comment ne le serais- je pas? Tu me gâtes tant !... »

— « Je n'aurai peut-être pas longtemps à te gâter, » reprit Mme Izelin j « je suis si usée... Tu sais que la vie ne m'a pas toujours été facile... »

— « Je le sais, maman, » dit Marthe. « Tu ne t'es pas sentie mal ce matin?... »

— « Non, » fit la mère. « Seulement, quand je pense à toi et que tu seras bientôt mariée, je me dis que tu auras peut-être de grandes épreuves dans ton existence de femme, et je voudrais être bien sûre que tu n'en as du moins eu aucune dans ton existence de jeune fille... »

— « Mais quelle épreuve pourrais-je avoir eue, maman? » reprit Marthe.

— « On ne sait jamais, » répondit Mme Izelin ; « s'il y avait dans ma manière de te traiter quoi que ce soit qui t'ait fait souffrir, même un peu, il faudrait me le dire...»

— « Quelle idée ! » repartit câlinement la jeune fille. Elle prit la main de sa mère et y mit un baiser. Le doux bruit de ses lèvres longuement appuyées dans cette caresse arriva jusqu'à Lucien, dont le cœur s'arrêta presque de battre, à entendre cette interrogation posée par la jeune fille sur un ton mi-enjoué, mi-sentimental : « Si tu me parles ainsi, il y a une raison?... Je gage que je la devine... Il y a de nouveau quelque projet de mariage dans l'air... »

— « C'est exact, » dit la mère.

— « Et peut-on savoir le nom du candidat? » questionna Marthe, toujours rieuse.

— « Il m'est revenu, » reprit Mme Izelin, « que M. de Barrois avait sondé quelques-uns de nos amis pour savoir s'il pouvait faire une démarche dans ce sens, à notre retour... Je n'ai encore rien répondu... Tu sais ce que je t'ai dit une fois pour toutes : quand on te demandera en mariage, je te ferai toutes les objections que je croirai justes. Et puis, je te laisserai libre de te décider. Que penses- tu de M. de Barrois?... »

— « Que je n'ai jamais songé à lui comme à un mari », dit la jeune fille, « mais que je le trouve très agréable... »

— ; « Tu n'as pas d'objection absolue, alors? » interrompit la mère.

— « Aucune, » répondit Marthe.

— « Ainsi tu n'aimes personne? » insista Mme Izelin.

— « Je t'aime, toi! » fit la jeune fille. Et son compagnon de promenade de la veille, avec une stupeur qui achevait de lui faire si mal, l'écoutait jouer son rôle d'enfant gâtée et reconnaissante. C'était, parmi les gestes de cette âme sans vérité, celui dont naturellement la mère souffrait le plus. Elle s'y dérobait d'ordinaire, mais cette fois elle laissait Marthe se déployer, s'étaler dans cette attitude. « Oui, » répétait-elle, « je t'aime, toi, et j'aimerai M. de Barrois s'il doit te plaire... Marquise de Barrois, cela sonne bien, c'est vrai... Mais il faudra d'abord que M. le marquis soit un bon gendre... C'est Julie qui serait jalouse, maman, elle qui ne peut pas supporter mes succès... » La même phrase dont elle s'était servie la veille pour définir les sentiments de sa mère à son égard lui revenait. Là, du moins, dans cette persuasion qu'elle était entourée de l'universelle envie, cette fille, si instinctivement artificielle, était sincère. « Mais, » demanda- 1- elle, « tu ne me dis pas qui t'a écrit ces intentions de M. de Barrois?... »

— « C'est mon secret, » repartit Mme Izelin. « Je voulais simplement, avant de répondre, t'avoir questionnée. »

— « Eh bien ! » dit-elle, « tu sais tout. J 'ai à écrire à J ulie, » insista- t-elle ; « est-ce que je peux lui faire une allusion?... »

— « Garde-t'en bien, » répliqua la mère.

— « Je comprends, » dit Marthe. « D'ailleurs, je ne suis pas embarrassée... J'ai déjà fait Pompât dans mon journal... Je n'ai qu'à lui copier ces pages, en les arrangeant un peu... Elle ne m'ennuiera plus avec sa Feria de Séville de l'an dernier... Dis donc, maman, si je devais me marier bientôt, ce sont des diamants que l'on mettrait aux barrettes du collier de corail. Ce serait bien mieux... »

Cette dernière phrase fut suivie d'un silence, puis du bruit d'une porte refermée qui fit comprendre à Lucien

que Marthe avait quitté le salon, et presque aussitôt Mme Izelin vint soulever le rideau derrière lequel il était caché. La mère avait dans les yeux une expression plus troublée encore que de coutume. Il aurait pu y discerner, s'il avait eu la force de réfléchir, une pitié pour lui et un remords, celui de l'action qu'elle venait d'oser; car, enfin, quels que fussent les tares, les vices même du caractère de sa fille, c'était sa fille, et l'autre, celui qu'elle avait voulu guérir ainsi de son illusion, c'était un étranger. Mais l'amoureux ne voyait, il ne sentait en ce moment qu'une chose : celle qu'il aimait ne l'aimait pas. Tout le début de cet entretien lui avait été bien pénible, en lui prouvant que Marthe, la veille, jouait une comédie quand elle feignait d'être la victime de l'envie de sa mère. Il lui avait été bien pénible que leur visite à Pompéi, dont il aurait voulu, lui, faire un souvenir sacré, se transformât pour elle en un thème épistolaire, et qu'elle s'en servît uniquement pour étonner une cousine. — Qu'il lui eût vite pardonné ces fautes de sensibilité si, à la demande de sa mère au sujet du marquis de Barrois, elle eût répondu autrement ! C'était cette preuve indiscutable, définitive, de tant d'indifférence à son égard qu'il ne pouvait pas supporter. Il dit tout bas à Mme Izelin. « Vous aviez raison, madame. Je n'ai plus rien à faire à Naples... Je partirai ce soir même... » Il s'inclina devant elle pour la saluer, et, avant qu'elle n'eût trouvé une parole à prononcer, il était sorti de la chambre.

Elle demeura quelques minutes immobile, puis, brusquement, sans même prendre le soin de mettre un chapeau sur ses cheveux, elle s'élança elle-même pour essayer de le rejoindre avant qu'il n'eût descendu l'escalier. Il fallait qu'elle lui parlât, qu'elle lui expliquât pourquoi elle avait agi comme elle avait agi. Tous les scrupules de ces derniers mois, qui avaient abouti à cette étrange et cruelle scène, s'abolissaient pour elle devant

le chagrin qu'elle avait lu sur le visage du jeune homme. Elle arriva dans le hall d'en bas au moment même où il passait le seuil de la porte. Elle l'appela par deux fois : « Monsieur Salvan ! Monsieur Salvan ! » Il n'entendit pas, ou bien il ne voulut pas se retourner. Alors, comme le portier s'approchait d'elle pour lui demander si elle voulait que le « boy » courût avertir « ce monsieur français » et le ramener, Mme Izelin fut soudain rendue à la conscience de la réalité. Elle dit : « Non, ce n'est pas la peine. » Elle remonta chez elle, et elle s'enferma dans sa chambre en pleurant. Elle venait peut-être de sauver le jeune homme d'un mariage qui l'eût rendu malheureux, mais elle avait perdu dans Lucien celui qu'elle eût précisément rêvé d'avoir pour fils.

Elle était là, assise sur une chaise, à pleurer ainsi depuis un quart d'heure, quand elle entendit sa fille l'appeler du salon. Ramassant toutes ses forces, elle répondit, en criant un peu pour que l'éclat de sa voix en dissimulât l'émotion : « Je viens tout de suite, » et elle passa de l'eau fraîche sur ses yeux afin que son enfant ne vît pas qu'elle avait pleuré. Depuis des années les facticités de langage et de manières, que Marthe avait pour la plaindre de ses tristesses et de ses crises de santé, lui étaient bien pénibles. A cette minute, cette facticité lui eût été physiquement intolérable. Cette épreuve lui fut épargnée. La jeune fille était trop occupée d'ellemême pour prêter attention à la physionomie de sa mère. Elle tenait sa lettre à la main. Elle en était si contente qu'elle avait voulu la faire lire à Mme Izelin, à qui elle la tendit en disant :

— « Voici ce que j'écris à ma cousine. Qu'en pensestu?... »

La mère prit la feuille de papier, toute noircie d'une élégante et haute écriture où un graphologue aurait reconnu la sécheresse et la volonté. Les caractères n'offraient ni

i5« LES GESTES

un plein ni un délié. Ils étaient tous également tracés, comme dessinés, et la barre haute ne manquait à aucun t. C'était une suite de phrases sur Pompéi, très adroitement empruntées à leur conversation de la veille avec Lucien. Mme Izelin y reconnut des mots du jeune homme, 'des mots à elle, un mot même du guide, — le tout donnant l'impression d'une nature si fine, si accessible aux arts. Bien entendu, le nom de Salvan n'y était même pas mentionné. Devant ce petit chef-d'œuvre d'artifice, un accès de mélancolie saisit de nouveau la mère. Elle se dit tout bas : « J'ai bien agi. » Et tout haut : « Ta lettre est parfaite. Elle est très joliment tournée. »

— « J'ai bien pensé qu'elle ne te déplairait pas, » dit la jeune fille, qui ne pouvait pas saisir la secrète ironie de cet éloge : « Je l'ai écrite avec sentiment... Je n'aime que ces lettres-là. C'est ce qui me plaît tant dans l'Italie. Tout y parle au cœur... »

— « S'il avait lu cette lettre et s'il la voyait ainsi, » songea la mère en se rappelant la scène de tout à l'heure, « il la croirait !... » Et de nouveau elle se répéta mentalement : « J'ai bien agi. » Puis, quand elle fut de nouveau seule, et revenue dans sa chambre, elle se remit à pleurer.

Florence. Mai iyoï.

Au Comte Louis de Turenne.

L'anecdote que je voudrais redire aujourd'hui me fut racontée à Londres, en juillet dernier, par un de mes amis américains, Mr. John W. Kerley, de Syracuse (N. Y.). Elle m'a paru assez singulière, et je l'ai transcrite aussitôt, comme je fais pour tous les récita où je crois voir de la vérité humaine. Moins exceptionnelle, je m'y serais intéressé quand même, à cause du narrateur. Mr. John Kerley — ou plus familièrement Jack Kerley — est en effet un type extrêmement représentatif d'une certaine disposition d'esprit très américaine, et reconnaissable, à un moindre degré, chez beaucoup de ses compatriotes qui habitent de ce côté-ci de l'Océan. Deux mots suffisent à la résumer : Jack Kerley adore son pays, et il ne peut pas supporter d'y vivre ; il méprise l'Europe, et il ne peu* vivre que là. Comme beaucoup de ses compatriotes encore, c'est un homme qui n'a pas d'âge. Son visage maigre et rasé, avec des traits fins dans un masque énergique, porte aussi bien cinquante ans que quarantecinq. Il a cette profonde pâleur Verdâtre, fréquente aux États-Unis, qui trahit l'hérédité bilieuse de parents abreuvés de whiskéy au lieu de vin pendant plusieurs générations. Ces teints, comme pétris de fiel, n'ont jamais eu ni fraîcheur ni jeunesse. Ils n'ont pas davan-

tage de vieillesse, tant l'usure du sang s'y laisse peu deviner. Chez Kerley, cette physionomie grise s'éclaire de deux yçux rendus plus bleus par le contraste, où éclate toute la décision d'un vrai fils des « Stars and Stripes », les étoiles et les raies du drapeau national. Il a cette bouche fine et arrière, aux coins tombants, que vous rencontrez si souvent là-bas, et dans laquelle il y a du frémissement et du dégoût, l'excès de la sensibilité nerveuse et l'excès de l'effort, trop de réflexion et trop de volonté. Lorsqu'on est allé à New- York et qu'on a connu un grand nombre d'Américains, on discerne dans cette amertume du sourire un indice de cette dyspepsie morale dont ils sont si souvent atteints et qui n'est que la forme sentie de la dyspepsie physique. C'est vraiment la maladie de Kerley, mais il la connaît. Il n'est heureux de rien. Il l'avoue, et il en donne des raisons qui sont très justes. B est bien Américain aussi par cet abus de la conscience. Je l'entends toujours me disant dès notre première rencontre en Angleterre, il y a quelque dix ans, au cours d'une visite du samedi au lundi, dans un adorable château du Surrey :

— « Vous avez le goût de la vie cosmopolite. Vous avez tort. Je l'ai menée. Je la mène. Il n'y a rien làdedans, je vous assure. Et d'abord elle n'est pas honnête. Nous ne devons pas manger dans un pays étranger l'argent qui nous vient de notre pays. Me voici, moi. Mes habits, mon loyer, mes livres, je paie tout cela avec des chèques sur une banque de Syracuse, ma patrie, une ville que vous ne connaissez sans doute même pas de nom, dans l'État de New- York. Elle n'a que quatre-vingt mille âmes. Passons. Et d'où tiré-je l'argent qui est en dépôt là-bas? Du revenu des blocks de maisons que mon père a construites, avec des pierres de Syracuse, des ouvriers de Syracuse, et ces maisons n'ont de valeur que parce qu'elles servent à des gens de Syracuse, lesquels travaillent pour me payer mes loyers. Chaque fois que

je signe un chèque pour mon tailleur ou mon bottier de Londres, c'est comme si je prenais du travail américain pour le donner à ces Anglais. Ce n'est pas d'un bon citoyen. Je le sens, et j'en souffre un peu davantage chaque jour. Tous les cosmopolites en seraient là, s'ils avaient du cœur... »

— « Mais si vous pensez ainsi, pourquoi ne retournezvous pas aux États-Unis? » lui demandai-je.

— « Pourquoi? » répondit-il. « Parce que mon père a eu la funeste idée de me faire passer la mare, comme nous disons, sous prétexte de me faire apprendre les langues, quand j'étais encore un tout petit garçon. Deux ans en France, deux en Allemagne, trois en Angleterre, il y en avait sept que je n'allais plus aux États que pour les vacances, lorsque mon père est mort. Que voulez- vous? J'avais pris le goût de l'Europe. J'ai achevé de me gâter, aussitôt libre, en allant m'installer en Italie... Vous ne connaissez pas l'Amérique? Non... Quand vous irez, vous le comprendrez tout de suite, dès votre entrée a New- York, rien que dans le trajet du quai de bois à l'hôtel : pour vivre là, il faut travailler. Tout le monde y fait quelque chose. Il n'y a pas de place pour un dilettante, un amateur, un oisif comme moi... Ah! Si j'avais des enfants, je vous jure que je ne les élèverais pas de manière à en faire des étrangers dans leur pays, j'attacherais leur trolley sur le fil américain... » Ce fut la métaphore dont il se servit et dont je n'ai compris combien elle était nationale qu'après avoir, comme il me l'avait conseillé, visité ces villes où le sifflement et les coups de cloche des voitures lancées le long des fils électriques se mêlent aux moindres bruits de la vie. Et il continuait : « En Amérique, tout est rude encore, mais si jeune ; inachevé, mais si vivace; incohérent, mais si jaillissant! On y respire partout l'avenir et ses fécondes énergies. Ici, tout est poli, mais épuisé ; ordonné, mais faible ; achevé, mais appauvri. Tout appartient au passé, y compris moi-

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même. C'est l'infirmité que j'ai contractée en Europe : l'amour, le besoin du passé. Tenez, » ajouta- t-il, en me montrant le château dont nous étions les hôtes pour quarante-huit heures, et qui dessinait, à travers les verdures du parc séculaire où nous nous promenions, sa construction en briques rouges, contemporaine des Tudors, « voilà ce que j'aime aujourd'hui : ces décors derrière lesquels j'ai la sensation de la durée. Et c'est absurde, puisque ce n'est pas une durée dont je fasse partie. Notre rôle, à nous autres Américains, c'est de boycotter le Vieux Monde. Nous devrions être des ancêtres, devenir le passé nous-mêmes, celui d'une plus grande Amérique. Tous ceux d'entre nous qui ne se conforment pas à ce programme font comme moi : ils manquent leur vie... »

Quand un Américain de l'espèce supérieure, comme était celui-là, se dissèque avec cette lucidité, soyez assuré qu'il prend les devants sur vous et qu'il entend prévenir votre propre critique. C'est un des signes entre mille par quoi s% manifeste l'extraordinaire amour-propre dont est tourmentée cette race hypersensitive et qui semble à la fois, avec un égal excès, croire en elle-même et s'en défier. Ces discours, et d'autres semblables, que ce très intelligent John Kerley m'a tenus depuis, dérivent tous de l'extrême acuité avec laquelle il perçoit le secret défaut de sa grande culture. Pour tout dire d'un mot, un peu gros et néanmoins exact, Kerley n'est qu'une variété de l'Américain anglomane, la plus subtile, la plus délicate. Mais c'est tout de même un anglomane, et qui a greffé sur sa nature propre d'Yankee les goûts, les habitudes, les idées d'un Anglais épris d'art et de raffinement. Il s'est donné, entre autres passions, celle d'un gentleman de cette sorte pour l'Italie d'avant le seizième siècle, et sa maison de Hans Place enferme véritablement un musée quattrocentiste à ravir les derniers survivants du Préraphaélitisme. C'est le point où se reconnaît l'imitateur chez lui. Il réalise un Idéal qui était à la mode

quand il a débuté dans la vie britannique, et au moment précis où cet Idéal est en train de passer. Mais ce qui ne passera pas, c'est la beauté du « tondo » de Filippino Lippi qu'il a découvert dans je ne sais quelle petite ville de Toscane; c'est la finesse d'incrustations des deux stalles de Fra Giovanni da Verona qui ornaient jadis le chœur du mont Olivet Majeur, et qu'il a pu acheter} c'est la pureté de style de trente autres peintures, terres cuites, boiseries, morceaux de marbre qui font de son salon et de sa bibliothèque le plus charmant cadre où donner un thé à des duchesses teintées d'esthéticisme. Mr. John W. Kerley n'est pas seulement un passionné de bibelots italiens, c'est aussi un des figurants de la troupe composite qui, en Angleterre, gravite autour de la pairie. Vous trouverez son nom durant la saison dans toutes les parties du samedi au lundi que mentionnent les gazettes. Son automne se passe à « visiter » dans les châteaux les plus fermés. Son hiver se dépense entre Cannes et Florence, de villa en villa, sans compter qu'aucune personne notable dans les arts, la politique ou les lettres n'a débarqué à Londres qu'il n'ait trouvé le moyen de la connaître, l'un des premiers. Mais de fréquenter tout le long de l'année, même sur un pied d'intimité, des gens très nobles, très riches et très célèbres, lorsqu'on s'appelle simplement Mr. John W. Kerley, et que l'on ne possède pas beaucoup plus de deux cent mille dollars de capital, c'est forcément souffrir un peu dans cet arrière-fonds de légitime orgueil qui veut que l'intimité suppose l'égalité. Quand on a l'âme basse, ces piqûres-là rendent envieux. Quand on ]'a farouche, elles rendent misanthrope. Le collectionneur de Hans Place est trop délicat pour connaître l'envie, il est trop épris de la société pour accepter la solitude. Il continue donc de vivre cette vie aristocratique et sans cesse froissée, en essayant d'augmenter sa petite galerie de manière à primer du moins par là, et en pratiquant l'auto-ironie :

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— « Je n'ai qu'une originalité, » (fit-il souvent, « mais je l'ai bien. Je suis l'Américain qui ne vaut pas un million de dollars, le seul en Europe 1... »

Cette pauvreté très relative était l'habituel objet de mes taquineries envers Kerley, et ce fut précisément le point de départ de la confidence que je voulais rapporter, sans commentaires. Et puis je me suis laissé aller à tracer un crayon du personnage. Je le revois en ce moment, tel qu'il était par cet après-midi de juillet dernier où il me rit ce récit et dont je pourrais retrouver la date exacte. C'était le surlendemain du jour où l'on avait fini de vendre chez Christie la suite d'études laissée par feu Sir Edward Burne Jones. Les journaux avaient publié le détail des enchères, poussées avec cette outrance que ces flegmatiques Anglais apportent à leurs engouements. J'avais rendez-vous avec Kerley, chez lui, sur les quatre heures ; nous devions aller ensemble dans une maison de Grosvenor Square, à une séance de musique dont le programme comportait des airs norvégiens, joués par un pianiste polonais chez une lady écossaise, le tout en l'honneur d'un célèbre homme d'État autrichien, cornaqué à Londres par un diplomate portugais ! — 0 Cosmopolis ! — Je trouvai mon homme dans sa bibliothèque. Il était seul, habillé pour sortir et qui m'attendait. Il ne s'aperçut pas de mon entrée dans la chambre, hypnotisé qu'il était devant un cadre posé sur un chevalet et dans lequel resplendissait une des aquarelles que j'avais le plus admirées l'avant-veille à l'exposition de Christie, la plus précieuse peut-être de toutes ces reliques du grand peintre, disputées à coups de banknotes. Elle représentait un des sujets favoris du maître : JJn Mariage de Psyché... Dans un paysage de -montagnes, sauvage et verdoyant comme une vallée des Hautes-Terres, la fiancée s'avance, triste et douce victime, suivie de ses compagnes, qui sèment des fleurs avec un geste lent, résigné à la fois et désespéré. Ces longues figures frêles, drapées de leurs longs voiles,

semblent une procession funèbre, et elles ont toutes, dans la souple construction de leurs corps presque trop grands, dans la ligne de leur profil songeur, dans le coloris de leurs yeux verts et de leurs cheveux d'un châtain roux, cette grâce si profondément, si intensément anglaise que Burne Jones a dégagée du type féminin de son pays. Oui. C'était vraiment un joyau d'art et qui pouvait presque soutenir la comparaison avec les merveilles du génie toscan que l'Américain soi-disant pauvre avait su amasser autour de lui. Je l'en complimentai aussitôt, en lui mettant la main sur l'épaule pour l'avertir de ma présence, et je commençai, non sans malice :

— « Hé bien 1 vous vous êtes laissé entraîner, vous aussi, et vous avez fait une folie comme un simple millionnaire de New- York ou de Chicago?... Et que vous avez été bien inspiré ! C'est un chef-d'œuvre, que cette aquarelle. »

— « N'est-ce pas? » répondit-il, et l'habituelle amertume de sa physionomie était comme fondue dans une extase qui céda vite la place à une expression de singulière ironie : « Je n'ai pas la fortune d'un pareil achat, » continua-t-il. « Les quelques pauvres bibelots que j'ai ici n'ont qu'un mérite, celui de m'avoir coûté beaucoup de marches et contre-marches. J'ai du moins cette qualité de mon pays, si je n'ai pas les autres : le goût de la lutte, l'amour du figltt. Je l'ai mal appliqué, puisque j'ai dépensé trente longues années à ramasser ce qu'un magnat des mines ou du pétrole se procure en une minute, rien qu'en signant un chèque... Non. Je n'aurais pas pu m'offrir ce Burne Jones... Il m'a été donné hier, et dans des circonstances si étranges qu'il me faut depuis vingt-quatre heures le regarder comme je faisais quand vous êtes entré, le toucher, le manier, pour me convaincre que je ne suis pas le jouet d'une illusion... » Il prit en effet le cadre entre ses mains, le souleva tout en le contemplant, et de nouveau sa physionomie se transfigurait

d'enthousiasme. « Bon, » ajouta- t-il en reposant la peinture et regardant sa montre, « nous avons le temps d'aller à Grosvenor Square à pied en traversant le parc, voulezvous? J'ai envie de vous raconter comment je me trouve avoir ce bijou-là chez moi, dans cette maison de Hans Place qui ne s'attendait guère à cette aventure voici seulement deux jours... Cette chose-là, » et il montrait l'aquarelle, « fait grand honneur au vieux monde, mais la manière dont elle m'est arrivée fait plus grand honneur au nouveau, et vous savez que j'ai beau ne pas vivre avec mes compatriotes, je les aime, et je vous assure qu'ils sont dignes d'être aimés. Ce qu'il y a au fond de l'âme américaine, c'est d'abord une énergie d'impression que vous ne rencontrerez nulle part ailleurs, et une étonnante capacité de retournement, de recommencement, au lieu que... »

Il se tut pour épargner ma susceptibilité, et je pus voir flotter autour de sa lèvre rasée un vague sourire de dédain à l'égard des infériorités de l'Europe. Je ne pensai pas à m'en offenser. Nous ne pouvons pas nous mettre, nous autres Européens, à ce point de vue qui nous confond tous dans l'unité de notre continent. Il viendra peut-être une époque où nos petits-neveux nous trouveront très imprudents de n'avoir pas deviné que c'est là pourtant la vérité, une redoutable, une formidable vérité. En attendant, j'étais tout vengé des dédains du fils du Nouveau Monde par le simple fait qu'il était dans une rue de Londres, et si ravi d'y être, au lieu de se promener le long des blocks de Broadway ou de la Cinquième Avenue. Nous avions pris Sloane Street, puis Piccadilly, pour gagner le parc, à la hauteur d'Albert Gâte, et, maintenant, sous le plus joli ciel gris perle d'une tiède après-midi d'été, dans ce cadre frais de verdure et d'eaux, nous pouvions voir défiler toute l'Angleterre aristocratique et comblée. Les voitures de maîtres se succédaient, se croisaient, se pressaient, blasonnées, ver-

nissées, capitonnées, avec leurs grands cochers poudrés, droits sur les sièges, et flanqués de « tigres » minuscules. Elles balançaient sur leurs ressorts en col de cygne des femmes parées de colliers de perles et de diamants comme pour un bal, en toilettes d'un luxe éclatant et léger tout ensemble. Il y en avait parmi elles de bien sèches et de bien hautaines ; mais, aussi, que les gracieuses étaient gracieuses, et que les belles étaient belles, avec un tel air de santé dans l'élégance ! Mon compagnon saluait celleci, saluait celle-là. Une vanité enfantine éclairait son front et ses yeux quand une couronne ducale décorait le panneau de la calèche d'où une familière inclinaison de tête et un sourire accueillant tombaient sur lui. Cependant il me racontait l'histoire qu'il m'avait annoncée. Il y jouait un rôle tout imprégné de l'antique esprit du puritanisme yankee, et je sentais à son accent que ce dilettante, un peu snob, était d'abord — par-dessous et pardessus tout — un puritain scrupuleux et tourmenté, en qui brûlait toujours tout au fond la flamme morale et civique des passagers du Mayflower.

« Il y a de cela, » commença-t-il, « exactement douze années. Je revenais d'Italie, et je m'étais arrêté, pour saluer des amis, à Monte-Carlo. Vous ne voyez pas de rapports entre cette peu idéale station et la Psyché de Burne Jones? Attendez la suite de l'histoire. Je devais passer une semaine dans cet abominable endroit, qui n'a pour lui qu'une chose, mais il l'a, ces merveilleux jardins en escalier. Je me suis souvent étonné, entre parenthèses, qu'un essayiste n'ait pas écrit une page sur les palmiers

icr, RECONNAISSANCE

de ces terrasses. Ils ennoblissent l'immoral terreau qui se tasse à leurs pieds, comme l'œuvre d'un artiste dégradé, un Byron, un Edgar Poë, un Baudelaire, un Verlaine, ennoblit les vices dont elle sort. Je vous donne cette comparaison qui m'est venue à l'idée justement dans ce séjour, tandis que je me promenais dans ces allées, devant cet horizon, un des plus admirables qui soient au monde. J'en jouissais beaucoup, mais comme toujours, avec un secret remords. Je suivais les concerts, qui sont excellents. Vous savez si j'aime la musique, et j'avais aussi un remords de ce plaisir. Derrière cet orchestre, comme derrière ces massifs d'arbres et de fleurs, je voyais trop distinctement le détestable argent du jeu. J'employais, pour tranquilliser un peu mes scrupules, un procédé que je vous recommande et qui n'est pas de mon invention. Je le tiens d'une dame bostonienne, piétiste et mélomane. Il consiste à calculer quelle somme représente à peu près pour chacun des visiteurs l'entretien v de ces jardins et de ce théâtre, et à perdre systématiquement cette somme au Casino. Essayez, quand vous irez, et vous constaterez que vous avez la conscience bien plus légère. Un soir donc, j 'étais dans ce casino, à payer cette dîme d'un nouveau genre, c'est-à-dire que je m'amusais à jouer, avec la résolution de m'en aller quand le râteau du croupier aurait ramassé la mise que je m'étais fixée à l'avance, et, ce qui ne vous étonnera pas, étant bien décidé à perdre, je gagnai d'abord. J'avais sorti de mon porte-monnaie un billet de cent francs. Quelques coups suffirent pour le transformer en une quinzaine de pièces de cinq louis, que je m'amusai à jeter sur le tapis vert par poignées jusqu'à ce que la chance tournât. Elle tourne toujours. Je finis par perdre tout mon gain, moins dix louis. Je risquai ces dernières pièces sur la noire — c'était au trente et quarante — qui venait de passer treize fois. Elle passa une quatorzième. Je me préparais à ramasser ce nouveau gain, presque avec regret, en me penchant par-dessus l'épaule

du joueur assis, derrière lequel je me tenais debout, lorsque je vis, en face de moi, une main s'avancer et saisir le tas de mes pièces d'or. Je regardai le voleur qui venait d'exécuter ce coup d'audace et qui était un tout jeune homme. Malgré moi, décidé à perdre comme j'étais, je jetai un cri, tant l'instinct de la propriété est fort en nous.

— « Mais, monsieur, ces vingt louis sont à moi... » Je répétai : « Ils sont à moi, » et comme j'avais instinctivement prononcé ces mots sur un ton très haut, un des joueurs qui m'avait par hasard vu mettre les pièces d'or confirma mon dire :

— « Ces vingt louis étaient bien à monsieur, » fit-il en interpellant le croupier, qui s'interrompit de payer le coup pour demander :

— « Quelle est la personne qui a ramassé ces vingt louis? » Et, s'adressant à moi : « Pouvez- vous la reconnaître?... »

— « Certainement, » répondis- je, et j'allais montrer du doigt la place que mon voleur occupait une demiminute auparavant. Il n'y était déjà plus. Si rapidement qu'eussent été échangées ces répliques, et quoique je me fusse tourné vers le croupier une seconde à peine, cette seconde avait suffi pour que l'escroc disparût, perdu dans la foule qui se serrait autour de la table. Je l'enveloppai, cette foule, d'un regard circulaire, en disant : « Mais il était là, » et, tout d'un coup, la surprise arrêta ma voix dans ma gorge. J'avais reconnu le voleur/ tout à côté de moi. Son coup fait et se voyant sur le point d'être pris, il s'était glissé, je ne sais comment, à la place où il était le plus invraisemblable qu'il se trouvât, coude à coude avec celui dont il venait de dérober l'enjeu. Mon saisissement de le voir à cette place fut accru par une impression plus inattendue encore : celle de sentir cette même main qui, tout à l'heure, enlevait si prestement mes quatre cents francs m'empoigner le bras et me le serrer d'une étreinte où il y avait un tremblement. Nos yeux s'étaient croisés.

Il avait compris que je le reconnaissais, et il avait fait le geste qu'il eût eu pour m'arrêter si j'eusse voulu le frapper. Je vous ai dit que c'était un très jeune homme. Dans cet éclair d'un instant, avec cette foudroyante rapidité de sensations dont s'accompagnent des crises pareilles, je distinguai sur son visage livide une supplication éperdue, et je devinai qu'il était un de mes compatriotes. A quel signe? Je n'essaierai pas de vous l'expliquer. Et je n'essaierai pas de vous expliquer davantage quelle irrésistible pitié pour la souffrance empreinte sur cette physionomie si juvénile encore me domina soudain, au point que je me sentis incapable de le dénoncer, — ce qui était pourtant mon devoir. Il faut toujours arrêter un fripon, quel qu'il soit et où que ce soit. Et, au lieu de cela, je m'entends encore balbutier :

— « C'est tant pis pour moi, j'aurais dû mieux surveiller ma mise... Je ne retrouve pas la personne qui a ramassé les vingt louis... »

— « Alors vous ne réclamez plus rien? » demanda le croupier.

— « Je ne réclame plus rien, » répondis-je. Au moment où je proférais ces mots, la main qui me tenait le bras desserra son étreinte, et voilà ce que je vous expliquerai moins encore que le reste : je venais de céder, comme je vous l'ai raconté, à un mouvement de pitié bien spontané, bien justifié aussi, pour un malheureux dont le trouble imprudent révélait qu'il n'était pas endurci dans le mal. Il était logique, n'est-ce pas, que j'essayasse de compléter mon indulgence en lui parlant, en cherchant à savoir quels mobiles se cachaient derrière ce vol qui l'excuseraient peut-être. Hé bien ! Non. Je n'eus pas plus tôt laissé tomber la parole qui assurait l'impunité à ce jeune homme que j'eus honte de cette charité comme de la plus coupable faiblesse, je dirai comme d'une complicité, quoique je l'eusse exercée à mon détriment. Je n'éprouvais plus à l'égard de celui que je venais pourtant

de sauver d'une très mauvaise affaire qu'une indignation furieuse, et comme, après m'avoir lâché le bras, il demeurait auprès de moi, visiblement bouleversé et voulant me parler sans oser, je me tournai brusquement vers lui, et à voix basse, mais de l'accent le plus méprisant, le plus insulteur, je lui dis en anglais :

— « Get away, get away, y ou d... rascal... » « Il ne me répondit rien. Un flot de sang envahit son visage, tout à l'heure livide. Ses lèvres tremblèrent, comme pour articuler une phrase qu'elles n'énoncèrent point. Ses yeux se mouillèrent. Il parut hésiter un moment, puis, baissant la tête sous la honte, il obéit à ma brutale injonction. Je le vis fendre les rangs des spectateurs pressés autour de la table et disparaître dans la cohue, en route vers quelle nouvelle escroquerie, vers quels crimes, peut-être, ou quels repentirs? Son affreuse action d'une part, et de l'autre son étrange attitude, l'impudence de son vol d'abord et ensuite son émotion devant mon outrage permettaient également toutes les hypothèses. J'en eus tellement l'impression que je voulus courir après lui et que j'écartai la foule à mon tour afin de le rattraper et de le confesser. Peine inutile. Je ne le retrouvai plus.

<( Avez- vous jamais éprouvé ce sentiment singulier d'avoir été la « Fatalité » de quelqu'un, je veux dire d'avoir rencontré un homme à un moment décisif de sa vie, et de l'avoir, par une de vos actions, insignifiante en ellemême, aiguillé sur une voie ou sur une autre? Si non, j'aurai du mal à vous faire comprendre la place disproportionnée que ce vulgaire épisode de casino commença d'occuper dans ma pensée. Je ne fus pas plus tôt sorti de la salle de jeu que la physionomie angoissée du jeune voleur se représenta devant mon imagination avec une force singulière. Connaissez- vous cela encore, cette perscrutation rétrospective d'un visage que nous avons aperçu dans une circonstance trop frappante pour l'oublier

i7o RECONNAISSANCE

jamais, et nous nous efforçons mentalement de déchiffrer son énigme sans y parvenir? Par suite de quelles aventures cet enfant — car c'était un enfant, avec ce caractère de « boy », poussé trop vite, que les garçons de notre pays gardent quelquefois si tard — en était-il arrivé à commettre cette ignoble filouterie? Pourquoi m'avait-il choisi comme la victime de son vol de préférence à un autre? Avait-il reconnu en moi un Américain, comme j'en avais reconnu un en lui, et avait-il compté, au besoin, en cas d'arrestation, sur plus d'indulgence de la part d'un compatriote? Et, de nouveau, je retombai dans cette dualité de sentiments contradictoires qui m'avait fait, devant le tapis vert, l'épargner puis le brutaliser. Je me pris à me demander si j'avais bien agi dans l'un et l'autre de ces deux mouvements, et une impression commença de s'imposer à moi, injustifiée, illogique, irrésistible : si vraiment ce vol était le premier vol de ce jeune homme, si cette minute avait été dans sa. vie un de ces instants solennels où la destinée entière se décide? Voilà ce que j'aurais dû savoir, avant de lui parler comme j'avais fait. Je me souvenais du regard suppliant qu'il avait levé vers moi, et j'y lisais maintenant un appel que je n'avais pas compris sur le moment. Quel appel? Une supplication que je ne le méprise pas de sa faute, que je cause avec lui, que je l'écoute, que je l'aide. S'il avait volé pour quelqu'un d'autre, cependant, pour une mère malade, par exemple, pour un père infirme? Si c'était simplement un amoureux, et s'il avait volé par passion? Vingt hypothèses se pressaient à la fois dans ma pensée, que j'acceptai et que je rejetai à tour de rôle. Je me savais déraisonnable de seulement les former, et toujours cette physionomie suppliante revenait devant ma mémoire, et avec elle une espèce de remords de n'y avoir répondu que par cette rude apostrophe. C'était un peu comme si, traversant une campagne la nuit, j'eusse entendu quelqu'un crier : « Au secours 1 » et que j'eusse passé sans me détourner.

Encore un coup, je ne vous explique pas l'étrange impression que m'avait laissée cette rencontre. Il s'est trouvé qu'elle correspondait à quelque chose de réel, et qu'en effet mes deux mouvements tout impulsifs, ma pitié1 d'abord, puis ma colère, devaient avoir sur la destinée de l'inconnu une décisive influence. Vous en penserez ce que vous voudrez. Nous autres Américains, nous passons pour des gens pratiques, et nous le sommes quand il faut l'être. Nous sommes aussi des spiritualistes convaincus^ et nous croyons qu'il y a, comme dit Hamlet, beaucoup plus de choses dans le monde que n'en peut comprendre notre philosophie. Je suis donc persuadé que j'ai deviné cette influence par un phénomène de double vue. Mais laissons cela, qui n'a rien à faire avec l'histoire de l'aquarelle de Burne Jones, à laquelle j'arrive enfin.

« Il ne faut rien exagérer. Pour vous citer de l' Hamlet encore, c'est ma devise : This above ail, to thine ownself be true. Je dois donc dire que si je n'ai jamais tout à fait oublié le jeune voleur de Monte-Carlo, son image ne fut guère obsédante que les premiers jours qui suivirent cet épisode. Puis, je cessai d'y penser, sinon par intermittence. Certes, je n'y pensais en aucune façon, avanthier, chez Christie, tandis que je suivais la vente aux enchères des dessins du pauvre Burne Jones. J'étais venu là dans l'espérance qu'une de ces merveilles ne dépasserait pas la somme que ma très petite fortune me permet de consacrer à une fantaisie. Mon désir d'avoir une relique de ce grand peintre était pourtant mieux qu'une fantaisie. Je l'ai tant aimé personnellement, et le hasard veut que je ne possède rien de sa main. Pendant que l'on se disputait ces débris du plus pur artiste de ce temps, je me remémorais mes visites dans sa maison, à l'extrémité de Kensington, et ce salon qui avait été celui de Richardson, où il se promenait parmi des meubles laqués de vert sur un fond de même nuance. Avec son pas léger, ses gestes souples, ses yeux couleur d'eau, son teint transparent, le

floconnement de sa barbe pâle, il évoquait invinciblement la comparaison avec quelque personnage des légendes, comme il aimait à en peindre, quelque doux et farouche Ondin en train d'errer parmi les profondeurs glauques d'une grotte silencieuse. Hélas ! je n'irai plus jamais sonner à la porte de « La Grange », et voilà pourquoi, à une minute, le regret du noble maître défunt fut si fort en moi que cette fantaisie d'avoir une relique de lui se changea en un véritable besoin, et je me mis à pousser cette aquarelle du Mariage de Psyché, qui, tout de suite, de quarante guinées sauta jusqu'à quatrevingts, à cent, à deux cents, à mille. C'est moi qui fis prononcer ce chiffre au commissaire- priseur, et j'ai toujours eu l'horreur des objets d'art enlevés ainsi à la force du chèque ! Collectionner, c'est découvrir une toile, une sculpture, une boiserie méconnus. C'est l'environner, l'assiéger, la courtiser, la conquérir par des ferveurs d'amoureux, par des finesses de diplomate, par des patiences de dévot. J'ai mis cinq ans à avoir mon Filippino Lippi, que j'avais trouvé dans une villa près de Lucques... Mille guinées, et déjà l'aquarelle montait à onze cents. Ce chiffre me réveilla de ma folie, et, laissant l'enchère continuer, je me disposai à m'en aller, pour ne pas succomber à une nouvelle tentation. Comme je me retournais, j'aperçus, dardés sur moi fixement, deux yeux qui, du coup, m'arrêtèrent net. J'avais reconnu le regard, sans reconnaître l'homme. Un éclair illumina ma pensée. C'était le voleur de Monte-Carlo, plus âgé de douze ans, étoffé, les épaules élargies, la face épaissie, mais trop semblable à lui-même par la ligne de ses traits et par une certaine expression audacieuse et forte de sa physionomie, pour que je pusse m'y méprendre. Il était vêtu avec une extrême recherche qui paraissait révéler la richesse. A le retrouver ainsi, après tant d'années, ma curiosité fut si vivement émue que je faillis lui parler. Puis je le vis qui cessait de me regarder pour s'avancer plus près de

l'estrade où se tenait le commissaire, et le doute sur son identité s'empara de moi. Cependant, l'enchère continuait. Je crus deviner que celui que j'avais pris pour mon escroc de jadis poussait l'aquarelle maintenant. Deux mille deux cents guinées ! Elle était adjugée. Un nom fut prononcé que je vous demande de ne pas chercher à savoir chez Christie, et que je ne vous dirai pas. C'est celui d'un des hommes les plus connus pour avoir fait une colossale fortune dans les mines du Cap. L'idée que mon inconnu de la maison de jeu et ce potentat des daims africains était peut-être le même personnage m'apparut comme une si fantastique supposition que je ne cherchai même pas à la vérifier. Je passai ma main sur mon front, pour exorciser le démon des ressemblances. Je voulus ne penser qu'à une chose, au Burne Jones perdu pour moi, et je m'en allai de la salle des ventes afin de ne pas être repris, non plus par la tentation de disputer de nouveau à quelque mining mon un des chefs-d'œuvre du peintre, mais par celle d'aborder cet homme et de lui demander... quoi? S'il m'avait autrefois volé seize livres à Monte-Carlo et si c'était bien lui que j'avais cruellement et justement outragé sans qu'il trouvât un mot à répondre?... Vous avouerez que ce sont là des questions à ne pas poser... »

— « Et c'était lui? » interrogeai- je, comme il se taisait.

— « Et c'était lui, » répondit-il. « Comment se trouvait-il là, chez Christie, à côté de moi, durant cette vente? Je n'en sais rien, ni si c'était par hasard et pour m'avoir suivi dans la rue après m'y avoir rencontré. Comment a-t-il appris mon nom et mon adresse? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'hier au soir, quand je suis rentré de l'Opéra, j'ai trouvé ici l'aquarelle de Burne Jones, avec un billet que je veux vous avoir montré. Toute l'Amérique est là-dedans, » et, tirant de la poche de sa redingote une enveloppe où son adresse était imprimée à la machine à écrire, il me lut cette lettre dont je lui ai demandé depuis à prendre copie et que je traduis :

« Cher Monsieur,

Vous avez sans doute oublié une petite dette contractée envers vous, il y a douze ans, à Monte-Carlo, par un jeune gentleman, qui, lui, ne l'a pas oubliée. C'est grâce à cet argent et à la leçon qui l' accompagnait que ce jeune homme a pu devenir ce qu'il est devenu en travaillant. Il serait trop long de vous dire comment. Mais sachez que ce jeune homme se trouvait alors à Monte-Carlo exactement sans un sou, après y être venu avec de l'argent qui n'était pas à lui. La façon dont vous l'avez traité, en lui pardonnant une faute très grave et en lui montrant la honte, a opéré en lui une telle révolution qu'il est reparti pour Londres le soir même, décidé à refaire sa vie par le travail, et d'abord à gagner de quoi payer une première dette, celle qui lui avait permis d'aller dans cette détestable salle de jeu. Cette première dette, il Va payée. Ensuite il a travaillé pour lui-même. Dieu l'a favorisé plus qu'il ne le méritait. Dans son heureuse fortune il avait toujours regretté de ne rien savoir de vous, ni qui vous étiez, ni où vous viviez, pour payer sa seconde dette, celle envers vous. Les circonstances lui accordent aujourd'hui de réaliser ce vœu. Vous permettrez, cher monsieur, à un compatriote de vous prier d'accepter cette peinture que vous avez désirée. Je vous dois beaucoup plus, puisque sans votre extrême bonté à mon égard, dans un certain moment, ma destinée aurait tourné sans doute d'une autre manière. J'ajoute que j'ai tenu depuis douze ans un compte exact de la somme qui vous revient. Je l'ai calculée à cent shillings près depuis mon départ pour les mines du Colorado d'abord, ensuite du Cap, en vous supposant intéressé d'un cent-deuxième dans mes affaires. J'avais emporté comme capital- juste cent deux fois les quatre-vingts dollars que vous m'aviez laissés. Mais vous verriez sans doute des objections à ce règlement. J'espère que vous n'en verrez pas à garder cette aquarelle, et croyez-moi voire dévoué... »

« Je vous passe la signature, » ajouta Kerley. « Il y a la vie d'un homme là-dedans, vous savez, d'un vrai homme. Quand vous vous ébahissez, vous autres gens de ce côté-ci de l'eau, devant notre esprit d'entreprise, ce que nous appelons notre pluck, vous ne savez pas que nous avons tous une idée intérieure, qui nous soutient. Celui-ci avait son remords de sa minute d'égarement...1 Quand j'ai reçu cette lettre, ma première idée fut de faire chercher son adresse pour lui rapporter le tableau... Puis, je l'ai relue, et il m'a semblé que je lui devais de l'accepter, d'autant plus que ce n'est qu'un dépôt. Il y a longtemps que j'ai fait mon testament. Je considère mon musée comme n'étant pas à moi. Je l'ai légué à ma ville, à cette Syracuseoù je n'aurai pas vécu. Mais j'y serai après ma mort, et c'est encore une façon d'être un bon citoyen, n'est-ce pas?... »

Costebclle. Mars 1899,

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