DE GUERRE
A mon cher confrère et ami Albert Sorel.
Les trois histoires que l'on va lire et auxquelles j'ai donné le titre commun de Récits de guerre, quoique l'une d'elles se rattache simplement à un épisode des grandes manœuvres, m'ont été rapportées par des officiers. J'ai marqué avec soin dans quelles circonstances, pour bien donner à ces propos de conversation leur véritable cadre, comme j'ai essayé de leur garder leur véritable saveur. Il m'a semblé que ces anecdotes se complétaient les unes les autres et, par suite, qu'elles supportaient d'être mises ainsi bout à bout. La seconde n'est que pittoresque. Peut-être trouvera-t-on dans la première et dans la dernière un peu de cette manière de sentir qui faisait dire si profondément à Joseph de Maistre, dans une page célèbre des Soirées, que les fonctions du soldat tiennent à une grande loi du monde spirituel.
l'ami d'enfance
Cette tragique aventure me fut dite, peu de temps avant sa mort, par le regretté commandant Percheux, le spirituel manchot que n'ont certes pas oublié les habitués du cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Elle ne ressemble guère aux propos caustiques et volontiers égrillards dont
le vieux soldat, devenu un Parisien endurci, était coutumier. Peut-être lui fait-elle plus d'honneur. Du moins, elle m'émut quand il me la raconta, hors de Paris d'ailleurs, très loin de l'angle du salon du club où il tenait ses assises, entre cinq et sept. C'est dans son village natal, sur un des rochers du petit parc attenant à la maison paternelle, qu'il me fit cette confidence, attendri sans doute par l'endroit et par le souvenir, poignant en effet, qu'avait, évoqué chez lui une inscription gravée sur ce rocher. Je n'apprendrai rien aux amis du commandant en révélant le nom de ce village : c'est la pittoresque bourgade de Saint-Sauve, en Auvergne. J'étais allé y rendre visite à l'ancien officier, de la Bourboule, où je prenais les eaux. Quant à l'inscription, gravée assez grossièrement au couteau, elle se composait du mot allemand : Ostern, qui signifie Pâques, et d'une date : 1858. Imaginez au-dessous de ce rocher la pente d'une romantique et verte vallée, au fond de laquelle se tord un ruisseau qui sera, plus tard, la Dordogne. A gauche, les toits de chaume du village se groupent dans la distance, et à quelques pas de nous, entre les feuillages lustrés des noyers, se profile la silhouette jaune d'une antique maison, avec un jardin de curé devant elle, tout petit, tout paré de soleils et de roses trémières. Sur tout cela, déployez un joli ciel d'été français, tiède et bleu. Vous ne vous étonnerez pas trop que cet ensemble de douces choses familières ait arraché Percheux à son ironie, et que ce soldat mutilé, qui ne s'émouvait guère, ait, pour une fois, senti tout haut devant quelqu'un.
« Il fut un temps, » commença- t-il, conuae je l'avais questionné sur ce mot allemand et sur cette date, « où je ne vous aurais pas répondu. Il est vrai qu'alors je ne vous aurais pas conduit ici. Je ne pouvais même pas, à cette époque, venir m'asseoit sur cette pierre, d'où l'on
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a la plus belle vue de toutes ces montagnes, à cause de cette inscription. Cela me rappelait de trop tristes souvenirs, et d'abord la folle action qui m'a coûté le bras, et, avec le bras, ma carrière. Puis, quand on vieillit, on regrette moins d'avoir manqué sa vie. D'ailleurs, quand je serais resté dans l'armée, à quoi bon, je vous le demande, puisque les malheureux qui nous gouvernent n'ont pas fait, ne feront pas, ne veulent pas faire la guerre? Cette affreuse idée de notre démission nationale me console quelquefois d'avoir dû quitter l'uniforme. Bref, je supporte ces souvenirs, maintenant... Je m'assois ici, et je revois, comme si c'était hier, le matin de Pâques où ces lettres et cette date furent gravées par un charmant camarade de cïasse que j'avais alors, un Allemand. Il était venu passer ses vacances d'avril avec moi. A cette époque, nous n'avions pas l'Alsace et la Lorraine entre nous et eux. Nous ne soupçonnions pas qu'entre eux et nous ils voyaient toujours Iéna. Je suis bien sûr aujourd'hui que le père d'Otto de Winkel, — c'était le nom de mon camarade, — en l'envoyant de Stettin à Versailles pour mieux apprendre le français, pensait à faire de son fils un bon conducteur de uhlans dans la future invasion qu'ils méditaient déjà à Berlin. Mais si tels étaient les projets paternels, Otto ne les soupçonnait pas plus que moi. C'était bien le plus simple, le meilleur des condisciples que j 'aie eus, dans ce lycée où mes parents m'avaient mis pour me préparer à Saint-Cyr. J'y étais moi-même un peu un étranger, venant, comme je faisais, de ce coin perdu d'Auvergne. Ce commun dépaysement fut-il la raison secrète de notre sympathie, ou bien, au contraire, la disparité de nos caractères nous lia-t-elle? On s'attache, vous le savez, entre amis, par les différences autant que par les ressemblances. J'étais, dès lors, ce que je suis resté, très mauvais coucheur, et Otto était le plus doux, le plus complaisant des compagnons. J'avais, dès cette première jeunesse, sans motifs, de ces moments d'humeur
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noire, presque sauvage, que j'ai encore, justifiés, hélas I Winkel, avec sa bonne grosse face poupine et rose, dont les larges traits disaient une race rude et primitive, riait toujours, d'un bon rire de jeune colosse. Il était très grand et très gauche, j'étais maigriot et très adroit; avec tout cela nous faisions une si bonne paire d'amis que cette visite ici, durant cette semaine, fut considérée par moi comme le plus précieux cadeau de Pâques que je pusse recevoir, — et par lui de même. Tandis que je vous parle, il m 'apparaît tel que je le vis le lendemain de son arrivée, si heureux ! Il avait jusqu'au dernier moment craint de ne pas obtenir le consentement de son père. Il était couché à la place où vous êtes. Je l'y avais conduit pour lui faire admirer le point de vue. Il eut un de ces accès de sentimentalisme germanique dont nous avons su depuis qu'il s'allie à toutes les rapacités ; mais à seize ans, même M. de Bismarck a dû prononcer avec des larmes dans la voix ce mot de gemutlich, où ces gens-là font tout tenir : leur vague impression de la nature et leur épanouissement dans le bien-être, leur rêverie et la béate lourdeur de leur digestion, et, à coup sûr, Otto était bien sincère, bien naïf à cette époque-là. Dans le fond de ses yeux si bleus, riait et rêvait la plus vraie bonté, une bonté un peu grosse, comme les lignes de son large visage ; un peu nigaude et pataude, comme . les gestes de ses gros membres... Il avait d'abord, en promenant ses prunelles claires sur ce paysage, prononcé le sehr schœn de rigueur, avec une exaltation juvénile qui se fondit en un romanesque attendrissement. Il se tourna vers moi pour me regarder. Il me prit la main, et, avec des larmes sur les joues et dans la voix, il me dit :
— « Jure-moi que nous serons toujours amis, mon ami... »
« Et malgré l'accent qui lui faisait prononcer, après deux ans de collège français, chute pour jure, et touchours pour toujours, l'étreinte de sa main était si loyale, l'ai-
fection qui émanait de tout son être si chaude, que je devins aussi bêtement sentimental que lui, et je lui répondis : « Je te le jure, » avec la même enfantine solennité. Sur quoi, pour commémorer ce serment d'un nouveau Patrocle à un nouvel Achille, il tira de sa poche un fort couteau, l'ouvrit, et, se servant d'une lourde pierre comme d'un maillet pour taper sur le manche, il commença de graver, à même le rocher, cet Ostern 1858 que vous voyez là... Après plus de trente-cinq ans, j'entends encore le grincement de la lame sur la roche, les coups de la pierre sur le manche, le souffle de Winkel occupé à sa besogne, enfin son bon rire quand les six lettres et les quatre chiffres furent lisibles, et qu'il me dit, en me regardant de ses yeux naïfe, le plus triomphal des « Voilà » qu'artiste ait prononcé devant un chef-d'œuvre... Que c'est près une amitié d'enfance, et que c'est loin !... »
— « Et vous vous êtes rencontrés l'un en face de l'autre pendant la guerre? » demandai- je, comme il se taisait. J'appréhendais qu'il n'interrompît soudain sa confidence par une de ses reprises habituelles de raillerie. Quoique l'aventure qu'annonçait ce récit fût d'un ordre assez vulgaire, et, comme on dit aujourd'hui, sensationnel, je désirais en entendre le récit de sa bouche. J'allais éprouver, une fois de plus, combien la réalité a plus de nuances que l'imagination n'en rêve...
— « Ce n'est pas cela tout à fait, » répondit Percheux, « bien que nous en ayons été tout près. Mais n'allons pas si vite... Entre cette année 1858 où nous nous jurions, Winkel et moi, cette éternelle amitié et la guerre de 1870, où nous risquâmes, en effet, de nous rencontrer le revolver au poing, puisqu'il était devenu officier prussien et moi officier français, nous ne nous étions guère revus qu'une fois, et malgré notre solennel serment, nous avions, bien entendu, dès la première année, cessé de
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nous écrire. C'est le train habituel des intimités de collège. Nous nous étions retrouvés, la fois dont je vous parle, dans un des restaurants de l'Exposition de 1867, chacun en compagnie d'autres camarades, le temps de nous reconnaître, de nous dire notre métier actuel et d'échanger nos adresses. Il avait laissé sa carte chez moi le lendemain. Puis je ne sais quel contretemps m'ayant empêché de lui rendre sa visite tout de suite, quand j/allai le demander à son Hôtel, il était retourné en Allemagne. Je vous avouerai qu'en partant pour l'armée du Rhin avec mes dragons, — j'étais capitaine, — je ne pensais guère à mon ancien copain de Versailles et de Saint- Sauve. Il m'avait bien raconté, lors de notre courte rencontre, qu'il servait, mais sans me désigner l'arme, et j'ignorais s'il n'avait pas, pour un motif quelconque, démissionné entre l'Exposition et la guerre. Je ne pensai donc à lui, ni à Forbach, ni à Rezonville, ni à Gravelotte, les trois premières affaires auxquelles mon régiment prit part. Je n'y avais pas davantage pensé cet après-midi du 31 août qui fut la première des deux journées du combat de Sainte-Barbe. C'est la dernière fois que j'ai pu me servir de mon sabre... Il est vrai que pour mes adieux je m'en suis assez bien servi. Ce fut aussi la dernière vraie tentative que le maréchal ait faite pour briser le cercle d'investissement qui nous enfermait dans Metz. L'engagement avait commencé tard. Quoique dès six heures du matin nous nous fussions ébranlés pour passer de la rive gauche de la Moselle sur la rive droite, c'est à quatre heures seulement que le canon chauffa. A sept heures et demie nous reçûmes l'ordre de charger contre un gros de cuirassiers et de uhlans qui avait culbuté notre première ligne et qui arrivait droit sur notre artillerie dans une grande plaine qui fait l'angle entre la route de Sarrebruck et celle de Sarrelouis. Nous étions, quand cet ordre nous vint, cachés près de cette dernière route, à l'abri d'un petit bois, en avant d'un village du nom de
Mey. Nous tombâmes en flanc sur ces cavaliers, lancés à toute bride et qui ne nous attendaient pas. Une heure après, il n'en restait rien. Nous étions maîtres des deux routes, et, si le jour ne nous avait manqué, nous occupions Retonfey le soir même. Nous fîmes bien une pointe de ce côté, mais on nous envoya dire de nous replier, et nous revînmes jusqu'à l'endroit où avait eu lieu la charge, à l'intersection des deux routes. C'était ce que l'on appelle coucher sur le champ de bataille. Ainsi rédigé, cela sonne bien. En fait, ce succès consistait pour nous, qui n'avions rien pris depuis le café noir du matin, à dormir à la belle étoile, sur la terre mouillée de l'avant- veille, et sans souper. Mon ordonnance, qui devait me suivre avec un cheval frais et des provisions, avait jugé plus prudent, dès les premiers boulets, de rentrer à Metz, où je le retrouvai deux jours après. On fit le rappel du pain. Pas un morceau dans l'escadron. Pas une botte de foin pour les bêtes, que l'on mit à la corde. Je fus trop, heureux d'avoir un manteau pour me rouler dedans, et je m'étendis à terre, pendant que mon unique cheval était gardé par un de mes dragons, qui s'endormit assis, la bride de la bête au bras. Je ne tardai pas à faire de même. Qui n'a pas dormi de ce sommeil-là ne sait pas ce que c'est que de dormir. Le mien avait été si profond qu'au petit jour, quand je m'éveillai, sous le coup de la lumière de l'aube et dans le froid du matin, il me fallut une minute pour reprendre conscience de l'endroit où j'étais. Je m'aperçus que nous avions, mes soldats et moi, reposé pêle-mêle avec les morts que nous avions sabrés la veille. Ma première impression, à me retrouver ainsi au milieu de ces cadavres, fut un saisissement de cauchemar. Ils m'apparurent immenses, presque démesurés. Cette jonchée de géants au poil roux, dont la plupart avaient des tuniques blanches, des bottes jaunes, des cuirasses et d'énormes casques à chenille, me fit passer dans les veines le demi- frisson d'une peur que je n'avais pas éprouvée, en les chargeant
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quelques heures auparavant et pointant de mon mieux. Je me levai pour secouer cet énervement et je commençai de regarder ces morts. Il y avait parmi eux quatre officiers, reconnaissables à leurs épaulettes. Je m'approche de l'un d'entre eux qui gisait face contre terre, une main dégantée. A son poignet brillait une de ces larges gourmettes d'or, comme les femmes russes en font quelquefois porter à leurs amants. La vue de ce bijou m'apitoya. L'idée me vint que si je fouillais dans les poches de ce mort je trouverais peut-être un indice qui me permettrait de renvoyer ce bracelet à qui de droit. Je me penche, et, au premier mouvement que je fais pour retourner le cadavre, je reconnais mon camarade du lycée de Versailles, mon compagnon des vacances de Pâques, douze ans auparavant, Otto de Winkel lui-même... »
— a Quelle minute ! » m'écriai-je, « et que je m'explique l'horreur que vous avez gardée d'un pareil souvenir ! »
— « Voilà qui vous trompe, » répondit-il en secouant sa vieille tête blanchie. — « Ce n'est pas de ce souvenir que j'ai eu si longtemps l'horreur. Il se développe dans le soldat qui fait campagne, comment dirai-je? une espèce de philosophe fataliste. Il ne s'étonne plus de rien. La mort, en particulier, n'est plus pour lui ce phénomène hors nature qui vous surprend comme une chose presque inintelligible. Si absolument inattendu que fût le hasard qui m'avait fait passer cette nuit de profond sommeil à quelques mètres du corps de mon ami d'enfance, je ne trouvai pas cette aventure extraordinaire. L'émotion qui me serrait le cœur n'était pas, non plus, très poignante. A ujourd'hui à loi, demain à moi, — les Romains avaient un proverbe dans ce goût, n'est-il pas vrai? C'est l'exacte impression que j'éprouvai devant ce mort, étendu dans une pose plus paisible encore que sinistre : « Je serai peut-
être ainsi demain, cet après-midi, dans une heure. » Cette idée, qui aurait dû, semble-t-il, me rendre cette contemplation plus pénible encore, l'apaisait, au contraire, l'adoucissait... Il me venait une autre idée, mais que je conçus d'abord, sans doute à cause du fantastique de cette minute, comme en un rêve : peut-être dans la mêlée de la veille, où j'avais frappé au hasard et dans le crépuscule, était-ce mon sabre, à moi, qui avait, au défaut de la cuirasse, fait cette blessure que je regardais, et par où avait coulé le sang dont le drap blanc de la tunique était tout souillé? Je me disais cela aussi, et je ne cessais pas pourtant de regarder cette blessure et ce mort. Les images de notre commun passé refluaient en moi, au même moment, et leur contraste avec la minute présente ne m'était pas amer comme vous le croiriez. C'était un sentiment indéfinissable d'acceptation, de curiosité et de pitié, auquel j'aurais mieux fait de ne pas m'abandonner. Vous allez comprendre pourquoi. Durant ces quelques instants que j'avais passés à m'hypnotiser devant ce mort, les hommes s'étaient réveillés autour de nous. Quand je cessai d'être seul, la réalité se fit plus présente, et voici que la possibilité que Winkel eût été tué par moi me devint tout à coup si insupportable que je me, détournai brusquement du cadavre, sans avoir exécuté ma pieuse intention, ni essayé de lui prendre la gourmette d'or qui continuait de briller à son poignet. De toucher ces membres inertes, de délacer cette cuirasse, d'ouvrir ces vêtements, de chercher sur lui le moyen de rendre à un ennemi mort un de ces devoirs de fraternité d'armes qui sont une des religions du soldat, — tout cela m'avait paru aisé envers un inconnu. M'approcher de cet homme qui avait été mon compagnon d'adolescence et que j'avais peut-être tué m'était impossible, physiquement. D'ailleurs, je n'avais plus le temps. Une estafette venait d'arriver, avec l'ordre d'obliquer à droite, dans la direction de Colombey. Un brouillard se levait, très épais
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et qui allait rendre tout mouvement très difficile. La canonnade commençait, quoiqu'il ne fût pas cinq heures du matin. Nous n'avions heureusement qu'à nous porter à trois kilomètres environ, que nous mîmes un temps infini à parcourir. Nous devions laisser libre la route de Sarrebruck, bala3'ée par les boulets de l'ennemi et par les nôtres, — les deux artilleries se disputant le passage à coups de projectiles : l'une, l'allemande, de Montoy ; l'autre, la française, de Bordes et de Vallières. Quand nous arrivâmes au bois de Colombey, le brouillard s'était dissipé. Il était sept heures et demie. J'ai un motif pour me rappeler ce détail, car je venais de tirer ma montre et d'y regarder l'heure machinalement, lorsque j'entendis deux de mes cavaliers échanger les propos suivants. Ils parlaient du combat de la veille.
— « J'ai bien cru que tu y restais, » disait l'un, « quand ce grand ftrusoo de capitaine t'est tombé dessus... Comment t'en es-tu tiré?
— « C'est mon cheval qui m'a sauvé. Il a fait un écart et reçu le coup. Alors j'ai pointé? et c'est entré là, sous le bras, jusqu'au cœur... Tu ne m'as pas vu? »
« L'homme n'avait pas fini de parler que la plus irrésistible, la plus irraisonnée des impulsions me faisait l'interpeller et je lui demandai :
— « Alors, c'est toi qui as tué un des officiers?... »
— « Oui, mon capitaine, » répondit-iî.
— « Et lequel? » interrogeai- je.
— « Je ne lui ai pardi pas demandé son nom, » répondit l'homme en riant. « C'était un grand, tout blond, avec une peau rose, comme une demoiselle... Fiez-vous-y donc !... »
— « Et tu n'as rien remarqué d'autre, quelque chose qu'il avait au bras par exemple?... »
— « Rien, mon capitaine. »
— « Il faisait déjà bien noir quand nous avons chargé. Es-tu sûr que tu le reconnaîtrais?... »
— « Si je le reconnaîtrais? » répondit-il. « Quand je l'ai tué, j'étais sur lui... »
— « Et si je te demandais de retourner là-bas avec moi, de me le montrer?... » lui demandai-je brusquement.
— « Là-bas?... Où nous avons dormi cette nuit?... »
— « Oui, » lui dis-je, et, devant son hésitation : « Tu as peur? Ce n'est pas toi qui l'as tué... »
— « Ça n'est pas moi qui l'ai tué? » s'écria- t-il- « Allonsy, mon capitaine. Vous verrez si j'ai peur... »
« Nous partîmes, l'homme et moi, au grand trot de nos bêtes. J'avais obéi -à un instinct plus fort que tout raisonnement en proposant à ce brave garçon cette expédition insensée et en faisant semblant de douter de son grand courage? J'avais subitement entrevu une chance d'être bien sûr que je n'avais pas tué Otto de Winkel, et je mettais à la saisir une ardeur qui contrastait avec mon calme du premier moment devant le corps de mon ancien condisciple, d'une manière que vous trouverez bien étrange. Que voulez- vous? Otto était dans mon destin. La preuve, c'est qu'il me faisait déjà commettre une grosse faute militaire. A la guerre, braver un danger inutile est presque aussi coupable que de reculer devant un danger utile. Ma faute était donc double, puisque je l'imposais à un autre, cet inutile danger. D'abord tout alla mieux que je ne le méritais, car nous galopâmes le long de cette route de Sarrebruck, pris en enfilade par les feux des deux batteries, sans avoir même une éraflure, ni nous, ni nos chevaux. Nous mîmes pied à terre à l'endroit où nous avions couché la veille et où la jonchée des géants blancs gisait toujours. Mon cœur battait, à m'étouffer, — lui qui était resté si tranquille dans l'action, la veille, — quand nous approchâmes, le dragon et moi, du coin où je savais qu'était Winkel, et j'éprouvai un inexprimable
soulagement, quelque chose d'analogue à une bouffée d'air dans une asphyxie quand l'homme, s'étant penché sur le corps, s'écria :
— « Le voilà, j 'en suis bien sûr, et la preuve, mon capitaine, regardez si je ne l'ai pas frappé comme je l'ai dit. »
— « Peux-tu m 'aider à déboucler sa cuirasse? » lui demandai- je.
— « Pourquoi pas? » répondit-il. « Mais c'est tenter le bon Dieu... » Et il me fit signe d'écouter le sifflement d'un obus qui passait au-dessus de nos têtes. Il avait une telle insouciance du péril sur sa physionomie goguenarde que je sentis comme un devoir de me justifier de l'avoir conduit ici, et je lui dis, en lui montrant le mort :
— « Je l'ai connu en France, tout j eune, et je voudrais voir s'il n'a rien sur lui que je puisse renvoyer à ses parents... »
— « J'y suis... » dit le dragon. Dans sa finesse d'homme du peuple, il devina le singulier scrupule qui m'avait fait l'amener à cette place, et il insista, en commençant de défaire la cuirasse : « Pourquoi diable aussi m'est-il tombé dessus si furieusement? Mais, à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas, mon capitaine? Bon, voilà son portefeuille, » et il me le tendait ; « voilà sa montre, » et il me la tendait. « Tiens, il porte un bracelet. Faut-il le lui prendre?... » Et sur ma réponse affirmative, il me le tendit encore. Nous venions à peine d'achever ce dépouillement, qui était une piété et qui eût donné à un témoin ignorant l'idée du plus sacrilège brigandage, quand je me sentis comme frappé d'un formidable coup de poing. A la détonation et au tourbillon de poussière soulevé autour de nous, je compris qu'un obus venait d'éclater. Mon dragon était debout, à deux pas de moi, qui me regardait avec terreur. Je gisais, par terre, le bras droit fracassé. La douleur était si violente et je perdais tant de sang que je me crus blessé à mort :
— a F...U ! mon garçon, » dis-je à ce brave soldat. « Si tu en réchappes, tu n'auras pas perdu ta course. Prends
mon portefeuille, à moi... Je te donne ce qu'il y a dedans, et fiche le camp... »
— « Sans vous, mon capitaine? » répondit cet homme. « Jamais de la vie. C'est bien assez de vous avoir tué votre ami... — Pouvez-vous remuer les jambes? » me demandat-il, et, sur ma réponse affirmative, il m'empoigne à bras-le-corps, me campe sur mon cheval, un pied de-ci, un pied de-là, me crie de me tenir à la crinière de ma main libre, roule la bride à son poignet et saute sur sa bête. Nous voici partis par la route de Sarrebruck de nouveau sous les boulets, et de nouveau le long du ruisseau de Colombey. Quand nous arrivâmes parmi les nôtres, je tombai de ma bête, évanoui... Le soir même, j'étais fait commandant, — et on me coupait le bras. Ma vie était finie. »
— « Et avez-vous du moins trouvé une adresse à laquelle renvoyer le bracelet d'or? » interrogeai- je.
— « Oui, » répondit Percheux, « je l'ai expédié tel quel, avec les lettres et le portrait qu'Otto de Winkel portait sur lui, le tout sans un mot. Croiriez-vous qu'à cette époque et bien longtemps après je ne pouvais pardonner à ce malheureux d'avoir été la cause indirecte de ma carrière brisée? Je lui en voulais de ma faute militaire ! Car, je vous le répète, c'en était une, et impardonnable, que cette équipée. Provoquée par quel remords? Je vous le demande. Pour un soldat, l'ennemi n'a pas de nom propre. Il est l'ennemi tout court. A présent que je touche à l'âge où l'on m'aurait fendu l'oreille, même avec mes deux bras, et avec les étoiles, j'aime à penser que, de l'autre monde, où il n'y a plus ni Français ni Prussiens, mon camarade d'enfance nous a vus, mon dragon et moi, demeurer sous les obus, pour lui rendre un hommage que des soldats doivent à l'ennemi mort quand cet ennemi s'est bien battu... C'est la raison pour laquelle
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je peux revenir à cette place et regarder cette inscription sans trop de tristesse... Ce qui vous étonnera peut-être, » ajouta- t-il, « c'est q«ie j'y viens avec le dragon qui m'accompagnait là-bas... Il vous a servi à table ce matin et il vous servira ce soir. Il ne m'a plus quitté depuis Metz, C'est mon valet de chambre depuis vingt-cinq ans. Il connaît cette histoire, et si cette inscription, cet Ostem 1858, qui atteste le passage de Winkel ici, n'est pas mangée par la mousse et les lichens ; si le chemin vers ce rocher est toujours entretenu, c'est à lui que le mort le doit... Ce sont des sentiments de soldat. Il faut avoir fait campagne pour les comprendre et les éprouver. La guerre a ses cruautés et ses brutalités, je le sais... C'est tout de même, je vous en donne ma parole, une flère chose humaine... 1
Costebelle. Avril 1900.
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