CROMWELL S'INQUIÈTE
Monk envoya à Cromwell copie de cette lettre1. Quels que fussent son penchant et sa prévoyance, il ne devançait jamais l'avenir ; et toujours uniquement occupé d'assurer sa position du moment, il laissait au temps à décider ce qu'il aurait à en faire. Déjà trop puissant pour ne pas donner d'ombrage au pouvoir qu'il servait, il Pétait assez pour qu'il fût dangereux de l'attaquer, s'il ne fournissait des armes contre lui. En évitant de donner prétexte au soupçon, il tirait sa force des craintes même qu'il inspirait; et Cromwell, réduit à l'observer, le sentait échapper de ses mains.
Pendant les dernières années du protectoratde Cromwell et du séjour de Monk en Ecosse, on voit croître d'un
i La lettre d'envoi de Monk à Cromwell (8 novembre 1666) (Thurloe, State papers, t. IV, p. 162) porte textuellement : « Je (vous envoie copie)... de deux lettres transmises par le colonel Bonnwick, et dont, par l'entremise d'un de mes amis, j'ai eu connaissance avant qu'elles fussent remises. L'une est adressée à mylord Glencairne. Quant à l'autre, je ne sais pas encore à qui elle est adressée; mais je le saurai quand elle aura été remise. » On ne trouve plus , dans la correspondance de Monk avec Cromwell, aucune mention de cette lettre. Monk, en en envoyant copie au Protecteur, lui cacha donc qu'elle lui était adressée à lui-même. En même temps il garda soigneusement l'original; car on lit dans la Vie du docteur Barwick, doyen de Saint-Paul (p. 186), écrite en latin : « L'illustre prince, Christophe, duc d'Albemarle, a daigné me montrer une lettre écrite à son père, pendant qu'il commandait en Ecosse, quatre ans avant la restauration de la monarchie, et de la propre main du roi... Il conservait cette lettre parmi ses plus précieux trésors. » Rien ne prouve mieux combien, dès cette époque, Monk ménageait déjà les royalistes et leur avenir, tout en tenant très-secrètes s-es relations avec eux (Extrait de la traduction anglaise.)
côté les inquiétudes, de l'autre l'assurance et l'aplomb, bien qu'accompagnés toujours des formes du respect et des apparences d'un dévouement sans limites. Si Monk félicite le Protecteur de la résolution qu'il a prise d'assembler un parlement, l'avantage qu'il y voit surtout c'est que, si cette nouvelle assemblée se conduit mal;, on ne pourra blâmer son Altesse de faire les affaires sans elle *. En 1657, il demande qu'on diminue les taxes de l'Ecosse, et insiste sur les motifs de justice qui ordonnent, puisqu'on l'a réunie à l'Angleterre, de la mettre sur un pied de réelle égalité : « Alors, ajoùte- « t-il, si ces gens-ci ne se tenaient pas tranquilles, on « aurait, je pense, de justes raisons de peupler le « pays de colonies anglaises 2. » Mais il n'en poursuit pas moins ses réclamations avec fermeté. La même année, consulté, à ce qu'il paraît, par Cromwell sur le dessein qu'avait formé le gouvernement d'intervenir dans la nomination des magistrats de Glasgow, il lui remontre avec force l'illégalité et le danger d'une telle entreprise3. L'année suivante, il sollicite des secours pour la ville d'Edimbourg, réduite aux derniers embarras par ses dettes et sa pauvreté 4. Monk n'est plus seulement l'homme du pouvoir, occupé à contenir et à sou-
i Monk à Thurloe, l«r juillet 1656
* Monk à Thurloe, 4 juin 1657.
» Monk à Thurloe, 24 septembre 1657.
* Monk à Thurloe, 17 mars 1658.
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mettre ; c'est l'homme du pays, touché de ses intérêts, Soigneux de ses droits, attentif a ses besoins. Crômweïï, inquiet, craint de le mécontenter, mais voudrait l'affaiblir; il lui retire ses officiers et ses régiments les plus sûrs, pour les remplacer par les plus remuants du parti sur lequel Monk est sans empire, contre lequel il a toujours exercé et conseillé la sévérité. Un ordre du conseil d'État ordonne de réduire le nombre des troupes stationnées en Ecosse. Monk fait des représentations ; Cronrwell revient sur sa décision, mais assez tard pour que Monk, qui veut se maintenir et non se brouiller, annonce avec regret qu'il a obéi. Vers ce même temps, les espérances des royalistes se réveillent en Ecosse ; on parle d'un débarquement; le peuple s'agite : « Je ne l'ai jamais vu, écrit Monk, plus disposé à « se soulever . Mais, ajoute-t-il ailleurs, il s'occupe moins « des affaires de Charles Stuart que de l'espoir de « quelque division entre nous1. » C'est en de pareilles circonstances que Monk est appelé à Londres pour y faire partie de cette nouvelle chambre des lords de Cromwell qui, honteuse et embarrassée d'elle-même, s'annonçait timidement sous le nom de Vautre chambre. Monk représente la nécessité de le laisser en Ecosse 2 ; et, soit que Cromwell ait eu ou non l'intention de l'en
* Monk à Thurloe, 13 juin 1658.
2 Monk à Thurloc, 9 janvier I60S.
tirer, il cède à ses raisons, et Monk demeure à Dalkeith, d'où il était peut-être difficile de le faire sortir, niais où il eût été aisé de ne pas le renvoyer \
Cependant des bruits précurseurs des tempêtes se répandent au dedans et au dehors; le pressentiment d'une révolution nouvelle est dans tous les esprits; les regards de l'Europe se fixent sur l'Angleterre, et Monk est l'objet de toutes les conjectures. Le secrétaire du conseil d'État Thurloe prémunit Lockhart, ambassadeur de Cromwell en France, contre le bruit qui se répand que Monk a refusé d'obéir au Protecteur ; il rassure Downing, résident en Hollande, contre les mêmes rumeurs. Enfin, Cromwell écrit à Monk, en post-scriptum d'une lettre : ce On me dit qu'il y a en Ecosse un certain rusé « compagnon appelé George Monk, qui n'attend que le «moment pour y introduire Charles Stuart; faites, je
i Cromwell, tout en craignant et surveillant Monk, le comblait de faveurs : après la pacification des Highlands et la retraite de Middleton en Hollande, il lui donna en Irlande un domaine considérable, provenant des confiscations sur les catholiques. En 1656, et à la demande de Monk, il fit confirmer par le parlement le don fait à Monk de la baronnie de Keniell, qui avait appartenu au duc de Hamilton. Monk, de son côté, tout en ménageant ses relations et son avenir dans le parti royaliste, servait fidèlement Cromwell. Les State papers de Thurloe sont pleins de lettres où Monk donne au protecteur des, informations importantes sur les plans et les menées de ses ennemis; il lui indique des personnes dont il doit se garder, et lui en recommande d'autres comme propres à être employées, à titre d'espions, autour du roi « car elles sont, dit-il, en grande faveur auprès de Charles Stuart, et lui inspirent beaucoup de confiance. » {Extrait de la traduct. anglaise.)
« vous prie, vos diligences pour le prendre et pour me « l'envoyer. » Plaisanterie destinée sans doute à avertir Monk que Cromwell se tenait sur ses gardes.
Le génie d'un homme se consumait à soutenir le pouvoir sans réussir à le fonder, lorsque Cromwell mourut le 3 septembre 1658. Un dernier souffle de sa puissance porta pour quelques jours son fils au protectorat. Monk ne se refusa point à suivre ce mouvement, mais il y prit la place qui lui convenait; et la remontrance qu'en reconnaissant Richard Cromwell il lui adressa par l'entremise de son beau-frère, le docteur Clargis, est écrite du ton d'un homme dont les conseils doivent être écoutés. A son avis, Richard ne peut s'établir solidement que par le parti presbytérien, que lui, Monk, regarde comme le parti national; et Richard trouvera en cela plus de facilités que son père, n'ayant pas « les mêmes engagements avec les perturbateurs. » 11 conseille au pouvoir nouveau d'établir l'unité de religion dans les choses nécessaires, la liberté pour toutes celles qui ne le sont pas ; il insiste sur la nécessité de réduire l'armée et d'en écarter les sectaires fanatiques, mesure sans danger, quoi qu'on en puisse dire, car «il n'est pas, dit- il, un de ces officiers qui, une fois « sans emploi, ait le pouvoir de faire marcher deux « hommes derrière lui. » Enfin, il recommande à Richard, lorsqu'il assemblera le parlement, de faire entrer dans sa chambre des lords tous ceux des anciens lords