ACTE II, SCENE lîl
sembla que le destin lui-même exigeait de l’amour le sacrifice que je lui fis... J’ai tourné bien des fois autour de cette ville, me retenant aux murs, m’accrochant aux chaînes des portes, pour ne pas succomber au désir de vous voir, et pour ne pas troubler le oonheur et l’amour que vous aviez trouvés... Je louai mon épée, je fis deux ou trois guerres; mon nom devint célèbre parmi les mercenaires... J’attendis d’autres jours, sans plus rien espérer, jusqu’à ce que Florence m’envoyât devant Pise...
VANNA
Que les’ hommes sont faibles et lâches quand ils aiment!... Ne vous y trompez point; je ne vous aime pas, et je ne saurais dire si Je vous eusse aimé... Mais cela fait bondir et crier dans mon cœur l’âme même de l’amour, lorsque je vois qu’un homme qui prétendait m’aimer comme il eût pu se faire que j’eusse aimé moimême, n’eut pas plus de courage en face de l’amour !...
PRINZIVALLE,
J’avais eu du courage;.. Il m’en avait fallu plus que vous ne croyez pour pouvoir revenir... Mais il était trop tard.
Il n’était pas trop tard quand vous quittiez Venise. Il n’est jamais trop tard lorsqu’on trouAœ l’amour qui remplit une vie... Il ne renonce point. Quand il n’attend plus rien, il espère toujours... Quand il n’espère plus, ils’ évertue encore. ..Si j’avais aimé comme vous j’aurais fait.. Ah! l’on ne peut pas dire ce qu’on am’ait pu
faire... Mais je sais bien que le hasard ne m’eût pas arraché sans lutte mon espoir I... Je l’aurais poursuivi jour et nuit... J’aurais dis au destin : « Va-t’en, c’est moi qui passe... » J’aurais forcé les pierres à prendre mon parti; et il eût bien fallu que celui que j’aimais l’apprît et prononçât lui-même la sentence» et la prononçât plus d’une fois 1...
PRiNZiVALLE, cherchant la main de Vanna.
Tu ne l’aimes pas, Vanna?...
VANNA
Qui?
PRINZIVALLE.
Guido?...
VANNA, retirant sa main.
Ne cherchez pas ma main. Je ne la donne pas. Je vois que mes paroles doivent être plus claires. Quand Guido m’épousa, j’étais seule, presque pauvre. Une femme seule et pauvre, surtout quand elle est belle et ne peut se plier aux mensonges habiles, devient bientôt la proie de mille calomnies... Guido n’y prit pas garde; il eut confiance en moi, et cette foi me plut. Il m’a rendue heureuse, autant que Ton peut l’être quand on a renoncé aux rêves un peu fous qui ne semblent pas faits pour notre vie humaine... Et vous verrez aussi — car je l’espère presque — que l’on peut être heureux sans passer tous ses jours dans l’attente d’un bonheur que personne n’a connu. . . J’aime maintenant Guido d’un amour moins étrange que celui que vous croyez avoir,