‹ MonkChapitre 5 sur 88 · HONK.— SES CAMPAGNES SUR LE CONTINENT · texte numérisé non relu

HONK.— SES CAMPAGNES SUR LE CONTINENT

inquiet des poursuites d'un créancier qui menaçait de le faire arrêter, il envoya son fils George à Exeter pour engager le sous-shériff , en lui offrant une petite somme, à retarder l'exécution du jugement. Le sous-shériff accepta l'argent, promit ce qu'on voulut, et peu de jours après, mieux payé probablement de Vautre côté, il fit arrêter sir Thomas dans un lieu public, au milieu des gentilshommes réunis sur le passage du roi. Indigné de cette trahison, le jeune Monk courut à Exeter, et, sans le secours de quelques voisins, l'homme de loi, rudement maltraité, eût eu grand'peine à se tirer de ses mains. Il fallut se mettre promptement à couvert des suites d'une telle aventure. L'escadre destinée à croiser devant Cadix, dans l'espoir d'intercepter les galions d'Espagne, était prête à faire vcile ; sir Richard Greenville, proche parent des Monk , y servait ; George Monk, confié à ses soins, trouva un refuge sur son bâtiment, et partit comme volontaire, jeté ainsi par le hasard, et presque au sortir de l'enfance, dans une carrière à laquelle le destinaient d'ailleurs son goût et ses parents.

Le hasard avait mal choisi pour lui sa première campagne et son premier patron. Bien que sir Richard Greenville n'eût pas encore trouvé l'occasion de déployer cette avidité dure et impérieuse qu'il porta plus tard dans la guerre civile , il était peu propre à exercer sur son cousin une influence salu-

taire; et l'exemple d'une brillante jeunesse de cour, qui s'embarquait sur la flotte pour aller chercher, clans une expédition hasardeuse, quelque distraction à ses frivoles plaisirs, pouvait être dangereux pour un cadet d'une famille ruinée, sans autre richesse que l'économie, sans autre espérance que sa conduite. Mais George Monk ressentait déjà ces penchants fermes et décidés que l'exemple contraire fortifie au lieu de les détruire ; et dans le désordre de la maison de son père , dans la licence de ses premiers compagnons , il contracta les goûts et les habitudes d'ordre qui plus tard tinrent tant de place dans sa vie et dans ses succès. L'entreprise de Cadix, aussi mal conduite que mal conçue, échoua avec les circonstances les plus désastreuses; et l'année suivante, Monk, engagé en qualité d'enseigne dans l'expédition du duc de Buckingham contre l'île de Rhé, assista une seconde fois au spectacle des hontes et des malheurs que peut entraîner l'ignorance présomptueuse d'un favori. Il en avait conservé un souvenir amer, et l'exprimait souvent en racontant les événements de sa jeunesse. En 1629, un an après son retour de l'île de Rhé, il partit pour la Hollande, où il entra dans le régiment du comte d'Oxford. L'Allemagne et les Pays-Bas étaient, à cette époque, le rendez-vous des jeunes Anglais que leur goût ou la situation de leur fortune poussait au métier des armes, et aussi de ceux dont l'activité languissait dans leur

patrie en paix avec l'Europe et que n'agitait point encore sa propre liberté. Quiconque était tourmenté du besoin d'agir Fallait satisfaire dans des guerres lointaines et sans autre attrait pour lui que le jeu de la guerre, ses émotions et ses chances. Quiconque se sentait capable d'arriver à la fortune par sa bravoure l'allait vendre au lieu où s'en tenait le marché. Ainsi se formait une race d'hommes hardis au danger, prudents sur leur intérêt, imperturbables dans ces habitudes de calcul qui faisaient de leur vie même une marchandise, mêlant des actions brillantes à des sentiments vulgaires, indifférents aux maximes morales et attachés à certains devoirs, dressés à la fois par leur état à se passer de vertus et à se préserver de beaucoup de vices. Tels étaient la plupart de ces officiers que l'Angleterre envoyait alors s'instruire et s'avancer dans les guerres étrangères, et qui, un peu plus tard, sous le nom d'officiers de fortune, jouèrent dans ses guerres civiles un assez grand rôle. Dénués de principes, ils ne manquaient pas d'un certain honneur; et quand le sort les lança au milieu des vicissitudes des partis politiques, ils les acceptèrent avec une froideur mêlée de quelque répugnance, ne rompant qu'avec peine l'engagement qu'ils avaient contracté d'abord, et se décidant rarement à quitter avant le terme le drapeau auquel ils avaient loué pour un temps leur courage et leur fidélité. Peu préoccupés de la patrie, mais animés d'un vif sentiment

de fraternité pour les hommes dont ils avaient partagé les périls, c'étaient des citoyens peu sûrs et d'excellents camarades. Indifférents aux souffrances du peuple, ils savaient épargner celles du soldat, et, réguliers même dans la violence, ils n'y ajoutaient point le mal du désordre; leur brutalité était dure, maisnonemportée; leur avidité se soumettait aux lois de la discipline, et cette honteuse ardeur du pillage, qui fit des nobles Cavaliers 1 la terreur de l'Angleterre, a été rarement reprochée aux officiers de fortune. Monk était l'un d'entre eux, supérieur à tous par ses facultés, semblable à tous par ses goûts et ses besoins : ses talents s'élevèrent avec les circonstances, mais ses sentiments ne montèrentpas au niveau de sasituation; il fit de grandes choses sans briller lui-même d'un grand éclat, et porta, dans la destinée de l'homme qui a changé la face d'un empire , quelques-unes des habitudes d'esprit et de cœur qu'avait formées en lui l'obscure fortune d'un soldat mercenaire.

Après quelques années de service, il obtint une compagnie dans le régiment de lord Goring, presque exclusivement composé de volontaires,, la plupart riches et de haute naissance, par conséquent peu disposés à accepter les rigueurs de la discipline. Monk arriva au

* On sait que ce fut là, dans la guerre civile, le nom des gentilshommes qui prirent les armes pour soutenir Charles Ier contre le Parlement.

milieu d'eux, seul bien instruit de son métier, investi de l'autorité que donne, parmi des gens de cœur, une bravoure remarquable et remarquée, grave, exact, réglé dans ses mœurs, du moins pour un soldat, et, selon le dire de Gumble, son chapelain, ponctuel à remplir les devoirs de sa religion, qu'il respectait comme ses devoirs militaires, il prit bientôt sur ceux qu'il commandait l'ascendant assuré à l'homme qui ^orte en lui-même le droit naturel de commander, il s'en fit à la fois aimer et obéir ; et plusieurs d'entre eux, dans le cours de leur vie, Font remercié du bien que leur avait fait sa sévérité,

Il servait en Hollande depuis près de dix ans lorsque, vers la fin de l'année 1638, il fut mis en quartiers d'hiver à Dort. Ses soldats commirent quelques désordres; les magistrats de la ville voulurent prendre connaissance du délit. Monk soutint qu'un conseil de guerre avait seul droit d'en juger. L'affaire fut portée au prince d'Orange Frédéric-Henri, alors stadthouder. 11 avait, dans un cas semblable, prononcé en faveur de l'autorité militaire ; mais cette fois, soit respect pour les privilèges de la ville de Dort, soit que ses conseils eussent changé, le gouvernement donna gain de cause aux magistrats, et Monk fut obligé de quitter Dort pour des quartiers beaucoup moins commodes. Blessé dans son honneur de soldat, il se détermina dès lors à quitter le service de la Hollande, d'autant plus volontiers que

l'Angleterre était sur le point de lui offrir un utile emploi de ses talents et de son courage.

Déjà les différends religieux qui, depuis plus d'un an, soulevaient l'Ecosse contre le gouvernement de Charles Ier, touchaient à leur crise, prélude de tant de crises. Des deux parts les préparatifs d'attaque ou de défense étaient poursuivis avec activité ; et, pour soutenir une guerre détestée de son peuple, dédaignée de ses courtisans, qu'elle devait ennuyer sans les enrichir, Charles avait besoin du secours de ces officiers formés loin de l'Angleterre , indifférents aux opinions de leur pays, accoutumés à tenir même peu de compte de leur propre opinion. Ils accoururent à son armée, recrutée aussi d'un assez grand nombre de gentilshommes de comté, avides et fiers de se rapprocher de la cour. Monk avait reçu dans son enfance quelques idées presbytériennes1; mais, peu troublé de scrupules religieux, il s'engagea sans nulle répugnance au service de l'intolérance anglicane contre la liberté de conscience que réclamaient alors les Presbytériens d'Ecosse ; et, plein de zèle pour la cause qui lui offrait de l'emploi, il obtint, par l'entremise du comte de Leicester, allié de sa famille, le grade de lieutenant-colonel dans le régiment du comte de Newport, général de l'artillerie.

i Les Presbytériens étaient le parti qui voulait, dans l'Église Anglicane, une révolution démocratique, et qui soutenait, dans l'Etat, îe Parlement contre le Roi, tout en voulant le maintien delà royauté.

Le peuple anglais ne voulait pas la guerre contre l'Ecosse : l'aversion publique retarda les premiers coups ; et avant que le sang eût coulé, le traité de Berwick1 déclara que la campagne était finie, mais sans mettre un terme aux animosités qui l'avaient fait commencer. L'armée anglaise et l'armée écossaise, toutes deux licenciées, aux termes du traité, dans les quarante-huit heures, demeurèrent prêtes à se rassembler au premier ordre. La nouvelle explosion ne se fit pas longtemps attendre ; et le 1er août 1640, Monk, à son poste sur la frontière d'Ecosse, au bord de la Tyne, prit part à l'affaire de Newburne, combat unique dans cette guerre , et sauva pour un moment aux Anglais quelques-uns de ses désastreux résultats. Les Écossais , après avoir passé la Tyne presque sans résistance , marchaient vers les quartiers du comte de Newport pour s'emparer de l'artillerie ; dans l'armée du roi, le désordre n'avait pas attendu l'ennemi. Monk, encore à la tête de son régiment, n'avait pour ses propres canons qu'un boulet et une charge de poudre; il fit demander des munitions au major général Ashley ; on lui répondit qu'il n'y en avait plus. Plaçant alors le long des haies ses soldats armés de mousquets, il imposa si bien aux Écossais qu'ils n'osèrent l'attaquer et le laissèrent emmener l'artillerie anglaise à Newcastle,

i Conclu le 18 juin 1639.

où, comme la place même, elle tomba bientôt entre leurs mains.

L'opinion publique avait vaincu : l'Angleterre refusait de se défendre ; la guerre d'Ecosse devenait impossible. En vain Strafford essaya dans l'armée les caresses, les menaces, les punitions ; en vain il chercha à s'entourer des hommes dont le sentiment répondait au sien. Monk, appelé au conseil, soutint qu'il fallait combattre. Strafford ne voulait pas supposer que l'autorité pût rencontrer des obstacles ; Monk n'admettait pas que l'opinion des soldats pût influer sur le sort d'une bataille, et il n'avait pas encore appris à douter du pouvoir de la discipline. Leur avis fut rejeté ; la paix fut résolue; et longtemps après, Monk, devenu le fidèle serviteur du parlement, ne parlait encore qu'avec indignation des lâches conseils qui, en 1640, avaient rendu inutile une armée « faite, disait- il, pour venir à «. bout de bien autres troupes que celles des Covenan- « taires \ et d'un bien autre royaume que l'Ecosse. »

Il paraît qu'à cette époque, soit mécontentement du tour des affaires, soit désir de tenter la fortune dans un pays moins agité que le sien et dans une carrière plus profitable que celle des armes, Monk prêta l'oreille à la

i C'était le nom des Presbytériens, et spécialement des Presbytériens d'Ecosse, depuis qu'à la première explosion des troubles, ils s'étaient liés entre eux, le ler mars 1638, par un pacte religieux et civil, connu sous le nom populaire de Covenant.

proposition d'aller fonder à Madagascar une colonie. Le projet manqua. Le Long-Parlement s'était réuni, sa querelle avec le roi s'échauffait chaque jour; l'insurrec-

i tion de l'Irlande catholique \ vint offrir à tout Anglais une cause nationale à défendre, atout soldat une guerre à soutenir sans s'engager dans l'un ou l'autre parti. Le supplice récent de Strafford 2 laissait vacant le gouvernement d'Irlande ; il fut donné au comte de Leicester, ainsi que le commandement des troupes destinées à réprimer la révolte. Tout général d'armée avait son régiment; Monk fut nommé colonel du régiment de Leicester.

Le parlement, près d'engager la guerre civile, avait alors, en Angleterre même, un trop pressant besoin de ses troupes et de son argent pour les employer à secourir les protestants d'Irlande, dont il lui était si aisé et si profitable d'imputer au roi les malheurs. Les secours toujours promis, toujours

I votés, ne se trouvaient jamais prêts; ou bien ils étaient détournés de leur destination, ou bien enlevés par Charles lui-même, qui, tout en se plaignant de l'indifférence du parlement pour la déplorable situation des

i Le 23 octobre 1641.

2 Huit jours après la réunion du Long-Parlement,, le 11 novembre 1640, ce grand et despotique ministre de Charles Ier fut accusé parla Chambre des Communes, révolutionnairement condamné le 21 avril suivant, et exécuté le 12 mai.

Anglo-Irlandais , leur faisait dérober, pour son propre compte, jusque dans les arsenaux de Dublin, leur poudre et leurs fusils. Quelques régiments partirent enfin, entre autres celui du comte de Leicester; mais le comte lui-même ne partit point: peu empressé de se mettre à la tête d'un gouvernement sans ressources, d'un pays désolé et d'une armée à peine formée et plus mal payée, il demeura à Londres, laissant le commandement d'Irlande au comte d'Ormond, lieutenant général par intérim. Ormond était royaliste, et, quoique protestant lui-même, de famille catholique; mais c'était l'un des plus grands seigneurs de l'Irlande, et le seul en état de contrebalancer la terrible puissance populaire que l'insurrection y avait soulevée. Aux premières nouvelles de la rébellion, le roi avait nommé Ormond chef de l'armée, comme un homme sur qui il pouvait compter; les lords-juges, investis à Dublin du pouvoir civil, avaient eu recours à lui , ne voyant autour d'eux aucun autre appui à espérer; et le parlement l'avait accepté, ne pouvant la ire autrement.

Ce fut le 21 février 1642 que Monk débarqua dans le port de Dublin, à la tête d'un régiment de quinze cents hommes d'infanterie, et accompagné de quatre cents hommes de cavalerie sous les ordres de sir Richard Greenville. Ce secours avait été précédé, environ six semaines auparavant, de l'arrivée de quatorze cents

hommes, les premiers que l'Angleterre eût fait passer en Irlande depuis le commencement de la rébellion. De ces quatorze cents hommes, trois cents étaient venus sans armes, et tous arrivaient sans vivres, sans munitions, sans argent, dans un pays ravagé à l'envi par les fureurs des deux partis. Le soin le plus pressant n'était pas de mener ces troupes au combat, mais de les faire vivre. Les réquisitions forcées avaient été promptement épuisées, et les fournisseurs, qu'on ne payait pas, ne se présentaient plus. En vain les plus lamentables suppliques étaient chaque jour adressées au roi et au parlement; ni le parlement ni le roi ne voulaient rien distraire de ce qui leur suffisait à peine à euxmêmes. De faibles secours en argent, vivres, munitions, effets d'équipement, arrivaient quelquefois, longtemps attendus, toujours fort au-dessous du besoin et de l'espérance; et ces rares envois, consistant presque toujours en objets avariés ou de mauvaise qualité, ne faisaient qu'irriter le désespoir des soldats abandonnés dans leur misère à la cupidité des entrepreneurs.

A ces causes de désordre se joignait l'incertitude des mesures du gouvernement d'Irlande : vice inévitable d'un conseil où siégeaient deux partis ennemis qui, obligés d'agir de concert, ne travaillaient qu'à se détruire, attentifs seulement à se ménager jusqu'au jour où l'un se sentirait en état d'expulser l'autre. Ormond était royaliste çélé, les lords-juges zélés parlementaires.

Leicester tenait sa commission du roi, et, toujours immobile à Londres, commandait au nom du parlement; Ormond, établi à Dublin, faisait valoir le droit du roi à nommer aux emplois publics et à décider des choses de la guerre. Les conflits d'autorité étaient fréquents et toujours terminés au gré du parti momentanément le plus fort. En général, celui du roi avait l'avantage. Malgré les prétentions de Leicester, Ormond, actif et présent, disposait de la plupart des emplois. L'armée, originairement formée par Strafîord, avait naguère reçu dans ses rangs la plupart des officiers que la méfiance du parlement avait cru devoir éloigner d'Angleterre, et le dén Ciment où on la laissait n'était pas propre à calmer son mécontentement. Il se tournait naturellement contre les chambres, responsables du mal, car elles étaient en possession du pouvoir. Cependantce pouvoir même contenait l'humeur qu'il faisait naître ; et les arrérages de la solde, en s'accumulant, enchaînaient de plus en plus les officiers à la cause qui seule pouvait les payer. Ainsi suspendue entre des penchants et des intérêts contraires, pressée en même temps par des dangers et des ennemis communs, l'armée, en face des Irlandais soulevés, se sentait plus anglaise que parlementaire ou royaliste ; et la tiédeur des opinions politiques laissait aux chefs une grande latitude pour gagner des prosélytes, et aux subordonnés une grande facilité à se tenir en bonne intelligence avec les deux partis.

Monk, habile entre tous, commença dès lors l'apprentissage de cet art qu'il a si savamment pratiqué, l'art de pousser sa fortune dans le parti dominant, sans perdre la confiance de celui qui pourra dominer un jour. L'absence de toute passion, une apparente langueur d'esprit, fruit de la circonspection de son caractère, une taciturnité naturelle le préservaient des pièges de la parole : il s'en servait peu dans la conduite de la vie, si ce n'est pour pénétrer les sentiments des autres en donnant le change sur les siens. Mais son silence était actif; des soins assidus, autant que tranquilles, entretenaient partout les relations que pouvait lui permettre sa situation; et, sans qu'il parût jamais s'être donné, chacun croyait l'avoir acquis ou pouvoir l'acquérir au besoin. Livré d'ailleurs avec une infatigable activité aux soins difficiles de l'administration qui lui était confiée, il en paraissait exclusivement préoccupé ; et l'amertume ou la méfiance des opinions politiques ne pouvait guère atteindre un homme avec qui on avait toujours à traiter de quelque affaire spéciale et pressée.

Le renom militaire d'un chef avait peu à gagner dans cette triste et périlleuse guerre, presque toujours dirigée contre des ennemis plus aisés à disperser qu'à . atteindre, et dont les surprises étaient plus à craindre que la résistance. Monk n'eut que de rares occasions de se faire remarquer; mais il n'en laissa échapper au-

cune, et il déploya toujours, entre autres àTymorrhoë et devant Castle-Jordan, contre des ennemis beaucoup plus nombreux, autant d'habileté que de bravoure. La plupart des expéditions se bornaient à des courses rapides, dont la dévastation était l'objet, le pillage le fruit, et dont la marche faisait le plus grand danger. On multipliait à dessein ces excursions qui, en occupant les troupes, leur fournissaient au moins quelques jours de vivres; mais chaque fois il fallait aller chercher plus loin quelque canton à fourrager, et l'entreprise devenait chaque fois plus difficile pour des soldats exténués, sans vêtements, sans chaussures. Plusieurs demeuraient par les chemins, hors d'état d'aller plus loin; plus d'une fois ils refusèrent de se mettre en marche, et l'on avait souvent à craindre que l'annonce d'un départ ne devînt le signal d'une révolte. Monk seul savait les attirer à sa suite : habile autant que hardi, il devenait aux siens un sûr garant de succès. « Il n'y avait, disait- « on, soldat si languissant ou si mal chaussé qui ne fît « ses efforts pour suivre George Monk, » nom familier que lui donnait l'affection des soldats, toujours plus disposés à obéir quand ils se sont en quelque sorte approprié celui qui les commande, et quand, dans leur chef, ils reconnaissent un camarade. Monk, soldat comme eux, sans autre intérêt que le leur, était pour eux l'objet de cette conliance que les hommes, en de pressantes extrémités, accordent avec abandon à

l'homme sur qui ils croient pouvoir compter. Attentif \ leurs besoins, soigneux à écarter d'eux les souffrances qu'il pouvait leur épargner , régulier dans ses rapports avec eux, autant que le permettait l'irrégularité des circonstances, il entretenait dans leur esprit cette idée de la justice qui calme l'impatience des subordonnés en rassurant leur imagination, et maintient la supériorité du chef parce qu'elle ne laisse contre lui aucun droit à la plainte.

Repoussés peu à peu et obligés de concentrer leurs forces, les insurgés irlandais avaieni laissé à la disposition du gouvernement beaucoup de terres incultes et ravagées, mais propres à devenir bientôt fertiles. On songea enfin à en tirer parti, et elles devinrent à la fois pour l'armée une ressource, pour le gouvernement un moyen de retenir encore quelque influence. Le Conseil privé donnait ces terres en garde à des chefs de corps qui les faisaient cultiver par leurs soldats, et en tiraient un bénéfice destiné en partie à la subsistance de ceux qui servaient sous leurs ordres. La faveur présidait en général à ces distributions. Monk sut y obtenir une bonne part; il la fit valoir avec l'esprit d'ordre et d'économie qui lui était naturel. Les habitudes d'un travail qui devait rendre leur condition plus supportable entretinrent parmi ses soldats la soumission et la gaîté; et, sans s'inquiéter des complaisances politiques auxquelles leur chef pouvait

devoir son crédit, ils s'attachèrent à lui en raison de ce qu'il savait faire pour lui-même et pour eux. Le parti royaliste ne s'en effaroucha point : parmi des hommes exposés chaque jour aux dernières misères, l'opinion cédait à des nécessités plus pressantes; et peu de gens songeaient à voir un tort dans la prudente dissimulation d'un général occupé de faire payer des arrérages ou d'obtenir. quelque équivalent qui mît en état de les attendre.

Ce n'était point du roi que Monk pouvait espérer alors l'avancement et les faveurs réservés à des hommes d'un rang plus considérable et d'un zèle plus éclatant. Le poste de gouverneur de la ville de Dublin vint à vaquer ; lord Leicester, promptement averti à Londres, nomma Monk à cet emploi; mais une nomination du roi arriva d'Oxford quelques jours après : elle était pour lord Lambert1. En vain les lords-juges d'Irlande essayèrent d'éluder cette décision, la prépondérance des royalistes devenait chaque jour plus irré-

i Ii ne faut pas confondre-ce lord Lambert avec Lambert, le général parlementaire dont le nom revient si souvent dans cette histoire. Le premier était Charles, lord Lambert, de Cavan, qui siégeait eu 1626 et 1628 dans la chambre des communes, comme royaliste, et qui fut créé, en 1647, comte de Cavan et vicomte Kilcoursie. Le second, John Lambert, n'avait point de titre légal, quoique, pendant son commandement de l'armée, on l'appelât souvent « mylord Lambert », et il descendait d'une branche de la même famille que le précédent, établie à Skiplon, dans le comté d'York. (Note extraite de a traduction anglaise.)

sistible; et Monk, évitant cette périlleuse lutte, sut se retirer assez tôt et d'assez bonne grâce pour n'être pas compromis avec le parti qui l'avait ainsi désobligé.

Un seul instant il parut oublier sa circonspection ordinaire. La solde de l'armée d'Irlande n'avait pas été payée depuis le commencement de la guerre; le parlement , pour apaiser l'humeur des officiers et les retenir sous son pouvoir, proposa d'immobiliser une partie de leurs arrérages, qu'on s'engagerait à leur payer en terres confisquées sur les rebelles, aussitôt ' que, par leur vote, les chambres auraient constaté la soumission de l'Irlande. On devait ouvrir un registre où s'inscriraient ceux qui consentiraient à la conver?sion. Royalistes pour la plupart, et peu convaincus d'ailleurs que le parlement voulût mettre un terme à cette guerre , les officiers répugnaient à cet engagement. Quelques-uns cependant souscrivirent; Monk s'y laissa entraîner l'un des premiers. Reynolds, l'un des commissaires de Westminster, lui avait offert, ainsi qu'à quelques autres, de se rendre personnellement caution auprès d'eux de la fidélité du parlement à remplir ses promesses. Préoccupé sans doute de la fâcheuse crainte de tout perdre s'il refusait cette offre, Monk l'accepta; mais, les noms une fois inscrits sur les registres, Reynolds ne s'empressa pas de remettre sa caution à ceux dont elle devait faire la sûreté. Cette affaire, devenue publique, causa quelque trouble a

Monk, et il apprit à se méfier de la précipitation, même dans un acte de prudence.

Cependant le pouvoir du parlement en Irlande touchait à son terme. Évidemment, il ne voulait pas que îa guerre y prît fin, et il ne pouvait la soutenir. Un des principaux membres du comité chargé à Londres des affaires d'Irlande avait répondu aumajorWarren, envoyé de Dublin pour demander du secours : « Ne « fallût-il que cinq cents livres pour sauver l'Irlande, « on ne les trouverait pas. >J Les officiers résolurent enfin de ne plus adresser qu'au roi seul leurs doléances; et au bas de celle qui était destinée à amener définitivement dans le gouvernement d'Irlande une révolution royaliste, figurait le nom de Monk. Déjà, dans le courant de février 1643 , les commissaires du parlement avaient quitté Dublin, où leur position n'était plus tenable. Enfin, le 1er août, arriva d'Oxford à Dublin l'ordre d'emprisonner le lord-juge sir William Parsons, chef du parti parlementaire , et ceux des membres du Conseil privé qui votaient avec lui. Charles voulait, à l'aide de cette mesure, demeurer libre de conclure avec les Irlandais insurgés une suspension d'armes qu'ils désiraient depuis longtemps aussi bien que lui. Elle fut signée le 15 septembre; et aussitôt après, Ormond se disposa à envoyer au secours du roi une partie de l'armée d'Mande. Il choisit, pour les faire passer en Angleterre, les régiments dont il se croyait le plus sûr, et leur

fit prêter le serment de servir le roi contre Parmée du comte d'Essex ou de tout autre chef parlementaire. Deux officiers seulement s'y refusèrent : Monk fut l'un d'eux. Son opinion politique penchait pour le roi plutôt que pour ses ennemis; mais, absentd'Angleterre depuis plus de dix-huit mois, il ne pouvait, sans quelque examen, se décider avec sûreté entre les deux partis : il avait d'ailleurs d'autres intérêts à soigner, et l'espoir de se faire payer du parlement, avant de s'engager contre lui, fut, àce qu'il paraît, laraisondéterminante, et même avouée, de son refus. Cette raison fut acceptée, et Ormond consentit à le laisser partir pour Londres ; mais un incident vint déranger les combinaisons de Monk et le contraindre à se décider plus promptement qu'il n'aurait voulu. Il est des occasions où la circonspection même compromet, et où le soin de ne mécontenter aucun parti expose aux soupçons de tous. Monk se trouva dans cet embarras. Le parlement, irrité de la suspension d'armes que Charles venait de conclure avec les Irlandais insurgés, avait résolu de séparer ouvertement, en Irlande comme ailleurs, ses intérêts de ceux du roi. On délibéra sur le choix d'un lieutenant général qu'on pût opposer avec efficacité au comte, créé naguère marquis d'Ormond. Lord Lisle, fils aîné du comte de Leicester, fut proposé, et il déclara qu'il était sûr d'attirer à lui Monk et quelques autres colonels de l'armée. Le roi fut instruit des promesses de lord Lisle, et lord Digby en

informa Ormond, mais sans y ajouter foi, car il avait, dîtil, toujours entendu parler de ces hommes-là comme de gens d'honneur. Digby écrivit en même temps à Monk une lettre engageante où, le traitant de serviteur affectionné du roi, il le pressait de venir lui consacrer ses ser vices. Le soupçon conçu à Oxford, à regard de Monk> serait donc demeuré sans effet si un autre bruit n'était venu le confirmer. Un nommé Johnson, arrivant de Londres, déclara qu'au comité où il attendait la signature de son passe-port, M. Pym, après l'avoir interrogé sur l'état de l'armée d'Irlande, l'avait chargé d'aller trouver de sa part le colonel Monk, et de l'engager à user de son ascendant sur les soldats pour les détourner de servir le roi, lui promettant tous les secours dont il pourrait avoir besoin, et des récompenses proportionnées au bon office qu'on attendait de lui. Ce langage de Pym prouvait que si Monk n'avait encore aucun engagement avec les parlementaires , du moins ils le croyaient disposé à se laisser gagner par leurs faveurs. C'en fut assez pour que les royalistes jugeassent prudent de le préserver de la tentation. Au lieu de le faire embarquer avec les troupes , Ormond l'envoya sous bonne garde à. Bristol, accompagnant cependant cet acte de rigueur d'une recommandation pressante au gouverneur de cette place pour qu'il traitât bien Monk, tant qu'il serait obligé de le garder en attendant les ordres du roi. 11 n'y avait plus à délibérer : Monk arriva à Bristol

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décidément royaliste ; et bientôt il sut inspirer au gouverneur, lord Hawiey, tant de confiance, que celui-ci l'envoya sur sa parole à Oxford, l'adressant directement au roi, et le chargeant en même temps de lettres pour lord Digby. Il fut reçu comme un homme important: le roi le consulta à diverses reprises ; et Monk, plus exercé à gouverner une armée qu'un parti, lui conseilla, s'il voulait tirer de la sienne quelque avantage, de la réduire à dix mille hommes bien disciplinés et bien commandés. Ses services parurent plus applicables que ses avis : on savait « que de tous les officiers de l'armée, nul n'était si cher aux soldats; » on jugea qu'il ne serait nulle part aussi utile qu'au milieu de ceux qu'il avait naguère commandés Son régiment lui avait été ôté au moment de son arrestation; mais le roi le nomma major général des troupes venues d'Irlande, et occupées alors au siège de Nantwich, sous le commandement de lord Byron. Monk était à peine arrivé à son poste, que Fairfax, par l'extraordinaire rapidité de sa marche, surprit lord Byron, le battit à Nantwich, le 25 janvier 1644, et le força de lever le siège, laissant en son pouvoir un grand nombre de prisonniers, entre autres le major général qui, en l'absence du nouveau colonel, se4rouvait à la --ête de son ancien régiment. Monk, envoyé d'abord à Hull, fut ensuite, par ordre du parlement, transféré à Londres et enfermé à la Tour.

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