‹ MonkChapitre 6 sur 88 · M01SK EN PRISON A LA TOUR · texte numérisé non relu

M01SK EN PRISON A LA TOUR

Il y passa un peu plus de deux ans, fidèle à rengagement qu'il venait de contracter avec le roi, et résistant obstinément aux offres du parlement. Plusieurs fois, il sollicita, mais en vain, son échange ; à Londres, on savait son importance comme homme de guerre, et on tenait aie garder; à Oxford, des hommes d'un plus haut rang obtenaient sur lui la préférence ; et il languit dans la Tour, livré à toutes les détresses qui peuvent assiéger un prisonnier sans fortune1. Son père était mort; son frère aîné, mal dans ses affaires et occupé de servir le roi là où le portaient les chances de la guerre, trouvait peu le loisir et les moyens de lui envoyer sa très-modique légitime. Mais les liens de Monk avec la famille de lord Leicester, toujours dévoué au parlement, n'avaient jamais été rompus : il en reçut des secours; et en même temps le roi, plus constant à se souvenir de lui que puissant à le servir, lui fit passer cent livres sterling, marque singulière d'intérêt et de considération dans l'état de pénurie où vivait la cour d'Oxford.

Cependant, les événements suivaient leur cours. En 1646, le roi était prisonnier entre les mains du parle-

» Pendant son emprisonnement il écrivit un ouvrage intitulé : « Observations sur les affaires politiques et militaires » qui ne fut publié qu'après sa mort, en 1671, in-folio; espèce de manuel militaire, composé de trente chapitres sur les principales règles de l'art de la guerre, et semé de quelques observations politiques.

tel

ment; la guerre civile semblait décidément terminée; Monk n'avait plus de choix à faire, et cessant d'être dangereux au parti de la révolution, il pouvait lui devenii utile. Lord Lisle, nommé pour un an lieutenant général d'Irlande, songeait enfin a s'y rendre; on jugea Monk propre à le seconder. Les efforts pour le gagner, devenus probablement plus actifs, furent aussi plus efficaces, ce L'argent qu'il aimait chèrement, » dit Clarendon l , aida Cromwell à le déterminer. Cependant, la nécessité de jurer le covenant présentait encore un obstacle. La vie entière de Monk atteste la répugnance que lui inspiraient les serments ; c'était les compter pour quelque chose. D'ailleurs, il n'aimait pas les partis extrêmes, et une armée ardemment parlementaire lui paraissait sans doute un mauvais moyen de pacifier l'Irlande. De nombreuses conférences avec les hommes qui, détenus comme lui à la Tour, pouvaient rassurer sa conscience et sa politique j le déterminèrent enfin à accepter les conditions exigées ; et le 13 novembre 1646, un messagede la chambre des lords informa la chambre des communes de la soumission du colonel Monk, demandant qu'en raison de ses talents militaires il fût employé dans la guerre d'Irlande. Les

t communes y consentirent, décidées par la popularité i Cette phrase, qui se trouve dans les manuscrits de VHistoire de la Rébellion de Glarendon , avait été omise dans les premières éditions ; elle a été rétablie dans la dernière édition publiée à Oxford,

de Monk dans l'armée. Un seul membre, M. Cawley, s'y opposa ; on ignore par quel motif. Monk sortit de prison pour aller servir le parlement, laissant à la Tour les royalistes, ses compagnons d'infortune, qui, malgré son abandon de leur cause, ne cessèrent point, dans l'intimité de leurs entretiens, de se flatter qu'un jour il serait utile au roi.

Le parti du roi était alors vaincu en Irlande comme ailleurs. La trêve conclue avec les insurgés catholiques n'avait point amené entre eux et les royalistes protestants une entente sincère et efficace. Sans espoir que Charles pût lui envoyer aucun secours, et dénué de toute ressource, Ormond, qui ne voulait, à aucun prix, livrer aux catholiques le sort des protestants d'Irlande, était entré en négociation avec le parlement d'Angleterre pour remettre entre ses mains Dublin et les débris du gouvernement. La négociation traîna en longueur. Des commissaires du parlement et lord Lisle vinrent successivement, les premiers à Dublin, le second à Cork, sans rien conclure; et Monk était retourné depuis deux mois en Angleterre lorsque le traité fut enfin signé le 19 juin 1647.

Par ce traité, le parlement entra en possession du gouvernement de l'Irlande, sauf les districts occupés par les rebelles. On jugea plus prudent de diviser ce gouvernement que de remettre aux mains d'un seul homme un si grand pouvoir. Le colonel Jones eut le

commandement du Leinster, Monk celui de FUlstei% province donc Jacques Ier avait expulsé les habitants pour y établir des colons écossais. Le ressentiment et l'intérêt avaient fait ,des propriétaires dépossédés, les ennemis les plus irréconciliables de la domination anglaise. Réunis sous la conduite d'Owcn O'Neil, le pins habile et le plus hardi des chefs insurgés, les vieux Irlandais (ainsi se désignaient les bannis de l'Ulster) erraient sans cesse en armes autour de leurs anciennes demeures, pénétrant quelquefois au cœur de la province, toujours battus, mais toujours revenant à la charge, etréunis sur un point presque aussitôt qu'on les avait dispersés ailleurs. îl était impossible d'en venir avec eux à une action régulière ; O'Neil fuyait soigneusement de telles rencontres et n'eût pu les soutenir. Il s'agissait moins de repousser ses attaques que de s'en préserver. Monk y réussit à force de vigilance ; et par des espions attachés aux pas d'O'Neil, par le soin de lui Couper les vivres et de ravager les environs de ses can* tonnements, il se mit bientôt en état d'avoir peu à en craindre.

Mais, dans l'intérieur de son gouvernement, il avait à lutter contre les plus graves difficultés. Au commencement de la rébellion d'Irlande, l'Ecosse avait envoyé au secours des colons écossais, établis dans l'Ulster, un corps de troupes qui, sous la conduite de Robert Monroe, avait pris possession du pays, et depuis six ans

l'exploitait à son plaisir. Les nouveaux Écossais étaient devenus l'objet de la haine de leurs compatriotes, \esanciens Écossais, et tous vivaient assez mal avec les troupes anglaises. Monk excellait déjà à tenir les partis en paix, en profitant de leurs inimitiés. Sous son administration, tous reconnurent la règle ; la justice fut rendue, arbitraire mais en général équitable; les champs furent cultivés ; et, par son économie dans la distribution du butin et des faibles revenus de la terre, il sut maintenir la guerre sans secours, et faire à peu près oublier à ses soldats qu'ils ne touchaient rien de leur paye, tandis que sa table, toujours abondante, réunissait ses officiers presque réduits à ce moyen de subsister.

Aux animosités personnelles qui divisaient les deux populations écossaises de l'Ulster vinrent bientôt se joindre les dissentiments politiques. La seconde guerre civile éclatait en Angleterre i ; le parlement d'Ecosse s'était déclaré pour le roi; déjà son armée était entrée en campagne; sir George Monroe, neveu de Robert Monroe, y avait reçu un commandement. Depuis quelque temps déjà Robert avait été sollicité de rejoindre son neveu, et il devait y être d'autant plus enclin que naguère le parlement anglais avait vivement mécontenté les troupes écossaises stationnées dans l'Ulster, en insistant, quoique sans succès, pour qu'elles

i Eu 1648.

retournassent en Ecosse, et retournassent sans être payées. Les méfiances s'accroissaient chaque jour: Monk jugea prudent d'y mettre fin d'un seul coup ; et, d'accord avec les anciens Écossais, vers le milieu de septembre 1648, au moment où Cromwell, vainqueur à Preston, passait la Tweed à la tête de l'armée du parlement, il tomba à l'improviste sur les quartiers de Robert Monroe, s'empara de Belfast et de Carrick-Fergus, et envoya le corps d'armée écossais et son général prisonniers en Angleterre. On prétendit, non sans quelque fondement, que Robert Monroe se préparait en effet à aller rejoindre son neveu George, pour servir avec lui la cause royale -, selon quelques-uns même, son projet était d'enlever Monk, qui n'avait fait que le prévenir. Quoiqu'il en soit, la découverte venait à propos, et nul service ne pouvait être plus agréable au parlement, surtout à Cromwell que ce coup de main délivrait d'une partie des ennemis qu'il pouvait craindre d'avoir sur les bras. On célébra à Londres un service d'actions de grâces ; Monk reçut une gratification de cinq cents livres sterling; on lui adressa une lettre de remercîments ; il fut nommé gouverneur de Belfast, consulté sur le choix du gouverneur de Carrick-Fergus, et l'ordre fut donné de proposer des moyens pour assurer la paye de ses soldats.

Il était urgent d'y pourvoir, car le marquis d'Ormond venait de rentrer en Irlande pour se mettre à la

tête des royalistes prolestants, et conclure avec la plupart des chefs catholiques une nouvelle alliance. O'Neil presque seul était demeuré en dehors du traité *. Victimes du gouvernement de Jacques Ier, les vieux Irlandais ne tenaient par aucun lien à une dynastie protestante, et leur vœu secret était de faire de l'Irlande un royaume indépendant, sous la protection du pape. Autour d'CTNeil se ralliaient les catholiques fanatiques, aveuglément soumis à la direction du nonce Rinuccini. O'Neil avait toujours mis obstacle aux tentatives du marquis d'Ormond pour ramener tous les Irlandais sous l'obéissance de Charles, et il était alors également en guerre avec les royalistes et les parlementaires. Mais ces derniers lui causaient peu d'inquiétude, car ils ne pouvaient lui faire grand mal. Les promesses faites à Monk pour le paiement de ses troupes n'avaient point été accomplies : ses soldats dans la détresse entendaient dire que l'armée d'Ormond était bien nourrie et bien payée; l'ascendant de leur chef ne suffisait plus à repousser une telle séduction; ils désertaient par bandes pour aller grossir les rangs des royalistes. De leur côté, les anciens Écossais de l'Ulster, après avoir

i Lord Wharncliff a traduit : O'Neil, almost alonp, was excluded from ihe treaty; et il fait observer, dans une note, qu'O'Neil ne fut point exclu, mais refusa lui-même de traiter. C'était précisément ce que j'avais entendu en disant qu'il était demeuré en dehors du traité. Une erreur de traduction a seule motivé l'observation de l'honorable traducteur.

aidé Monk contre leurs compatriotes les soldats de Monroe, rayaient abandonné à leur tour pour aller se joindre à Ormond1. Le gouvernement de Londres, alors entre les mains du parti des Indépendants2 et sous l'influence de Cromwell, n'ignorait pas la détresse de son armée d'Irlande, mais n'était pas encore en mesure de la secourir. Empêcher son expulsion ou sa ruine totale, en mettant quelque obstacle au progrès des royalistes, c'était tout ce qu'on pouvait tenter. On prêta l'oreille aux propositions des vieux Irlandais et d'Owen O'NeJl qui, réduit lui-même aux plus pressantes extrémités, était prêt à traiter avec l'un ou l'autre parti, selon qu'il y trouverait son intérêt et sa sûreté. Son penchant le portait vers les Indépendants, dominants à Londres, mais trop faibles en Irlande pour lui faire la loi, et qui, de leur côté, étaient assez enclins à favoriser momentanément O'Neil et les Irlandais fanatiques, les regardant comme un parti qu'il serait facile de détruire quand on s'en serait servi pour arrêter les progrès d'Ormond et

4 « Ce fait, dit lord YVnarneliff, est clairement expliqué par Carte (Life of Ormond, t. II, p. 76). Après rexécution du roi, les Presbytériens, en Irlande aussi bien qu'en Ecosse , s'alarmèrent pour leur église, et ceux de l'Ulster demandèrent un renouvellement du ccvenant. En général, les officiers de l'armée les appuyèrent; mais M:nk et Coote s'y refusèrent; ce qui souleva contre eux tout le Nord. »

2 Ainsi s'appelait la secte à la fois religieuse et' politique qui; en 16io, enleva au parti presbytérien l'empire delà révolution anglaise, et décida en Î649 le procès de Charles Ie* et la proclamation de la République.

des Irlandais royalistes, ennemis bien plus dangereux. O'Neil avait entamé des négociations avec les meneurs Indépendants par l'entremise de l'abbé Crelly, son agent à Londres, et il entretenait en même temps, dans le Leinster etl'Ulster, des relations très-actives avec les gouverneurs parlementaires, Jones et Monk. Ils avaient été autorisés à lui fournir secrètement de légers secours d'argent et de munitions qui devenaient toujours le prix de quelque entreprise contre leurs communs ennemis. Les entreprises d'un chef de bande étaient insignifiantes contre la puissante confédération royaliste qui couvrait alors l'Irlande, et son alliance compromettait au lieu de servir. Le moment vint pourtant où il ne resta plus à Monk d'autre ressource que d'appeler et d'avouer ce dangereux secours. De sept cents hommes qu'il avait conservés , cinq cents le quittèrent pour passer à l'ennemi ce qui avait de l'argent ». Cependant Cronrwell , nommé lieutenant général d'Irlande, et pourvu de tous les moyens de succès refusés jusqu'alors à ses devanciers, était parti de Londres le 10 juillet 1649, en pompeux équipage, pour se rendre à Bristol, où il devait s'embarquer avec son armée. L'espoir d'une prompte délivrance soutenait encore les derniers efforts des chefs parlementaires, lorsque Monk apprit qu'un corps royaliste, sous les ordres de lord Inchiquin, s'avançait pour assiéger Dundalk. La plupart des autres places du parlement étaient également assiégées ou

prises; les communications étaient coupées. Certain qu'ilne serait point secouru, et peu sûr du petit nombre d'hommes qui l'entouraient, Monk fi t demander à O'Neil, en vertu de conventions précédemment arrêtées entre eux, de rassembler ses forces pour tomber sur les royalistes aussitôt qu'ils approcheraient de la ville. O'Neil répond qu'il est prêt, mais qu'il manque de munitions. Cependant il se met en marche, et le 25 juillet, arrivé avec ses troupes à Glassdromore, à sept milles de Dundalk, il détache un corps de douze cents hommes de pied et de deux cents chevaux, pour escorter les munitions que Monk devait lui faire passer. Les vieux Irlandais revenaient joyeusement, ramenant les munitions qu'ils avaient reçues de Monk, lorsqu'ils apprennent qu'Inchiquin s'avance vers eux; ils hâtent le pas pour tâcher de regagner le gros de leur armée, mais en vain. Inchiquin les atteint, et leur enlève les munitions après un combat sanglant, où cinq cents d'entre eux demeurèrent sur la place. Le reste fut pris ou dispersé; et « à peine, « dit Whitelocke, quelques-uns échappèrent-ils sans « blessures mortelles. » A la nouvelle de cette déroute, l'armée d'O'Neil, saisie de terreur, prit la fuite, et se retira dans le comté de Longford.

L'effet de cet échec ne fut pas moins terrible dans le petit camp des Anglais attachés au service du parlement. Se voir alliés du papiste O'Neil et d'O'Neil battu , c'était une honte qu'ils ne pouvaient pardonner à leur gé-

oi MONK RETOURNE

Fierai. L'indignation venait se joindre aux terreurs que faisait naître l'approche du danger. Monk vit sa situation; mais, déterminé à la soutenir jusqu'au bout, il assembla ses soldats, et, de ce ton de simplicité militaire qui accompagnait en lui l'autorité du commandement, il leur demanda s'ils consentaient à le suivre : « Si quelqu'un de vous , dit-il , répugne à combattre «dans cette querelle, qu'il parle; il aura son congé. » Un seul soldat s'avance, déclarant que sa conscience ne lui permet pas de demeurer dans la même cause qu'O'Neil; le congé lui est délivré. Les autres, cédant à l'entraînement de la présence du chef auquel ils ne savent pas encore désobéir, jurent à grands cris de lui rester fidèles, et Monk s'enferme avec eux dans les murs de Dundalk. La ville était bien approvisionnée ; Cromwell arrivait; encore quelques jours, et la fortune des parlementaires pouvait se relever. Monk espérait tenir assez pour aitendre les succès de son parti; mais la ville fut bientôt investie par Inchiquin. L'enthousiasme tomba : soldats et officiers coururent sur les remparts, et, criant de là aux troupes d'Inchiquin que jamais ils ne consentiraient à combattre sous les ordres de l'allié d'O'Neil, ils forcèrent Monk à rendre Dundalk Calme dans son chagrin, comme il l'avait été dans sa résolution, il n'oublia point de faire ses propres conditions, et partit avec la liberté d'emporter ce qui lui appartenait.

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