M 4 TROUBLES DANS LONDRES
nées de l'Egypte, et cependant toujours conduits par le chemin du Seigneur. L'application fut trouvée ingénieuse; et quelques spectateurs sourirent en songeant que le détour pourrait être plus long et conduire plus loin que ne l'avait entendu Hugli Peters.
De Saint- Albans, Monk, sans en prévenir les commissaires, envoya au parlement la lettre qu'il avait fait préparer à Nottingham pour demander le renvoi des régiments cantonnés à Londres et aux environs, à la réserve des régiments de Morley et de Fagg, demeurés fidèles à leur devoir envers le parlement. Il craignait, disait-il, d'exposer la discipline de son armée au contact de ces troupes si récemment rebelles et toujours prêtes à le redevenir. Quelques soupçons qu'une pareille demande pût exciter chez les hommes à qui elle s'adressait, le temps de la résistance était passé ; en vain quelques-uns s'efforcèrent d'obtenir que la moitié seulement des anciens régiments fût éloignée pour faire place à la moitié des troupes de Monk, le mouvement ne pouvait plus s'arrêter; et Haslerig, pour déjouer ses ennemis personnels, qui, disait-il, avaient suggéré à Monk, afin de les brouiller, de demander l'éloignement de son régiment, s'empressa de le solliciter lui-même* L'ordre du départ fut donné; seulement, en témoignage de regrets, et pour calmer le mécontentement des soldats, on leur vota un mois de paye.
C'était trop peu pour un tel affront, et un bien faible
dédommagement du pouvoir qu'avaient naguère exercé ces troupes, et des agréments de la vie de Londres auxquels elles étaient accoutumées. Au moment de quitter leurs logements, deux régiments d'infanterie se mutinèrent, déclarant qu'ils ne consentiraient pas à partir qu'on ne leur eût payé ce qui leur était dû. La cavalerie paraissait près de suivre leur exemple. En même temps, les apprentis prirent les armes et commencèrent à parcourir la Cité, demandant à grands cris un parlement libre, dans l'espoir que les soldats mécontents se joindraient à eux contre le Rump. Les nouvelles du désordre arrivèrent au milieu de la nuit à Barnet, où les troupes de Monk avaient reçu l'ordre de marcher le lendemain vers la Cité. Scott effrayé sortit de sa maison en bonnet de nuit, en robe de chambre et en pantoufles, pour venir supplier le général de se porter sur-le-champ à Londres. « Il n'y aura rien cette nuit, dit Monk avec « calme, et j'y serai demain d'assez bonne heure pour « prévenir tout malheur. » Décidé à empêcher les deux armées de se commettre l'une contre l'autre, il s'inquiétait peu du mal que pourraient mutuellement se faire les soldats et le parlement. On apprit bientôt que tout était rentré dans l'ordre. Les officiers des régiments révoltés étaient la plupart nouveaux et du choix du parlement ; les soldats sans chefs s'étaient laissé calmer par l'espérance d'être payés à la première couchée. Ils étaient partis tranquillement, et quelques compagnies
de cavalerie avaient facilement dissipé les apprentis. Le lendemain, 3 février 1660, Monk entra dans Londres, à cheval, à la tête de ses troupes, accompagné des commissaires du jRump,Ae ses principaux officiers et d'un cortège assez nombreux d'hommes plus ou moins considérables venus à sa rencontre sur divers points de la route. Les cloches sonnaient sur son passage; mais le peuple parut froid, et les troupes s'étonnaient d'un accueil si différent de celui qu'elles avaient reçu partout durant leur marche. On se ressentait encore à Londres de l'émotion de la veille : la haine qu'on portait au Rump disposait beaucoup d'esprits e n faveurdes troupes qui l'avaient renversé contre celles qui l'avaient rétabli ; et les soldats de Monk, hâves, fatigués d'une marche longue et pénible, remplaçaient mal, aux yeux du peuple, cette brillante et confiante armée de Cromwell, si longtemps maîtresse du pays. Le cortège se dirigea vers la maison de l'orateur du parlement : il n'était pas encore rentré de la chambre ; mais on le rencontra peu après ayant dans son carrosse la masse, qui est la marque de la souveraineté. Le général descendit de cheval et le complimenta en peu de mots; après quoi il se dirigea vers White-Hall, où il fut logé dans l'appartement du prince de Galles.
Le lendemain, Monk, que le parlement avait nommé membre du conseil d'État chargé du pouvoir exécutif, fut invité à y prendre sa place et à prêter le serinent d'abjuration de la royauté. Sept des membres du conseil
(3 FÉVRIER 4 660). \\ï
avaient refusé de le prêter. Monk dit qu'il ne pouvait en conscience se décider sans avoir entendu les raisons des deux partis, et il demanda qu'elles fussent discutées dans une conférence, ajoutant que son armée était très-délicate sur les serments, et qu'il ne pouvait se lier par celui-ci sans l'avoir prévenue. La lutte recommençait; il s'agissait maintenant d'engager peu à peu son armée contre ce parlement qu'elle était venue soutenir. Le surlendemain, Monk, appelé à Westminster pour recevoir des remercîments, refusa de s'asseoir dans le fauteuil qui lui avait été préparé à la barre, et debout, appuyé seulement sur le dos du fauteuil, il donna au parlement, dans les expressions les plus modestes et du ton le plus soumis, une série de conseils que sa position rendait assez semblables à des ordres. 11 représenta l'inconvénient de multiplier les serments et les engagements, insista pour qu'on éloignât des emplois les Cavaliers et les fanatiques, nom que ne s'étaient pas encore entendu donner ouvertement les sectaires dont Cromwell avait fait l'instrument de sa puissance. Il raconta comment, assiégé sur sa route d'une foule de pétitions qui exprimaient le vœu de voir terminer la session du parlement, il leur avait répondu que son devoir était de préserver le parlement de toute violence, les rassurant d'ailleurs par la promesse qu'avait faite le parlement lui-même de mettre bientôt lin terme à son pouvoir. 11 parla de l'Ecosse, de l'Irlande,
m VISITE ET DISCOURS
ne négligea aucun des points dont il croyait nécessaire de s'occuper sans délai , et déplut à beaucoup de gens qui cependant n'osaient encore se tenir pour offensés, tant ils avaient besoin de s'attacher à cette dernière espérance *.
11 n'était pas temps encore de les désabuser, et il devenait cependant difficile de les tromper. Placé maintenant sur le théâtre, pressé de tous côtés par d'impatients spectateurs, Monk ne pouvait plus recourir à sa ressource favorite, le silence. Suspect s'il ne se montrait pas, pour se déguiser il ne lui suffisait plus de se taire : il fallait mentir. Il embrassa ce nouveau rôle avec l'indifférence d'un soldat qui regarde le mensonge comme une ruse de guerre. Ses engagements devinrent tous les jours plus positifs. Il disait à Ludlow : « Il nous faut « vivre et mourir pour et avec la république, » et déclarait que, malgré son respect pour le parlement, il ne souffrirait jamais qu'il reçût dans son sein un seul des membres exclus. Il calmait les colères du turbulent Haslerig, irrité de ce que l'orateur du parlement avait traité Monk de général au lieu de rappeler le commissaire Monk, dissipait les inquiétudes toujours
i Par une circonstance remarquable, ce discours de Monk, et toute l'entrevue dans laquelle il fut prononcé, sont complètement omis dans les journaux du parlement. On n'y trouve, à cette date, qu'une lacune marquée par des astérisques; et c'est sous la forme d'un pamphlet que ces importants détails devinrent publics et ont été conservés à l'histoire. (Note extraite de la trad. angU)
renaissantes de Scott, et par la solennité de ses protestations étourdissait les plus robustes méfiances. L'ami~ rai Lawson , peu rassuré sur les principes de Monk, disait à Ludlow, en sortant de chez lui : ce Le lévite elle « sacrificateur ont passé près de nous sans nous secou- « rir; j'espère que nous avons rencontré le Samaritain « qui nous sauvera. » En même temps sa femme, chargée de recevoir les femmes des membres du parlement, les accablait des prévenances de sa bavarde civilité, et avec un empressement un peu vulgaire aux yeux des dames de Londres , elle leur versait elle-même le vin, et allait chercher les confitures qu il était alors d'usage d'offrir aux gens dont on recevait la visite.
Ces démonstrations n'ébranlaient point cependant la confiance que la Cité avait résolu de placer dans la personne de Monk. Les amis, les confidents travaillaient avec ardeur à l'entretenir. Les officiers, la plupart nés à Londres, répandaient dans leurs familles et parmi leurs connaissances les idées les plus favorables au général qui les avait ramenés dans leurs foyers. Le peuple prenait en gré des soldats modestes, réglés, tranquilles, qui payaient avec exactitude et n'excitaient ni bruit ni crainte. Les apprentis commençaient à redouter fort peu l'attachement de l'armée d'Ecosse pour le parlement qu'elle avait rétabli. Les cris : « Un parlement libre, à bas le Mumpfy) éclataient dans tous les coins, à peine réprimés et presque autorisés par l'assentiment des magis-
tratsde la Cité. Enfin le Conseil commun, perdant toute patience, se refusa à la levée d'une taxe que le Mump essayait de lui imposer, et vota le 8 février qu'il n'en serait plus perçu aucune jusqu'à ce que la nation fût représentée par un parlement librement élu.
Le Conseil d'État s'assembla en hâte pour délibérer sur les mesures à prendre contre un tel acte de rébellion. Il y avait deux partis dans le Conseil; les plus modérés n'osaient parler que du danger de l'entreprise; Scott les combat et les ramène : « Monk, dit-il, « s'est prononcé contre l'insolence de la Cité, et a dé- « claré qu'il défendrait le parlement » Invité à se rendre au conseil, Monk y trouve l'affaire décidée, et les ordres de contraindre la Cité à l'obéissance déjà signés et adressés aux sept commissaires préposés au gouvernement de l'armée. Il n'avait que le choix de laisser exécuter la mesure par quelque autre et de s'annuler, ou de la combattre et de se compromettre, ou de s'en charger et de demeurer le maître. Soit instinct, soit combinaison, il se range avec les plus emportés, exag ère la nécessité des actes de rigueur, offre de tout faire, et répond du succès. Enfin, on convient qu'il entrera le lendemain avec son armée dans la Cité, pour abattre les portes et les herses, enlever et briser les chaînes qui ferment les rues, ainsi que les poteaux qui servent à les attacher, faire arrêter onze des membres les plus prononcés et les plus influents du Conseil commun, et