‹ MonkChapitre 76 sur 88 · A DOUVRES (23 MAI · texte numérisé non relu

A DOUVRES (23 MAI

le manier, il croyait avoir à donner quelques conseils, ou du moins quelques renseignements. Aussi, lorsque le même jour, arrivé à Cantorbéry, le roi se vit délivré de la foule intéressée dont il avait eu à écouter les demandes encore plus que les félicitations, Monk entra chez lui, et, sans imaginer qu'il eût à s'excuser auprès de sa Majesté d'une si haute présomption, il lui dit qu'il ne croyait pouvoir la mieux servir qu'en lui indiquant les hommes les plus propres à servir le pays. Il lui présenta une liste que Charles , surpris et troublé, mit dans sa poche, sans oser discuter un conseil qu'il était disposé à prendre pour un ordre. Épouvanté du torrent des prétentions royalistes qui venaient fondre sur lui sans pudeur comme sans ménagement , il se crut au même moment assiégé des exigences révolutionnaires, et se vit déjà en proie à tous les embarras de la royauté. Hyde, depuis lord Clarendon, arriva ; Charles lut avec lui la liste. Le chancelier fut encore plus consterné que son maître : pas un homme, sur cette liste, qui eût servi le roi, si ce n'est le marquis de Hertford et le comte de Southampton, tous deux connus pour n'avoir près de lui aucun besoin de recommandation. A côté d'eux étaient placés les chefs presbytériens, et presque tous les hommes marquants de ce parti national qu'avaient rallié, dans les premières années de la révolution, la haine du despotisme et la nécessité de la résistance. Monk y avait ajouté quelques-

uns de ceux que le cours des événements avait élevés d'une condition inférieure au maniement des affaires. Ces hommes avaient gouverné ie pays; ils avaient partagé sa fortune ; ils le connaissaient et en étaient connus. C'était à ceux-là, selon son opinion, que devait s'adresser un roi nouveau , entouré de conseillers aussi étrangers que lui-même aux intérêts qui, depuis vingt ans, agitaient la nation. Monk ne devinait pas les ridicules embarras qui, à la suite d'un roi et d'une cour longtemps émigrés, allaient entrer dans les affaires ; pas plus que le roi et son ministre Hyde ne comprenaient un homme si peu soucieux des convenances de la royauté et des anciens usages de la monarchie. Mais on craignait encore le vieux général, et plus son pouvoir était grand, plus il paraissait dangereux soit de s'y soumettre, soit de le rejeter. Il fut résolu, après quelque délibération, que le chancelier irait trouver Morrice, principal confident de Monk, qu'il ne connaissait pas encore, et lui représenterait combien de si étranges choix feraient tort au jugement du roi ou à sa dignité, si on venait à imaginer qu'il se les fût laissé imposer par le général. Morrice, surpris à son tour de l'effet de cette liste, écrite de sa main et probablement d'après ses conseils, protesta de l'innocence des intentions du général, et revint bientôt, de sa part, suppliei le roi de n'attacher aucune importance à ces recommandations^ dont la plupart n'avaient eu d'autre objet

que de dégager la parole de Monk envers des gens auxquels il n'avait pu se dispenser de promettre ses services, protestant que dès ce jour son premier désir, dans toutes les propositions qu'il pourrait se permettre, serait qu'elles ne gênassent en rien la liberté des choix de Sa Majesté. Charles ,et son ministre commencèrent à comprendre qu'ils devaient moins redouter cette tutelle qui les avait d'abord effrayés. Cependant un peu plus de connaissance du pays leur apprit bientôt à moins écouter leurs répugnances, et la recommandation de Monk obtint ce que lui purent accorder l'orgueil aristocratique et la dignité des rancunes royales. Quant à lui, il reçut le lendemain l'ordre de la Jarretière et l'entrée au conseil; bientôt après, lui fut expédié le brevet de lieutenant général des armées des trois royaumes, et, entre les charges de la couronne offertes à son choix, il prit celle de grand écuyer. Enfin, il fut créé duc d'Albemarle, comte de Torrington, baron Monk de Potheridge, Beauchamp et Fées; et aux pensions annexées par ses lettres patentes 1 à ces hautes dignités, on ajouta une dotation perpétuelle de sept mille livres sterling de revenu* en terres prises sur les

* On lit dans ces lettres-patentes, rédigées en latin, après la pompeuse énumération de tous les services rendus par Monk à l'Angleterre et au roi, cette phrase caractéristique : « Hsec omnia, prudentiâ ac félicita te summà, victor sine sanguine, perfecit. » Ce fut la pensée dominante de Monk d'accomplir la restauration de la monarchie sine sanguine, et cette phrase de ses lettres-patentes prouve que ce fut aussi là son principal titre de gloire aux yeux de ses contemporains.

Page 1