‹ Monna VannaChapitre 32 sur 55 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

PRINZIVALLE.

Si VOUS étiez venues dix mille sous ma tente, toutes vêtues de même, toutes également belles, comme dix mille sœurs que leur mère confondrait, je me serais levé, j'aurais pris votre main, j’aurais dit : « La voici... » C’est étrange, n’est-ce pas, qu’une image bien-aimée, puisse vivre ainsi dans un cœur... Car la vôtre vivait à ce point dans le mien, qu’elle changeait chaque jour comme dans la vie réelle. Et celle d'aujourd’hui remplaçait celle d’hier... Elle s’épanouissait, elle devenait plus belle; et les années l’ornaient de tout ce qu’elles ajoutent à l’enfant qui se forme... Mais quand je vous revis, il me sembla d’abord que mes yeux me trompaient... Mes souvenirs étaient si beaux et si fidèles!... Mais ils avaient été trop lents et trop timides... Ils n’avaient pas osé vous donner tout l’éclat qui venait brusquement m’éblouir... J’étais comme celui qui se rappelle une fleur qu’il n’a vue qu’une fois, en passant, dans un parc, par un jour indécis, et qui en voit cent mille, tout à coup, dans un champ inondé de soleil... Je revoyais ce front, ces cheveux et ces yeux, et je retrouvais l’âme du visage adoré; mais comme sa beauté venait faire honte à celle que j’accumulais en silence depuis des jours, des mois qui ne finissaient pas, et des suites d’années qui pour toute lumière avaient un souvenir qui prenait une route trop longue et que la réalité dépassait!...

VANNA

Oui, vous m’avez aimée comme on aime à cet âge; mais le temps et l’absence embellissent l’amour...

et

PRINZIVALLE.

Les hommes disent souvent qu’ils n’ont ou qu’ils n’ont eu qu’un amour dans leur vie; et c’est rarement vrai... Ils parent leur désir ou leur indifférence, du merveilleux malheur de ceux qui sont créés pour un amour unique; et quand l’un de ceux-ci, usant des mêmes mots qui n’étaient qu’un mensonge harmonieux sur les lèvres des autres, vient dire la vérité profonde et douloureuse qui ravage sa vie, les mots trop employés par les amants heureux, ont perdu toute leur force, toute leur gravité; et celle qui les écoute rabaisse, sans y songer, les pauvres mots sacrés et bien souvent si tristes, à leur valeur profane et au sens souriant au’ils ont parmi les hommes...

VANNA

Je ne le ferai pas. Je comprends cet amour que nous attendons tous au début de la vie ; et auquel on renonce parce que les années, — quoique, j’aie peu d’années, — éteignent bien des choses. . . — Mais quand , après avoir repassé par Venise, on vous mit sur mes traces, qu’était-il arrivé? .. Vous n’avez pas cherché à vous retrouver en présence de celle que vous aimiez ainsi?...

PRINZIVALLE.

A Venise j’appris que votre mère était morte ruinée, et que vous épousiez un grand seigneur toscan, l’homme le plus puissant, le plus riche de Pise, qui allait faire de vous une sorte de reine adorée et heureuse... Je n’avais à vous offrir que la misère errante d’un aventurier sans patrie et sans gîte... Il me

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