ACTE PREMIER, SCÈNE II
GUIDO
La Seigneurie?... Qui lui a donc fait part?...
MARCO
Moi-même, avant de vous apprendre...
Non I II n’est pas possible que la crainte de la mort, et les ravages que la vieillesse ont faits dans votre cœur, aient pu vous affoler jusqu’à livrer ainsi mon unique bonheur, tout mon amour, toute la Joie et toute la pureté de notre double vie, à des mains étrangères qui s’en vont le peser et le mesurer froidement, comme elles pèsent le sel, comme elles mesurent l’huile au fond de leurs boutiquesl... Je n’y crois pas encore... Je n’y croirai vraiment que lorsque j’aurai vu... Et lorsque j’aurai vu, je vous regarderai, vous, mon pauvre vieux père que j’aimais, que je croyais connaître, auquel je m’efforçais de ressembler un peu, je vous regarderai avec plus de surprise, avec autant d’horreur, que je regarderais le monstre obscène et lâche qui nous plonge aujourd’hui dans toutes ces ordures 1...
MARCO
Vous dites vrai, mon fils, vous ne me connaissiez pas assez; et c’est un tort dont je m’accuse. Lorsque la vieillesse est venue, je ne vous fis point part de ce qu’elle m’apprenait chaque jour sur la vie, sur l’amour, sur la douleur et le bonheur des hommes... On vit souvent ainsi, tout près de ceux qu’on aime, sans leur dire
les seules choses quhl importe de dire... On va, bercé par le passé; on croit que tout se transforme en même temps que soi; et quand un malheur vous réveille, on voit avec étonnement qu’on est bien loin les uns des autres... Si je vous avais dit plus tôt tout ce qui changeait en mon cœur, toutes les vanités qui s’en détachaient une à une, toutes les réalités qui s’ouvraient à leur place, je ne me trouverais pas aujourd’hui devant vous comme un malheureux inconnu que vous ête:^ sur le point de haïr...
Je suis heureux de vous avoir connu si tard... Pour le reste, tant pis. Je sais d’avance ce que la Seigneurie choisira. Il est en vérité trop facile de se sauver ainsi aux dépens d’un seul homme; et c’est une tentation à laquelle de plus nobles courages que ceux de ces bourgeois qui regrettent leurs comptoirs ne résisteraient point. Mais je ne leur dois pas cela ! Je ne dois cela à personne. Je leur ai donné mon sang et mes veilles; toutes les fatigues, toutes les souffrances de ce long siège ; c’est assez, et c’est tout. Le surplus m’appartient; je n’obéirai pas; et je me souviendrai que je commande encore. 11 me reste du moins mes trois cents Stradiotes qui n’entendent que ma voix et n’écouteront pas les conseils des lâches!...
MARCO
Mon fils, vous vous trompez. La Seigneurie de Pise, ces bourgeois que vous méprisez avant de savoir ce qu’ils décideront, ont donné, au contraire, dans la détresse, un admirable exemple de noblesse et de fermeté.