LES MARINS
térêts particuliers; et sa vivacité à cet égard ajouta à sa popularité dans le pays sans rien diminuer de son crédit auprès du Protecteur. Chargé de régler les comptes de la flotte; Monk y acquit de nouveaux titres à la faveur populaire ; sa protection était assurée à tous les droits, à tous les services : les blessés, les veuves, les orphelins obtenaient, avec son aide, les secours qui leur étaient dus; etceux qui l'avaient accompagné dans les dangers apprenaient à compter sur lui après la paix comme à l'heure du combat. Un matin, pendant qu'il siégeait à l'amirauté, quelques milliers de matelots vinrent tumultueusement se plaindre du retard qu'on apportait à leur payer leurs parts de prise; Monk sortit, et leur promit qu'ils seraient payés dès qu'on aurait vendu tous les navires capturés. Ils se retirèrent rassurés, à ce qu'il paraissait, par cette promesse. L'après-midi Monk alla à Whitehall1, et y rendait compte au Protecteur de ce qui s'était passé, lorsqu'on vint avertir qu'une troupe plus nombreuse que celle du matin s'avançait vers le palais, armée d'épées, de pistolets, de bâtons, et qu'elle était déjà tout près de Charing-Cross. Monk avait donné aux matelots une de ces paroles auxquelles il ne manquait jamais; indigné qu'elle n'eût pas sufiï, il se précipite hors de Whitehall, et, suivi de Gromweil
1 Palais de Charles Ier, construit par le célèbre architecte Inigo Jones, et où s'était établi Gromweil. Ce palais a été détruit par deux incendies successifs, en 1691 et 1698.
et de quelques autres qui marchaient à la hâte après lui, il court à la rencontre des mutins, tombe sur eux Tépée à la main, et, frappant de droite et de gauche, il les disperse par sa présence encore plus que par ses coups. Il avait blessé au nez dans la mêlée un homme qui se trouvait là par hasard; il lui fit donner dix livres sterling : «Mais qu'avait à faire, dit-il, cette corneille a au milieu d'une bande d'oiseaux de proie1? »
De nouveaux orages s'élevaient en Ecosse. Cromwell n'avait plus à conquérir, mais à défendre sa grandeur. Il ne pouvait quitter l'Angleterre ; il chercha autour de lui à qui remettre le dangereux pouvoir de le représenter chez les Écossais. Fleetwood, son gendre, et Desborough,son beau-frère, en étaient incapables. Il n'osait, loin de sa vue, charger d'une telle mission Lambert, peu fait pour réussir, mais prêt à beaucoup entreprendre. Il résolut de la confier à Monk avec toutes les précautions de la méfiance. Le corps de troupes qu'il lui donna était composé des hommes les plus remuants et les plus fanatiques de l'armée. 11 connaissait l'aversion de Monk pour ces gens-là ; et, sachant aussi à quel point Monk leur était suspect, il comptait qu'ils se surveille* raient mutuellement.
i 11 y a quelque doute sur la date précise de cet incident. Whitelocke place l'émeute des matelots le 27 octobre 1653, et Monk ne fut nommé commissaire pour la marine que le 3 décembre suivant. (Note extraite de la traduction anglaise.)
Monk arriva en Ecosse le 23 avril 1654. Il trouva partout la fermentation et le trouble : d'un côté, Middleton. à la tête des royalistes soulevés dans les hautesterres; de l'autre, le peuple mécontent et prêt à la sédition; l'armée sans discipline, livrée à toutes les folies religieuses, et en guerre ouverte avec le clergé presbytérien qu'elle avait chassé des églises et de la chaire. Monk pensa qu'il était urgent d'user ces imaginations ardentes dans des travaux plus difficiles; et bientôt prêt, laissant quelques troupes pour tenir la plaine en respect, il entra avec son armée dans les montagnes, où elle trouva, sinon beaucoup d'ennemis à combattre, du moins assez de fatigues pour sentir chaque jour le besoin du repos. Il l'avait divisée en deux corps, commandés, l'un par lui-même, l'autre par le général Morgan, afin de presser l'ennemi de tous côtés. Son premier soin fut de s'assurer, à mesure qu'il avançait dans le pays, de tous les postes susceptibles de quelque défense. Arrivé un jour dans la maison d'un Gampbelî, laird de Glenarchie, il la trouva propre à recevoir une petite garnison. Le laird refusa de la lui céder. « Soit, « dit Monk, je ne violerai pas l'hospitalité ; » et sur-lechamp il ordonna aux officiers qui l'accompagnaient d'évacuer la maison : « Maintenant, dit-il au laird, « songez à la défendre, nous allons l'attaquer. » Le laird, bien qu'entouré d'un assez grand nombre de parents et d'amis, jugea prudent de traiter, et consentit
à recevoir garnison, à condition qu'une partie de sa maison demeurerait à son usage.
Monk avait établi à Leith, à Saint- Johnston et à Inverness, de grands magasins de fourrage et de biscuit; il tirait de là de quoi approvisionner tous les petits postes, et avait ainsi toujours à sa portée les vivres indispensables. Ii faisait prendre à chaque soldat des provisions pour six jours, et, chargé de ce léger bagage, il pénétrait dans des retraites que jusqu'alors les montagnards avaient regardées comme inaccessibles. Les chevaux ne pouvaient pas toujours le suivre , plusieurs tombaient dans les précipices ; il en perdit un jour quarante-un dans un marais. Mais dans ces districts inconnus, au milieu d'ennemis partout embusqués sur sa route, jamais sa vigilance ne laissa prendre sur lai le plus petit avantage. Averti par les espions qu'il entretenait partout, il réglait ses marches sur des renseignements certains. Elles étaient courtes. Presque .ju jours arrivé à midi au lieu où il voulait camper, il choisissait lui-même l'emplacement, traçait l'enceinte, posait les sentinelles, regardait à tout, envoyait au fourrage ou à la découverte; puis, s'asseyant à terre, il prenait au milieu de ses officiers un repas de viandes froides, provision qui le suivait toujours en abondance, et dont presque toujours il leur faisait part. Le soir, il les recevait dans sa tente, à une table couverte de ce qu'avait pu fournir le pays. Ses soldats se reposaient
sur son active vigilance comme sur les murs d'une citadelle; il s'occupait de leur nourriture, pourvoyait de son mieux à leurs logements, veillait sur eux dans les pas difficiles, avait même, au besoin, des recettes et des remèdes. Il parcourait ainsi en tous sens les terres de ses ennemis, contenant les uns, faisant fuir devant lui les autres, désolant et affamant Middleton, qui, dépourvu de magasins et de places de sûreté, avait compté, pour subsister et se défendre, sur le pays même, dont il ne croyait pas qu'on pût venir lui disputer la possession. Ni l'un ni l'autre parti ne désirait en venir à un engagement : Middleton ne se croyait pas en état de le soutenir, et Monk était sûr de pouvoir s'en passer. Les secrètes intelligences de Cromwell dans le pays, le pardon promis à la soumission, avaient affaibli la résolution des chefs écossais, et, mettant Middleton dansl'impossibilité de risquer le combat, le contraignaient à se laisser détruire en détail. Cependant, Morgan l'ayant surpris et défait à Loch Car ry1, cet échec abattit d'un coup les restes languissants du parti. Middleton se retira dans l'île de Skye, d'où il passa en Hollande. Le pays se soumit; l'armée ne s'en éloigna qu'après avoir, par un certain nombre de garnisons, assuré le paiement des impôts, que jusqu'alors les habitants des
i Le Loch Garry est un petit lac dans le nord-ouest du comté de Penh. L'action eut lieu le 19 juillet 1654. (Whitelocke, p. 597.)
hautes-terres croyaient pouvoir refuser impunément; et l'ordre fut établi dans ces asiles du brigandage, à tel point, dit-on, que le propriétaire d'un cheval égare le faisait réclamer dans les campagnes par un crieui .
Monk revint à Edimbourg vers la fin d'août 1654. Armé du pouvoir d'un vainqueur, il en usa avec sévérité. Les Anabaptistes furent réprimés; les Presbytériens eurent le libre usage de leur culte ; mais il leur fut interdit d'intervenir dans les affaires civiles avec Parme de l'excommunication, et de manifester leur opinion sur les mesures du gouvernement. Les conventicules, poursuivis avec rigueur, se dispersaient d'eux-mêmes à la vue d'une escouade. Un gentilhomme écossais n'eut plus la permission de porter l'épée, de monter un cheval de quelque valeur, de lever l'étendard contre ses ennemis personnels, d'exercer arbitrairement la justice sur ses vassaux et ses domestiques. Tout plia sous un joug dur, mais égal, que la régularité rendait tolérable, et que n'aggravait point l'insolence. L'armée était tenue comme la contrée; nul désordre n'était souffert, nulle injustice tolérée, de l'officier envers le soldat, du soldat envers l'habitant. Les troupes, bien payées, mettaient l'aisance dans le pays et n'y portaient que le repos. Tranquille et infatigable dans son activité, le général avait fixé sa résidence à Dalkeith, manoir des comtes de Buccleugh, qu'il avait pris à bail et où il passa les cinq années de son commun-
dément en Ecosse. Là, toujours au travail ou à ses plantations, qu'il aimait comme distraction et comme affaire, il donnait accès à tout le monde, écoutait tout, avait un langage pour tous les états, tous les rangs, tous les partis, se tenait au courant de toutes choses ; et, apprenant ce qu'il avait à craindre ou à surveiller, il dirigeait, d'après ses lumières personnelles, les nombreux espions dont les rapports ne dépassaient jamais ses oreilles ou ses mains. 11 s'épargnait ainsi les vexations inutiles , qui excitent contre un gouvernement soupçonneux plus de haine encore que ses rigueurs. Vers le mois de juin 1655 *, quand l'Ecosse fut complètement soumise, Cromwell nomma, pour la gouverner, une commission composée de lord Broghill, président, Monk, Desborough et les colonels Howard, Lockhart, Scroop et Wetham. Leurs pouvoirs étaient très-étendus, et la majorité que Monk eut constamment dans ce conseil les mettait presque tous en sa main. Dalkeith était réellement le centre du gouvernement; et la noblesse écossaise, à qui l'obséquieuse politesse de Monk palliait la rudesse de son pouvoir, apprenait à se rapprocher de lui, et à prendre dans ses senti-
* Gumble dit que, peu avant cette époque, Cromwell avait laissé entrevoir à Monk, qui ne voubî pas s'en apercevoir, le désir qu'il prît le commandement de l'expédition qui fit voile pour les Indes Occidentales en mars 1655. Preuve évidente, entre plusieurs, autres, que Cromwell redoutait déjà le pouvoir et l'indépendance de Monk en Ecosse. (Extrait de la traduction anglaise.)