SURPRISE ET EFFROI DE LA CITÉ
vaient manquer de tourner bientôt contre ses adversaires. Sur le refus des officiers supérieurs, la mission fut confiée aux officiers subalternes. Au moment où commença l'exécution, une sorte de stupeur s'empara des habitants de la Cité. Leurs idées étaient bouleversées; ils ne savaient que croire et ne comprenaient rien à ce qu'ils voyaient. « Est-ce là, se disait-on, ce « Monk qui devait ramener le roi? c'est un diable « écossais; qu'allons-nous devenir?» On voyait avec effroi enlever et conduire à la Tour les hommes les plus chers à la Cité. La surprise avait ôté toute idée de résistance; le peuple courait épouvanté dans les rues; on eût pu se croire dans une ville prise d'assaut. Le parti parlementaire triomphait, et Haslerig s'écriait ; « Maintenant George nous appartient corps et âme. »
Cependant les chefs de la Cité ne se décourageaient pas encore ; incertains de ce qu'ils devaient penser, ils se rendirent auprès de Monk, essayant de traiter avec lui sur un pied de bienveillance. On lui offrit à dîner au nom de la Cité; il refusa et conserva sa contenance sombre et sévère. De tous côtés, les plus notables citoyens arrivaient, se plaignant, les uns d'un ton modéré, les autres avec véhémence, de l'indignité d'un pareil affront. Monk s'étonnait de la vivacité de leur ressentiment et des menaces de leur désespoir ; puis, vers la fin du jour, las du rôle qu'il jouait, ou croyant en avoir assez fait, ou craignant qu'il ne devînt dangereux d'en
faire davantage, il ordonna de suspendre, bien qu'on n'eût encore enlevé que les chaînes et les poteaux, et écrivit au parlement qu'il manquait d'outils, ceux qu'il avait fait apporter ayant été usés dans les premières opérations, mais qu'il ne croyait pas nécessaire d'aller plus loin, que la Cité paraissait disposée à se soumettre, et qu'on avait convoqué pour le lendemain un Conseil commun où il ne doutait pas qu'on ne prît des résolutions d'obéissance. Dès ce moment, adoucissant son maintien, il reçut avec sa courtoisie accoutumée tous les bourgeois de la Cité qui, durant la soirée, affluèrent autour de lui, s'excusant auprès des uns sur la contrainte des ordres qui lui avaient été donnés, faisanf entrevoir aux autres un dessein plus profond, « enfin, « dit Whitelocke, ne parlant peut-être pas à deux périt sonnes de la même manière. »
Peu importait son langage : il était le plus fort; on avait besoin ùe croire en lui pour espérer quelque chose. Le colonel Morley offrit de lui remettre la Tour, et lui promit l'assistance de son régiment et de celui de son frère, le colonel Fagg. Le parlement avait entendu le rapport du conseil d'État sur ce qui s'était passé le matin . Le parti modéré se taisait consterné ; les républicains triomphants venaient de faire voter à Monk cinquante livres sterling pour les frais de son dîner, lorsqu'on reçut sa lettre écrite de la Cité. Un très-vif mouvement d'humeur saisit le parti victorieux; le Conseil commun avait reçu
L'EXÉCUTION DES CItDRES DU PARLEMENT. 425
défense de s'assembler: on en prononça la dissolution; Tordre de démolir les portes et les chaînes fut renouvelé avec plus de rigueur, et Monk pensa que l'obéissance était encore pour lui le parti le plus utile. Le lendemain matin, vit donc recommencer les mêmes travaux, mais sous un bien autre aspect , les citoyens commençaient à se rassurer ; les soldats, mieux avertis et peu contraints, s'indignaient ouvertement du rôle qu'on leur faisait jouer; chaque coup était accompagné d'expressions de colère et d'insulte contre ceux qui l'ordonnaient; les officiers, ramassant les débris des chaînes, disaient : « Voilà les médailles et les chaînes d'or « de Coldstream. »
Vers le soir, les troupes évacuèrent la Cité, et Monk retourna à White-Hall. Un nouveau mécontentement s'en émut contre lui dans Westminster; il avait reçu ordre de demeurer dans la Cité, et le parlement commençait à s'étonner d'être si mal obéi. Le parti républicain n'était pas encore désabusé de sa victoire. Résolu de la pousser plus avant, il avait fait présenter, le matin même, au Rump, et accueillir avec faveur, une pétition demandant qu'on n'admît aux fonctions publiques que ceux qui avaient prêté le, serment d'abjuration de la royauté. En même temps les adhérents de Lambert commençaient à lever la tète ; Lambert lui-même était tranquille cà Londres, malgré l'ordre qui lui avait été donné d'en sortir. L'armée de Monk s'inquiétait,
m MONK SE DÉGIDE ENFIN POUR LA CITÉ
s'échauffait; les événements semblaient près de marcher indépendamment de la main qui les avait conduits jusque là avec tant de circonspection. Il fallut y céder pour les diriger encore. Le 10 au soir, un certain nombre d'officiers de son armée vinrent trouver Monk, lui disant qu'après les avoir déshonorés aux yeux de la nation, le parlement ne cherchait plus que l'occasion de les sacrifier à l'armée de Lambert, et qu'il était temps de rompre avec un parti qui, en les employant à son service, leur avait ôté tous leurs amis sans pouvoir leur en donner aucun. Monk parut hésiter, ou peut-être hésita réellement à se décider si vite; Il se fit presser, se rendit enfin, et, agissant pour la première fois sans le concours des autres commissaires chargés, avec lui, du gouvernement de l'armée, il donna des ordres pour que ses troupes marchassent le lendemain vers la Cité, que les principaux officiers fussent mandés de bonne heure à White-Hall, et il fît préparer pendant la nuit une lettre au parlement. Le lendemain, les officiers qu'il avait convoqués la signèrent après lui. Cette lettre, la plus dure peut-être qu'eût jamais reçue ce parlement qui avait subi déjà tant d'affronts, commençait par exposer les griefs de T armée, entre lesquels figurait au premier rang l' affai re de la Cité, et finissait en déclarant qu'il fallait que, le vendredi suivant, le parlement eût fait expédier ses writs pour l'élection des membres destinés à remplir
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les sièges vacants, et qu'il eût fixé au 6 mai le jour où iî se retirerait enfin pour faire place à un parlement librement élu. La lettre partie, Monk se mit à la tête de ses troupes déjà en marche, et se dirigea sur Finsbury- Fields, d'où il fit demander au lord-maire de lui assigner des logements pour ses soldats. Surpris et assez peu satisfait de cette nouvelle visite, le lord-maire, sir Thomas Allen, évitant de répondre, fit prier le général de venir dîner chez lui, où ils conféreraient sur sa demande. Monk s'y rendit aussitôt, et, remarquant Pair contraint du lord-maire : ce Qu'est-ce? dit-il, votre Sei- « gneurie ne me reçoit pas comme à l'ordinaire. » Le lord-maire alléguant ce qui s'était passé les jours précédents : « Je viens précisément, dit Monk, pour ((accommoder tous nos malentendus; veuillez conte voquer pour cet après-midi un Conseil commun « à Guild-Hall. » C'était ce Conseil même qu'avait dissous le parlement. Il n'en fallait pas davantage pour révéler de nouvelles intentions. D'ailleurs , quelques amis avaient été avertis, et les gens de la suite du général , entrés dans la Cité, commençaient à y répandre l'espérance. Après un dîner splendide et qui annonçait un jour de fête, Monk se disposait à se rendre avec le lord-maire à Guild-Hall, où le Conseil commun s'était empressé de s'assembler, et qu'entourait de toutes parts le peuple impatient des nouvelles qu'il allait apprendre, lorsqu'on annonça l'arrivée de